Offrons à la fraternité une chance

Le Collectif des Morts de la Rue souligne dans son dernier rapport qu’en 2025, 929 personnes sont mortes dans la rue pour n’avoir d’autres lieux de vie que des trottoirs, des cages d’escaliers ou encore des parkings.

Aucune des régions de France n’est épargnée par ce drame qui pourrait être facilement évité s’il y avait un peu plus de vigilance à l’égard de la grande précarité. Les causes sont multiples, sociales, psychiques, ou encore l’isolement qui progressivement suscite de telles ruptures, qu’il conduit à des abîmes, la rue.

Chaque jour, quasiment trois personnes en France s’éteignent sur un trottoir et ce, à tous les âges y compris des enfants : quatre de ces 929 morts de la rue avaient moins de 4 ans, dont un bébé de 4 mois. La personne la plus âgée avait 78 ans.

Ce n’est pourtant pas faute de crier et d’implorer sur tous les tons et sur tous les toits, l’urgence de trouver des réponses ; elles existent, eu égard au nombre considérable de logements inoccupés. Demeure que ce passage si nécessaire de la fermeture à l’ouverture des portes est paralysé par je ne sais quelles peurs. Or Habitat et Humanisme met en place des propositions qui devraient rassurer les propriétaires, jusqu’à prendre en charge les travaux de réhabilitation quant à la mise aux normes de ces logements, dès lors que les bailleurs consentent ensuite à un loyer social, qui plus est se révèle attractif sur le plan fiscal.

La tentation est de mettre la responsabilité sur l’Etat, elle en a une, mais aussi comme concitoyens, nous avons la nôtre.

J’ose réitérer, mais on me le pardonnera, la situation de cette maman enceinte d’un septième enfant qui va naître au mois d’août. A date, aucun logement n’est trouvé dans la Région parisienne, là où elle est investie comme soignante, ses enfants sont scolarisés dans le 15ème arrondissement de Paris.

Cette personne raisonnable sait bien qu’elle ne trouvera pas un appartement dans la capitale, mais il devrait être possible, sans trop l’éloigner de son travail, de parvenir à ce qu’elle quitte la rue, ou plus exactement sa voiture !

Puisse mon SOS ne pas rester sans réponse.

Ces drames sont liés à une certaine indifférence. On ne sait plus voir. Habités par nos préoccupations, notre moi ne prend plus le temps d’écouter et de comprendre l’autre.

Je fais un rêve. S’il se réalisait, nous quitterions ce cauchemar social évoqué. Quel rêve, de trouver 100 000 justes qui consentiraient non pas à donner, mais à investir – je dis bien investir ‑ dans notre foncière solidaire au moins 1 000 €.

Comme notre foncière dispose d’une délégation de Service public via la signature du mandat de Service d’Intérêt Economique Général, cet investissement fait l’objet d’un avantage fiscal de 25%, dûment sécurisé par la loi de Finances.

Cette approche réaliste, très concrète, change la donne.

Ceux qui ne peuvent pas investir ne sont pourtant pas les absents de cette grande cause pour, à leur tour, donner du temps pour accompagner les personnes qui trouveraient ainsi un toit.

Oui, ensemble levons-nous, ouvrons des chantiers de l’espoir pour ne point accepter l’inacceptable. N’hésitez pas à m’appeler sur le 06 73 68 28 58.

Regardons l’avenir. Interrogeons-nous sur ce que nous devons entreprendre pour que ceux qui n’ont plus d’espérance puissent reconnaître que des mains se tendent pour des lendemains plus humains.

Bien fidèlement et fraternellement.

Bernard Devert
Juin 2026

Ces jours où la nuit ne s’efface pas

Chaque jour, j’appelle le 115, m’écrit une maman de 6 enfants, bientôt d’un septième qui doit naître fin août. Sa situation, un chaos, dit-elle, est liée au fait que son mari a perdu son emploi. Les dettes de loyer et les charges du foyer devenues impossibles à assumer, il s’en est suivie une expulsion avec comme conséquence, la rue, ajoutant encore de la violence à une situation qui n’en manquait pas.

Notre couple dit-elle, n’a malheureusement pas résisté à l’épreuve, je me retrouve seule avec mes enfants scolarisés dans le 15ème arrondissement de Paris.

Auxiliaire de vie, elle bénéficie d’un CDI. Actuellement, confrontée à une grossesse qui nécessite un suivi médical, d’où son congés maladie.

