L’urgence d’une Pentecôte pour un monde plus juste

Pentecôte, ce jour qui fit grand bruit, pour reprendre les mots des Actes des Apôtres. Que s’est-il donc passé, les portes se sont ouvertes au sens propre, comme au sens figuré.

La Société semble comme paralysée, figée, consentant à ce que des personnes n’aient rien ou si peu. Un grand voile est jeté sur les situations d’iniquité pour ne point voir qu’elles sont la cause de désespérance d’un grand nombre de nos concitoyens qui ne s’en sortent plus.

Les peurs sont ainsi masquées au prix de la violence que d’aucuns justifient au nom de la sécurité, ce sésame actuel de notre Société, invivable pour les plus fragiles, devant entendre ce cri sans pudeur, rabâché quotidiennement : qu’ils s’en aillent, comme si leur départ allait tout régler ; quelle cécité !

Heureusement des femmes et des hommes, soudain, se mettent debout trouvant l’audace d’exprimer ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient. La peur, de soi, des autres, du monde, des évènements, quitte les cœurs et les esprits. Surgit alors un inespéré ! Que s’est-il donc passé, la confiance habite les relations.

Pentecôte, un temps de liberté où chacun, quelque peu étonné de ce qu’il entend et comprend, saisit que l’autre n’est pas un danger, mais une chance. Le Vivant n’est plus perçu dans un ailleurs ou comme un vague espoir, il se reçoit dans un émerveillement qui désarme.

Pentecôte, un moment étrange ; il n’y a plus d’étrangers, que des frères. Comment un tel jour ne ferait pas grand bruit, celui du bruissement des cœurs s’éveillant dans leur déploiement.

En cette fête de Pentecôte, heure de liberté, puis-je rappeler que si nous regardions avec le cœur, nous verrions les possibles qui sont à notre portée. Nous nous interrogerions sur ces logements vacants situés souvent en centre-ville qui permettraient à des soignants de trouver leur place, ainsi qu’à des étudiants ou à ces travailleurs engagés dans des métiers dits essentiels, dont les activités sont appréciées parce que nécessaires à notre santé et notre hygiène de vie, sans que pour autant leurs acteurs trouvent une reconnaissance.

Hier, je me suis rendu auprès de Jacques ; il a 70 ans, il a trouvé refuge à proximité du métro Dupleix de la ligne 6. Une soignante lui assure chaque jour des soins vitaux, une de ses jambes étant nécrosée. Il est sous morphine… et sans toit, protégé par une simple couverture. Nous allons l’accueillir dans les tous prochains jours dans un Ehpad. Si vous aviez vu son sourire lorsque je lui ai annoncé cette perspective Une Pentecôte partagée ! Une joie m’a envahi, accompagnée de cette conviction qu’il faut ouvrir les cœurs pour libérer les liens.

Je vous partage cette rencontre, conscient que ce que nous entreprenons est le fruit de l’engagement d’un grand nombre d’entre vous. Il faut poursuivre, plus encore aller plus loin.

Une autre situation difficile pour laquelle nous n’avons pas de réponse alors qu’il y a urgence. Il s’agit d’une maman séparée de son mari, lequel a perdu son emploi, confronté à des dettes importantes, il s’est éloigné de son épouse, restant présent à ses six enfants scolarisés dans le 15ème arrondissement de Paris. La naissance d’un 7ème enfant est annoncée pour septembre.

Actuellement, cette maman, auxiliaire de vie et ses enfants n’ont comme abri qu’une voiture.

Il doit bien se trouver dans la Région parisienne un cinq pièces qui pourrait être proposé au prix d’un loyer social, sachant que le fonds de dotation d’Habitat et Humanisme, dénommé Acteurs d’Humanité, sécurisera le loyer vis-à-vis du propriétaire, ou prendra à sa charge les travaux de réhabilitation nécessaires pour être loué.

