Souvenons-nous du Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame

Il y a un an, le 23 mars 2018, le Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame, prenant la place d’un otage, était odieusement assassiné par un djihadiste qui, dans les heures précédentes, ôta la vie à trois autres personnes.

Le merci unanime qui fut adressé à Arnaud Beltrame fut un moment d’émotion qui rassembla la Nation.

En ce premier anniversaire de cette tragédie, un vibrant hommage fut rendu à cette ‘grande petite ville’ qu’est Trèbes’, suivant les mots du Premier Ministre. Un héros l’habita, sa mémoire demeurera garante de sa grandeur.

Julie, la fille aînée de Christian Medves, assassiné par ce même terroriste, eut des mots très denses lors de cette commémoration, soulignant que les barbares n’auraient ni sa haine ni davantage son silence.

Que cherchait cet assassin ? Rien. L’homme de la mort n’était rien, seulement un lâche, tuant et égorgeant en se servant des personnes comme d’un bouclier. Il criait vengeance, se présentant comme un homme libre alors qu’il n’était que le pantin d’une idéologie meurtrière.

La liberté, le Lieutenant-Colonel Arnaud Beltrame l’incarna comme en témoigne son martyr, ouvrant des espaces d’une telle générosité qu’elle suscite l’inattendu d’un insaisissable autrement où plus rien n’est bâillonné, l’espace du déjà-là de l’infini.

Seul, le supplément de vie, d’âme, peut défaire les enfers. A Trèbes, il s’est trouvé un homme tellement habité par la vie qu’il a donné la sienne ; davantage il fit mourir la mort.

Personne, fort heureusement, n’a cherché à récupérer l’inouï de ce don, tant il échappe à toute idée de possession. La Nation toute entière l’a accueilli comme une lumière rejetant les ténèbres de l’accablement.

Oui, merci, Colonel Beltrame, vous êtes de ceux qui donnent cœur et corps à la grandeur de notre civilisation, saisissant combien le devoir est source des droits de l’homme.

Bernard Devert

mars 2019

 

 

Rosie Davis, ce film mettant en lumière le drame de l’habitat auquel la société s’est habituée

Ce mercredi 13 mars est sorti un film sort sur nos écrans, Rosie Davis ; il est déchirant et magnifique.

Rosie Davis et son mari forment avec leurs quatre jeunes enfants une famille modeste mais heureuse. Le jour où leur propriétaire décide de vendre la maison, leur vie bascule dans la précarité. Trouver une chambre, même pour une nuit, est un défi quotidien. Les parents affrontent l’épreuve avec courage en veillant à protéger leurs enfants.

« Je cherche une chambre », téléphone une énième fois la maman, « juste une nuit », mais il n’y a pas de place, jamais de place. 

Un des enfants revient en courant vers sa maison ; les parents de le rattraper : « on n’habite plus là ». Le désarroi. Tout s’effondre.

Entendons le cri déchirant des parents : « nous ne sommes pas seulement à la rue, nous sommes juste paumés, perdus ».

Que de « Rosie Davis » touchées par ce malheur qui s’aggravera, dans quelques jours, avec la fin de la trêve hivernale.

Impossible de s’habituer à ces appels : ce soir, dans 8 jours, je serai dans la rue ou dans une voiture. Un drame quotidien. Aidez-moi à trouver un abri pour protéger les miens.

5 mois depuis le début de la trêve qui tragiquement est aussi celle ou rien n’est vraiment fait pour faire face aux situations inacceptables. Une trêve qui, si elle donne rendez-vous aux beaux jours, ne les offre pas aux plus vulnérables.

Il nous faut refuser d’entendre comme suprême alibi que l’expulsion est liée à des comportements asociaux ou à des locataires de mauvaise foi. Certes, ces situations existent mais, pour l’essentiel, les procédures concernent les familles se trouvant dans l’impossibilité de faire face aux charges, tant elles sont en rupture avec leurs ressources.

La rue est une peine qui ne peut être infligée à des enfants et à nos frères d’infortune qui hibernent dans la misère sans que nous nous inquiétons de leur offrir un printemps, celui d’un logement laissant un ‘reste à vivre’ décent.

La trêve hivernale s’achève. Qui n’éprouve pas une nécessaire mobilisation pour une trêve du malheur, à défaut d’avoir pu l’éradiquer. Ne sommes-nous pas là dans une perspective d’équité pour ne point punir deux fois ceux qui ne le sont que trop.

Ensemble mobilisons-nous, des solutions existent.

Bernard Devert

Mars 2019

 

 

L’attente, faute d’être habitée par la vie, est un désespoir

Dans la pièce de théâtre « Huis clos », Jean-Paul Sartre dit que l’enfer, c’est les autres. Ne serait-ce pas plutôt l’absence de l’autre, ce sentiment d’abandon vécu par ceux qui découvrent que, finalement, ils ne comptent pas ou si peu.

Quelle attention est témoignée aux personnes âgées ? Nombre d’entre elles sont entrées dans des maisons de retraite qui, si elles diminuent les effets de la dépendance, entraînent brutalement le retrait de la vie sociale.

Au sein même de ces établissements, désignés par l’acronyme peu engageant EHPAD, la vie est faite d’attentes : la toilette, le repas, les visites trop brèves et espacées, puis finalement le tragique, la mort appréhendée comme une fin, sans trace de l’infini.

Le temps des soins est celui de la précipitation, insupportant fort justement les aides-soignants. Il ne saurait être question de leur en faire grief ; ils pallient les insuffisances des effectifs comme ils le peuvent, au prix d’un empressement mettant à distance le temps de la tendresse ; ils souffrent de ce travail à la chaîne qu’ils considèrent comme un manque de respect pour ceux qu’ils soignent et pour eux-mêmes.