Chaque jour, cette maman dans l’angoisse s’entend dire vous êtes trop nombreux, il n’y a pas de place pour vous. La salle commune, c’est sa voiture, parfois un accueil dans une salle d’attente au sein des services d’urgence des hôpitaux !

Ces mots, il n’y a pas de place, ne peuvent laisser personne indifférent. Ils résonnent pour les croyants qui, chaque jour disent cette prière au Père : que ton règne vienne. Non pas une parole passéiste, mais créatrice d’un engagement. La prière ne l’est vraiment que si l’on décide de vivre ce que l’on demande ou espère.

« Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde ».

Ce texte de Saint Exupéry résonne tout particulièrement dans la lettre de notre Pape « Magnifique humanité », laquelle est appelée à construire pour ne laisser personne aux marges. De son expérience vécue au Pérou, Léon XIV précise qu’après les pluies torrentielles survenues en 2017, il comprit que reconstruire ne signifie pas remplacer ce qui a été détruit, mais restaurer la confiance et réveiller l’espérance dans l’avenir.

  1. Il n’est pas pensable que nous laissions ces enfants sans avenir, ni laisser celui qui va venir au monde sans une protection qui en soit une. Il a celle de l’amour de sa mère mais la société n’a-t-elle pas une responsabilité ? La vie doit être respectée. L’émotion comme trop souvent dans les drames est suivie d’une formule toute faite et usée : « plus jamais ça » et on passe alors à autre chose… Terrible !
  2.  

Très concrètement, il nous faut ouvrir un chantier, celui d’une hospitalité qui ouvre la fraternité. Habitat et Humanisme en assumera sa part, prenant en charge les travaux de réhabilitation, voire une acquisition à un prix maîtrisé. Encore faut-il trouver un lieu se révélant dans la circonstance un berceau dans tous les sens du mot à commencer par celui d’un déplacement de soi, donnant priorité à l’enfant ? Que va-t-il devenir ?

Impensable que sur ces milliers de logements vacants, il n’y ait pas une maison, un appartement qui ne puisse être proposé, alors que cette maman n’est pas insolvable. Elle a une profession, soignante, et dispose d’un contrat de travail et des allocations.

Avant d’écrire ces quelques mots, je l’ai rejointe par téléphone. Elle présente à la commission ad-hoc un dossier au titre du DAHO (hébergement opposable). Seulement les demandes sont si nombreuses pour revêtir un caractère d’urgence, qu’un risque sérieux demeure pour cette maman de devoir dire encore : chaque jour, j’appelle…

Et ces jours sont ceux du désespoir. Puisse cet SOS être reçu, mettant à distance ces détresses où des êtres ne parviennent plus à retenir ce cri : je coule.

Bernard Devert
Juin 2026

Le bénévolat, une école vers le beau et le bien

Dans une précédente chronique, il y a 15 jours, j’évoquais la situation de Jacques, âgé de 70 ans, confronté à la rue. Sa santé ébranlée par un important diabète entraînant une plaie qui ne se referme pas, qui plus est, aggravée pour avoir été mordu par un rat, il a dû être hospitalisé. Il m’est agréable de vous faire part, qu’à sa sortie, il rejoint un de nos Ehpad.

Une mobilisation s’est mise en place. Nous n’avons fait que notre devoir. Vous vous doutez bien que l’information ne vous est pas partagée comme un faire-valoir, soulignant seulement l’importance du bénévolat, le vôtre, mettant en échec des horreurs insupportables.

H&H dispose d’un double mouvement, celui du temps que vous partagez auprès de ceux que la vie blesse et d’un apport en capital au sein de nos foncières solidaires, permettant de bâtir des espaces d’humanité.

Je ne sais que trop, malheureusement, combien l’océan de misères suscite des naufrages. Ne mettons pas toujours en avant les échecs au risque de perdre le pouvoir d’agir qu’offre la générosité née de l’intelligence du cœur ; elle existe !

Un des ressentis dans notre Société est un sentiment d’impuissance. Notre volonté commune est de réagir en faisant naître ces possibles qui créent un avenir meilleur pour tous. N’est-ce pas cela le bien commun.

Evoquant dans ma chronique ma rencontre avec Jacques, je vous partageais combien je fus touché par son sourire alors qu’il était par terre et, dans tous les sens du mot, à terre. Dans ce lieu sale où il gisait, recouvert d’une couverture, il m’offrit de par son attitude une désarmante pureté.