Quelle belle Pentecôte si devant une telle situation, l’esprit de solidarité conduisait à faire du neuf, à créer un monde nouveau, une humanité plus belle, non pas en rêvant des grands projets, mais très concrètement en répondant à cet SOS, nous souvenant ces mots du Pasteur Dietrich Bonhoeffer : « ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont transcendantes, mais le prochain placé sur notre chemin ».

« Va vers ton risque, à te regarder ils s’habitueront », dit René Char ; c’est aussi cela Pentecôte.

Bien fraternellement.

Bernard Devert
Mai 2026

Une terre pour tous

Il est une guerre, la misère, qui ne connaît pas de trêve. Les victimes sont désignées de façon anonyme : « eux ». Nous, les protégés, à distance des coups qu’ils reçoivent, sommes peu inquiets de la mort sociale qu’ils connaissent. Étrangers à leur vie, bien que concitoyens, frères et sœurs de par les valeurs de notre Civilisation, aurions-nous oublié le partage, né de l’universalité des biens ?

Nous accordons aujourd’hui à la défense militaire des moyens considérables, presque sans compter, mobilisant l’énergie et les ressources du Pays avec une détermination remarquable. C’est un choix, légitime peut-être, mais c’est un choix. Or, ce choix jette un voile sur les iniquités qui sporadiquement suscitent des violences urbaines et, quotidiennement, assombrissent la vie des plus précaires dans une indifférence quasi générale. Pendant que nous blindons nos frontières externes, nous laissons des frontières internes se creuser, abandonnant à la rue ceux qui sont nés ici, qui y vivent, qui y travaillent.

Difficile de ne pas voir les tentes qui jonchent nos trottoirs, ou ces personnes aux visages hagards criant les détresses, ou encore ces foyers ou isolés n’ayant d’autres refuges que de vieilles voitures pour les abriter. Telle, cette famille à Paris qui parmi beaucoup d’autres, ne parvient pas à trouver un logement, quand bien même la maman française à 6 enfants et exerce la profession d’aide-soignante ! Nous pensons à Christian, 75 ans, confronté à une dépendance qui commence ; il n’a que la rue pour dormir et un foyer dans le 15ème arrondissement où il lui est offert le matin un café et des soins d’hygiène.

Et pourtant—il faut le dire clairement—ce manque de logements n’est pas une fatalité. Rappelons la vacance considérable qui caractérise nos villes : 400 000 logements inoccupés dans les métropoles et grandes villes. Quatre cent mille. Ce chiffre suffirait presque à dire l’insoutenable contradiction de notre époque. Ce ne sont pas seulement les toits qui manquent : ce sont des murs vides, des étages sans vie, des immeubles gardés comme des trésors en attente de plus-values spéculatives, tandis que des familles dorment dehors. Des logements financièrement bloqués dans l’attente de rénovations jamais entreprises. D’autres simplement retenus du marché locatif par ceux qui préfèrent l’immobilité à la solidarité. Cette vacance incarne mieux qu’aucun discours la distance que nous maintenons face à ce drame, l’indifférence que martèlent ces mots répétés : « ce n’est pas mon problème ».

Or, une question se pose qui n’est pas seulement morale mais économique : comment ce capital dormant pourrait-il être mobilisé au service de ceux qui n’ont rien ? Comment transformer cette vacance en ressource ?

Un possible existe, et il ne relève ni de l’utopie ni de la philanthropie. C’est l’économie sociale et solidaire qui apporte depuis des années des réponses concrètes, indiscutables dans leur efficacité. Pourtant, elle demeure l’oubliée de nos politiques, l’invisible de nos débats publics. Son encours est de 29,4 milliards d’euros—un montant qui paraît important jusqu’à ce qu’on le rapporte à la réalité : il ne représente que 0,46% de l’actif circulant des Français. Pendant ce temps, nos concitoyens accumulent une épargne vertigineuse, au troisième trimestre 2025 elle atteignait 6 393 milliards d’euros, plaçant la France parmi les niveaux les plus élevés d’Europe.

