La fraternité, rempart contre la déshumanisation

Depuis des mois, Habitat et Humanisme met l’accent sur ces espaces inoccupés qui, s’ils l’étaient, éloigneraient bien des personnes de la rue.

Les mots s’usent. Parler des sans-abris évoque une misère apparemment acceptée, d’aucuns pensant que c’est la faute de ceux qui la vivent et que pour d’autres évitant le cynisme, sinistre de la pensée, considèrent que cette situation n’est pas gérable, tant elle s’est, au fil de cette dernière décennie, accrue.

Etonnant d’observer que plus une cause devient massive, moins elle soulève la détermination de la faire reculer, comme si finalement elle nous paralysait, jusqu’à fermer les yeux sur ce que nous ne voudrions pas voir. Le déni qui s’installe fait le lit de l’irresponsabilité.

Or, des moyens de lutter contre le sans-abrisme ou l’indignité du logement existent. La vacance des logements est évaluée, au sein de l’Ile-de-France et des grandes métropoles, à près de 400 000 appartements.

Comme il serait judicieux que cette maman congolaise, en région parisienne, puisse en bénéficier d’un avec ses trois enfants, 7,10 et 12 ans, tous scolarisés, elle-même suivant un parcours de formation à la Croix-Rouge pour valider en France son diplôme d’infirmière, tout en assurant un accompagnement de personnes à domicile, isolées et malades.

Cette famille monoparentale était à la rue alors qu’elle est en situation régulière. Actuellement, de façon éphémère, elle dispose d’un hébergement au sein d’une location Airbnb, naturellement hors de ses ressources, sans l’aide momentanée qui lui est témoignée.

En lien avec l’association pour sa recherche de toit, qui, à date, est encore en cours, je reviens vers cette maman pour la sécuriser. N’ayez crainte, me dit-elle : « l’attention qui m’a été réservée a été pour moi si inattendue que cela m’aide dans l’épreuve » ; quelle magnifique qualité humaine !

Comment cette mère « à bout » et ses enfants vont se retrouver à la rue, évoque le Parisien dans son article. Il n’y a donc pas en Ile-de-France un seul appartement vacant qui pourrait être proposé, sachant qu’Habitat et Humanisme accepte de participer aux financements des travaux de réhabilitation.

Il n’y a pas de réponse…

Attention, notre Société est dans une mauvaise pente, celle d’un repli sur soi, s’éloignant de cette grande et si juste interrogation : « et les autres » …

Ces « autres » sont oubliés, ils dérangent, sauf lorsque nous avons besoin d’eux dans l’exercice de leurs activités dites essentielles. Cette infirmière prendra soin de l’un de vos proches, peut-être de nous-mêmes. Qui s’inquiète du soin vital que nous devrions lui apporter en lui proposant un logement. Ne serait-ce pas justice ?

Comment ne pas s’inquiéter lorsque des candidats aux élections municipales se targuent qu’ils n’ont pas respecté la loi Solidarité et Renouvellement Urbains qui impose aux communes de bâtir pour que les plus fragiles de notre Société puissent trouver leur place.

Ces élus n’ont que faire de la loi en s’en dédouanant par le paiement d’importantes pénalités qui finalement ont comme conséquences d’emmurer leur territoire pour se protéger des autres, au motif qu’ils n’ont pas les mêmes ressources. Ne sont-ils pas des humains comme nous.

Un possible candidat, dont le nom est bien placé dans les sondages pour envisager d’assumer une fonction présidentielle, souligne que les valeurs qu’il défend rejoignent le cœur des français. Leur cœur, dans l’histoire, ne traduit-il pas le refus des situations d’injustice et d’iniquité. N’est-ce pas cela la France.

L’humanisme n’est pas mort, il donne courage et audace pour résister et prendre des chemins de fraternité qui, seuls, ouvrent ces « lumineuses initiatives fraternelles éclairant la nuit », pour reprendre les mots d’un grand serviteur de l’Etat ; heureusement, ils sont plus nombreux qu’on ne le pense. Avec eux les valeurs de notre civilisation demeurent.