Il aurait pu être en colère, fâché, pour avoir attendu si longtemps un soutien alors que des centaines de milliers de personnes sont passées devant lui, sans le voir, faute de temps, ou pire, c’est la même chose, il n’était rien, pour n’avoir rien. La dignité, ce respect dû à chacun, ne devrait-elle pas être un aiguillon pour sortir de cette culture qui banalise la mort sociale.

Dis-moi quelle place tu donnes à la mort, je te dirai où tu en es du sens de la vie, loin d’être étranger aux bénévoles. Observons que cette solidarité fait l’objet d’un engagement d’un quart des Français, soit 13 millions. Il augmente peu, 2,5% par rapport à 2010. Toutefois, un chiffre doit nous alerter, 500 000 d’entre eux ne s’investissent plus régulièrement. La « colonne vertébrale » des associations s’en trouve singulièrement affectée, comme souligné par Jacques Malet, dans son étude publiée dans France-bénévolat.

La pauvreté non seulement s’aggrave mais se durcit dans un contexte économique et politique qui n’est pas sans susciter des inquiétudes, ô combien prégnantes au sein des associations. Le projet de loi de finances 2026 ayant sabré 1Md€ du budget qui leur était dédié. En 2012, 143 000 personnes étaient sans domicile fixe, 350 000 aujourd’hui. 1 million de personnes par an sont confrontées à la rue au moins une fois par mois. Des enfants n’échappent pas à ce désastre.

Qu’est-ce qu’être bénévole, si ce n’est se déplacer, se désinstaller pour aller vers les oubliés, leur donner une place, une écoute. Cette reconnaissance donne naissance à une transformation, pour le moins une ouverture. Savoir que l’on compte pour quelqu’un signe un crédit. Il n’est pas toujours pris en compte immédiatement, mais sa mémoire est un parapet pour ne point sombrer dans le néant.

Bénévoles, notre tentation est « ce tout, tout de suite », inconcevable pour ceux qui n’ont rien. Il faut du temps pour s’en sortir. Comment y parvenir si ce n’est de regarder l’autre non pas à partir de ce qu’il est, mais à partir de ce qu’il est appelé à être. Ce passage est celui où la finitude s’estompe vers un certain infini qui s’ouvre aussi pour l’accompagnant. Ce bien et ce beau faisaient dire à Kant, dans sa critique de la faculté de juger, qu’une chose belle ne contient aucune fin, sinon elle-même délivrée de toute idée de pouvoir.

Quelle belle école d’humanité ce bénévolat ; nous ne serons toujours que des élèves pour comprendre que les maîtres, paradoxalement, sont ceux que nous accompagnons, nous libérant de nos horizons si habités par la possession, nos certitudes.

Vincent de Paul traduisait cette réalité d’une expression lumineuse : « les pauvres, nos maîtres ».

Bernard Devert
Juin 2026

Le bénévolat, une traversée vers l’autre

L’apôtre des gentils, Paul, dans sa lettre aux Corinthiens dit qu’il ne faut pas craindre d’ouvrir des chantiers. La création pour nous être confiée ne demande-t-elle pas, comme le rappelle notre Pape dans sa dernière Encyclique, « Magnifique Humanité » d’avoir à l’esprit – et je le cite – la question de l’humain.

Nous sommes ici au cœur des engagements d’Habitat et Humanisme observant, tristement mais sans désespérer, que les idées de puissance, de productivité, du tout, tout de suite l’emportent sur la solidarité laquelle ne se construit que dans l’attention au cri de Dieu à destination des bâtisseurs de Babel : « et les autres ».

Ce cri, seul le cœur l’entend. Il n’est audible que dans la proximité de ceux qui peinent. Nous voici alors interrogés et paradoxalement soulevés, pour aller là où les fragilités sont souvent cachées par pudeur. L’une d’entre elles touche nos grands aînés dont les plus précaires, touchés par la dépendance, se demandent pourquoi sont-ils encore là.

Ecoutons-les, nous ne comptons plus pour la Société, n’avons plus d’utilité sociale et qui plus est, d’aucuns nous font sentir que nous sommes qu’une charge.