L’assurance-vie solidaire en est l’illustration saisissante : elle ne représente que 8,9 millions d’euros sur une capitalisation de 2 142 milliards d’euros, soit 0,4% de l’assurance-vie. Comme si nous avions collectivement décidé de regarder ailleurs. Comme si ces outils n’existaient pas.

Et pourtant, il existe des structures, les foncières solidaires, qui fonctionnent : elles financent et gèrent des logements, créent de l’emploi local, stabilisent les territoires. Elles ne demandent pas l’aumône, elles n’attendent pas des dons : elles offrent un investissement productif, générateur de valeur sociale et économique. Un investissement, c’est-à-dire un acte d’intelligence, pas de pitié.

Imaginez alors ce simple calcul : si seulement 5% des 6 393 milliards d’épargne française étaient progressivement réorientés vers les foncières solidaires et l’économie sociale—non par obligation, mais par incitation—que pourrions-nous accomplir ? L’État pourrait accompagner ces souscriptions d’un crédit d’impôts substantiel au titre des investissements au capital de ces foncières. Pour le contribuable, c’est une opportunité fiscale intelligente. Pour la société, c’est une transformation.

Avec une fraction seulement de ces montants, on pourrait résorber l’essentiel de cette vacance de logement, créer des centaines de milliers d’emplois de proximité dans la construction et la rénovation, financer une économie qui crée du lien au lieu de nourrir la spéculation. Le seul perdant : le spéculateur qui attend une plus-value sans créer de valeur. Osera-t-il s’en plaindre ?

Des centaines de milliers de pages ne suffiraient pas à écrire l’histoire de cette désolation sociale qu’évoque déjà le livre de la Genèse : qu’as-tu fait de ton frère ? Aurions-nous perdu cette fraternité ? L’heure n’est pas d’épiloguer, mais de bâtir un récit où les uns et les autres auraient à cœur de changer ce qui peut et doit l’être.

Saint-Exupéry, dans Terre des Hommes, dit qu’être homme, c’est être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi… c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.

Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur protestant qui a lutté contre le nazisme, assassiné quelques jours avant la victoire, rappelle que ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont transcendantes, mais le prochain placé sur notre chemin. Ce prochain, il existe. Il dort sous un porche. Il n’a pas de logement malgré son travail d’aide-soignante. Il s’appelle Christian et a 75 ans.

S’interroger sur ces investissements utiles et valorisants, c’est donner une chance à des relations sociales apaisées. C’est enfin bâtir un monde plus humain.

Bernard Devert
Mai 2026

Retrouver le sens du travail pour un monde plus humain

La fête du travail ne manque pas d’être célébrée. Cependant ne mériterait-elle pas d’être davantage habitée par la question de l’attractivité des métiers délaissés, comme ceux des soignants – mais pas seulement ‑ et de cette recherche du sens à donner aux liens qui construisent une Société plus humanisée. Alors le travail retrouverait une dimension quasi existentielle qui, oubliée, met à mal la civilisation.

Si le travail flirte avec la pénibilité et l’inquiétude pour ceux qui ne l’ont plus et peinent à le retrouver, il est un bonheur quand l’engagement professionnel se révèle riche de sens et de ces relations concourant à bâtir la fraternité.

Le travail est pour les uns une chance, pour d’autres une corvée. Là s’ouvre un abîme avec les conséquences qu’il entraîne et ces incompréhensions qui déchirent le tissu social. Que de postes de travail sont accompagnés de contrats courts, ces « petits boulots » qui, bien que reconnus comme essentiels, ne permettent pas à ceux qui les assument de sortir de la précarité.

Les iniquités s’aggravent. Si travailler, c’est poursuivre l’acte de création. Le livre de l’humanité rappelle que le 7ème jour le Créateur se reposa ; ne faudrait-il pas comprendre qu’Il déposa entre les mains de l’homme l’inachevé de l’univers, lui laissant le soin de poursuivre la destination universelle des biens, dévoyée par les idées de possession, de pouvoir, absolument étrangères à Yahvé.

