Quitter ce tohu-bohu mettant à mal fraternité

Que de débats entre les candidats aux Mairies de grandes villes furent inaudibles, des flots de paroles traversés par des invectives plutôt que des initiatives. Ces temps d’échange, absents de tout partage, n’ont qu’un objectif non pas se comprendre et s’écouter mais « tuer » politiquement l’adversaire.

Ces moments furent ceux d’un tohu-bohu dommageable pour la démocratie ; elle mérite mieux.

Ces prétendants, sollicitant les voix pour monter les marches de la maison du peuple, semblaient avoir oublié que les frontons de ces lieux, si farouchement convoités, sont marqués par trois mots : liberté, égalité, fraternité. Ils ont une histoire qui fondent encore l’espoir de beaucoup.

Le pouvoir politique présente par essence une singulière noblesse. Heureusement de très nombreux maires l’honorent, d’où le fait que, de tous les mandats électifs, c’est celui qui, pour nos concitoyens, suscite encore de l’estime et du respect.

Entrer en politique, c’est aller à la rencontre des plus éloignés de la fraternité qui, par-là même, disposent de peu de liberté et d’une égalité si déchirée qu’ils se jugent n’être rien, pour n’avoir rien.

La fraternité est source de cette liberté et de cette égalité.

Comment être fraternels si nous sommes indifférents aux iniquités qui déchirent le tissu social. Faire de la politique, c’est comprendre que la mission première est de retisser des liens.

Que garderons-nous en mémoire de ces élections municipales, notamment dans les grandes métropoles, là où la question de l’habitat aurait dû mieux s’inviter dans les débats pour prendre en compte que l’un des socles qui « cimente » les injustices est l’absence ou l’indignité du logement.

Inutile de rappeler les chiffres, des centaines de milliers de nos concitoyens n’ont pas de domicile et des millions d’autres sont en attente d’un logement en cohérence avec leurs revenus sans que pour autant ils soient assignés dans des lieux que nécrose la pauvreté, quand ce n’est pas la misère,

Si d’aucuns recherchent à agir pour le bien public, décidés à changer ce qui peut l’être ‑ et l’action politique en offre un certain possible ‑ observons que les désillusions sont grandes, cause de l’abstention qui a augmenté de 4% par rapport à 2014 et plus sensiblement encore pour les communes de moins de 1 000 habitants.

Un rappeur américain, Change, dit fort justement, « ne croyez pas aux rois, mais au Royaume ».

Ce Royaume n’invite pas à s’évader, mais à regarder le réel. Là, un discernement s’impose. Ne pourrait-il pas conduire à remplacer le face-à-face par une attention « entre le haut et le bas » jusqu’à se placer sur une ligne de crête aux fins d’affronter ce qui nous sépare de la fraternité.

L’axe politique, proposé depuis près de 10 ans, s’est inscrit dans la recherche du « en même temps ». L’orientation n’était pas sans pertinence, mais elle s’est révélée source de confusion si bien que les extrêmes, dont nous devions être protégés, n’ont jamais été aussi prégnants.

Cet « en même temps » aurait mérité d’être traversé par l’attention aux oubliés de la Société. Pour avoir privilégié « le haut », évaluant que « le bas » par le phénomène du ruissellement en bénéficierait, force est de constater que les écarts se sont aggravés, jusqu’à devenir criants et inquiétants.

Une politique économique du partage se dessine avec l’économie sociale et solidaire. Si elle est encore David par rapport à Goliath, elle est riche d’espoir, observant que ceux « d’en haut » ne se désintéressent pas de ceux « d’en bas » pour investir de leur épargne dans des foncières dont l’objet est de bâtir des lieux au sein desquels la fraternité prend place ; un faire ensemble qui ouvre un vivre-ensemble.

Ici, aucun ruissellement mais un engagement direct, concret, qui confère à notre devise républicaine une acuité, témoignant de ce refus de l’indifférence, lequel s’il était davantage partagé, nous éloignerait de la crainte de Paul Valéry, rappelant que nos civilisations sont mortelles.

L’avenir est là où la fraternité se construit.

Bernard Devert
Mars 2026

Saint-Joseph, l’homme qui fait naître des possibles

Nous célébrions ce jeudi la fête de Saint-Joseph. Une grande figure spirituelle, audacieuse, dont le silence nous plonge vers l’essentiel ; sa mission : servir et protéger, ce qu’il sut pleinement assumer.

