Une femme, Pauline Jaricot, initie au 19ème siècle l’économie solidaire

L’aventure humaine et spirituelle de Pauline Jaricot s’éveille lorsqu’elle atteint l’âge de 17 ans, touchée en 1816 par une homélie prononcée par le Père Jean Wendel Würt, vicaire de la paroisse Saint Nizier. Il deviendra son accompagnateur spirituel qu’elle surnommera, ‘Ananie’, du nom de celui qui reçut et baptisa Paul après sa conversion sur le chemin de Damas.

Pauline est née dans une famille très aisée de la bourgeoisie lyonnaise, elle est guettée par les dangers de la mondanité, d’autant que l’époque est celle d’une certaine frivolité dans ce temps post-révolutionnaire.

L’éveil de la foi est pour Pauline un réveil d’humanité. La foi sans les œuvres n’est-elle pas tout à fait morte, dit Saint Jacques.

Si Pauline dit avoir « tout appris au pied de l’autel », elle n’envisage pas d’entrer dans une Congrégation religieuse. Sa vocation est d’être une laïque missionnaire, saisissant un appel à transformer la société, plus encore l’industrie. Elle est seule ; que de herses vont se lever sur son chemin !

Sa mission visionnaire est considérée comme une folie !

Avec la faillite de l’usine de Rustrel, Pauline connaît l’infortune. Buvant le calice jusqu’à la lie, elle est confrontée à l’extrême pauvreté, l’indigence. Femme d’honneur, elle donnera tout, absolument tout, aux fins de payer ses dettes.

Celle qui a soutenu les plus fragiles, ne disposera pas du soutien de ceux dont elle pouvait espérer un accompagnement.

Jean-Paul II, lors de sa visite à Lyon, eut cette interrogation : pourquoi donc Pauline Jaricot fut-elle si peu aimée des lyonnais ? Deux raisons : son audace de vouloir faire changer la société et le déshonneur d’une faillite qui ne lui sera pas pardonnée.

L’hostilité l’accompagnera, entretenue par des escrocs qui lui furent présentés par des hommes, dits de bien, dont le discernement était pour le moins douteux, complices de ceux qui voulaient la faire tomber.

Sa béatification nous invite à regarder sa vie marquée par une constante attention à innover, non seulement pour protéger mais aussi pour lutter contre les causes de la pauvreté. Elle a la foi d’Abraham et la patience de Job, prenant le risque de relever les défis. Une âme de feu !

Pauline Jaricot est un des pionniers du catholicisme social et de cette économie « autrement » suscitant des entreprises solidaires ou ‘à mission’.

Pendant longtemps, il fut sage de distinguer, plus encore de séparer les affaires de la générosité ; Pauline Jaricot est en avance de près de 150 ans par rapport à ce qui est balbutié à partir de la seconde moitié du 20ème siècle où s’introduit l’investissement social responsable.

Pour Pauline, les pauvres ne sauraient attendre le ruissellement de ceux qui s’enrichissent ; ils doivent être leurs associés pour bénéficier d’une juste croissance. Telle est sa détermination qui explique son courage d’entreprendre malgré les périls.

Pauline est ce Petit Prince venu déranger des hommes affairés, si sûrs d’eux-mêmes qu’ils n’entrevoyaient pas la fragilité que leur entreprise faisait naître. Alors, sur leur chemin, une femme qui connut celui de Damas fit sienne dans sa chair la parole de Paul : « c’est quand je suis faible que je suis fort ».

Avec la béatification de Pauline, c’est la nouvelle économie qui trouve une source ; d’aucuns la désignent comme une utopie ; peut-être, mais elle a pour finalité de donner du sens en facilitant la création de ces biens essentiels qui, pour manquer, assèchent l’espoir des plus vulnérables.

Il est juste que la béatification de Pauline intervienne à Lyon, sa ville, où il lui fallut subir tant de haines pour avoir pris le risque d’aimer, d’aimer absolument.

Croyant ou non, une telle figure d’humanité honore Lyon, capitale de l’humanisme, ville des possibles.

Bernard Devert

22 mai 2022

La source de la fraternité est l’engagement.

La Société traverse un passage difficile, un climat social tendu, agressif, peu propice à l’exercice toujours difficile de la démocratie, laquelle a besoin de débats respectueux de la différence afin que le contradicteur ne devienne pas l’ennemi. Le mépris de l’autre fait le lit de l’entre-soi.

