Quand l’hospitalité interroge l’acte de bâtir

Evangéline Masson-Diez, enseignante en sociologie à l’Université Paris-Est Créteil, souligne que l’hospitalité est susceptible de déresponsabiliser l’Etat pour laisser croire – et je la cite – qu’il est normal, presque romantique, d’accorder une faveur à une personne privée de ses droits.

L’hospitalité n’est-elle pas une juste et nécessaire réparation à l’égard de personne qui a subi de graves privations, telle l’absence d’un chez soi, signe d’une mort sociale.

L’hébergement est un droit absolu ; l’accompagner d’une attention ne relève pas du romantisme, mais d’une fraternité introduisant la recherche d’une équité. L’autre devient un hôte, il existe et nous fait exister autrement.

Quand les valeurs fondatrices de la République sont mises à mal, l’Etat de droit perd de sa légitimité ; pour le moins, il laisse place à un soupçon d’irresponsabilité, d’incapacité, dont les premières victimes sont les plus fragiles. La démocratie s’en trouve immanquablement affectée.

Le droit à l’hébergement et au logement est depuis 15 ans un droit opposable qui, de par la volonté du législateur, met à la charge de l’Etat non pas une simple obligation de moyens, mais de résultat ; une formidable avancée dans l’énoncé de la protection de la personne.

Or, le résultat attendu n’est pas là. Si l’opposabilité du droit au logement ou à l’hébergement est une belle architecture juridique, sa mise en œuvre dans les territoires tendus reste difficile, souvent chaotique.

L’opposabilité de ce droit nécessite de bâtir. Poser ce postulat, c’est nécessairement revisiter une économie qui s’est emparée de la maîtrise foncière, notamment dans les métropoles, laissant peu de place à ceux dont les conditions de vie sont fracturées par la vulnérabilité.

L’urgence est un soin. Elle s’impose pour ne pas laisser le corps social se déliter, faute d’équité, d’où une hospitalité qui construit anthropologiquement la fraternité sans laquelle la Société s’assèche.

Quelle aridité pour les plus fragiles !

Emmanuel Lévinas précise que les Hommes pleinement hommes sont ceux pour qui la spiritualité est fondamentalement une hospitalité exigeante. Il ajoute dans son ouvrage l’éthique et transcendance que l’humain commence dans la sainteté, avec comme première valeur de ne pas laisser le prochain à sa solitude, à sa mort.

Ces mots de Lévinas ne sont pas étrangers à Camus. Le Dr Rieux, dans la Peste, dit à l’Abbé Paneloux : « ce que je hais c’est la mort et le mal, vous le savez bien et, que vous le vouliez ou non, nous sommes ensemble pour les souffrir et les combattre ». N’est-ce pas cela l’hospitalité.

Ce combat inspire un monde meilleur.

Etre humaniste, écrit Edgar Morin dans les conclusions qu’il tire du coronavirus, ce n’est pas seulement penser que nous faisons partie de cette communauté de destin, que nous sommes tous humains, tout en étant tous différents, ce n’est pas seulement échapper à la catastrophe, c’est aussi ressentir au plus profond de soi que chacun d’entre nous est un moment éphémère, une partie minuscule d’une aventure incroyable qui, en poursuivant l’aventure de la vie effectue l’aventure hominisante commencée il y a 7 millions d’années.

Notre monde vacille, hésite, s’agite. Ces signes ne sont-ils pas ceux d’une naissance, d’où ces balbutiements. Que sera l’avenir ? Notre responsabilité, dit Saint-Exupéry, est de le rendre possible.

Ce possible, les architectes et constructeurs doivent davantage s’en saisir pour mieux habiter le fait que le logement, partie intégrante de l’environnement, concourt à la politique de santé dans sa dimension préventive. L’espérance de vie des plus pauvres est de 13 années inférieure à celle des populations aisées. L’habitat n’y est pas étranger.

Oui, bâtir est un acte de soin et du prendre-soin pour introduire les conditions d’une hospitalité.

Bernard Devert

Juin 2022

Exil, exode, quelle convergence.

Plus de 100 millions de la population mondiale est ‘déplacée’ ; c’est dire combien nombre de réfugiés et de migrants connaissent un avenir incertain et un présent marqué par une multiplicité d’absences, non seulement du toit au travail, mais aussi du manque de relations affectives à celles sociales.