Que de bouleversements dans la vie de cet homme si juste que, précisément, il s’ajusta à des situations difficiles, sachant « ajouter » ‑ c’est la signification de son prénom ‑ la bonté transformatrice des relations.

Joseph se tait. Son engagement parle, nous parle. Il prit Marie chez lui et avec l’Enfant, ils partirent en exil afin de protéger le nouveau-né déjà menacé de mort par les puissants.

A Nazareth, il exerça sa noble profession de charpentier que « son Fils » poursuivra pendant de longues années.

De l’atelier de charpentier à la vie messianique que de différences. Est-ce si sûr. D’aucuns, certes, s’étant rapprochés de Jésus s’en éloigneront au motif qu’il n’était que le fils du charpentier.

Jésus rejoint ceux qui s’imaginent n’être rien pour leur faire découvrir qu’ils sont plus qu’ils ne le pensent ou qu’ils ne le croient.

Le Fils de l’homme n’aura de cesse de prêcher, sans oublier les planches qu’il a portées, transportées. Il en fait des planches de salut pour que, dans ce bourbier déshumanisé dans lequel le monde est plongé, s’ouvre un chemin, celui-là même de l’Amour ; Dieu est Amour, Il n’est qu’Amour.

Aimer, c’est bâtir des relations ; davantage, elles sont solidaires, plus elles participent au soin et au prendre-soin de ce care nous reliant au Royaume.

Sans doute n’est-il pas inutile de rappeler que les premiers disciples de Jésus ne se faisaient pas appeler chrétiens mais « le chemin ». Loin d’être une autoroute pour être fait de ces planches qui permettent de quitter la cupidité pour s’ouvrir au partage ; de celles où l’on marche pour se libérer du jugement privilégiant le pardon, ou encore de ces mêmes planches étroites où l’équilibre est toujours à rechercher afin de lutter contre la violence pour bâtir la paix.

Comment ne pas entendre, ici, la méditation de la philosophe Simone Weil : « le difficile est le chemin ».

Puis-je dire, sans être irrévérencieux, que Joseph « a charpenté son Fils ». Tous deux, habités corps et âme, ont construit ces toits qui mettent hors d’eau, reprenant les mots des hommes de l’art.

Là où il n’y a pas de toit, il n’y a pas de soi. Pour exister et faire exister, il faut des lieux sans lesquels il n’y a pas de liens.

Jésus saura parler de la demeure, non comme un espoir mais une espérance, s’ouvrant pour chacun, tous étant les enfants d’un même Père.

Les clous utilisés par le fils du charpentier et charpentier Lui-même pour bâtir, d’aucuns s’en serviront pour le crucifier sur des planches afin de le faire disparaître. Son crime : avoir ouvert un chemin vers le Royaume plutôt que de marcher sur ces tapis rouges qui ne font rougir personne, quand bien même ils se révèlent parfois des parcours de la honte, souvent ceux des illusions mortifères.

Joseph, un sage, un être d’ouverture, qui sut faire naître des possibles, alors ne nous étonnons pas qu’il soit un descendant d’Abraham, ce patriarche reconnu comme le père d’une multitude des nations.

Bernard Devert
Mars 2026

Lettre à Jean Claude Abribat, fondateur d’Habitat et Humanisme Aude

Monsieur le Fondateur,

Ce 13 mars est le jour de votre anniversaire, 9ème décennie de votre existence marquée par une vitalité exceptionnelle ; le secret je ne le connais pas, devinant seulement que le service des autres y participe pour refuser ces situations intolérables auxquelles notre société tristement s’habitue, tel le mal logement.

Vous êtes un être habité, d’où cette énergie que les années, loin d’avoir affectée, ont décuplée.

Vous me permettrez à partir de Lyon, capitale de l’humanisme, berceau de notre Mouvement auquel vous avez apporté une singulière contribution, veillant, alors que les vents étaient contraires, à lui donner sa place sur le département de l’Aude.

Cette association est votre enfant.

Devant tout enfant naît une responsabilité que traduit cette interrogation« que va-t-il devenir?». Elle est la vôtre pour en être père et mère !

Je mesure votre peine pour avoir, à bien des moments, douté sur la possibilité que cet enfant puisse grandir, tant. il trouvait difficilement sa place, vous obligeant, pour qu’il la prenne, d’être au four et au moulin, si vous me permettez l’expression.

Il vous souvient de ce mot de Simone Weil, la philosophe « le difficile est le chemin». A bien des moments, vous l’avez gravi seul, ou presque. Il me fut donné de percevoir votre amertume et votre incompréhension alors que ce chemin ouvrait sur un sommet, celui de la fraternité, source de tant de lumière.