Allons-nous devenir des individus pour oublier ce qu’est la personne : un être conscient de ce qu’il est, de ses potentialités, sans occulter ce qui lui manque. Cette reconnaissance n’est pas alors sans donner naissance à des relations apaisées et constructives concourant à la fraternité.

Les réseaux sociaux sont trop souvent une parodie de l’échange où c’est celui qui parle le plus fort, le plus brutalement qui se fait entendre.

Tous ces écrans qui nous entourent, outre le fait qu’ils font courir le risque d’addiction, grossissent le « moi je » et la recherche du tout, tout de suite, qui ne facilitent pas de vraies rencontres.

Sans y prendre garde, paradoxalement, l’isolement s’installe.

Ainsi, cette situation qui aurait pu avoir de graves conséquences : une personne âgée, seule, se fait livrer ses repas à domicile. Pendant deux jours et deux nuits elle est restée prostrée dans son fauteuil, demi-inconsciente. Les repas lui ont été livrés sans que personne ne s’inquiète de voir pourquoi ils étaient restés sur la table, tels qu’ils avaient été posés.

La personne qui assurait le service, interrogée, répondit étonnée, j’ai fait mon travail : livrer. Peut-être n’avait-elle pas le temps de s’arrêter, mais quand le seul maître des relations est l’horloge, le temps vole toute tendresse pour ne laisser que l’amertume d’une rudesse blessante.

La mission-travail perd de son sens ; l’acte d’engagement se délite, d’où une société qui, sous couvert de mots qui la rassurent, éthique, solidarité, finalement se déshumanise

L’heure est vraiment de défaire ces nœuds qui, si nous n’y prenons garde, deviendront gordiens jusqu’à asphyxier les relations, conférant au virtuel un primat l’emportant sur le réel.

Un des drames de notre société est la solitude ; elle s’aggrave avec l’âge, le manque de ressources. D’aucuns qui l’éprouvent comprennent qu’ils ne comptent pas. Alors, dans leur demeure, chez eux ou dans la chambre d’une maison de retraite médicalisée, ils saisissent qu’ils n’ont rien à attendre, sauf la fin commencée sur le plan psychologique anticipant celle sur le plan biologique.

Si nous sommes vraiment des vivants, comment rester absents à l’égard de ceux qui attendent et espèrent. Toute personne est une histoire sacrée.

Si ces mots ont vraiment un sens, la vie ne saurait sombrer dans un anonymat pour devoir être accueillie, recueillie, dans la seule stèle qui soit juste et digne, le cœur, appelé à s’ouvrir pour que ce monde soit moins dur.

Diderot, cet homme des Lumières, disait : je veux que la Société soit heureuse ; je veux l’être aussi. La recherche du bonheur est devenue si individualiste qu’elle se réduit au petit bonheur, à moins que nous en ayons même perdu le goût.

Il est beaucoup question, à juste titre, des améliorations qui doivent être apportées à nos aînés dont la première attente est de voir s’effacer la solitude, si agressive, qu’elle met à mal les raisons de vivre.

L’heure est une invitation pressante à ce que se lèvent des femmes et des hommes décidés à vouloir faire du bien, définition du bénévolat, source de l’échange et de l’attention à l’autre, une des conditions pour que notre société aille mieux.

Bernard Devert

Mai 2022

Le monastère de Belloc ouvre grand ses portes et son cœur à Habitat et Humanisme

Le 16 mars 2019, Frère René, moine de Belloc, et Henri Solignac, engagé au sein du CA de l’association H&H Pyrénées-Adour, m’invitaient à faire une causerie à l’Abbaye à partir de Maurice Zundel. Je n’avais pas repéré alors que Frère René, dont chacun connaît la discrétion, était un spécialiste des écrits zundéliens ; sans doute, si je l’avais su, aurais-je décliné l’invitation.

Il reste qu’après cette réunion ouverte et chaleureuse, Frère René m’a demandé si des collaborations étaient susceptibles de se mettre en place entre les Frères et l’association H&H.

Tout restait à préciser, sachant que notre venue n’avait de sens que dans une relation spirituelle et fraternelle avec la Communauté et non la reprise du domaine.

Très vite s’est posée la question : quelle place possible pour chacun. L’idée de possession, heureusement étrangère aux uns et aux autres, s’ouvrait alors une « belle avenue » pour aller vers des horizons qu’ensemble nous ne souhaitions pas esquiver, dans le respect de nos vocations respectives.

