Culture et insertion

‘Si la culture est ce qui reste quand on a tout oublié’ (Edouard Herriot), que représente-t-elle pour les oubliés de la Société : un interdit participant largement au fait qu’ils soient nommés « les invisibles ».

La dimension culturelle est trop absente dans les parcours d’insertion. Que d’hommes en difficulté voient leur avenir se dérober pour ne point se sentir relier à une histoire.

Il me souvient de l’invitation du Ministère de la Culture ouvrant les portes de grands musées à des personnes jugeant que ces lieux leur étaient inaccessibles pour être réservés à l’élite. Que de liens par une telle appréhension se délitent.

Quelle ne fut pas ma surprise, mon émerveillement devant Adisor qui, ayant connu la rue et sa brutalité, vécut une métamorphose pour entrer dans un magnifique bâtiment dont jamais il n’aurait pu imaginer l’ouverture. Il prenait connaissance d’une histoire dont le partage lui témoignait un signe de fraternité.

Quand la culture manque, c’est une corde vibratoire qu’on fait taire, privant la personne et la Société d’une mosaïque des talents et de cette polyphonie créatrice d’harmonie.

Le social est empêtré dans trop de réglementations laissant peu de place au surgissement des possibles. Les certitudes cloisonnent et font naître des dispositifs qui classent et séparent.

Habitat et Humanisme ne veut pas produire du logement social mais bâtir une Société reliée par la fraternité. L’habitat est un formidable moyen pour marquer l’égale dignité de chacun, sous réserve de l’évaluer à l’aune des richesses, à commencer par les ouvertures dont la culture est porteuse.

Que de barrières construites en privant des enfants de l’initiation à la musique, au chant, à la danse, à la chorégraphie, à l’art pour n’avoir pas l’idée du manque et du préjudice qui leur sont ainsi causés.

Le Président de la République, lors de la présentation de son plan contre la pauvreté le 13 septembre 2018, soulignait fort justement, en référence à Saint Exupéry, à Gilbert Cesbron : on assassine Mozart parce qu’on ne croit pas qu’un enfant pauvre puisse le devenir.

Il nous faut refuser cette idée toute faite se révélant une défaite sociétale, destructrice de l’avenir.

Des enfants – ayant subi pendant des années une privation de logements pour se trouver dans des bidonvilles niant et saccageant leur corps- ont trouvé avec la chorégraphie la grâce de se mouvoir, jamais étrangère à l’estime de soi.

Je cite le nom de Michel Hallet, chorégraphe, qui a rendu possible cette aventure, fondatrice de nouveaux possibles.

Rester attentif au pouvoir d’agir en le partageant, n’est-ce pas faire place à la culture.

 

Bernard Devert

Octobre 2019

 

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La Semaine Bleue

La deuxième semaine d’octobre marque une attention aux personnes âgées et ce depuis 1951. Nommée alors la ‘Journée des Vieillards’, puis la « semaine nationale des Vieillards », elle est depuis 1977 appelée la « Semaine Bleue ».

Pourquoi cette couleur ? Elle fut retenue comme symbole de fraîcheur et pureté, sagesse et vérité.

Ce 8 octobre, les aides-soignants font grève dans les EHPAD, non pas dans une approche catégorielle mais pour bénéficier d’une plus grande disponibilité aux personnes âgées, ce qui suppose du temps qu’ils n’ont pas ; personne ne le conteste.

Le prendre-soin est rarement compatible avec la précipitation et il ne l’est jamais quand il intervient dans des situations de grande fragilité.

Comment ne pas être solidaires de ces soignants, qui sont souvent des femmes venues de loin pour s’approcher au plus près de nos aînés en situation de dépendance.

Les maisons de retraite médicalisées devraient se révéler le sommet de la vigilance que la Nation se devrait d’apporter à ceux qui, au soir de leur vie, sont en souffrance ; il n’en est rien ou si peu tant ils sont les oubliés.

La « Semaine Bleue » un moment pour faire le point sur le désir de la Société d’habiter la bienveillance, soit :

  • bien, en vue de mettre résolument le cap sur la perspective d’un mieux-être afin que la traversée de la fin de vie soit celle d’une sérénité dans ces heures où l’on approche de l’autre rive suscitant tant de peurs et d’angoisses,
  • veille, ou une sur-attention consécutive à la vulnérabilité du corps et du psyché, mais aussi sur ce ressenti de ne compter pour rien, la perte des forces entraînant des invalidités qui annihilent l’estime de soi.