Le Mouvement Habitat & Humanisme a traversé – et encore aujourd’hui – des incompréhensions. Sans doute gêne-t-il ceux qui pensent que la place de chacun est celle qu’il a à la naissance, laissant entendre que les discriminations ne peuvent être modifiées qu’à la marge.

Or, le logement est à la fois le reflet et la cause de ces frontières que les villes plus encore les grandes métropoles construisent. Impossible de ne pas voir la destination des quartiers où se lisent les ruptures sociales jusqu’à la ghettoïsation. Qui s’en inquiètent ?

Ensemble nous les refusons, tant elles sont injustes.

Vous avez tenu, sans vous décourager. Peut-être ai-je à vous présenter mes excuses pour ne pas vous avoir soutenu suffisamment, comme sans doute vous l’espériez.

Il est une bonne sagesse lyonnaise invitant à donner du temps au temps. Est-elle aussi sage que cela quand les personnes sont à la rue ou vivent dans des conditions si indignes que les espoirs se dessèchent.

Inacceptable de laisser attendre et attendre pendant des années l’ouverture d’un logement. Que de jeunes foyers n’en pouvant plus, se détruisent chacun partant de son côté, le cœur lourd devant de telles injustices.

Quand une société ne sait plus entendre le cri des pauvres, alors elle se déchire, sans voir qu’en se réfugiant dans un entre-soi, elle laisse se construire les frustrations préparant les violences, autant de mines faisant exploser la fraternité.

La providence, l’incognito de Dieu ou le hasard, je ne saurais dire. Ce que je sais, c’est que vous avez gardé un cœur se révélant une boussole. Pour ne point lâcher prise vous avez mené une petite communauté vers l’espérance ; ses membres désormais peuvent relever la tête pour être sortis de l’exil.

Chemin faisant, vous avez croisé des femmes et des hommes qui ont saisi que la cause que vous défendiez méritait de l’être. Voici qu’HH Aude prépare un possible investissement pour appréhender et réhabiliter un immeuble en vue d’accueillir des personnes relevant du soin palliatif, sous l’égide du Docteur Claire Fourcade.

Ce soin en dit long sur l’aventure d’H&H dont la mission est de contribuer à des villes soignantes.

A date, Philippe CERS vous a rejoint et préside H&H Aude au sein de laquelle vous continuez d’apporter une chaleureuse contribution pour avoir, depuis l’origine, soufflé sur les braises refusant qu’elles s’éteignent.

Aujourd’hui, vous soufflez 90 bougies parce que rien, ni personne, ne peut altérer les forces de l’esprit qui vous animent.

En conclusion de ces mots écrits hâtivement, vous me permettrez simplement de vous dire que je suis bluffé par la passion du bien commun qui vous habite.

Avec tous les acteurs du Mouvement Habitat & Humanisme, en m’associant à Philippe Cers, je rends grâce de vous avoir rencontré.

Bernard Devert
Mars 2026

Les maisons du Groupe associatif Entraide rejoignent Habitat et Humanisme Soin

Le Groupe associatif Entraide, après un long épisode judiciaire causé par un endettement trop lourd, passe la main à Habitat et Humanisme Soin. Une main, certes guidée par le Tribunal Economique de Marseille, retenant notre association en raison de son offre préservant l’ensemble des 12 maisons, 7 Ehpad et 5 résidences autonomie, et son histoire.
Notre détermination, au coeur de nos engagements, est de poursuivre l’action sociale conduite depuis près de 8 décennies par Entraide dont le nom n’est pas usurpé pour avoir su témoigner une attention à nos aînés confrontés souvent à une double dépendance physique ou psychique et sociale.
Entraide est né dans la mouvance de la Résistance. Habitat & Humanisme ne fait pas mystère de sa volonté de dire non aux situations inacceptables. La main qu’elle tend, honore la mémoire de ceux qui ont entrepris une solidarité reconnue, déployée au fil du temps.
Il est juste de souligner que les soignants d’Entraide ont donné la main à des centaines de milliers de marseillais confrontés au soir de leur vie en leur offrant des trésors de tendresse, d’attention ; puissent-ils ne point se perdre. Nul doute que leur mémoire n’est pas étrangère au fait qu’il nous soit donné de veiller à ce que ces mains expertes en humanité ne soient pas oubliées tant elles traduisent le langage du coeur.
Il vient de nous être donné de rencontrer les directeurs des maisons de ce groupement associatif ; quel bonheur d’entendre les raisons de leur fidélité ; ils auraient pu changer, trouver des rémunérations plus fortes. Non, l’entraide est et demeure pour eux une mission à laquelle ils ont donné beaucoup de leur temps, de leur énergie ; ils se sont donnés.
Sollicitant leur confiance qu’ils sachent qu’au creux de leurs mains, nous percevons ce qu’elles ont porté, ouvrant ces passages permettant à bien des résidents d’aller vers cette autre rive, sans sombrer dans les tempêtes de l’angoisse.
Entraide a une longue et belle histoire, le service de l’autre, des autres. Son humanisme enrichit le nôtre. Ensemble, nous savons que nous devons toujours apprendre afin d’entreprendre la création de ces liens donnant lieu à des relations plus justes pour que les plus vulnérables ne se sentent pas abandonnés.
Il est temps, grand temps, de se rappeler que c’est à l’aune de l’attention à la fragilité que s’évalue l’humanisme d’une Société. Les maisons de nos aînés sont à cet égard, une école !
Notre reprise est-elle une folie ? Non, plutôt une sagesse témoignant d’une solidarité qui en elle-même et par elle-même est un soin. Notre Société en a singulièrement besoin.
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Bernard Devert
06.73.68.28.58