Sans emphase, dans la simplicité, je voudrais dire la joie de collaborer avec Mère Marie-Noëlle, Frère Joël et les membres respectifs de leurs Communautés.

Ce fut pour notre Mouvement une bénédiction qui ne sera pas indifférente à son avenir.

Belloc est un haut lieu de résistance. Habitat et Humanisme l’est aussi, s’agissant au nom de la Bonne Nouvelle de faire naître un « vivre ensemble » pour lutter contre les ghettoïsations qui marginalisent les plus fragiles de notre Société, d’où ces quartiers perdus pour la République.

Que d’hommes, de femmes, de jeunes se perdent jusqu’au désespoir. Saccager l’avenir, c’est détruire la personne pour oublier que chacune d’elle est une histoire sacrée.

L’Evangile commence par une naissance, et quelle naissance, qui ne recueillera aucune reconnaissance, même pas ce minimum que représente le toit. « Le Fils de l’homme n’a rien pour reposer sa tête » (Lc 9,58).

Reconnaître l’autre, le Tout-Autre, c’est s’attacher à faire naître des conditions de vie qui respectent l’intime et une vie sociale au sein de laquelle la fraternité introduit une attention à l’égalité pour lutter contre les iniquités qui enferment, paralysant l’idée même de liberté. Quelle est-elle si elle n’ouvre pas des perspectives éclairées par la bienveillance et/ou ce meilleur construisant un monde plus humain.

Bâtir est un acte de soin, fête pour l’esprit et pour les cœurs qui ne veulent point se fermer à ce drame récurrent auquel dramatiquement la Société s’habitue. Terrible, cette indifférence quant à l’absence de logements pour les plus pauvres et pour le moins, ce mal-logement pour un grand nombre d’entre eux.

L’attention à la vulnérabilité est toujours chemin d’humilité, nous rappelant que le pouvoir d’agir ne relève pas de notre seule initiative mais d’une vigilance au souffle de l’Esprit que les moniales et les moines nous aident à accueillir de par leur accompagnement riche de leur prière et de leur amitié

La foi nous invite à vivre en Ressuscité, c’est-à-dire debout pour dire non à l’insupportable. Pour ce faire, il convient aussi de s’asseoir pour vivre des temps de réflexion et de discernement. Ils nous éloignent de la relation dominé-dominant qui ne saurait avoir de place dans nos engagements, la seule finalité étant de faire place à ceux qui ne l’ont pas, ou plus.

Inutile de se payer de mots, une telle orientation transformatrice des relations est difficile mais toujours bouleversante, pour répondre à l’appel du Christ : « ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez » (Mt 25-40).

La cause des pauvres est la cause de Dieu.

« Bel’loc » restera ce qu’il a toujours été, un lieu pour ne pas se laisser assécher par l’habitude. Souvenons-nous des mots de Péguy : Le pire, c’est d’être habitué, ajoutant les « honnêtes gens ne mouillent pas à la grâce ».

Entendons ici la prière du Christ: Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. En la circonstance, ils ne font rien pour défaire les nœuds de l’indifférence qui se révèlent si gordiens pour la Société.

Il y a urgence à ne point déserter la prière pour entendre le cri jaillissant du cœur : je suis aimé du Seigneur ; alors tout est changé, plus encore transfiguré.

Après concertation avec les moniales et les moines, le projet a été présenté au Père Evêque, aux élus, aux responsables des pouvoirs publics et des associations auprès desquels nous avons recueilli leur adhésion favorable.

Je ne puis oublier la rencontre avec M Alain Rousset, Président de la Région Nouvelle Aquitaine, qui m’a demandé de remercier la Communauté pour avoir choisi par priorité un acteur qui, sans faire mystère de sa foi, est bien décidé à apporter sa contribution en vue d’un monde plus solidaire où l’autre soi l’emporte enfin sur l’entre-soi.

Je vous propose de vous faire parvenir la lettre dénommée « la Voix de Belloc » pour que demeure ce trait d’union entre les Sœurs, les Frères bénédictins et nous-mêmes, tous engagés de façon différente mais passionnante pour ne point vouloir occulter le cri de Yahvé prononcé dès le début de la Genèse : ‘Qu’as-tu fait de ton frère » ?

Habitat et Humanisme n’est pas le Bon Samaritain mais plus prosaïquement l’hôtelier, en référence à la parabole.