Le grand âge est un temps de la vie qui, comme tel, doit être absolument respecté, plus encore honoré ; il ne l’est que si nos aînés ne sont pas séparés des autres. Assez de les situer dans des espaces de retrait les assignant à une attente passive, la mort sociale anticipant alors la mort biologique.

Notre civilisation, alors qu’elle est en danger, repose sur le postulat de la dignité de la personne et ce, quelles que soient son histoire, son âge, sa culture. L’actualité dément quotidiennement cette valeur essentielle qui, bafouée, met en miettes toute cohésion sociale.

Il ne faut pas être grand clerc pour énoncer le risque qui se profile, le vieillissement massif de la population au point d’être présenté parfois comme un mur ; il ne sera pas lézardé en construisant seulement des maisons à destination de nos anciens, mais en leur redonnant leur place dans la Cité, laquelle n’aurait jamais dû leur être enlevée.

Nous éprouvons l’urgence de s’investir aux fins de donner, redonner à notre Société le sens des équilibres. A continuer ainsi, nous creusons des abîmes. Ne serait-il pas l’heure de se rappeler Peguy. Dans le Mystère des Saints-Innocents, soyez donc, dit-il, enfin, soyez comme un homme qui dans un bateau sur la rivière et qui ne rame pas tout le temps. Et qui, quelquefois, se laisse aller au fil de l’eau.

Ce temps est celui d’une traversée, d’une traversée vers l’autre.

Ce fil de l’eau n’est pas une noyade, et encore moins un temps perdu, il est un moment de réflexion, ô combien nécessaire, pour prendre une autre voie à partir de laquelle les autres, les laissés pour compte, les oubliés de notre Société sont rejoints.

Là, s’ouvre l’heure du partage.

Il nous appartient d’arrêter de ramer dans ce bateau, dont parle Peguy, nous éloignant des plus fragiles pour prendre le temps d’aller vers ceux qui, isolés, ont parfois perdu toute force pour lutter contre le désespoir, cette plongée, sans bruit, dans l’abîme.

De cette rencontre, un étonnement s’ensuit, ouvrant la voie au bien commun qui ne l’est vraiment que dans une vive attention à l’humain.

Que de bénévoles offrant de leur disponibilité se sont inscrits dans des relations nouvelles, soulignant que loin d’avoir perdu leur temps, ils avaient saisi l’importance et l’urgence de mettre le cap vers de nouvelles rives.

Le bénévolat, voler vers l’autre, l’oublié, mérite que nous lui donnions, dans nos agendas, sa place pour que nos frères ou sœur perdus trouvent la leur.

Bernard Devert
Mai 2026

L’urgence d’une Pentecôte pour un monde plus juste

Pentecôte, ce jour qui fit grand bruit, pour reprendre les mots des Actes des Apôtres. Que s’est-il donc passé, les portes se sont ouvertes au sens propre, comme au sens figuré.

La Société semble comme paralysée, figée, consentant à ce que des personnes n’aient rien ou si peu. Un grand voile est jeté sur les situations d’iniquité pour ne point voir qu’elles sont la cause de désespérance d’un grand nombre de nos concitoyens qui ne s’en sortent plus.

Les peurs sont ainsi masquées au prix de la violence que d’aucuns justifient au nom de la sécurité, ce sésame actuel de notre Société, invivable pour les plus fragiles, devant entendre ce cri sans pudeur, rabâché quotidiennement : qu’ils s’en aillent, comme si leur départ allait tout régler ; quelle cécité !

Heureusement des femmes et des hommes, soudain, se mettent debout trouvant l’audace d’exprimer ce qu’ils pensent, ce qu’ils croient. La peur, de soi, des autres, du monde, des évènements, quitte les cœurs et les esprits. Surgit alors un inespéré ! Que s’est-il donc passé, la confiance habite les relations.

Pentecôte, un temps de liberté où chacun, quelque peu étonné de ce qu’il entend et comprend, saisit que l’autre n’est pas un danger, mais une chance. Le Vivant n’est plus perçu dans un ailleurs ou comme un vague espoir, il se reçoit dans un émerveillement qui désarme.

Pentecôte, un moment étrange ; il n’y a plus d’étrangers, que des frères. Comment un tel jour ne ferait pas grand bruit, celui du bruissement des cœurs s’éveillant dans leur déploiement.