 

Combien de nos aînés aimeraient bénéficier de cette bienveillance afin de trouver une réelle hospitalité leur permettant de quitter une forme d’errance.

L’attention au vieillissement traduit l’humanisme d’une Société qui, apprenant à mieux s’inquiéter de ses ainés, fait œuvre d’avenir. Là où le fragile est pris en compte, c’est le parcours de la vie de tous qui s’en trouve respecté et transformé.

Oui, il nous faut lutter contre l’âgisme, l’infantilisme aux fins de parvenir à voir à travers les rides la profondeur et la grandeur de ce que sont ces êtres dont les visages témoignent des difficultés, mais aussi de leurs combats et de leurs joies.

Nos cœurs parviendront-ils à s’éveiller pour que ce qui cause ces rides nourrisse en nous plus d’humanité pour une Société moins aride.

Frères et sœurs âgés, nous avons tant à recevoir de vous.

Bernard Devert

Octobre 2019

 

 

Agir pour qu’il y ait moins de souffrance

Greta Thunberg, cette jeune-fille suédoise de 16 ans, alerte l’opinion sur notre maison qui brûle alors que nous regardons ailleurs, pour reprendre les mots d’ouverture du discours que fit Jacques Chirac, lors de l’assemblée plénière du 4ème sommet de la terre le 2 septembre 2002 à Johannesburg.

La maison commune est en danger ; elle ne l’est pas seulement faute de la maîtrise de l’écologie, mais aussi pour ne pas savoir regarder ceux dont la vie est brûlée par l’absence d’un toit, les invisibles de notre Société.

Quand la solidarité s’éteint, l’avenir s’assombrit.

Il faut que des voix s’élèvent pour relever ceux qu’on détruit en toute impudence et impunité.

Quelle iniquité – mais aussi quelle honte pour notre Société – d’observer que des hommes, des femmes, parfois des enfants, n’ont rien, même pas un abri, sauf celui de fortune : le métro, les portes cochères qui n’ouvrent sur rien, ou encore des ponts qui n’autorisent aucune traversée tant la misère enferme.

Quand la protection de la vie est oubliée à ce point, inutile de parler du respect de la vie.

Les morts de la rue ne troublent pas, ou si peu, la conscience collective. Un drame s’est installé depuis fort longtemps sans qu’il nous fasse bouger, trop établis dans des jugements déportant la responsabilité sur les victimes elles-mêmes.

Ils sont venus au monde, mais le monde ne les reconnaît pas, catalogués comme des sans domicile, n’ayant point de place, et pour cause, nous la leur refusons.

Les mots sont nécessaires pour guérir les plaies mais ils sont insuffisants s’ils ne sont pas suivis d’une volonté d’agir pour dire halte à ce qui déshumanise ceux qui sont confrontés à ce drame et chacun de nous qui ne voulons pas le voir.

Alors, stop vraiment au sans-abrisme ! Qui peut refuser d’y participer ?

Cette chronique, en forme de SOS, puisse-t-elle ne point rester sans suite pour que le temps de l’émotion devienne l’aiguillon d’un agir ensemble pour relever un défi aux fins d’offrir à ce m onde plus d’humanité.

Si vous, qui lisez ce texte, n’agissez pas, alors qui agira ?

 

 

Bernard Devert

Octobre 2019

Quand tout va mal, nous sommes entourés de héros

Je voudrais vous partager, non sans émotion, deux moments vécus ces jours-ci.

Notre Mouvement gère 47 établissements médico-sociaux, ces fameux EHPAD trop souvent sous le feu de la critique, alors qu’ils se révèlent des lieux où la vie est prise en compte avec une délicatesse qui mériterait d’être mieux reconnue.

Ainsi, un de ces derniers soirs à 21 h 30, je suis appelé comme prêtre pour me rendre au chevet d’une résidente confrontée à l’angoisse.

Dans le hall d’entrée de la maison, deux aides-soignantes sont manifestement inquiètes. Je m’approche et m’enquiers de leur difficulté : un de leur patient, âgé de 94 ans, a « fugué ».

Elles me précisent avoir naturellement informé la gendarmerie mais, à cette heure très tardive, le patient n’a toujours pas été retrouvé. Il est hors de question pour elles de quitter leur service.

Vous avez des enfants – dis-je à l’une des plus jeunes. Oui, mais j’ai trouvé des voisins qui acceptent de les accueillir.

Je propose, après mon intervention auprès de la personne malade, de les accompagner pour procéder à la recherche de l’homme perdu. Elles déclinent la proposition. C’est notre travail, m’assurant qu’elles m’appelleront si leur recherche est vaine.