Bernard Devert
Février 2026

Les Sœurs, ces religieuses ne sont-elles pas des « mères courage »

Les religieuses ont beaucoup apporté à la Société de par leur présence dans les hôpitaux, les écoles, comme auprès des personnes assignées à ces cités sans âme, sachant avec ardeur et dévouement silencieux éviter bien des drames. Qui s’en souviendra.

Femmes de la Parole, elles savent entendre les murmures qui, lorsqu’ils sont compris et accueillis, lézardent les murs.

Adolescent, sur le chemin de l’école, il me fut donné de voir régulièrement ces Sœurs hospitalières avec une petite valise en carton, rentrant au matin dans leur Communauté après avoir veillé la nuit auprès de malades. Je ne les apercevais souvent que de dos, mais dans la mémoire de ce qu’elles ont rendu possible, elles m’ont permis plus tard de faire face, à mon tour, au service du frère.

Au sein d’Habitat et Humanisme, que de religieuses nous ont aidés et nous aident encore, même si elles sont moins nombreuses – et pour cause. Ainsi à l’Hospitalité de Béthanie, des patients, au sortir de leur hospitalisation, ont bénéficié du savoir-être et du savoir-faire des Sœurs du Rosaire et des Sœurs Hospitalières, toujours en veille ; leurs nuits étaient courtes pour être disponibles. Jamais une plainte, le service les portait.

Je n’oublie pas davantage la Maison Christophe Mérieux où sont accueillies des mamans après leur accouchement. Là, les Sœurs Franciscaines, puis les Petites Sœurs de l’Assomption leur témoignent une tendresse, venant atténuer pour autant que cela soit possible l’irresponsabilité des pères ayant déserté leur responsabilité.

Dans nos maisons, où nous recevons des personnes en rupture et en souffrance sociale, ce sont ces Sœurs, des « mères courage » qui, avec l’intelligence du cœur, suscitent maintes et maintes ouvertures, porteuses d’avenir.

Ces mots, je les écris en revenant d’une cérémonie d’ouverture d’un beau programme au cœur du vieux quartier de Lille. L’immeuble, qui abritait une école, nous a été donné par la Communauté des Filles de l’Enfant Jésus pour la transformer en une grande école d’humanité. Au soir de son existence, cette Congrégation demeure magnifiquement ouverte à la vie pour avoir le sens de l’Autre, des autres.

Sur ce site, s’édifient des logements très abordables et d’autres qui relèveront du prix du marché, vigilants à faire naître une réelle mixité sociale, enrichie d’un tiers-lieu, d’une crèche et d’une médiathèque en concertation avec la mairie.

L’esprit de fraternité ouvre le champ des possibles. Les Sœurs en ont l’audace malgré l’âge et une Société qui ne sait pas les reconnaître. Le désirent-elles, non, tant elles sont effacées pour n’avoir d’autre désir que de donner à voir cet essentiel qui ne disparaîtra jamais comme le rappelait Sœur Emmanuelle lors de cette pose symbolique de première pierre, citant Saint-Paul : « ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel ».

Lors de cette cérémonie, personne n’a cherché à faire prévaloir ce qu’il avait apporté ; tous étaient réunis dans une même attention aux valeurs de notre civilisation. Les Actes des Apôtres ont été cités, le philosophe des lumières, Diderot, le fut aussi. Un souffle, souligna le Préfet dans sa belle allocution.

Je n’ai pu m’empêcher de faire une analogie avec la Pentecôte, chacun entendait la parole dans sa langue, sa culture, saisissant intérieurement ce qu’il était appelé à vivre de par ce souffle paradoxal qui nous transporte et nous transforme.