Ce déplacement ne relève pas d’un voyage ; il est la prise en compte d’une situation souvent tragique conduisant à fuir une terre devenue inhospitalière en raison du climat (cf. la Somalie plus d’un million d’exilés en mois d’un an), ou de conflits géopolitiques et de cette misère, violence larvée, si destructrice.

La date du 20 juin, journée mondiale des réfugiés, n’est-elle pas une invitation à nous interroger sur le drame de ces populations ; comment l’atténuer, à défaut de pouvoir l’éradiquer.

Que d’organisations caritatives et d’ONG se mobilisent, mais aussi de particuliers qui, habitées par la fraternité, font place à ceux qui ne l’ont plus.

Il convient de rechercher davantage de convergences entre ces deux réalités, l’exil et l’exode

L’exil est une fuite rarement préparée comme celle que connaissent les Ukrainiens. Plus de 7,5 millions ont quitté leur pays, observant l’accueil que leur a réservé la Pologne, via une hospitalité pour 3,5 millions d’entre eux.

Seulement l’hospitalité, quand elle dure, perdure, sans possibilité d’en déterminer la fin, suscite immanquablement des tensions.

Quel chemin alors possible pour se libérer des multiples esclavages qui rendent difficile l’accueil de l’autre. Il est celui de l’exode ; il nous délivre de ces idées toutes faites, résumées, martelées à corps et à cris qu’il n’est pas possible de porter toute la misère du monde. Certes, mais la question n’est pas là ; la seule qui vaille est comment prendre sa part.

L’élan que procure l’exode ouvre de nouveaux possibles qui lézardent ces crispations où, par facilité, nous nous réfugions. L’exode est un éveil de relations.

L’exil et l’exode, une convergence vers ces possibles qui sont autant d’atouts pour un monde plus humain.

Je pense à ces mineurs non accompagnés auxquels furent proposées des formations, via l’apprentissage. D’aucuns ont rejoint des maisons de soins. Entre soignés et soignants – passée, la surprise, à commencer par ces idées toutes faites qui nous vieillissent – se font jour des regards inattendus, porteurs d’avenir.

Une vie nouvelle pour tous.

Comment s’en étonner ; dans chacun, sommeille une part de réfugié. Partagée, elle donne naissance à une volonté de se comprendre, de faire un bout de chemin, ensemble pour aller plus loin, plus haut.

Rien de mieux pour y parvenir que de pousser la porte de ces refuges ; là, les différences s’estompent. Les corps et les esprits sont tendus vers ces sommets où la solidarité n’est jamais absente, comme en témoigne le livre écrit par France Vergely et Wahabou Tarama, Mot par mot, gravir le monde.

Ne nous retournons pas pour entendre les critiques, les à quoi bon, les sommets approchent ; ne nous détournons pas de la clarté de ces essentiels.

Bernard Devert

20 juin 2022

L’équité, cette exigence pour redonner force et sens à la démocratie

Ils ont oublié de voter ! Une abstention record qui, inexorablement, s’installe élection après élection.

« Ils », qui sont-ils ? Essentiellement les plus vulnérables qui pensent que le pouvoir politique les oublie ou qu’il ne peut rien faire pour eux. Au soir du premier tour, nombre d’acteurs ou de commentateurs parlaient d’un vote censitaire ; l’expression n’est pas juridiquement juste, mais elle traduit les ruptures et les fractures que subit la Société.

Le vote est là pour défendre l’unité et l’indivisibilité de la République.

Or, l’unité est pour le moins en souffrance. Qui peut contester qu’il y a des territoires perdus, éloignés. Un reportage récent sur les cités soulignait qu’à 18 km du centre de Paris, des ghettos se faisaient jour.

L’indivisibilité ne se construit que si tous les membres du corps social sont respectés. Qui ne voit pas ou ne perçoit pas la souffrance des « décrochés » et de ceux qui, mis en retrait, ont le ressenti amer et délétère de ne compter pour rien.

Le corps social est violenté. Trop de nos concitoyens jugent qu’ils n’ont rien à signifier à la Res Publica se pensant, à tort ou à raison, comme peu de chose pour les édiles.

Le Docteur Albert Schweitzer demandait que chacun s’efforce, dans le milieu où il se trouve, de témoigner à l’autre qu’il compte, c’est-à-dire lui offrir une véritable humanité. C’est de cela, ajoutait-il, que dépend l’avenir du monde. Il en va de même de celui notre démocratie.

Une telle approche ne saurait être remise à demain, tant l’urgence s’impose de bâtir une Société plus cohérente, par-là même plus humanisée.