En cette fête de Pentecôte, heure de liberté, puis-je rappeler que si nous regardions avec le cœur, nous verrions les possibles qui sont à notre portée. Nous nous interrogerions sur ces logements vacants situés souvent en centre-ville qui permettraient à des soignants de trouver leur place, ainsi qu’à des étudiants ou à ces travailleurs engagés dans des métiers dits essentiels, dont les activités sont appréciées parce que nécessaires à notre santé et notre hygiène de vie, sans que pour autant leurs acteurs trouvent une reconnaissance.

Hier, je me suis rendu auprès de Jacques ; il a 70 ans, il a trouvé refuge à proximité du métro Dupleix de la ligne 6. Une soignante lui assure chaque jour des soins vitaux, une de ses jambes étant nécrosée. Il est sous morphine… et sans toit, protégé par une simple couverture. Nous allons l’accueillir dans les tous prochains jours dans un Ehpad. Si vous aviez vu son sourire lorsque je lui ai annoncé cette perspective Une Pentecôte partagée ! Une joie m’a envahi, accompagnée de cette conviction qu’il faut ouvrir les cœurs pour libérer les liens.

Je vous partage cette rencontre, conscient que ce que nous entreprenons est le fruit de l’engagement d’un grand nombre d’entre vous. Il faut poursuivre, plus encore aller plus loin.

Une autre situation difficile pour laquelle nous n’avons pas de réponse alors qu’il y a urgence. Il s’agit d’une maman séparée de son mari, lequel a perdu son emploi, confronté à des dettes importantes, il s’est éloigné de son épouse, restant présent à ses six enfants scolarisés dans le 15ème arrondissement de Paris. La naissance d’un 7ème enfant est annoncée pour septembre.

Actuellement, cette maman, auxiliaire de vie et ses enfants n’ont comme abri qu’une voiture.

Il doit bien se trouver dans la Région parisienne un cinq pièces qui pourrait être proposé au prix d’un loyer social, sachant que le fonds de dotation d’Habitat et Humanisme, dénommé Acteurs d’Humanité, sécurisera le loyer vis-à-vis du propriétaire, ou prendra à sa charge les travaux de réhabilitation nécessaires pour être loué.

Quelle belle Pentecôte si devant une telle situation, l’esprit de solidarité conduisait à faire du neuf, à créer un monde nouveau, une humanité plus belle, non pas en rêvant des grands projets, mais très concrètement en répondant à cet SOS, nous souvenant ces mots du Pasteur Dietrich Bonhoeffer : « ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont transcendantes, mais le prochain placé sur notre chemin ».

« Va vers ton risque, à te regarder ils s’habitueront », dit René Char ; c’est aussi cela Pentecôte.

Bien fraternellement.

Bernard Devert
Mai 2026

Une terre pour tous

Il est une guerre, la misère, qui ne connaît pas de trêve. Les victimes sont désignées de façon anonyme : « eux ». Nous, les protégés, à distance des coups qu’ils reçoivent, sommes peu inquiets de la mort sociale qu’ils connaissent. Étrangers à leur vie, bien que concitoyens, frères et sœurs de par les valeurs de notre Civilisation, aurions-nous oublié le partage, né de l’universalité des biens ?

Nous accordons aujourd’hui à la défense militaire des moyens considérables, presque sans compter, mobilisant l’énergie et les ressources du Pays avec une détermination remarquable. C’est un choix, légitime peut-être, mais c’est un choix. Or, ce choix jette un voile sur les iniquités qui sporadiquement suscitent des violences urbaines et, quotidiennement, assombrissent la vie des plus précaires dans une indifférence quasi générale. Pendant que nous blindons nos frontières externes, nous laissons des frontières internes se creuser, abandonnant à la rue ceux qui sont nés ici, qui y vivent, qui y travaillent.

Difficile de ne pas voir les tentes qui jonchent nos trottoirs, ou ces personnes aux visages hagards criant les détresses, ou encore ces foyers ou isolés n’ayant d’autres refuges que de vieilles voitures pour les abriter. Telle, cette famille à Paris qui parmi beaucoup d’autres, ne parvient pas à trouver un logement, quand bien même la maman française à 6 enfants et exerce la profession d’aide-soignante ! Nous pensons à Christian, 75 ans, confronté à une dépendance qui commence ; il n’a que la rue pour dormir et un foyer dans le 15ème arrondissement où il lui est offert le matin un café et des soins d’hygiène.