Sœurs, appelées si justement, souvent avec tendresse, les « bonnes Sœurs », vous n’attendez pas de reconnaissance ; votre préoccupation est de donner naissance à un monde meilleur. Acceptez, cependant, que l’on puisse vous dire de tout cœur, merci.

Sans vous, Habitat et Humanisme n’aurait pu se développer et encore moins son pôle médico-social. Vous en restez à jamais, vous les « mères courage » les vraies fondatrices.

Bernard Devert
Janvier 2026

Le prendre-soin tout au long de la vie, jusqu’au bout de la vie

L’engagement d’Habitat et Humanisme est de loger toutes les vies, à tous les âges de la vie. Le logement n’est pas seulement un droit, mais une protection et par-là même un prendre-soin.

C’est à partir de cette conviction que progressivement l’association a développé plusieurs pôles en lui ajoutant des maisons de soins et de vie à l’attention de nos grands aînés, ou de plus jeunes confrontés au handicap, notamment l’autisme et à ceux blessés par des situations d’urgence.

Comment accepter que la fraternité soit « piétinée » au motif que des personnes sont en grandes difficultés. Si elles n’ont rien, elles ne sont pas rien. La valeur de l’être ne se mesure pas à ses avoirs. Toute vie est sacrée. Tristesse et désolation de constater que cette reconnaissance soit si peu partagée.

Cette semaine, un responsable d’une de nos maisons médicalisées m’interrogeait sur notre position si d’aventure la loi d’une aide à mourir devait être retenue par les élus.

Nos convictions nous placent résolument et indissolublement du côté de la vie.

Les valeurs judéo-chrétiennes qui habitent notre civilisation fondent la culture de la vie. Il ne suffit pas de l’affirmer, quoique nécessaire, mais surtout de veiller concrètement au respect de la vie, observant qu’il ne l’est pas. Il suffit de regarder jonchées sur le trottoir, ces tentes dans lesquelles se réfugient les plus démunis.

Le respect de la vie, pas seulement en fin de vie, ne nous oblige-t-il pas tout au long de la vie.

Je retiendrai les mots de Rose Balmelle, …la mort si c’était… Comme poète, elle nous épargne des questions aux réponses bien difficiles pour nous orienter, ici et maintenant, vers des possibles qui précisément nous situent du côté de la vie. La mort, dit-elle, c’est comme un arbre qui tombe, mais si c’était une graine tombant dans une terre nouvelle. La mort, c’est comme une porte qui claque, mais si elle ouvrait sur un autre passage.

Vivre, c’est marcher avec d’autres, rechercher des passages en habitant sa capacité à prévoir, créer, innover, tout en faisant l’expérience de ses limites qui conduisent à s’en remettre à d’autres sans pour autant se démettre.

Il est de ces moments difficiles qui, à chaque fois, nous font reconnaître notre fragilité, passages douloureux pour ceux qui partent et ceux qui restent. C’est là que les soins palliatifs sont ô combien nécessaires, non pas réservés à certains, refusés aux autres, d’où l’urgente nécessité de créer des petites unités de vie, rattachées aux maisons de soins afin de garantir l’égal accès de tous à l’accompagnement et aux soins palliatifs.

Ces soins palliatifs ne pourraient-ils pas être comparés à ces moments à haut risque qui, lorsqu’ils sont accompagnés, parviennent à être franchis avec sérénité, laissant à ces heures difficiles la place d’une mémoire ou des paroles qui n’auraient jamais pu être prononcées, transforment les êtres, découvrant qu’ils sont bien plus qu’ils ne le pensaient ou ne le croyaient.

En vous exprimant ces quelques mots, je pense à ce père de famille, hospitalisé pour un cancer. Il est en fin de vie ; cela suffit, me dit-il, je veux mourir. Regardant les photos de ses enfants qui tapissaient un coin de sa chambre, je l’invitais à ce qu’il me parle d’eux ; là, m’arrêtant sur l’une d’elles, il me dit avec tristesse : je suis en rupture avec ce fils.

