10 000 justes, tel était le rêve que je formulais dans ma dernière chronique. Ils existent et bien plus encore. Comment les rejoindre, tel est bien l’enjeu pour parvenir à s’éloigner de l’indifférence qui plombe, plus encore que l’actuelle chaleur.
Qu’il me soit permis de remercier ceux qui m’ont joint, me témoignant qu’ils étaient prêts, dans la mesure de leur disponibilité, voire un peu plus, de gravir ce chemin, déjà éclairé, par le désir d’habiter une plus grande fraternité, laquelle n’est pas sans apporter une fraîcheur aux relations.
Quelque chose bouge ; je pense à ces personnes, souvent âgées, me disant : n’évoquez pas les réductions d’impôts comme moteur de la solidarité. Notre volonté d’agir n’est pas la recherche d’une déduction fiscale mais l’atténuation de la pauvreté et de ces situations inacceptables, souvent cachées par la pudeur de ceux qui les vivent.
Les morts de la rue, d’aucuns ont été surpris que l’absence d’un toit décent se révèle un tel assassinat. Il est pourtant une loi qui punit la non-assistance aux personnes en danger.
J’évoquais la situation de Jacques, âgé d’un peu plus de 70 ans, resté longtemps à la rue avec une plaie ouverte. Nous avons pu le faire entrer dans un de nos Ehpad. M’inquiétant de son intégration dans cette maison et de sa santé, j’ai eu la joie d’entendre l’accueil chaleureux qui lui fut réservé par les soignants et les résidents, mais attristé par une entrée trop tardive, d’où le risque très probable d’une amputation.
Protéger la vie n’est pas une option, mais une obligation éthique qui ne devrait pas être rappelée pour être fondatrice de notre Civilisation. « Qu’as-tu fait de ton frère » ? A cette interrogation, il a fallu entendre : « en suis-je le gardien » !
Les voix ne manquent pas de s’élever contre l’euthanasie et l’avortement ‑ et c’est heureux ‑ mais quand il s’agit de protéger ces vies qui se trouvent sur les trottoirs ou sous les tentes qui les jonchent, un grand silence s’opère, une omerta.
Serait-on plus prêt à défendre la vie qui vient – et c’est bien – que de défendre celle qui est là et qui, sous nos yeux, se meurt ?
Les morts sociales sont trop souvent considérées comme étrangère à nos responsabilités, restant passifs à ces paroles trop souvent entendues : « ce n’est pas mon problème ». C’est le problème de qui ? De l’Etat ? Certes, mais outre le fait qu’il ne peut pas tout faire et que la Nation, c’est aussi chacun de nous ; n’oublions pas notre pouvoir d’agir. Il fut bien exprimé par John Fitzgerald Kennedy, lors de son élection : « Vous qui, comme moi, êtes citoyens du monde, ne vous demandez pas ce que les États-Unis feront pour vous, mais demandez-vous ce que nous pouvons faire, ensemble, pour la liberté de l’homme. »
Concourir à détruire les causes de la misère – et le logement y participe ‑ c’est une victoire pour tous.
Très concrètement, je reviens sur cette maman qui va accoucher dans quelques semaines d’un petit garçon, venant rejoindre une fratrie déjà nombreuse. J’interviens auprès de la Ville de Paris, ayant repéré des logements vacants. A date, je ne vois pas d’autres possibilités, si ces portes ne s’ouvrent pas, que de placer sur l’un de nos sites médico-sociaux un mobil-home, en attente de trouver enfin un appartement, sachant que les difficultés sont devenues cruciales, entendez « crucifiantes » pour ceux qui ne disposent pas de cet espace vital.
C’est une honte pour la Société.
Ce 24 juin, le Haut Comité pour le Logement des Personnes Défavorisées publiait un rapport sur le DALO, soulignant que les recours battent un nouveau record, tandis que le taux de décisions favorables poursuit sa baisse. Près de 20 ans après son entrée en vigueur, cette loi, singulièrement nécessaire, fait apparaître que 133 405 recours ont été déposés en 2025, soit une hausse de 22 % en deux ans.
Derrière ces recours, il y a une attente, un espoir. Face aux silences qui hurlent le mépris des pauvres, risquons non pas des mots, mais des engagements concrets qui changent la donne.
Bernard Devert
Juin 2026
