Le mois de juin est celui des Assemblées Générales.

Le mois de juin est celui des Assemblées Générales. Un moment que nous ne voulons pas seulement formel pour être celui d’une reconnaissance pour ce que vous rendez possible, de par la fidélité de vos concours. Dans cet esprit, vous trouverez le rapport moral d’Habitat et Humanisme Soin et celui de la Fédération H&H.

Soyez assurés, chers lecteurs de mon blog, de la sincérité de ces comptes-rendus, laissant entrevoir l’insuffisance de l’action, mais aussi la ferme volonté d’aller plus loin pour répondre aux attentes d’un humanisme ouvert et éclairé.

Bien fidèlement et, si vous me le permettez, amicalement.

Bernard Devert

L’accueil des réfugiés pour un sursaut de fraternité

Il y a 5 ans, Habitat et Humanisme s’engageait dans une activité qu’il connaissait alors mal, l’accueil de réfugiés. Il lui était apparu indécent, déshumanisant, de passer son chemin, alors que des frères se trouvaient sans toit, comme à la Porte de la Chapelle, s’entassant sur des trottoirs, après de longs mois d’exil, espérant trouver des lieux d’humanité.

A briser l’espérance, on fait voler en éclat ce qui nous construit en humanité.

La 1ère opération fut à Bonnelles dans les Yvelines. Je n’oublierai jamais l’accueil de ces cinq religieuses, dont deux touchées par la maladie d’Alzheimer ; elles nous ont ouvert plus que les portes de leur monastère, leur cœur.

En ce jour où j’écris cet édito, j’ai célébré ce matin Dieu trinitaire, non solitaire, mais solidaire des hommes, de tous les hommes. Cette solidarité, les sœurs nous l’ont partagée comme le maire de Bonnelles qui, après quelques hésitations, fit exister magnifiquement ce lieu dans une dynamique témoignant de l’intelligence de l’autre.

Ces réfugiés, des frères, sont venus sur nos territoires pour fuir la barbarie. J’ose dire que ne pas les accueillir eut été, d’une certaine façon, ajouter de la passivité à une violence abjecte ; rester humain et le demeurer, nécessite de ne point pactiser avec elle.

Le moins que nous puissions faire – je n’ose pas ici employer le mot résistance – est de leur offrir une hospitalité.

Ces réfugiés ne sont pas des voyageurs. Ils ont vu, de leurs yeux vus la folie meurtrière qui s’est emparée de sauvages qui saccagent, violent, tuent.

Nous avons accueilli plus de 300 familles yézidies. Quand je dis ‘familles’, il faudrait dire ‘familles amputées’ ; ces épouses violées, massacrées ont dû assister à l’assassinat de leurs maris devant elles et leurs enfants.

Que de réfugiés sont parfois marqués dans leur corps, toujours dans leur âme, par ces coups et blessures.

Fallait-il détourner les yeux ou dire je ne savais pas. Impossible ! Le monde est un village. Quand les ignobles vilénies, les atrocités ne trouvent pas de remparts, alors les abîmes se creusent et la bête immonde trouve la place qu’elle guette et recherche.

L’opinion est parfois instrumentalisée par des relais qui se servent de l’insécurité comme d’un moyen pour justifier le refus d’offrir l’hospitalité à ces hommes qui ont connu le vertige d’un mal nauséabond. Jamais il ne s’arrête ou si peu, ce qui ne justifie en rien un quelconque fatalisme.

Quelle ignominie de se servir d’eux comme d’un bouc émissaire au service d’une tentative de gagner des voix en bâillonnant l’écoute de la détresse de ces frères meurtris.

Face à l’ivresse de la cruauté, il n’y a pas d’autre attitude que d’être des hommes de paix, non pas des êtres doucereux, peureux, mais combatifs, choisissant d’aller vers ces sommets qui permettent de voir plus loin, non pour prendre du recul, mais recueillir l’énergie nécessaire aux fins de faire reculer ce qui doit l’être.

Là, s’ouvre un chemin moins partagé qu’on ne le souhaiterait, mais sur lequel, malgré tout, bien des femmes et des hommes se risquent, conscients qu’à ne point lutter contre les bassesses, on en ouvre les vannes.

Bernard Devert

4 juin 2021

Ce toit qui manque, signe l’appel d’une fraternité à bâtir

Ces jours d’après, Emmanuelle Wargon, Ministre du Logement, les ouvre par un acte d’humanisme, un soin à l’égard des plus fragiles, conduisant à reporter au 31 mars 2022 la fin du dispositif hivernal.