Je ne trouve pas les mots

Il me fut donné d’évoquer dans mes chroniques la situation, parmi beaucoup d’autres, de cette maman m’adressant un SOS un dimanche soir pour me dire qu’elle était à la rue avec ses trois enfants de 6, 9 et 11 ans.

Désemparé, je n’ai rien pu faire sur le moment ; il était déjà tard, sauf appeler un ami qui a accepté dans l’urgence de leur trouver un abri de fortune.

La fraternité ne conduit pas à l’irresponsabilité. Des solutions doivent être recherchées. L’urgence s’imposant, j’ai lancé un appel pour qu’un propriétaire d’un logement vacant dans la Région parisienne en propose un, d’autant qu’Habitat et Humanisme s’engageait à prendre en charge les travaux de mise aux normes. La contrepartie demandée était qu’un loyer social soit accepté pour que l’accès au logement demeure compatible avec les faibles ressources de cette famille, confrontée à une rupture familiale et à la pauvreté.

Ce logement est enfin trouvé après plusieurs mois d’inquiétudes pour cette maman, laquelle me joignait en ce début de semaine pour me dire : « je ne trouve pas de mots pour exprimer ma reconnaissance et ma joie ».

Le 5 mars marquera le 19ème anniversaire de la loi du Droit au Logement Opposable. A la quasi-unanimité, l’Assemblée Nationale l’a votée, signe d’un espoir que soit enfin tissée, retissée, la cohésion sociale si gravement déchirée.

Cet espoir est partiellement déçu, mais le DALO porte en lui-même une espérance pour faire naître un autrement dans cette attention à la grande fragilité qui ne peut plus être occultée, tant elle est prégnante. Les chiffres sont connus mais, comme souvent, les drames suscitent une capacité de déni.

Or, près de 600 000 personnes, rappelle la Fondation du Logement, sont contraintes d’être abritées dans la famille ou chez des tiers. Chacun peut, ici, s’imaginer combien ce nomadisme subi altère tout avenir ; sans toit, il n’y a pas de soi.

Habitat et Humanisme se bat pour diminuer la vacance des logements, au nombre de 400 000 en Ile-de-France et les grandes métropoles. Terrible ces fenêtres fermées où il n’y a aucune lumière pour cause d’inoccupation !

Ce constat traduit une fraternité en souffrance. Force est de constater que nous devenons des étrangers à l’égard de ceux que la vie blesse, leur opposant une méfiance pour ne point connaître, reconnaître les maux qui les mettent au bord des abîmes, quand ils n’y sombrent pas.

Je n’ai pas de mots, dit cette maman qui, venue d’Afrique quittant un territoire assailli par des barbares, s’investit auprès de nos grands aînés isolés pour leur apporter un prendre-soin à domicile tout en préparant, avec le soutien de la Croix Rouge, la valorisation de son diplôme d’infirmière pour exercer son métier dans nos hôpitaux.

Un jour, à notre tour, sur un lit, inquiets de notre avenir, peut-être aurons-nous aussi les mots de cette infirmière, restant ici sans voix pour dire notre gratitude à ceux qui soignent.