A 23 h 30 environ, elles me joignent pour me dire que l’homme est retrouvé sain et sauf.

Tout un engagement qui en dit long sur le « prendre soin » de nos frères fragilisés. Vous connaissez la rémunération des aides-soignants ! Dans le silence, ces soignantes se sont mobilisées. La vie, lorsqu’elle est en péril, suscite alors le meilleur qui, toujours, s’exprime par des actes de grande générosité.

Ce dimanche, une jeune femme, renversée par un chauffard est dans le coma. Je me rends au service de réanimation. L’infirmière lui parle comme si elle était présente, lui expliquant tous ses gestes avec une infinie douceur qui force le respect.

Que de grandeurs d’humanité et d’espaces infinis se dévoilent derrière des murs abritant des vies en grande souffrance.

Je sors de l’hôpital profondément touché par des êtres habités par une conscience du service qui fait du bien à l’âme.

Tant qu’il y aura des veilleurs si libérés d’eux-mêmes, notre société dispose de bien des raisons d’espérer. Les barbares sont hors-jeu.

Bernard Devert

Septembre 2019

 

 

La bioéthique à l’écoute des réconciliations

Et si les chemins de réconciliation qui passent aussi par ceux de la fraternité et de la bienveillance, un bien commun à tous, permettaient d’ouvrir un débat plus serein sur la fin de vie. Tel est l’appel des Evêques, accompagné d’une reconnaissance chaleureuse à l’égard des soignants.

Avec la bienveillance, l’autre perd de son étrangeté. Un lien de complicité naît.

Le film ‘La Prière’ de Cédric Kahn en souligne l’acuité. L’accompagnement vers la fin de vie peut offrir une libération de la mémoire pour que ce qui a déchiré la relation ne survive pas.

Aumônier à l’hôpital, il me souvient de cet homme, en phase terminale d’un cancer, me demandant comment il pourrait bénéficier d’une assistance pour mourir. Observant que, sur les murs de sa chambre il a placé les photos des siens, je lui propose de me partager ce que chacun d’eux est pour lui.

S’arrêtant sur le portrait d’un de ses fils, il me dit sa souffrance, née d’un conflit toujours ouvert.

Le lendemain, à l’hôpital, ce fils m’interpelle vivement. La mort annoncée de son père, le met dans un abîme infranchissable, ne sachant comment une réconciliation peut s’opérer. Il m’autorise à informer son père de sa présence à l’hôpital.

Mon fils est là, me dit-il, décontenancé ; qu’il vienne, je l’attends. Le visage émacié de cet homme malade est soudainement éclairé par un sourire.

Il n’est plus question pour cet homme de vouloir précipiter sa mort.

Il partira dans une réconciliation, créatrice d’un avenir pacifié pour ses proches. Les chemins traversés par la fraternité sont des points d’orgue d’humanité. Il est alors possible d’entendre les divergences pour en faire des brèches où s’engouffrent audace et sagesse, si nécessaires à l’harmonie qui a pour nom le respect de la vie.

 

 

Bernard Devert

Septembre 2019

Revenir ou faire advenir ?

Avec la rentrée, nous risquons de retrouver nos habitudes que le temps des vacances a mises entre parenthèses. N’y aurait-il pas une autre voie plus créatrice de vie ?

Comme chaque année, la rentrée, est annoncée ‘chaude’ sur le plan social sans que se profile une Société renouvelée. Le changement – il faut en convenir – ne commence que lorsque soi-même, on décide de changer.

S’interroger sur notre détermination à faire du neuf, c’est évaluer notre volonté d’être le changement que nous voulons voir dans le monde, suivant la belle méditation de Gandhi.

Qui n’a pas gardé à l’esprit ces moments où, écoliers, nous entrions à l’école avec un cartable neuf, protégeant des livres qui ne l’étaient pas moins et des cahiers encore vierges de toute notation et annotation, ouvrant un avenir libéré du passif !

Mercredi, sort le film de Bruno Dumont, sur Jeanne d’Arc, intitulé Jeanne. Il fit l’objet au festival de Cannes d’une mention spéciale du jury.

Une réplique de Jeanne retient vivement mon attention : « Mon Maître, les hommes sont comme ils sont, mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons ».

Que faut-il que nous soyons ?

Les réflexions ne sont pas avares d’inquiétudes dans une société déchirée, confrontée à de nombreux périls suscitant la conscience aiguë que cela ne peut pas durer.