Dieu est Dieu pour être tout donné, selon l’expression de ce visionnaire qu’est Maurice Zundel, théologien et poète.

Quelle inouïe et magnifique confiance le Créateur fit à l’homme. Comment s’en étonner ; ne nous a-t-il pas créés à sa ressemblance, nous invitant à nous rassembler pour que les dons de chacun soient au service de tous. Prenant peur de ce que nous pouvions devenir, l’homme s’est précipité à prendre ses distances, jugeant qu’elles relevaient de sa liberté.

L’homme s’est servi, oubliant de servir la cause des pauvres, la cause même de Dieu.

Souvenons du mythe de Babel. Il n’a jamais été aussi actuel : « Et les autres ». Ce cri se perd dans l’espace pour ne plus toucher, ou peu, les cœurs. Peguy l’évoque dans « la fable des casseurs de pierre » qui lui est attribuée. Seul, celui qui est habité par la finalité de son travail sait en traduire le sens avec passion et enthousiasme. Ce que je fais, dit-il au voyageur qui l’interroge : je bâtis une cathédrale.

L’homme qui cassait les pierres pour mieux les sculpter, ne parlait de rien d’autre que de l’universalité des biens, source de la fraternité.

Où est-elle désormais cette universalité. Il n’en n’est plus ou peu question, ce tout « tout de suite » qui déjà la brisait se présente avec « les Nouveaux Maîtres » de la TECH, un toujours plus pour toujours, nourri par l’intelligence artificielle.

Peut-être nous faudrait-il entendre le sénateur américain, Josh Hawley, devant un parterre ou étaient présents les barrons de la Tech. Avec les robots nourris à l’IA, dit-il, l’emploi de beaucoup sera détruit, les jobs peu qualifiés le seront aussi. S’interrogeant par quoi ils les remplaceront, il appelle à résister à cette élite TECH qui a rendu nos enfants accros à leurs gadgets et amassé des fortunes équivalentes à celles d’Etats européens de second rang.

Ni Dieu ni Maître, disait Auguste Blanqui. La vraie révolution ne sera-t-elle pas de redécouvrir notre vocation, bâtir un monde plus humain, non en recherchant « l’homme augmenté » qui, perdant toute conscience de ses limites, se pense désormais comme un « nouveau maître ».

Quand l’intelligence n’a d’autres ambitions que la possession et le pouvoir, alors, la Société se délite jusqu’à devenir inhabitable pour les plus fragiles. Si ne s’éveille pas l’urgence d’un travail sur soi pour un travail pour tous, que d’êtres deviendront les valets de ces nouveaux maîtres.

Bernard Devert
Mai 2026

Ni s’en remettre, ni se démettre, ensemble devenons des bâtisseurs de fraternité

Une des voix du Rassemblement National, interrogée récemment sur France-Info, soulignait que les immigrés étaient les premiers bénéficiaires du logement social, ce que dément l’INSEE, soulignant que les étrangers qui disposent de ce type d’habitat sont au nombre de 2,3 millions, contre 6,5 millions pour les populations françaises.

N’oublions pas que nombre d’immigrés sont investis dans les métiers dits essentiels, lesquels s’ils ne les assumaient pas, à commencer par ceux du soin, mettraient notre pays en grande difficulté. Les soins qu’ils nous prodiguent ne mériteraient-ils pas que l’on prenne aussi soin d’eux.

Imaginons un instant que les soignants d’origine étrangère nous quittent, nos hôpitaux et nos maisons de soins fermeraient. Cette observation qui ne peut être contestée devrait nous conduire à une meilleure reconnaissance de ce qu’ils sont pour nous.

La France s’éloigne-t-elle de la civilisation des lumières, source de cet humanisme qui lui offrit un rayonnement lui conférant une place toute particulière dans le monde.