Les élections législatives sont marquées par la question du pouvoir d’achat ; une peur légitime s’est emparée de ceux qui connaissent la cruauté des fins de mois.

Les détresses sont réelles. Que de mamans, par exemple isolées, luttent pour que leurs enfants aient un toit. Elles le trouvent dans les périphéries, éloignées de leur lieu de travail. Qui se soucie des difficultés qu’elles rencontrent au regard de la mobilité, alors qu’elles exercent des fonctions indispensables à la vie, comme celles d’auxiliaires de vie ou d’aides-soignants.

L’urgence est de repenser l’économie.

Il est nécessaire d’offrir à la finance le rôle de servante qu’offre l’économie sociale et solidaire. Elle fait ses preuves pour concourir à remettre debout des concitoyens au bord du chemin, blessés par la vie.

Le baromètre de la finance solidaire, publié le 7 juin par La Croix et l’association Fair (Label finansol), marque un nouveau record pour cette forme d’économie, permettant aux épargnants de prendre conscience de leur pouvoir, suivant l’expression du Professeur François Gemenne.

Il en va aussi de ce pouvoir d’achat érodé par un coût du logement insupportable avec l’explosion des charges foncières. Quelle injustice de voir que là où les Collectivités s’investissent au titre des infrastructures pour faciliter les transports, les équipements culturels, le foncier explose, mettant à distance ceux qui en auraient le plus besoin.

La mémoire est source d’avenir ; elle permet de corriger les erreurs, de redresser des situations dommageables. N’oublions pas que ces élections se tiennent dans un contexte où il était espéré ces « jours d’après » ; l’espoir sera effacé s’ils n’offrent pas une solidarité prioritaire à l’égard des plus fragiles.

Cette solidarité, quelles que soient les sensibilités, il convient de la bâtir urgemment pour que le corps social retrouve son unité et son indivisibilité.

Bernard Devert

Juin 2022

Résister, la voie pour un humanisme toujours à chercher

Habitat et Humanisme se présente comme un Mouvement de résistance. Je ne pense pas que ce mot soit usurpé.

Notre action n’est-elle pas un combat permanent pour susciter plus de diversité sociale.

Notre vocation : apporter un soin à des femmes et des hommes blessés par les accidents de la vie mais aussi par trop d’iniquités mettant en souffrance la cohésion de la Nation. La France, Pays des Droits de l’Homme, doit demeurer une grande école de la fraternité ; elle ne l’est que si concrètement elle contribue à faire tomber les murailles du mépris et de la violence.

Avec bien des insuffisances, certes, nous apportons une petite pierre à ce bel édifice d’un monde plus juste.

Dans cet édito, je voudrais vous partager la chance qui fut la mienne de rencontrer un grand résistant, Claude Alphandéry. Je viens de lui adresser la lettre ci-dessous pour son 100ème anniversaire.

Il est un grand ami d’Edgar Morin. Tous deux partageant la même passion d’une voix toujours à chercher, ils demeurent – quelle jeunesse – des combattants de l’espoir.

Cher Claude, l’amitié, l’affection et la reconnaissance étaient au rendez-vous de ton anniversaire. Un moment qui restera dans les annales, plus encore, dans les cœurs.

Tu es un juste. Tu l’as été pour entrer en résistance contre le nazisme. Tu l’as été aussi contre toutes les violences et les idéologies qui massacrent l’homme. Tu t’es élevé contre la misère en plaçant le défi où il devait être, ne rien lâcher sur ses causes, refusant les idées de ruissellement qui ne sont qu’alibis.

Juste, tu t’es investi dans une économie humanisée, d’où l’Economie Sociale et Solidaire que tu as suscitée, promue et défendue. Tu en es l’auteur et le prophète.

Hier, tu rappelais que ce qui est juste ne se trouve pas dans les allées du pouvoir, mais dans ces lieux de résistance que sont les maquis où les partisans de l’humanisme se laissent habiter par ce cri qui surgit dès la création du monde « et les autres ».

Cette vigilance bâtit une justice qui interdit de se laisser habituer par ce qui nourrit les fatalismes et les compromissions.

Camus fut très critiqué par le fait qu’il ait pu dire lors de la conférence de presse qui suivit la remise de son prix Nobel « je crois en la justice mais, je défendrai ma mère avant la justice ». Ce n’était pas seulement un mot d’auteur comme le laissa entendre Raymond Aron, mais une parole d’une infinie exigence, celle de la tendresse à l’égard d’une mère qui ne savait pas lire mais avait donné à son fils ce goût de l’autre et de la liberté.