L’homme de Samarie touché par la souffrance d’un frère laisse, toute affaire cessante, ses préoccupations. Le savoir-être du Samaritain rejoint le savoir-faire de l’hôtelier pour, ensemble, ouvrir un chemin de vie à celui qui, roué de coups, la perdait.

Au cœur de la fragilité, le Seigneur ne cesse de nous ouvrir des voies pour mieux entendre la voix de ceux qui peinent, mais aussi celle de ceux qui, dans l’esprit des Béatitudes, luttent dans des combats qui honorent la vie spirituelle.

Bernard Devert

Mai 2022

Vivre Pâque, ce craquement des tombeaux

Si les liturgies clament avec bonheur Alléluia, Christ est ressuscité, Il est vraiment ressuscité, elles nous donnent à entendre de façon renouvelée la clameur de ceux qui, confrontés à un vide abyssal, s’interrogent : « qui suis-je pour être aussi rejeté, compté pour rien ».

C’est en se rendant sur les décombres que les disciples quitteront l’ombre qui les envahit.

Que de tombeaux ; celui de cette guerre en Ukraine. Tombeau de ceux qui tombent en raison d’un conflit écœurant qui n’a d’autres perspectives que l’arrogance et la volonté de puissance.

Tombeau des droits humains avec sa cohorte d’humiliations, de viols, d’assassinats, et ces charniers, trace d’une violence abjecte.

Tombeau pour l’Orthodoxie. Que de frères qui célèbreront leur Pâque ce week-end seront affligés par un tombeau vide de sens, encombré par la violence qui fait écran à l’invisible.

C’est cet invisible que le disciple, Jean, vit quand il entra dans le tombeau pour se laisser habiter par ce qui demeure existentiellement et éternellement, l’Amour, tremplin vers un autrement.

« Il vit et il crut ».

A l’écoute de cette parole résonnent en moi les mots de Paul Eluard : « comme le jour dépend de l’innocence, le monde entier dépend de tes yeux purs ». Christian Bobin dans son livre « Pierre » dit : « allez vers ceux qu’on aime, c’est toujours aller vers l’au-delà ».

« Quand tout est détruit, qu’il n’y a plus rien, mais vraiment plus rien, il n’y pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’amour », suivant les mots si forts de Christiane Singer.

Ces yeux purs ne sont-ils pas ceux des disciples d’Emmaüs. Ils partirent le cœur lourd vers un village aux fins de s’éloigner de la vie au grand large. Soudain, dans cette rencontre avec le Ressuscité, ils se relèvent pour devenir des bâtisseurs de sens, d’espérance.

A notre tour, nous sommes attendus pour donner à ce monde le goût du Tout-Autre et de l’autre qui, seul, ouvre les tombeaux.

Les prochaines heures sont celles où il nous faut faire des choix ; puissent-ils être traversés par ce passage ‑ la Pâque – ou l’autre soi l’emporte sur le repli sur soi.

Pâques, c’est ce moment où les cœurs se mettent à brûler, la chair tremble. Soyons sans crainte puisque surgit la naissance d’un inouï vers de nouveaux possibles.

Allons-nous les accueillir et les vivre.

Bernard Devert

Avril 2022

Pâques, quelle ouverture !

Pâques 2022 est endeuillé par cette guerre en Europe. Un conflit mettant près de 5 millions d’Ukrainiens, essentiellement des femmes et des enfants, sur des chemins d’exil.

Quel que soit l’endroit de la planète où des combats éclatent, Le plus jamais ça clôture les désastres, comme un soulagement provisoire pour ne point faire taire nos amnésies.

Cette Pâque entraînera-t-elle une trêve ‑ c’est loin d’être assuré – mais le sujet est de savoir si elle sera évoquée comme un fugace souvenir ou bien comme la mémoire d’un évènement qui, sans s’imposer à l’histoire, réveille en son sein des consciences.

Ces guerres sont toujours liées à un désir mortifère de domination, comme si, pour exister, il fallait ce ‘toujours plus’ jusqu’à menacer pour l’obtenir et finalement créer des enfers comme à Mariupol ou encore à Boutcha où des centaines de civils ont été monstrueusement massacrés.

Quelle honte, plus jamais ça !

Pâques une nouvelle donne ! Hélas, elle fait sourire les cyniques et ceux qui considèrent que, pour préparer la paix, il faut préparer la guerre. Et pourtant, un prophète habité par le royaume des cieux, celui du cœur, s’est risqué à le vivre sur cette terre ; il en est mort, crucifié !