Les civilisations sont mortelles, rappelle Paul Valéry. Aussi, nous appartient-il de nous mettre à distance de ces prises de parole à l’emporte-pièce, aussi dommageables que mortifères, qui le sont d’autant plus qu’elles jaillissent dans des moments où une grave déchirure sociale se fait jour.

L’heure est de tisser des liens. Sombrant dans la facilité, les tentations se conjuguent pour rechercher un bouc-émissaire. Il est là, si facilement trouvé, l’étranger, voilà le coupable, comme si sa désignation nous mettait à l’abri de nos responsabilités. La catastrophe, rappelait Walter Benjamin, c’est lorsque les choses suivent leur cours. Constatons que rien ne les arrête. Pire, elles courent en raison de l’absence d’un discernement, mettant en veille les forces de l’esprit. Il s’ensuit une démission, comme s’il suffisait de s’en remettre à un parti politique aux portes du pouvoir pour que les choses aillent mieux. N’entendons-nous pas constamment : « essayons ».

Le sujet n’est pas de donner des clés à des partis dont les oukases ne sauraient être oubliés, ou encore à ceux ayant considéré comme un détail les fours crématoires. L’urgence est de faire naître la justice ; elle ne se construit pas sur les cendres, mais à partir d’une déclaration de guerre contre la misère. Quelles sont les munitions : le courage et l’audace de repenser la Société en termes de fraternité. Que ceux qui ont plus donnent un peu plus et que chacun puisse se demander : que puis-je faire pour que ça aille mieux.

Rappelons-nous ces mots du Cardinal Desmond Tutu qui, pour avoir lutté contre l’apartheid, reçut le prix Nobel de la paix en 1984 : « faites le bien par petit bout, là où vous êtes ; ce sont ces petits bouts de bien, une fois assemblés, qui transforment le monde ».

Ces petits bouts peuvent apparaître bien fragiles au regard de la brutalité du monde, et pourtant comme l’exprimait Lao Tsu : « le dur est toujours compagnon de la mort, seul le fragile est compagnon de la vie ».

Alors, et alors seulement, nous arrêterons ces catastrophes pour ne plus laisser courir l’inacceptable.

Hier, un « cordon sanitaire » préservait notre culture d’orientations jugées incompatibles avec les valeurs de notre civilisation, lesquelles craquent indubitablement pour avoir fermé les yeux et le cœur sur des iniquités, devenues si nombreuses, que nous nous habituons, sans prendre en compte le fait qu’elles sont loin d’être étrangères aux violences justement dénoncées. Or, nous en sommes, pour partie, la cause.

Regardons comment nous avons construit nos métropoles, excluant les plus vulnérables de la ville et de la vie, leur refusant les chances d’une réelle citoyenneté qui ne se construit que si on donne à tous accès à la liberté, la dignité. Comment y parvenir si ce n’est s’inscrire dans une démarche résolue de fraternité.

Que de SOS reçus de toutes parts, tel celui de ce jour, parmi bien d’autres, une famille d’origine étrangère, en situation régulière, de 5 enfants, ayant dû quitter son appartement, il y a deux ans, suite à un incendie. Depuis elle n’a eu de cesse de déposer des dossiers pour obtenir un logement social. A date, bien que bénéficiaire du DALO, elle n’a pas ce minimum de respect et de protection que représente un toit, si bien que ceux qui, tour-à-tour, l’ont abritée sont usés par cette situation qui perdure.

Dans les Métropoles l’accès à un logement social exige des années.

Si ce manque de fraternité tue l’espoir, il nourrit la turpitude de ceux qui l’utilisent en générant et entretenant des économies souterraines qui ne manquent pas d’ingéniosités perfides. Leurs funestes parrains interviennent par délégation dans les quartiers perdus, comprenant qu’il leur faut « offrir » ‑ ce qu’ils font ‑ des aides aux habitants les plus pauvres, notamment la jeunesse, esclaves au service de leur sombre commerce qui salit tout.