Et pourtant—il faut le dire clairement—ce manque de logements n’est pas une fatalité. Rappelons la vacance considérable qui caractérise nos villes : 400 000 logements inoccupés dans les métropoles et grandes villes. Quatre cent mille. Ce chiffre suffirait presque à dire l’insoutenable contradiction de notre époque. Ce ne sont pas seulement les toits qui manquent : ce sont des murs vides, des étages sans vie, des immeubles gardés comme des trésors en attente de plus-values spéculatives, tandis que des familles dorment dehors. Des logements financièrement bloqués dans l’attente de rénovations jamais entreprises. D’autres simplement retenus du marché locatif par ceux qui préfèrent l’immobilité à la solidarité. Cette vacance incarne mieux qu’aucun discours la distance que nous maintenons face à ce drame, l’indifférence que martèlent ces mots répétés : « ce n’est pas mon problème ».

Or, une question se pose qui n’est pas seulement morale mais économique : comment ce capital dormant pourrait-il être mobilisé au service de ceux qui n’ont rien ? Comment transformer cette vacance en ressource ?

Un possible existe, et il ne relève ni de l’utopie ni de la philanthropie. C’est l’économie sociale et solidaire qui apporte depuis des années des réponses concrètes, indiscutables dans leur efficacité. Pourtant, elle demeure l’oubliée de nos politiques, l’invisible de nos débats publics. Son encours est de 29,4 milliards d’euros—un montant qui paraît important jusqu’à ce qu’on le rapporte à la réalité : il ne représente que 0,46% de l’actif circulant des Français. Pendant ce temps, nos concitoyens accumulent une épargne vertigineuse, au troisième trimestre 2025 elle atteignait 6 393 milliards d’euros, plaçant la France parmi les niveaux les plus élevés d’Europe.

L’assurance-vie solidaire en est l’illustration saisissante : elle ne représente que 8,9 millions d’euros sur une capitalisation de 2 142 milliards d’euros, soit 0,4% de l’assurance-vie. Comme si nous avions collectivement décidé de regarder ailleurs. Comme si ces outils n’existaient pas.

Et pourtant, il existe des structures, les foncières solidaires, qui fonctionnent : elles financent et gèrent des logements, créent de l’emploi local, stabilisent les territoires. Elles ne demandent pas l’aumône, elles n’attendent pas des dons : elles offrent un investissement productif, générateur de valeur sociale et économique. Un investissement, c’est-à-dire un acte d’intelligence, pas de pitié.

Imaginez alors ce simple calcul : si seulement 5% des 6 393 milliards d’épargne française étaient progressivement réorientés vers les foncières solidaires et l’économie sociale—non par obligation, mais par incitation—que pourrions-nous accomplir ? L’État pourrait accompagner ces souscriptions d’un crédit d’impôts substantiel au titre des investissements au capital de ces foncières. Pour le contribuable, c’est une opportunité fiscale intelligente. Pour la société, c’est une transformation.

Avec une fraction seulement de ces montants, on pourrait résorber l’essentiel de cette vacance de logement, créer des centaines de milliers d’emplois de proximité dans la construction et la rénovation, financer une économie qui crée du lien au lieu de nourrir la spéculation. Le seul perdant : le spéculateur qui attend une plus-value sans créer de valeur. Osera-t-il s’en plaindre ?

Des centaines de milliers de pages ne suffiraient pas à écrire l’histoire de cette désolation sociale qu’évoque déjà le livre de la Genèse : qu’as-tu fait de ton frère ? Aurions-nous perdu cette fraternité ? L’heure n’est pas d’épiloguer, mais de bâtir un récit où les uns et les autres auraient à cœur de changer ce qui peut et doit l’être.

Saint-Exupéry, dans Terre des Hommes, dit qu’être homme, c’est être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi… c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.

Dietrich Bonhoeffer, ce pasteur protestant qui a lutté contre le nazisme, assassiné quelques jours avant la victoire, rappelle que ce ne sont pas les tâches infinies et inaccessibles qui sont transcendantes, mais le prochain placé sur notre chemin. Ce prochain, il existe. Il dort sous un porche. Il n’a pas de logement malgré son travail d’aide-soignante. Il s’appelle Christian et a 75 ans.

S’interroger sur ces investissements utiles et valorisants, c’est donner une chance à des relations sociales apaisées. C’est enfin bâtir un monde plus humain.

Bernard Devert
Mai 2026