Déjà, cette trêve avait été déplacée du 31 mars au 1er juin. Impensable d’ajouter encore à la crise sanitaire une autre crise : plus de 200 000 de nos concitoyens se seraient trouvés alors, sans cette décision, confrontés, voire condamnés à la rue.

Cette ‘peine’, comment ne pas l’abolir pour ne point oublier que les trottoirs sont meurtriers. Un sursis de 10 mois est donné pour que l’espoir ne soit pas ‘guillotiné’ !

Un temps pour agir afin que les ‘privés de toit’ le trouvent.

Comment rester indifférents au sort des plus vulnérables de notre Société alors que des logements existent en plus grand nombre encore. Seulement, ils sont inoccupés, vacants !

Inutile et même dérisoire d’accuser leurs propriétaires de cupidité, d’insensibilité. Nombre d’entre eux sont âgés, sans ressources pour entreprendre les travaux nécessaires à la location, ou encore démunis pour effectuer les démarches parfois lourdes aux fins de bénéficier d’aides financières.

Ce serpent de mer qu’est la vacance des logements, sujet rebattu et rebelle, trouve désormais sa solution dans le cadre d’une convention tripartite entre l’Etat, le propriétaire-bailleur et les associations qui, dans le cadre de l’économie solidaire, mobilisent des financements.

Que des personnes ne puissent disposer d’un ‘chez-soi’, est une situation insupportable. Il nous faut l’éradiquer. La nonchalance à l’égard de ce drame est une faute sociale qui n’est pas sans assombrir et contredire les valeurs qui nous réunissent.

L’un des frères Karamazov dit qu’avant de rechercher un sens à la vie, il faut aimer la vie. L’aimer n’est-ce pas déjà lui donner du sens pour ne pas vouloir simplement être heureux, seul, mais permettre aussi à d’autres de l’être.

Cette perspective suscite alors des relations humanisées, une espérance qui, éloignée des discours, conduirait à vibrer à cette fraternité évoquée par Victor Hugo :

« Je rêve l’équité, la vérité profonde, l’amour qui veut, l’espoir qui luit, la foi qui fonde,

…Je rêve la douceur, la bonté, la pitié, et le vaste pardon. De là ma solitude ».

J’entends des voix qui s’élèvent et en appellent à la réquisition. Une Société ne change pas vraiment à travers les oukases, mais plutôt à partir d’une prise de conscience qui transforme les relations.

Là se trouve sûrement la clé de l’ouverture recherchée pour une société plus attentive à ceux qui en sont les oubliés pour n’avoir même pas de toit. Impensable…et pourtant.

Bernard Devert

Mai 2021

La lutte contre les violences est un combat contre la haine

Toute violence met en échec le respect de la vie. Que de pauvretés et d’exils doivent supporter ces frères meurtris par les forces du mal, ne disposant d’autre protection que de fuir, d’où les traversées incertaines de ces mers. « Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi, tant de sommeil sous un voile de flamme », suivant les vers de Paul Valéry.

Quand l’accostage surgit, commence alors une longue attente sur des trottoirs, au mieux sous des tentes. Que de voiles jetés pour cacher les détresses de la vie.

Il n’y a de respect de la vie que là où une hospitalité se fait jour et quelle est-elle si ce n’est de ne point laisser un humain, seul, face à sa mort.

Que de tragédies disent l’insupportable légèreté de l’être. Aux portes des auberges, d’innocents enfants naissent encore sans toit dans la nuit glacée sous les yeux étrangers des gens civilisés (Jacques Mellot).

Un des mots les plus utilisés, les plus partagés est celui du sens devenu la grande référence d’un sésame… mais pour quelle ouverture. Ne serait-ce pas les trois coups d’une parodie cachant un tohu-bohu où tout est sens dessus-dessous.

Ce monde s’agite, hésite et finalement n’existe qu’à travers des discours dont il se gargarise, oubliant ce qu’il faudrait vivre pour s’opposer à ce qui abime l’homme.

Souvenons-nous d’Enée consultant la sibylle de Cumes ; elle ne lui cache pas les difficultés qui l’attendent : « Pour toi, ne cède pas à l’adversité mais apporte toute l’audace dont tu seras capable ».

Une parole de plus de 2000 ans qui n’a pas pris une ride. A l’accueillir, comme notre monde trouverait le sens qu’il recherche.

Oui, quand l’audace faillit, le mal envahit et gangrène les relations mettant à genoux les plus vulnérables.