La condamnation inique de l’Homme de Nazareth émane d’un pouvoir qui tremblait de par les vociférations d’une communauté installée qui entendait placer le Divin, là où il ne pouvait pas les gêner, dans des temples !

Le messie attendu s’est révélé un inattendu, d’où l’urgence de faire taire ce juste qui ne parlait que d’amour, de miséricorde. Il était venu non point pour renverser la table mais pour déverser ce vivifiant qu’est l’esprit des Béatitudes. Etait-ce trop tôt ou trop tard, je ne sais, mais les appels qui dérangent sont toujours mal reçus, surtout lorsqu’ils suscitent une transfiguration des relations.

La sanction est tombée, il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que l’ensemble de la nation ne périsse pas.

Quelle place pour le Juste.

Cette mort est tellement donnée qu’elle s’est révélée semence d’une vie absolument nouvelle qui, dans la foi, renouvelle.

Difficile d’en parler au risque de défigurer le Vivant. Seul, le désir de vivre de la résurrection permet de s’approcher de ce qui donne figure à ce passage libéré et libérant, la pâque, ou les idées de possession cèdent enfin de leur prétention et de leur arrogance.

Le Ressuscité ne s’est pas montré à ses bourreaux. La victoire eut été facile, mais elle n’aurait pas été celle de l’amour. Le Vivant ne vient pas disqualifier mais requalifier notre humanité en versant en elle précisément ce qu’il y a de plus divin, de plus essentiel et par là même d’éternel.

Le secret de cette éternité ne se dévoile que dans un effacement. Me reviennent ici les mots du poète, Jean-Luc Grasset : la fragilité du monde devient si précieuse que Dieu marche pieds nus pour ne point le briser.

Pieds nus, sans bruit mais lorsque nous reconnaissons son passage, alors je suis étonné de tant de clarté dit ce même poète.

Cette clarté n’éblouit pas, elle est d’une lumière diaphane laissant transparaître, et non paraître, ces possibles qui se font jour, trace de l’émerveillement du cœur et de l’esprit. J’ose vous en conter quelques-uns. Ils sont si nombreux.

Ces frères exilés, venus d’Ukraine ont trouvé une hospitalité. J’entends les justifications : ils sont européens, une culture proche, une même religion. Certes, mais l’hospitalité offerte spontanément par tant et tant de familles, exprime une fraternité, ce craquement de l’âme, jusqu’à ouvrir un au-delà.

Les cœurs se sont réveillés pour donner la vie, là où elle est menacée de mort.

Il y a quelques jours, il me fut donné d’entendre, sous les voûtes d’une grande institution financière, l’intervention d’un homme présidant une organisation qui compte sur le plan européen. Il souligna l’importance de l’économie solidaire. Non un discours, mais l’introduction d’une nouvelle approche dans le champ de la finance auquel il apporte un soutien si décisif qu’il confère à cette forme d’économie une crédibilité qui, elle aussi, transfigure et suscite bien des ouvertures.

Que de clartés ! Ne les boudons pas au risque de les assombrir par des propos qui accablent au lieu de se laisser transporter par un élan vers une terre nouvelle et des cieux nouveaux.

Ce n’est pas rabâcher que de rappeler l’engagement des soignants. Au cœur de cette crise sanitaire, ils nous ont invités à mieux voir les blessures d’une Société qui, de par ses iniquités mortifères, fracturent la cohésion d’un vivre-ensemble.

Le temps du care est une clarté où, dans un monde en convalescence, s’introduit le refus de l’indifférence aux détresses.

Sans doute, comme le Petit Prince, dans l’épreuve, avons-nous vécu des temps d’apprivoisement vers l’autre ; il est apparu ce qu’il est, un semblable à cent mille autres et nous en avons fait un ami. Quelle clarté ainsi se dessine au sein de ces habitats à caractère inclusif, intergénérationnel ou encore attentifs à la perte d’autonomie.

Autre clarté que celle qui se fait jour avec ces moniales et moines bénédictins qui, à Urt, dans le Pays Basque, nous ouvrent l’abbaye de Belloc pour nous aider à bâtir un projet d’humanité auquel ils demeurent associés. La dimension spirituelle transparaîtra au sein des plateformes de formation pour des jeunes en difficulté ou encore pour un ressourcement de frères et de sœurs en souffrance.

De jeunes professionnels, disposant d’une belle formation humaine et intellectuelle, déjà nous accompagnent sur ce site dans un esprit de service, riche d’une audace qui, là encore, se révèle un passage vers un autrement, une Pâque !

