Pourquoi suis-je là, parce que vous êtes là.

Marie, dans sa 99ème année, a dû quitter sa chambre d’EHPAD pour être hospitalisée. Inquiète, bien que ne souffrant pas, elle demande vainement : « pourquoi suis-je là ». Parce que vous êtes là, s’entend-elle répondre par une auxiliaire de vie.

A l’écoute de ces mots, Marie sourit et poursuit son interrogation : « suis-je là pour longtemps ». Il n’y a pas de nouvelle réponse, si tant est que la première en fut une.

L’aide-soignante s’en est allée, pressée par les impératifs de son service, laissant derrière elle, sans doute à regrets, un silence dommageable, peu hospitalier.

Marie, que j’accompagne, me glisse sur un ton qui se veut badin : « il ne fait pas bon vieillir ». Pourquoi suis-je encore là ; entendons : je ne sers à rien. Une charge. La société n’a d’attention que pour ceux qui lui sont utiles, moins pour ceux qui n’ont plus de forces.

La parole de Marie « n’imprime » pas. Son âge n’est-il pas celui déjà d’un certain effacement ; elle a bien saisi que sa présence est quasi incongrue, devant presque s’excuser de ne point s’être effacée pour n’avoir plus d’efficacité. La prolongation trop longue de la vie se révélerait-elle un passif.

Pourquoi suis-je là, parce que vous êtes là – encore là.

Les portes des hôpitaux, plus encore celles des EHPAD, sont des passages vers un autre monde. Les franchir, c’est passer du côté de la fragilité insupportée par une Société qui valorise le trinôme : santé, jeunesse, richesse.

Qui n’entend pas l’appel des soignants à être moins bousculés pour que leurs soins soient davantage assortis d’un prendre-soin ; il n’est donné que si on laisse un peu de temps au temps. La Nation bénéficie d’un corps médical de grande qualité, ce qu’elle reconnaît fort heureusement ; alors, pourquoi ne veut-elle pas davantage entendre et comprendre cette priorité qui devrait s’imposer sur toute autre considération, à commencer par celle financière.

Les Hôpitaux, les EHPAD sont des « écrins » pour les vies blessées par la maladie, les accidents et l’usure inexorable du temps ; des écrins, non pour enfermer mais protéger le plus précieux des joyaux : la vie.

Pourquoi suis-je là ? Vous êtes là, Marie, parce que nous vous devons de vous accueillir au nom de ce primat qu’est le respect de la vie.

Que de soignants luttent pour qu’il en soit ainsi. Ils méritent notre soutien et notre reconnaissance.

Bernard Devert

Mai 2019

 

 

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