Prendre conscience de ce qu’il faut entreprendre dans l’urgence, c’est habiter le sens. Ce mot est sur les lèvres de beaucoup, lesquelles se ferment trop souvent quand s’introduit l’attention à l’autre, le sens de l’autre.

Serait-ce trop tard pour imaginer un changement. Si la réponse devait être « oui » ‑ je n’ose l’imaginer ‑ alors ce serait consentir à un cuisant échec culturel ; il est déjà là, avec les ravages qu’il a entraînés. Heureusement, nous n’avons pas sombré au point que nous ne pourrions pas nous redresser.

Là, se propose à notre liberté la décision d’essayer, non de remettre nos suffrages à des chercheurs de pouvoir, mais se donner le pouvoir d’agir en ouvrant des chantiers aux fins de bâtir la cohésion sociale, source d’un vivre-ensemble.

Ces rendez-vous à prendre pour une fraternité partagée

Il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, rappelle René Char. Encore faudrait-il que les horloges de nos vies soient réglées de telle façon que nous puissions donner du temps pour entendre des SOS dont la discrétion signe celle-là même de ceux qui vivent des situations de grande précarité.

Nombreux sont ceux qui en raison de la complexité administrative ou simplement pour ne point avoir l’information, ou encore par peur de signer une forme de déchéance, ne sollicitent pas les aides susceptibles de leur être réservées.

Face au défi démographique qui s’annonce, il ne relève pas du hasard mais d’une prise en compte du réel. Lacan le définit comme ce qui nous cogne, le poète, comme Lamartine, rappelle que s’il est étroit, le possible est immense.

Cette immensité ne serait-elle pas celle du cœur.

Ce cœur à l’ouvrage se construit dans le silence et dans un désintéressement, plus important qu’on ne le pense, fort du bénévolat, trop peu évoqué, sans doute parce qu’il fait du bien, mais ne fait pas de bruit. Une grande omerta règne sur la connaissance de ce qui est entrepris dans la générosité, laquelle est laissée au hasard alors qu’elle mériterait des rendez-vous médiatisés pour redonner à notre Pays un élan, un enthousiasme venant ré-enchanter la Société.

Il nous faut être attentif à ceux qui ne s’en sortent pas. N’est-il pas trop facile de porter des jugements à l’emporte-pièce, autant d’alibis justifiant ces démissions pour considérer que ce qui est proposé est acceptable pour que les précaires trouvent une hospitalité au sens le plus plénier du mot.

Permettez-moi d’évoquer l’urgence de trouver un lien entre le soin des corps et celui du soin social. Que de patients au sortir de leur hospitalisation ne peuvent bénéficier de soins à domicile en raison de l’absence ou de l’indignité du logement.

Le Docteur François Pernin, urgentiste, a cette expression choc et juste : En médecine humanitaire, guérir un pauvre, c’est le renvoyer bien portant à sa misère.

Aussi, en concertation avec des soignants, nous mettons en œuvre une opération expérimentale d’un hébergement de ces patients pour que, retrouvant la santé, ils ne retombent pas dans des ornières, tels les taudis ou la rue.

Cette opération justifie un bénévolat. Il demande, certes, un peu de disponibilité mais ce temps perdu, au regard des activités nombreuses qui nous appellent, est un moment qui fait gagner la solidarité, mettant en échec la pauvreté.

Un des rendez-vous à noter dans nos agendas est celui de ces moments qui ouvre des perspectives pour ceux qui n’en ont pas ou plus.

Nous devons prendre garde à l’indifférence rampante mais galopante, observant qu’en novembre 2025, c’est dans une quasi-indifférence que l’Insee a annoncé un taux de pauvreté record depuis près de trente ans : 15,4 %, soit près de 10 millions de personnes concernées.

Le bien commun et l’intérêt général se délitent avec le risque qui se profile que la puissance publique, compte-tenu de la dette abyssale de notre Pays, ne parvienne plus à gérer la pauvreté, laquelle traduit un échec culturel, une mise à distance consentie des plus fragiles. Le logement en est un vecteur puissant en raison du prix du foncier qui entraîne ipso facto une baisse drastique de la mixité, si nécessaire pour retisser le tissu social.