Des voix autorisées se font entendre pour s’engager dans de nouvelles pratiques aux fins de réduire les iniquités, si grossières qu’elles sont insupportées et insupportables.

Le malheur, Péguy l’a rappelé, c’est d’avoir une âme habituée plutôt qu’habitée. Ne nous étonnons pas qu’il ait si bien compris Jeanne d’Arc.

Jeanne se démène et nous emmène vers une éthique qui n’est pas sans nous inviter à devenir ce que l’on doit être pour faire naître une société moins chaotique.

Jeanne aurait pu ‘rentrer dans le rang’ ; elle prit le risque d’entrer en résistance pour demeurer ce qu’elle devait être, vraie quoi qu’il lui en coûte, habitée par la grâce de l’audace.

Entrer, c’est s’engager pour que soit mieux partagé le désir de faire advenir un monde plus humain. N’attendons pas l’autre ; chacun est appelé à être pionnier d’une transformation des relations avec comme première urgence, s’approcher de ceux qui n’en ont pas ou plus.

Magnifique avancée, étrangère à toute loi pour dépendre de notre décision si, comme Jeanne, nous pensons à être ce qu’il faut que nous soyons.

Alors, bienvenue sur ce chantier toujours à ouvrir pour bâtir la maison commune.

 

 

Bernard Devert

Septembre 2019

La fièvre

Aux pôles d’urgences des hôpitaux, une même attente de la part des soignés et des soignants et une même interrogation : quand la fièvre tombera-t-elle ? Le diagnostic est connu depuis (trop) longtemps ; l’hôpital est malade.

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir proposé des prescriptions. Seulement, elles apparaissent hors de prix. Quel est donc celui de la vie.

Un aide-soignant, depuis 10 ans, interviewé par un journaliste, rappelle la cause profonde des ruptures. Si les soignants parlent d’humanité, de qualité des soins, de souffrances, de la nécessité d’avoir plus de temps pour les malades pour ne point commettre des erreurs, les Pouvoirs Publics, sans contester cette approche idéale, considèrent qu’une autre organisation résoudrait bien des déficiences, attendu l’impossibilité d’augmenter les budgets.

La colère des soignants gronde mais aussi celle des malades dont l’attente trop longue est insupportée. Des mouvements de grève n’ont pu être évités, non plus que des situations de burn-out de la part du personnel soignant, médecins compris.

Une urgentiste, après 26 heures de travail sans discontinuité, ne trouve qu’une seule remplaçante pour assurer les urgences et la gestion du service mobile d’urgence et de réanimation !

Plantu, sur l’un de ses inénarrables dessins, écrit avec humour et une fine analyse : ce n’est pas parce qu’on est en grève (les urgentistes) que vous attendez, c’est parce que vous attendez qu’on est en grève.

Le manque d’argent est une conséquence ; le coupable est le corps social qui peine à prendre en compte qu’il est constitué d’humains qui ont des corps et, par-là même, sont sujets à la vulnérabilité.

L’être humain, dans les moments plus difficiles, douloureux, a besoin d’attentions dont la première urgence est de donner du temps. La parole du soigné au soignant est déjà un traitement, une prise de considération, celle d’une humanité partagée.

Difficile de penser que cette approche ne soit pas souhaitée par les deux côtés, soignants et Pouvoirs Publics. Force cependant est de constater que la feuille de prescription pour soigner la fièvre des hôpitaux – tout comme celle des EHPAD ‑ est reportée sine die.

L’Etat, une fois encore, ne peut pas tout faire. Il a pour fonction première de protéger ses ressortissants. Aussi la responsabilité, celle de la Nation toute entière, est de ne pas inviter ses Représentants à considérer que les dépenses de santé ne sont pas une charge mais un investissement témoignant du respect de la vie.

La fièvre des hôpitaux et des établissements médico-sociaux oblige à considérer que ce ‘prendre soin’ n’est pas un traitement qui s’impose. Il peut attendre !

Les plus aisés ont des relations diminuant les attentes avec le corps médical, mais les autres ont ce ressenti amer que, s’ils sont venus dans ce monde, ils ne sont pas reçus…

Terminant cette chronique, surgit l’image de tous ces passagers au large de l’île de Lampedusa. Décidemment, n’y aurait-il pas plus d’exilés que l’on pense pour ne point être troublés, encore moins bouleversés, par toutes ces attentes qui font que tant de femmes et d’hommes sont dans des « couloirs » qui n’ont rien d’humanitaires.

Quand avec nos politiques parviendrons-nous à faire l’éloge du fragile.

Bernard Devert

Août 2019