Heureusement, cette audace, ici et là, n’est pas absente. Ne se présente-t-elle pas pour nous comme une boussole pour prendre les chemins éloignés de ces autoroutes du ‘prêt à penser’.

Dans une sombre actualité où la violence ne connaît plus d’écrans à force de les crever, il est de ces inattendus se révélant des écrins de la vie.

Cet homme jeune, papa d’un enfant d’un an, tue son patron et son collègue pour un désaccord sur les heures supplémentaires. Folie ! Voici que le père lance à ce fils indigne un message qui n’est qu’amour. Il est son fils et il le restera à jamais. Conscient qu’il ne le verra plus libre, il lui adresse pourtant ces mots : « nous avons besoin de toi ». Le cœur brisé de ce père reste un cœur de chair. Rien, ni personne, ne pourra assassiner la filiation de la paternité.

Ce message a touché l’opinion. Elle fut comme une brise légère dans une atmosphère lourde de drames.

Ce meurtrier, après s’être caché 4 jours dans la forêt, s’est rendu aux forces de police dans un état si pitoyable que les gendarmes ayant pitié de lui eurent comme premier mouvement de lui donner à boire et à manger.

Ces moments n’enlèvent rien au tragique mais sans doute nous laissent-ils saisir que dans les situations les plus abjectes, demeurent des traces d’humanité qui ne sont pas étrangères au fait que dans notre Société qui a su abolir la peine de mort, des veilleurs sont attentifs à abolir la haine.

Le combat est rude, il n’est pas sans grandeur.

Bernard Devert

Mai 2021

Ces toits qui ne veulent pas de toi

Bâtir la maison commune ne relève pas d’une approche idyllique mais d’une exigence citoyenne, sauf à considérer que les valeurs fondatrices de notre démocratie ne contraignent pas à porter attention aux graves ruptures. Il s’agit ici, ni plus, ni moins, d’un soin.

Ce soin n’est pas seulement un pansement, mais une invitation à penser différemment nos engagements, à commencer par l’acte de construire si nous voulons des villes plus ouvertes à la différence. Ce désir n’est pas le mieux partagé mais les événements survenus pendant la crise sanitaire font apparaître que se meurent socialement les territoires ne laissant pas de place à une respiration née de l’hétérogénéité.

Ainsi, cette opération dans le centre d’une ville moyenne où nous voulons réaliser 30 logements ; un exemple parmi tant d’autres.

Une première rencontre est fixée avec le maire, les élus en charge du logement et de l’urbanisme accompagnés des responsables des services techniques. Une réunion positive qui se termine par deux recommandations : une architecture valorisante pour l’environnement et des logements répondant à une réelle maîtrise énergétique.

Le maire nous raccompagne avec des mots encourageants : « je suis à vos côtés ».

Nous lançons un appel à projet, conformément aux obligations qui incombent aux acteurs du logement social.

L’esquisse du projet, après trois mois d’études, est soumise à l’examen de l’Architecte des Bâtiments de France attendu les sujétions du site. Là, commence un temps long de négociations fragilisant notre compromis, le propriétaire du foncier ayant mis, très normalement, des échéances raisonnables pour déposer la demande du permis de construire.

L’accord est enfin obtenu de l’ABF.

Entre temps, pour limiter cette attente, nous avons pu négocier, sans difficulté avec les Services de l’Etat, la nature des financements, le programme présentant un caractère social, répondant aux attentes.

A ce stade, l’opération doit être présentée à la Communauté d’agglomération, délégataire des aides à la pierre, qui s’émeut du nombre de prêts sociaux, ces fameux PLAI, PLUS, des acronymes à l’égard desquels les élus prêtent une attention toute particulière comme s’il s’agissait d’un virus pouvant se révéler dangereux.

Quel danger ? Celui des prochaines élections, les maires bâtisseurs peinent à être réélus.

La sentence tombe : revoyez la typologie de vos logements, leurs financements ; ce que veut l’Etat n’est pas ce que nous voulons.

Faisant valoir le PLUI – Plan Local d’Urbanisme Intercommunal – il nous est répondu que ce document n’a pas force de loi. Les élus décident.

Je me remémore les mots du maire « nous sommes à vos côtés » mais, une nouvelle fois, nous apprenons à nos dépens que bâtir le logement à caractère social met souvent ses acteurs de côté.

A ce stade de l’instruction du dossier, tout n’est pas encore gagné. Si nous pouvons espérer le dépôt du permis de construire après avoir revisité la finalité du projet sans le dénaturer, il faudra ensuite attendre cinq mois d’instruction, puis deux autres mois après l’affichage de ce permis afin que soit purgé le recours des tiers.