Je n’oublie point la construction de ces chalets à destination de mamans et d’enfants confrontés à la rue qui ont trouvé sur le magnifique site d’un grand groupe lyonnais avec l’Entreprise des Possibles, une hospitalité difficilement imaginable. Elle s’est réalisée pour avoir été pensée avec le cœur.

Oui que de clartés disent le rayonnement de l’inespéré d’un matin de Pâques. Un tombeau à jamais s’est ouvert, trace de l’infini qui vient en découdre avec nos finitudes.

C’est aussi cela Pâques.

Bernard Devert

Avril 2022

La lutte contre la pauvreté ne saurait connaître de trêve.

La fin d’une trêve se termine par la fin des hostilités, ou par une date autorisant leur reprise. C’est alors le temps des angoisses et de ces appels au secours de familles qui tentent de trouver un logement. Que de déchirements !

Avec le Droit au Logement Opposable, les expulsés ne devraient pas se retrouver à la rue, encore qu’elle ne leur sera pas toujours évitée. L’expulsion, parfois sous la contrainte des forces publiques, ne peut qu’entraîner mal-être et sentiment de rejet.

Le sujet n’est naturellement pas d’être complice de la mauvaise foi ou de ceux créant de telles incivilités que l’environnement pâtit de postures inacceptables.

Ce qui nous mobilise, c’est d’être du côté de ceux qui consentent à bien des privations pour payer un loyer sans y parvenir pleinement. Comment oublier que des foyers peinent à se chauffer tant le coût de l’énergie leur est inaccessible.

Le droit au logement ne peut pas seulement être régi par l’économie d’autant que l’habitat très social se révèle insuffisant pour répondre aux attentes, observant que, plus on est fragilisé, davantage l’accès à l’habitat devient difficile. Un comble !

Le manque de logement est une violence à l’égard des plus vulnérables Ne cherchons pas un coupable, nous sommes tous responsables. Les maires bâtisseurs peinent à être réélus au motif que l’acte de construire change l’environnement, d’où la sanction du bulletin de vote signant la volonté des administrés de ne rien changer. Un triste consensus.

La tranquillité se révèle le choix d’un grand parti, celui de l’indifférence. Il n’est pas sans indécence vis à vis de ceux en attente d’un toit approprié à leur situation.

Que de permis de construire font l’objet de recours pour des motifs qui fracassent la fraternité.

Le toit n’est pas simplement un abri, mais un lieu qui donne lieu à une histoire, à un enracinement que détruit l’expulsion.

Il convient ici et maintenant de trouver de justes réponses pour faciliter l’ouverture de centaines de milliers de logements vacants au sein des métropoles. Ces portes fermées, une insolence, et un mépris des plus fragiles !

L’acte de bâtir est plus que jamais un acte de soin.

L’épargne doit se mobiliser davantage pour une solidarité qui a déjà un cadre juridique concret et éprouvé via les foncières solidaires. Ce qu’elles entreprennent est bien, mais insuffisant, une notation qu’on trouve dans les carnets de note mettant en exergue une capacité d’apprendre, paralysée par une nonchalance dommageable.

Et si chacun d’entre nous, en cette fin de la trêve hivernale, s’engageait pour faire surgir un printemps de la solidarité, conscient que, seul, le cœur apaise les rigueurs qui font souffrir.

Le marché du logement est devenu impossible et foncièrement injuste. Les prix explosent au-delà du raisonnable. Le coût du logement crée de la pauvreté avec les conséquences sociales qui s’en suivent.

L’heure n’est surtout pas de s’inscrire dans un fatalisme qui gifle les plus fragiles. Des solutions existent. Qui aurait pensé que dans le 15ème arrondissement de Paris une opération puisse se réaliser à des prix maîtrisés ou à Lyon dans le 6ème. Que s’est-il donc passé ? Une volonté partagée de dire non à la spéculation honteuse tout particulièrement dans le champ de l’habitat.

Oui maintenant, vous qui êtes habités par ce souci de la justice, de l’attention à la fragilité, faites le choix résolu de cette nouvelle économie, solidaire ; elle renouvelle la donne.

L’épargne solidaire représente 0.29% du patrimoine de nos concitoyens. Jamais l’épargne n’a été si peu rémunérée. L’investir en solidaire c’est faire gagner une cause sans rien perdre. Qu’attendons-nous ?

Bernard Devert

avril 2022