Or, ce fils, je l’avais rencontré dans l’hôpital. Il demandait aux soignants des nouvelles de son père. Il ne voulait pas le voir, tellement ils étaient fâchés. M’ayant laissé ses coordonnées, je le rejoignis, lui disant combien son père l’attendait, plus encore l’espérait. Il s’ensuivit une réconciliation, un passage pour l’un et pour l’autre, donnant à voir ces sommets qui offrent des inattendus à la vie, plus encore des inespérés.

Bernard Devert
Janvier 2026

La fraternité, cet appel à dire non à l’inacceptable

Dans ma précédente chronique, j’évoquais ces chemins à prendre pour plus d’humanité faisant référence à l’Epiphanie, manifestation de responsabilité que suscite la rencontre avec les situations de fragilités. Ainsi, les Mages comprennent la nécessité de ne pas aller ‑ plus encore de s’en détourner ‑ vers ces lieux où ne sont recherchés que des liens mettant en exergue ce qui brille pour s’éblouir aux fins d’en mettre plein la vue.

A notre tour, ne devrions-nous pas partir par des sentiers fréquentés par les oubliés de nos Sociétés ne trouvant pas de toit, au bord des chemins, telle cette maman, seule avec trois enfants, 7, 10 et 12 ans, scolarisés qui, il y a près de 15 jours, me téléphonait un dimanche soir à 20 h, désespérée : « nous sommes à la rue ».

Or, cette maman, qui dispose d’un diplôme d’infirmière obtenu au Congo, s’investit pour obtenir l’équivalence en France et même plus encore pour bénéficier de la qualification d’infirmière avancée.

Que lui est-il arrivé ; elle n’a pu conserver son logement en raison de difficultés de paiement dues au non renouvellement de son titre de séjour, supprimant toute aide sociale. Cette régularisation a demandé du temps, entraînant toute perte de ressources avec pour conséquence la perte de son toit. Quelle injustice !

Ce mercredi, elle a été sollicitée pour intervenir dans un hôpital parisien en raison d’une insuffisance de soignants. S’il lui est marqué une reconnaissance professionnelle, rien sur le plan social ; elle doit se débattre seule pour trouver ce toit inaccessible, en l’état inabordable.

Prendre soin des soignants, une urgence !

A ce jour, un logement provisoire dans le cadre du Airbnb a pu lui être trouvé pour quelques jours, grâce au soutien d’un ami d’Habitat et Humanisme. Cette généreuse réponse précaire et onéreuse ne peut pas perdurer.

Il doit bien se trouver dans le Val-d’Oise, si possible à Argenteuil, là où sont scolarisés les trois enfants de cette maman, un appartement vacant que notre fonds de dotation Acteurs d’Humanité prendrait en charge, assumant si nécessaire les travaux qui s’imposent.

Aussi, j’ose lancer un SOS ; puisse-t-il ne pas rester sans réponse. Quelle déshumanisation si nous fermions les cœurs et les yeux sur une telle situation loin d’être exceptionnelle. Aussi, ce qui vaut pour ce foyer, vaut pour des milliers d’autres.

L’actualité de cette semaine, malheureusement bien tragique, soulignait le faible taux de la natalité en France. J’entendais cette jeune femme s’exprimer : « donner la vie et se retrouver seule, oubliée de l’homme par qui elle a été donnée, un risque que je ne veux pas prendre ».

Il est un chemin qui s’impose, celui de la responsabilité et par-là même de la fraternité.

Depuis des mois, j’évoque la question de la vacance de logements alors que des centaines de milliers sont inoccupés. Que de mamans ne trouvent de protection qu’avec le collège ou le lycée où sont scolarisés leurs enfants !

L’Epiphanie ne serait-elle pas celle de ces moments de partage où, autour de la table, tous, réunis, la fraternité est reine.

