L’apôtre des gentils, Paul, dans sa lettre aux Corinthiens dit qu’il ne faut pas craindre d’ouvrir des chantiers. La création pour nous être confiée ne demande-t-elle pas, comme le rappelle notre Pape dans sa dernière Encyclique, « Magnifique Humanité » d’avoir à l’esprit – et je le cite – la question de l’humain.
Nous sommes ici au cœur des engagements d’Habitat et Humanisme observant, tristement mais sans désespérer, que les idées de puissance, de productivité, du tout, tout de suite l’emportent sur la solidarité laquelle ne se construit que dans l’attention au cri de Dieu à destination des bâtisseurs de Babel : « et les autres ».
Ce cri, seul le cœur l’entend. Il n’est audible que dans la proximité de ceux qui peinent. Nous voici alors interrogés et paradoxalement soulevés, pour aller là où les fragilités sont souvent cachées par pudeur. L’une d’entre elles touche nos grands aînés dont les plus précaires, touchés par la dépendance, se demandent pourquoi sont-ils encore là.
Ecoutons-les, nous ne comptons plus pour la Société, n’avons plus d’utilité sociale et qui plus est, d’aucuns nous font sentir que nous sommes qu’une charge.
Le grand âge est un temps de la vie qui, comme tel, doit être absolument respecté, plus encore honoré ; il ne l’est que si nos aînés ne sont pas séparés des autres. Assez de les situer dans des espaces de retrait les assignant à une attente passive, la mort sociale anticipant alors la mort biologique.
Notre civilisation, alors qu’elle est en danger, repose sur le postulat de la dignité de la personne et ce, quelles que soient son histoire, son âge, sa culture. L’actualité dément quotidiennement cette valeur essentielle qui, bafouée, met en miettes toute cohésion sociale.
Il ne faut pas être grand clerc pour énoncer le risque qui se profile, le vieillissement massif de la population au point d’être présenté parfois comme un mur ; il ne sera pas lézardé en construisant seulement des maisons à destination de nos anciens, mais en leur redonnant leur place dans la Cité, laquelle n’aurait jamais dû leur être enlevée.
Nous éprouvons l’urgence de s’investir aux fins de donner, redonner à notre Société le sens des équilibres. A continuer ainsi, nous creusons des abîmes. Ne serait-il pas l’heure de se rappeler Peguy. Dans le Mystère des Saints-Innocents, soyez donc, dit-il, enfin, soyez comme un homme qui dans un bateau sur la rivière et qui ne rame pas tout le temps. Et qui, quelquefois, se laisse aller au fil de l’eau.
Ce temps est celui d’une traversée, d’une traversée vers l’autre.
Ce fil de l’eau n’est pas une noyade, et encore moins un temps perdu, il est un moment de réflexion, ô combien nécessaire, pour prendre une autre voie à partir de laquelle les autres, les laissés pour compte, les oubliés de notre Société sont rejoints.
Là, s’ouvre l’heure du partage.
Il nous appartient d’arrêter de ramer dans ce bateau, dont parle Peguy, nous éloignant des plus fragiles pour prendre le temps d’aller vers ceux qui, isolés, ont parfois perdu toute force pour lutter contre le désespoir, cette plongée, sans bruit, dans l’abîme.
De cette rencontre, un étonnement s’ensuit, ouvrant la voie au bien commun qui ne l’est vraiment que dans une vive attention à l’humain.
Que de bénévoles offrant de leur disponibilité se sont inscrits dans des relations nouvelles, soulignant que loin d’avoir perdu leur temps, ils avaient saisi l’importance et l’urgence de mettre le cap vers de nouvelles rives.
Le bénévolat, voler vers l’autre, l’oublié, mérite que nous lui donnions, dans nos agendas, sa place pour que nos frères ou sœur perdus trouvent la leur.
Bernard Devert
Mai 2026