Cette liberté est la boussole de ta vie. En t’écoutant hier et en te regardant, j’étais impressionné par cette lumière qui transparaissait dans une simplicité désarmante.

Seuls, les grands ne se laissent point enfermer par le pouvoir. Tu l’as reçu par ce que tu es et que tu as mais tu ne l’as point instrumentalisé pour donner le primat à la liberté intérieure, source de toute résistance, celle qui éveille les grands espaces.

Etait-ce ton centième anniversaire qui nous réunissait ? Pas seulement, mais ce souffle que tu nous as donné comme visionnaire pour nous entraîner vers le grand large.

Tu nous invitais cher Claude, et je reprends tes mots qui, comme toi, ne vieilliront pas pour être la source d’un dynamisme qui brise les replis sur soi si mortifères.

Retrouvons l’élan de la Résistance. Puissent nos initiatives, nos associations, nos entreprises sociales et solidaires être les maquis d’aujourd’hui !!

Bernard Devert

Juin 2022

Une femme, Pauline Jaricot, initie au 19ème siècle l’économie solidaire

L’aventure humaine et spirituelle de Pauline Jaricot s’éveille lorsqu’elle atteint l’âge de 17 ans, touchée en 1816 par une homélie prononcée par le Père Jean Wendel Würt, vicaire de la paroisse Saint Nizier. Il deviendra son accompagnateur spirituel qu’elle surnommera, ‘Ananie’, du nom de celui qui reçut et baptisa Paul après sa conversion sur le chemin de Damas.

Pauline est née dans une famille très aisée de la bourgeoisie lyonnaise, elle est guettée par les dangers de la mondanité, d’autant que l’époque est celle d’une certaine frivolité dans ce temps post-révolutionnaire.

L’éveil de la foi est pour Pauline un réveil d’humanité. La foi sans les œuvres n’est-elle pas tout à fait morte, dit Saint Jacques.

Si Pauline dit avoir « tout appris au pied de l’autel », elle n’envisage pas d’entrer dans une Congrégation religieuse. Sa vocation est d’être une laïque missionnaire, saisissant un appel à transformer la société, plus encore l’industrie. Elle est seule ; que de herses vont se lever sur son chemin !

Sa mission visionnaire est considérée comme une folie !

Avec la faillite de l’usine de Rustrel, Pauline connaît l’infortune. Buvant le calice jusqu’à la lie, elle est confrontée à l’extrême pauvreté, l’indigence. Femme d’honneur, elle donnera tout, absolument tout, aux fins de payer ses dettes.

Celle qui a soutenu les plus fragiles, ne disposera pas du soutien de ceux dont elle pouvait espérer un accompagnement.

Jean-Paul II, lors de sa visite à Lyon, eut cette interrogation : pourquoi donc Pauline Jaricot fut-elle si peu aimée des lyonnais ? Deux raisons : son audace de vouloir faire changer la société et le déshonneur d’une faillite qui ne lui sera pas pardonnée.

L’hostilité l’accompagnera, entretenue par des escrocs qui lui furent présentés par des hommes, dits de bien, dont le discernement était pour le moins douteux, complices de ceux qui voulaient la faire tomber.

Sa béatification nous invite à regarder sa vie marquée par une constante attention à innover, non seulement pour protéger mais aussi pour lutter contre les causes de la pauvreté. Elle a la foi d’Abraham et la patience de Job, prenant le risque de relever les défis. Une âme de feu !

Pauline Jaricot est un des pionniers du catholicisme social et de cette économie « autrement » suscitant des entreprises solidaires ou ‘à mission’.

Pendant longtemps, il fut sage de distinguer, plus encore de séparer les affaires de la générosité ; Pauline Jaricot est en avance de près de 150 ans par rapport à ce qui est balbutié à partir de la seconde moitié du 20ème siècle où s’introduit l’investissement social responsable.

Pour Pauline, les pauvres ne sauraient attendre le ruissellement de ceux qui s’enrichissent ; ils doivent être leurs associés pour bénéficier d’une juste croissance. Telle est sa détermination qui explique son courage d’entreprendre malgré les périls.