L’angoisse que vivent des résidents ne se libère que par l’écoute et une attitude juste pour trouver les mots qui apaisent. Le rythme, avec les années, est devenu plus lent mais ce n’est point une surprise. Alors pourquoi ce « facteur temps » est-il rayé pour consentir à ce que les toilettes soient réalisées en sept ou huit minutes, faute de soignants suffisants.

Le moment des repas est attendu. D’aucuns souhaiteraient participer à la préparation, mais les normes ne l’autorisent pas. Si le résident est servi, que de fois il s’interroge : « A quoi, je sers ». L’inutilité s’ajoute au sentiment d’être une charge.

Les visites, certains résidents n’en ont pas ; alors s’installe un effacement où la finitude s’engouffre dans l’habitude glaciale de l’oubli, constatant que la société ne prête attention qu’aux forces vives.

L’homo economicus se déploie dans l’alibi : « Je n’ai pas le temps ». Plus progresse la conviction que le temps est compté ‑ entendez je compte ‑ davantage diminue la vigilance à l’égard des aînés qui ont tout le temps, parce que précisément leur temps se termine.

 

La société n’aime pas ce qui finit.

Terrible, ce constat de l’importance de soi, une variable d’ajustement pour occulter l’isolement de ceux-là mêmes qui, pourtant, nous ont permis d’être là où on est et là où l’on en est.

L’isolement s’aggravant avec le manque de ressources et la perte de la santé disparaît progressivement l’estime de soi. La personne se détruit avant même que la mort l’ait engloutie. Que de regards se perdent vers de vagues horizons, faute d’être regardés.

La solitude, à tous les étages, est partagée par les résidents et les soignants, chacun étant blessé par le peu de cas qui lui est réservé. Au plus haut niveau de l’Etat, l’exigence d’une reconnaissance de leur statut est considérée comme juste. Les promesses ne sont toujours pas au rendez-vous.

Comment ne pas rappeler que les grèves dans les maisons médicalisées, très rares, se traduisent par un simple signe, un brassard. Le refus des soignants de quitter les résidents témoigne de leurs responsabilités et du sens de la fragilité, signe du respect porté aux patients.

Quelle iniquité de ne pas être plus vigilants à l’égard de ceux qui exercent dans l’ombre une profession apportant une lumière de vie à ceux qui voient s’éteindre la leur.

A l’heure du grand débat, il convient que leur statut soit revisité, tout comme celui de la personne dépendante. Soignés et soignants font corps.

Les dotations promises doivent faire l’objet d’une priorité quant à leur libération ; il serait également judicieux que les bénévoles – en nombre insuffisant – bénéficient d’un statut d’intérêt général.

Aucune vie n’est inutile. A regarder les visages les plus ridés, il est possible de lire en creux les combats menés pour quitter les inessentiels laissant place à la grâce du plus vital.

Ces maisons du soir de la vie doivent devenir des écoles de la vie ; ne les désertons pas.

 

Bernard Devert

Mars 2019

 

 

La mocherie, amplifiée par la complaisance qui lui est accordée

L’inacceptable, qui ne l’a pas rencontré ; il est surdimensionné pour ne pas prêter suffisamment attention à ce qui est grand et beau. La noirceur l’emporte trop souvent sur la lumière. Il faut se l’avouer, la plume et le verbe privilégient davantage ce qui abime, plutôt que ce qui construit. La complaisance se vit avec le sordide. Nous ne pouvons demeurer passifs devant une telle situation au point que l’absurde et les vilénies saturent l’espace.

Il faut apprendre à regarder pour découvrir que le meilleur l’emporte sur la mocherie.

Ce samedi, sans faire de bruit, Habitat et Humanisme organisait une opération de vernissage pour présenter des peintures, des toiles et des livres. Les auteurs n’étaient autres que des résidents de la maison intergénérationnelle, sise à Nice et des résidents de la Pension de Famille de la Trinité. 

La doyenne, Michelle, a 92 ans. Un de ses dessins envoyé pour le temps de Noël à l’Elysée a fait l’objet d’un mot chaleureux du Directeur de Cabinet de M. Emmanuel Macron. Son dernier livre « Le rossignol des Tuilières » témoigne d’une écriture alerte, à l’image même de son auteure.

Il faudrait aussi évoquer Michel pour ses textes et ses peintures reflétant par leurs couleurs un éclat de vie et d’espérance.

Que de magnifiques pépites dans cet immeuble riche d’hospitalité, occupé par des étudiants et des personnes du troisième et quatrième âge.

Ne nous étonnons pas de l’entente et même de la complicité entre ces deux générations ; les premiers préparent leur avenir et les seconds témoignent, de par leur récit de vie, combien la finitude est terrassée par le beau, l’amitié, l’amour, saisissant au plus intime d’eux-mêmes que ‘la vie passe infiniment la vie’.

Les cinquante personnes participant à ce vernissage furent « soufflées » par une telle humanité ; elles sont reparties en pensant fort justement qu’il était dommage que de tels moments ne soient pas davantage connus.

Le bien ne se révèle que dans l’humilité, alors que le mal est tapageur ; il lui faut faire du bruit, cogner pour s’imposer.

Ce vernissage laisse la trace de l’intelligence du cœur, grâce à des êtres qui ne font pas mystère que l’essentiel se trouve dans l’infini de la discrétion, signe de la noblesse de l’âme, chemin d’un émerveillement

Bernard Devert

Février 2019