Qu’existera-t-il entre l’Etat et l’individu ? Nous devons prendre en compte l’urgence de cette interrogation dont une des réponses – elle est urgente ‑ passe par l’association, ce trait d’union entre la chose publique et la personne.

Si, ici, le rendez-vous du réveil des consciences n’apparaît pas, où pourra-t-il avoir lieu.

Bernard Devert
Avril 2026

Pâques, notre avenir

Que de convergences vous offrez. Quelles que soient nos approches philosophique ou spirituelle, tous nous nous souvenons que Pâques en hébreu se dit « Pessah », signifiant « passage ». N’en êtes-vous pas des acteurs dans « cet élan du cœur », pour reprendre le mot de Bergson, suscitant des perspectives nouvelles, créatrices d’un autrement.

Il n’est pas indifférent de rappeler que Camus saisi par la vision de la fresque de Piero Della Francesca, intitulée la Résurrection, écrit dans ses Carnets « Le désert » : « au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant n’a pas un regard d’homme. Rien d’heureux n’est peint sur son visage, mais seulement une grandeur farouche que je ne puis m’empêcher de prendre pour une résolution à vivre ».

Cette résolution trouve sa place au sein de notre Mouvement. Croyants ou pas, tous nous sommes résolus à ce que nos frères et sœurs en grandes difficultés ne restent pas dans des situations si déshumanisées que nous ne voulons pas nous réfugier dans ces alibis qui n’en sont point : « je ne savais pas ».

Ensemble, regardant les faits tels qu’ils sont, nous tentons d’agir pour que ceux qui, confrontés à la mort sociale, oubliés d’une Société, trouvent, retrouvent leur place. N’est-ce pas le fondement même de l’intuition fondatrice d’Habitat et Humanisme au risque, comme le fut Camus, d’être accusés d’une « belle âme » et de défendre une morale de Croix Rouge.

Nous assumons, voyant le danger de l’endormissement, lit de l’indifférence.

Comment exprimer notre reconnaissance, vous qui nous donnez les conditions nécessaires pour entreprendre et par-là même « suscitez un autrement », celui, parmi beaucoup d’autres, offert à cette maman, aide-soignante qui, pendant plusieurs mois, n’a trouvé à se loger que dans le collège où ses cinq enfants étaient scolarisés.

Sa joie lorsqu’elle a pu enfin entrer dans « son chez soi », fut un passage de lumière, celui d’une résurrection, dira-t-elle.

L’hospitalité ne commence que là où se font jour des liens, autant de passages qui suscitent la fraternité, un bien commun à construire.

Revenant à Camus, il reconnaît la limite de ses tentatives rationnelles, rejoignant au terme de son parcours l’Œdipe de Sophocle, jugeant que tout est bien, ce que d’autres appelleront tout est grâce, comme Bernanos

Ensemble, nous sommes engagés dans ces passages qui suscitent, re-suscitent un monde plus humain. Là, nous tentons de faire face en regardant en face l’inacceptable, ce que Bernanos traduit comme une espérance actée.

L’espérance n’est pas une attente, elle est un réveil intérieur, ô combien nécessaire, pour ne point se dérober devant la violence des iniquités si mortifères qu’elles détruisent les liens, laissant place à une indifférence rampante et grandissante abolissant le désir d’entrer dans ces passages qui, seuls, conduisent vers l’autre, les autres, parfois le Tout-Autre.

Camus dira dans son appel pour les condamnés à mort : « ce qui reste à sauver, c’est la vie, la fragile, la précieuse vie des hommes libres ».

Cette liberté n’est-elle pas celle du Christ qui ouvre si grand le passage que tout ce qui suscite la générosité devient signe d’une possible compréhension de la résurrection ; vous y participez.

Joyeuses fêtes de Pâques.

Bernard Devert
Pâques 2026