Une inquiétude, si d’aventure le permis fait l’objet d’une opposition, des mois et même des années peuvent encore s’écouler avant d’ouvrir le chantier, à moins que le compromis tombe en raison des délais non tenus pour être non tenables.

L’opération sociale alors, ne verra pas le jour.

Qui se soucie de ceux qui espèrent un habitat de qualité, adapté aux ressources.

Un rapport vient d’être publié soulignant que la part du logement dans le budget des plus pauvres s’avère plus onéreuse que celle supportée par les riches. Comme l’écrivait Martin Hirsch, non sans pertinence, il faut être riche pour être pauvre !

Que seront les jours de l’après-crise, je ne sais. Comme vous, à ma mesure, je tente de préparer un autrement pour ne pas revenir aux jours d’avant, sachant que si l’acte de bâtir n’est pas un acte de soin et de prendre soin, alors les inégalités se perpétueront.

Le logement n’est pas un bien comme un autre. Il faut repenser l’acte d’habiter si nous voulons justement que ceux qui sont en grave difficulté puissent vivre autrement.

L’attente des plus pauvres est si dommageable qu’il nous faut veiller à la réduire pour ne point assassiner le peu d’espoir qui leur reste.

Bernard Devert

Mai 2021

« J’ai mal pour n’avoir point de toit », d’où l’urgence d’un soin

La misère n’est pas une fatalité ; elle se propage, faute d’être prise en compte pour ce qu’elle est, un mal endémique. De quels soins dispose le corps social pour ne pas abandonner ses membres qui sont en souffrance pour n’avoir point de toit.

Les soignants savent qu’il leur faut aller vite pour endiguer le cancer, mesurant combien le temps est l’ennemi. Lorsqu’il s’agit de la pauvreté, le facteur-temps perd toute son acuité alors que le tissu social se délite.

L’homme pauvre, déjà privé de bien des libertés, à défaut de se voir attribuer un espace de vie décent, est assigné à la patience.

Si les soignants ne manquent pas, ils ne disposent pas des traitements nécessaires pour faire tomber la gravité du mal. « L’oncologie sociale » n’a pas de service d’urgence, les victimes doivent attendre. Or, l’attente, est longue, 6 ans à Paris pour un T4, 3 ans pour un T1. Dans les grandes métropoles les délais s’allongent, plus de 3 ans à Montpellier, parfois jusqu’à 10 ans pour Nice.

Que de morts sociales s’ensuivent. Que de fois, quand ce logement improbable est enfin proposé, le mal a fait son œuvre, dévastant les liens familiaux.

Cet impensable logement pour des centaines de milliers de nos concitoyens traduit les signes cliniques d’une Société qui n’a pas pris la mesure de la gravité du malheur, sauf quelques semaines par an lors de la chute brutale des températures.

La traversée de la crise sanitaire fit place à une inquiétude ‑ restera-t-elle celle d’un moment – à l’égard des plus vulnérables ; il est apparu clairement que les machines à entasser ne sauraient être un habitat, l’intimité étant brisée par la promiscuité. Quelle violence !

« Tout vient à point pour qui sait attendre ». L’adage est juste quand l’attente est prémices d’une ouverture, annonçant le déjà là d’un ‘autrement’. L’accablement né d’une attente sans fin détruit l’espoir. Que reste-t-il, une patience percluse de déceptions entraînant la perte de l’estime de soi, pour comprendre que, n’ayant rien ou si peu, les secours tarderont à venir.

Là où la reconnaissance est absente, la renaissance est bien souvent compromise.

Comment en terminer avec ce mal-logement qui dure et perdure. L’heure n’est pas d’attendre mais de tendre vers des relations plus humanisées, en d’autres termes… plus tendres.

La tendresse, antidote de l’indifférence, suscite un cœur-à-cœur, d’où alors cette interrogation qui ouvre le champ de la relation et par-là même l’avenir : et les autres ?

L’économie solidaire est un formidable levier pour susciter un autrement où les autres, enfin, ne sont pas les oubliés. N’attendons pas, l’heure est de se mobiliser pour donner à cette épargne le rôle qu’elle doit jouer, un prendre-soin, trace d’une réelle fraternité.

Cette fraternité n’est pas une figure imposée mais le fruit d’une liberté intérieure, « fil rouge » d’une hospitalité qui engage pour ne pas laisser mourir celui qui est seul, sans recours et sans soins.

L’humanisme est à ce prix, tout le reste est discours.

Bernard Devert

Mai 2021