Faut-il attendre l’heure de la vulnérabilité pour ne plus rester étrangers les uns par rapport aux autres. N’est-ce pas ce soin, aux multiples facettes, qui conduit à une parole laissant sans voix pour traduire, celle-là seule qui compte, le bruissement des cœurs qui s’ouvrent.

A vous que je ne parviens pas à aider, pour ne point trouver les mots susceptibles de mobiliser une fraternité active, comment ne pas vous demander pardon pour ne pas suffisamment entendre et comprendre vos appels, me laissant souvent sans voix.

Vous qui ne criez pas, espérant malgré tout que nombre de ces logements qui existent, à réhabiliter, certes, mais ils sont là, feront l’objet d’une remise de clés, finalement un passage entre ces mains qui disposent et les vôtres.

Que d’horizons s’éclaireraient de par ce possible qui ne tient qu’à notre volonté pour que naissent des lendemains plus humains.

Bernard Devert
Février 2026

Reconnaître ce qui est beau, c’est mettre en cendres la mocheté ; il est grand temps

Que de fureurs et de violences atteignant parfois une telle ignominie qu’un profond dégoût surgit, d’où cette interrogation : « comment est-ce possible ». Ô certes, elles ne sont pas nouvelles, mais elles surgissent avec une telle répétition et de tels échos que monte une angoisse délétère dont se nourrissent les extrêmes.

Il nous faut entendre, réentendre le prophète des pauvres, Victor Hugo : Malheur à qui dit à ses frères, je retourne dans le désert ! Malheur à qui prend ses sandales quand les haines et les scandales tourmentent le peuple agité ! (La fonction du poète).

Dans cette agitation – et comment ne pas la comprendre – l’heure n’est surtout pas de fuir, mais de donner enfin place à ce qui est discret, mais vital, la générosité ; elle ne fait pas de bruit, mais beaucoup de bien.

Il s’agit moins de parler que de mettre en exergue ces impossibles, jugés comme inatteignables. Or, nombreux sont ces femmes et ces hommes qui parviennent à les réaliser, contrariant ce pessimisme délétère, une munition au service des assassins de l’espoir dans leurs obsessions constantes à faire croire que tout est pourri.

Victor Hugo dit que Dieu parle à voix basse à son âme. Pour entendre, ne conviendrait-il pas de rejoindre en nous l’homme intérieur ‑ descendre en soi-même ‑ et c’est l’heure des Cendres ouvrant le temps du Carême pour que brûlent et tombent en cendres ces inessentiels qui enferment.

Chacun de nous, secrètement, est porteur de la flamme de l’espérance. Lorsqu’elle nous rassemble, surgit un étonnement et même un émerveillement de voir que le monde est meilleur que nous ne le pensions ou ne le croyions.

Mettre en cendres la misère aux facettes innombrables, ce n’est pas tant s’opposer aux cris des fossoyeurs de l’espoir que de se situer résolument auprès de ceux qui ne disent rien, pensant qu’ils n’ont rien à dire pour n’avoir rien, ou si peu. L’attention à l’autre, aux autres dévoile des ouvertures inattendues, semences de la fraternité qui, toujours, se développent dans le secret des cœurs.

Là se poursuit, commence ou recommence ce qui secrètement bâtit un monde meilleur comme « mars secrètement prépare le printemps », suivant les mots de Théophile Gautier.

Victor Hugo dirait mieux que je ne puis le faire, dans son poème « la fonction du poète « toute idée, humaine ou divine, qui prend le passé pour racine a pour feuillage l’avenir ».

Cet avenir est le fruit d’un don, lequel a aussi de multiples visages : donner du temps pour écouter, « Aime et tu comprendras », selon Saint-Augustin. Donner un peu de son épargne, c’est participer avec d’autres à faire surgir un passage où le sans-abri habite enfin un chez soi ; tout est changé, transformé.

Ensemble, nous savons que les iniquités s’aggravent, au risque de nous emmurer pour penser que l’on n’y arrivera pas, tant le vent de l’individualisme souffle fort ; il secoue jusqu’à mettre à mal la conception de la personne faisant naître la relation d’un cœur à cœur, plutôt que d’un corps à corps assiégeant l’individu dans sa recherche de lui-même.

Oui vraiment, l’heure n’est pas de perdre cœur, ensemble allons plus loin en veillant à ce que ceux qui ont été aidés puissent trouver l’audace de devenir, à leur tour, des aidants. L’humanisme est au prix de cette confiance ; ne la désertons pas.

Bernard Devert
Février 2026