Pauline est ce Petit Prince venu déranger des hommes affairés, si sûrs d’eux-mêmes qu’ils n’entrevoyaient pas la fragilité que leur entreprise faisait naître. Alors, sur leur chemin, une femme qui connut celui de Damas fit sienne dans sa chair la parole de Paul : « c’est quand je suis faible que je suis fort ».

Avec la béatification de Pauline, c’est la nouvelle économie qui trouve une source ; d’aucuns la désignent comme une utopie ; peut-être, mais elle a pour finalité de donner du sens en facilitant la création de ces biens essentiels qui, pour manquer, assèchent l’espoir des plus vulnérables.

Il est juste que la béatification de Pauline intervienne à Lyon, sa ville, où il lui fallut subir tant de haines pour avoir pris le risque d’aimer, d’aimer absolument.

Croyant ou non, une telle figure d’humanité honore Lyon, capitale de l’humanisme, ville des possibles.

Bernard Devert

22 mai 2022

La source de la fraternité est l’engagement.

La Société traverse un passage difficile, un climat social tendu, agressif, peu propice à l’exercice toujours difficile de la démocratie, laquelle a besoin de débats respectueux de la différence afin que le contradicteur ne devienne pas l’ennemi. Le mépris de l’autre fait le lit de l’entre-soi.

Allons-nous devenir des individus pour oublier ce qu’est la personne : un être conscient de ce qu’il est, de ses potentialités, sans occulter ce qui lui manque. Cette reconnaissance n’est pas alors sans donner naissance à des relations apaisées et constructives concourant à la fraternité.

Les réseaux sociaux sont trop souvent une parodie de l’échange où c’est celui qui parle le plus fort, le plus brutalement qui se fait entendre.

Tous ces écrans qui nous entourent, outre le fait qu’ils font courir le risque d’addiction, grossissent le « moi je » et la recherche du tout, tout de suite, qui ne facilitent pas de vraies rencontres.

Sans y prendre garde, paradoxalement, l’isolement s’installe.

Ainsi, cette situation qui aurait pu avoir de graves conséquences : une personne âgée, seule, se fait livrer ses repas à domicile. Pendant deux jours et deux nuits elle est restée prostrée dans son fauteuil, demi-inconsciente. Les repas lui ont été livrés sans que personne ne s’inquiète de voir pourquoi ils étaient restés sur la table, tels qu’ils avaient été posés.

La personne qui assurait le service, interrogée, répondit étonnée, j’ai fait mon travail : livrer. Peut-être n’avait-elle pas le temps de s’arrêter, mais quand le seul maître des relations est l’horloge, le temps vole toute tendresse pour ne laisser que l’amertume d’une rudesse blessante.

La mission-travail perd de son sens ; l’acte d’engagement se délite, d’où une société qui, sous couvert de mots qui la rassurent, éthique, solidarité, finalement se déshumanise

L’heure est vraiment de défaire ces nœuds qui, si nous n’y prenons garde, deviendront gordiens jusqu’à asphyxier les relations, conférant au virtuel un primat l’emportant sur le réel.

Un des drames de notre société est la solitude ; elle s’aggrave avec l’âge, le manque de ressources. D’aucuns qui l’éprouvent comprennent qu’ils ne comptent pas. Alors, dans leur demeure, chez eux ou dans la chambre d’une maison de retraite médicalisée, ils saisissent qu’ils n’ont rien à attendre, sauf la fin commencée sur le plan psychologique anticipant celle sur le plan biologique.

Si nous sommes vraiment des vivants, comment rester absents à l’égard de ceux qui attendent et espèrent. Toute personne est une histoire sacrée.

Si ces mots ont vraiment un sens, la vie ne saurait sombrer dans un anonymat pour devoir être accueillie, recueillie, dans la seule stèle qui soit juste et digne, le cœur, appelé à s’ouvrir pour que ce monde soit moins dur.

Diderot, cet homme des Lumières, disait : je veux que la Société soit heureuse ; je veux l’être aussi. La recherche du bonheur est devenue si individualiste qu’elle se réduit au petit bonheur, à moins que nous en ayons même perdu le goût.

Il est beaucoup question, à juste titre, des améliorations qui doivent être apportées à nos aînés dont la première attente est de voir s’effacer la solitude, si agressive, qu’elle met à mal les raisons de vivre.

L’heure est une invitation pressante à ce que se lèvent des femmes et des hommes décidés à vouloir faire du bien, définition du bénévolat, source de l’échange et de l’attention à l’autre, une des conditions pour que notre société aille mieux.

Bernard Devert

Mai 2022