Il est une guerre, la misère, qui ne connaît pas de trêve. Les victimes sont désignées de façon anonyme : « eux ». Nous, les protégés, à distance des coups qu’ils reçoivent, sommes peu inquiets de la mort sociale qu’ils connaissent. Étrangers à leur vie, bien que concitoyens, frères et sœurs de par les valeurs de notre Civilisation, aurions-nous oublié le partage, né de l’universalité des biens ?
Nous accordons aujourd’hui à la défense militaire des moyens considérables, presque sans compter, mobilisant l’énergie et les ressources du Pays avec une détermination remarquable. C’est un choix, légitime peut-être, mais c’est un choix. Or, ce choix jette un voile sur les iniquités qui sporadiquement suscitent des violences urbaines et, quotidiennement, assombrissent la vie des plus précaires dans une indifférence quasi générale. Pendant que nous blindons nos frontières externes, nous laissons des frontières internes se creuser, abandonnant à la rue ceux qui sont nés ici, qui y vivent, qui y travaillent.
Difficile de ne pas voir les tentes qui jonchent nos trottoirs, ou ces personnes aux visages hagards criant les détresses, ou encore ces foyers ou isolés n’ayant d’autres refuges que de vieilles voitures pour les abriter. Telle, cette famille à Paris qui parmi beaucoup d’autres, ne parvient pas à trouver un logement, quand bien même la maman française à 6 enfants et exerce la profession d’aide-soignante ! Nous pensons à Christian, 75 ans, confronté à une dépendance qui commence ; il n’a que la rue pour dormir et un foyer dans le 15ème arrondissement où il lui est offert le matin un café et des soins d’hygiène.
Et pourtant—il faut le dire clairement—ce manque de logements n’est pas une fatalité. Rappelons la vacance considérable qui caractérise nos villes : 400 000 logements inoccupés dans les métropoles et grandes villes. Quatre cent mille. Ce chiffre suffirait presque à dire l’insoutenable contradiction de notre époque. Ce ne sont pas seulement les toits qui manquent : ce sont des murs vides, des étages sans vie, des immeubles gardés comme des trésors en attente de plus-values spéculatives, tandis que des familles dorment dehors. Des logements financièrement bloqués dans l’attente de rénovations jamais entreprises. D’autres simplement retenus du marché locatif par ceux qui préfèrent l’immobilité à la solidarité. Cette vacance incarne mieux qu’aucun discours la distance que nous maintenons face à ce drame, l’indifférence que martèlent ces mots répétés : « ce n’est pas mon problème ».
Or, une question se pose qui n’est pas seulement morale mais économique : comment ce capital dormant pourrait-il être mobilisé au service de ceux qui n’ont rien ? Comment transformer cette vacance en ressource ?
Un possible existe, et il ne relève ni de l’utopie ni de la philanthropie. C’est l’économie sociale et solidaire qui apporte depuis des années des réponses concrètes, indiscutables dans leur efficacité. Pourtant, elle demeure l’oubliée de nos politiques, l’invisible de nos débats publics. Son encours est de 29,4 milliards d’euros—un montant qui paraît important jusqu’à ce qu’on le rapporte à la réalité : il ne représente que 0,46% de l’actif circulant des Français. Pendant ce temps, nos concitoyens accumulent une épargne vertigineuse, au troisième trimestre 2025 elle atteignait 6 393 milliards d’euros, plaçant la France parmi les niveaux les plus élevés d’Europe.
L’assurance-vie solidaire en est l’illustration saisissante : elle ne représente que 8,9 millions d’euros sur une capitalisation de 2 142 milliards d’euros, soit 0,4% de l’assurance-vie. Comme si nous avions collectivement décidé de regarder ailleurs. Comme si ces outils n’existaient pas.
Et pourtant, il existe des structures, les foncières solidaires, qui fonctionnent : elles financent et gèrent des logements, créent de l’emploi local, stabilisent les territoires. Elles ne demandent pas l’aumône, elles n’attendent pas des dons : elles offrent un investissement productif, générateur de valeur sociale et économique. Un investissement, c’est-à-dire un acte d’intelligence, pas de pitié.
Imaginez alors ce simple calcul : si seulement 5% des 6 393 milliards d’épargne française étaient progressivement réorientés vers les foncières solidaires et l’économie sociale—non par obligation, mais par incitation—que pourrions-nous accomplir ? L’État pourrait accompagner ces souscriptions d’un crédit d’impôts substantiel au titre des investissements au capital de ces foncières. Pour le contribuable, c’est une opportunité fiscale intelligente. Pour la société, c’est une transformation.
Avec une fraction seulement de ces montants, on pourrait résorber l’essentiel de cette vacance de logement, créer des centaines de milliers d’emplois de proximité dans la construction et la rénovation, financer une économie qui crée du lien au lieu de nourrir la spéculation. Le seul perdant : le spéculateur qui attend une plus-value sans créer de valeur. Osera-t-il s’en plaindre ?
Des centaines de milliers de pages ne suffiraient pas à écrire l’histoire de cette désolation sociale qu’évoque déjà le livre de la Genèse : qu’as-tu fait de ton frère ? Aurions-nous perdu cette fraternité ? L’heure n’est pas d’épiloguer, mais de bâtir un récit où les uns et les autres auraient à cœur de changer ce qui peut et doit l’être.
Saint-Exupéry, dans Terre des Hommes, dit qu’être homme, c’est être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi… c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.
Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur protestant qui a lutté contre le nazisme, assassiné quelques jours avant la victoire, rappelle que ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont transcendantes, mais le prochain placé sur notre chemin. Ce prochain, il existe. Il dort sous un porche. Il n’a pas de logement malgré son travail d’aide-soignante. Il s’appelle Christian et a 75 ans.
S’interroger sur ces investissements utiles et valorisants, c’est donner une chance à des relations sociales apaisées. C’est enfin bâtir un monde plus humain.
Bernard Devert
Mai 2026