Bernard Devert
Janvier 2026

Une année solidaire pour bâtir la fraternité

Les feux de l’année 2025 s’éteignent après avoir brûlé bien des espoirs à commencer par ceux de la paix en Ukraine, d’une démocratie plus apaisée capable d’aborder les différences et les oppositions sans ces cris ou insultes qui se sont déchaînés au sein de l’hémicycle de l’Assemblée Nationale.

Les iniquités se sont aggravées. Les personnes isolées et/ou les foyers touchés par la vulnérabilité, confrontés à la recherche d’un logement ont dû, pour nombre d’entre eux, se résoudre à attendre, à attendre encore. Certains ont plongé dans la misère, pour avoir rejoint ces lieux indignes les privant de chances réelles de s’en sortir.

Avec vous et grâce à vous, nous avons pu apporter des réponses concrètes. J’ose vous dire, au soir de cette année ma reconnaissance, affectueuse si vous me le permettez. Si vous nous aviez abandonnés, les difficultés soulignées seraient plus inquiétantes.

Votre accompagnement éclaire un chemin d’humanité.

En ces premiers jours de l’an, agréablement étonné d’observer que l’espoir de changer et de faire changer est toujours aussi vif, il est heureux ce moment de partage avec vous. Ne serait-il pas celui vécu dans un refuge la veille de repartir vers un sommet, préoccupé de voir comment aller plus haut, les forces morales intactes, mieux, aguerries par les épreuves surmontées.

Le sac que nous portons ne s’allège pas. L’immensité de la dette conduira inexorablement l’Etat à s’attacher à ses fonctions régaliennes, d’où le risque- puis-je me tromper – que les questions sociales reposent davantage sur le secteur associatif et l’entreprise dont le mécénat est un précieux atout.

Près de 700 000 personnes par an, chaque année, prennent leur retraite. Il y a ici un capital humain absolument considérable, constitué de personnes engagées ayant pour beaucoup réfléchi sur l’avenir de la Société. Puissent-elles rejoindre les associations dans ce moment de risques importants, notamment anthropologiques donnant le vertige.

L’association ne serait-elle pas constitutive d’une cordée pour aller ensemble plus haut, afin de mieux discerner ce qui est possible d’entreprendre pour davantage d’équité.

H&H, avec ses 5 pôles, du logement d’insertion au médico-social, liée au grand âge, le handicap, en passant par l’urgence et l’attention à la petite enfance sont autant d’espaces nécessitant de nouvelles approches ou la rudesse des engagements se dispute avec la sobriété pour parvenir à agir autrement sans contourner ou pire, se détourner de la fragilité. Ne serait-ce pas cela l’intelligence du cœur.

Sans diminuer les activités que nous entreprenons pour le logement d’insertion, le handicap et les alternatives liées à l’Ehpad, il nous faut mettre en œuvre une assistance à l’égard de ceux en danger, pour être à la rue. Assez de cette indifférence ; leur abandon doit être évalué pour ce qu’il est : une honte ; elle est la mienne.

Dans un métro, un SDF propose sa revue. L’homme, bien qu’avenant, ne croise que des visages fermés, pressés, ils n’ont pas de temps … de temps à perdre. Je m’avance vers lui et s’engage une brève conversation, le temps d’un parcours entre 4 stations. Quittant ce wagon de l’indifférence, j’ai rencontré l’espérance. Ma tristesse a changé, elle n’est plus à l’égard de ce frère en humanité mais vis-à-vis des « déshumanisés » dont je suis aussi, pour ne pas regarder le visage de l’autre, nos yeux accaparés, captifs de nos écrans.

En 2026, quels vœux souhaiter, outre ceux de la santé, de la liberté, au sens ou le Petit Prince la trouve dans cette recherche de l’essentiel. Nul doute que dans cette disposition de cœur et d’esprit, l’apprivoisement nous rapprochera de ceux qui n’ont pas ou plus de liens.

« Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ». Une telle perspective ne peut qu’offrir à la nouvelle année du sens et le bonheur de servir une noble cause.

Bernard Devert
Décembre 2025

Impossible de devenir humain sans se laisser habiter par la fraternité

La fraternité interroge ce eux, les autres, ceux qui n’ont pas la même culture, la même religion, les mêmes coutumes. Eux, dont on dit facilement qu’ils menacent nos chômeurs, nos travailleurs, ou encore notre identité jusqu’à oublier que, dans les hôpitaux, ceux qui soignent au plus près les corps, ce sont eux les lointains.

L’écrivain Daniel Pennac dans un de ses textes, il y a 10 ans, qui n’a pas pris une ride, alerte : « petit-à-petit, chacun se sent seul et menacé par cette « marée humaine » qui n’a plus rien d’humain ». Ces gens ne sont plus des gens, ils sont eux et pas nous pour être plus nombreux que nous, ajoutant : « nous voilà tentés de nous refermer sur nos peurs, sur nos refus d’aider, sur nos silences ».

Briser les peurs, c’est marcher vers la fraternité. Aller vers l’autre, les autres, ils ne sont pas simplement eux, ou s’ils le sont, eux c’est aussi nous… pour eux.

Troisième terme de la devise républicaine, la fraternité fut à un certain moment de l’histoire placée entre liberté et égalité, ce qui était assez juste, sans elle, les deux autres peuvent difficilement exister, coexister.

La fraternité une hospitalité ! Il n’est pas anodin de rappeler que dans notre langue, l’hôte est le même mot pour dire celui qui reçoit et celui qui est reçu, les voici de plain-pied.

Récemment, dans une grande Métropole, Habitat et Humanisme déposait un permis de construire pour une pension de famille d’une vingtaine de logements. Ce type d’habitat imaginé par le Docteur Xavier Emmanuelli, à destination des plus fragiles, est une école de reconstruction sociale pour de nombreux d’entre eux.

Ce programme, bien qu’une chance pour la fraternité, fit beaucoup de bruit alors que, par essence, elle fait du bien. La peur de l’autre suscite des débats. Heureusement, le combat n’eut pas lieu, chacun saisissant que le quartier ne perdrait pas son caractère résidentiel en permettant à ceux-là de le rejoindre.

Habitat et Humanisme tente de réduire la vacance des logements ; l’inoccupation de centaines de milliers d’entre eux est un mépris des plus pauvres, refus de fraternité. Sur la question d’un journaliste concernant la réquisition, précisant que ce n’était pas la solution ‑ ce dispositif ayant été retenu par Jacques Chirac sans donner, il s’en faut, les résultats escomptés ‑ mon propos suscita de vives critiques quant à la réserve exprimée.

Peut-être conviendra-t-il d’y avoir recours, si rien ne bouge. Seulement la fraternité ne se construit pas à partir de lois, de règlements, d’injonctions mais de cœurs qui s’ouvrent, blessés par ce qu’ils voient, bien décidés à faire naître un « autrement » possible.

La fraternité est mère de ces relations où la raison a sa place sans pour autant déloger celle du cœur. Commence alors une recherche patiente de ce qui unit plutôt que ce qui désunit. Tout n’est pas réglé, mais au moins tombent quelques crispations pour qu’il n’y ait pas d’un côté, eux et de l’autre, nous.

A ne plus supporter les autres au motif qu’ils sont différents, nous dessinons des fractures qui, sur nos territoires, ont déjà pris place au point que très justement, souvenons-nous des mots de Gérard Collomb quittant le Ministère de l’Intérieur : « Aujourd’hui on vit côte à côte… Je crains que demain on ne vive face à face ».

Il y a là un risque anthropologique qui donne le vertige. A ne pas en voir le danger, notre terre sera devenue inhabitable.

En ce sens, la fraternité introduit l’écologie intégrale.

Bernard Devert
Décembre 2025