Des liens avec ces moines et moniales, « travaillés par Dieu »

Habitat et Humanisme, comme je me suis permis de vous en faire part, s’est rapproché des moines de l’Abbaye de Belloc, située à une vingtaine de kilomètres de Bayonne, dans le Pays Basque.

Qu’allons-nous faire, ou plus exactement vivre, sur ce haut lieu spirituel, sachant qu’une de nos associations, constitutive du Mouvement, H&H Pyrénées-Adour, est fortement impliquée sur ce territoire.

Les liens qui se bâtissent avec le monastère bénédictin sont une chance pour notre Mouvement pour se retrouver en présence d’hommes « travaillés par Dieu ».

L’âge venu et leur petit nombre invitent les moines à rechercher avec enthousiasme de nouveaux possibles pour faire du neuf. Habités par la Bonne Nouvelle, ils ne cessent d’être des acteurs de l’espérance qui, comme le rappelle Péguy, voit ce qui sera dans le temps et dans l’éternité.

L’écoute de la Parole, toujours relève. Une orientation se dessine, non point pour fabriquer une machine de l’espoir, mais faire naître « toute chose nouvelle » à l’invitation de l’Esprit.

Le Créateur ne fabrique pas, il crée, en nous confiant une responsabilité qui fait de chacun de nous des co-créateurs.

L’appel suscite toujours la surprise, trace de l’Esprit. Souvenons-nous que l’annonce doit inviter à écarter ces raisonnements qui souvent enferment pour laisser place à l’ouverture du cœur. S’éveille alors une harmonie créatrice d’un ajustement à Celui qui ne cesse de nous appeler à bâtir un monde plus humain.

Ces moines « travaillés par Dieu » nous y invitent avec une joie libérante et audacieuse.

L’Abbaye de Belloc est fort justement reconnue comme un haut lieu spirituel qui, à ce titre, porte la trace d’une résistance, signe d’une parole si décalée qu’elle nécessite un discernement pour s’ajuster à ce que nous devons devenir.

Résistance à l’égard du franquisme ; résistance à l’égard du nazisme. Il y a peu d’abbayes où des moines furent arrêtés pour leur parole dénonçant l’inhumanité de ces régimes. En 1943, 3 frères de Belloc, dont le Père Abbé, furent déportés à Dachau et Buchenwald

Belloc ne peut pas être simplement le lieu d’une ONG. Le Père Abbé en évoquait le risque, ce 31 août, en rappelant l’ouvrage du Père de Lubac, Le drame de l’humanisme athée.

Le chemin qui se présente à nous est aussi difficile que passionnant.

N’appellera-t-il pas la recherche d’un constant équilibre entre l’accueil, l’accompagnement d’hommes en souffrance vers un mieux-être, sans oublier – c’est la raison d’être de notre présence à Belloc – qu’une des clés de l’ouverture est de sortir de ces ruptures, trace de nos captivités intérieures entre matière et esprit, déterminisme et liberté.

Cette sortie, un exode vers la terre promise où l’homme dépassant son animalité, ses idées de possession, s’éveille à une relation libre, trace diaphane de la présence du Vivant.

Je vous partagerai, en confiant à votre prière, les ouvertures nées de cette belle aventure avec nos frères moines bénédictins et les moniales du même Ordre qui, à proximité de l’Abbaye, nous accompagnent avec une amitié toute fraternelle.

Bernard Devert

Septembre 2021

Bonne mère

Un beau film « Bonne mère » de Hafsia Herzi ; il fut remarqué au Festival de Cannes pour avoir reçu le prix « Un certain regard ». Je ne puis m’empêcher de faire un lien entre cette délicate et riche réalisation cinématographique et l’Assomption de Marie.

Halima Benhamed offre une présence ‑ alors qu’elle n’est pas une actrice professionnelle ‑ laissant transparaître une authenticité des émotions, dans un contexte de grande pauvreté sans accablement des spectateurs, comme souligné justement par la critique.

Le film se déroule à Marseille dans une grande cité, comme il y en a des centaines d’autres. Les plus vulnérables y sont entassés dans des machines à loger, au sein desquelles une violence sourde est nourrie par cette autre machine de l’accablement qu’est le commerce de la drogue.

Une économie souterraine, dominée par les stupéfiants qui ne stupéfient personne, tant ils sont prisés, comme échappatoire quotidienne pour se sortir quelques heures d’un destin sans avenir.

Les guetteurs de ce néant imposent leur loi, esclaves de leurs tristes maîtres se cachant pour se protéger sans perdre de leur pouvoir de manipulation et d’instrumentalisation, aux fins de développer un commerce facile sur une terre devenue à dessein infertile pour les vraies richesses.

Une mère seule, une bonne mère, confrontée à des conditions de vie difficiles : des ménages, dans une grande entreprise, effectués à des horaires qui flirtent avec l’aube, puis le chômage ; des enfants, adolescents, en proie au doute, aggravé par la ghettoïsation de ces quartiers qui ne sont pas seulement perdus pour la République mais qui perdent ceux qui y vivent.

Un des fils est en prison ; sa mère cherche à l’en sortir.

Cette femme, sans s’évader du réel, est enracinée si profondément dans sa vocation de mère que tout son comportement est libérateur. Elle offre non seulement à sa famille mais aussi à son environnement, une source, une fraîcheur éveillant à de possibles recommencements.

Rien ne lui est épargné, mais la vie qu’elle ne cesse de donner la fait naître à des inattendus, permettant aux siens d’entrevoir une clarté dans la nuit traversée.

Halima Benhamed se frotte contre le fatalisme et les indifférences, cause de tant de malheurs, mais aussi frotte ‑ dans tous les sens du terme ‑ pour rejeter les vilénies. Un moment, avec une certaine lassitude, elle dit : « je sais, je suis la boniche ».

Non, elle est une grande dame.

Une grande dame, isolée, agissant de telle façon que le fléau s’infléchit vers ce qui crée de la dignité ; elle y parvient, mettant sur le plateau trop souvent vide beaucoup d’amour qui, s’il n’encombre pas le monde, pourtant le change.

Une bonne mère, une mère courage qui, humainement, aurait quelques raisons d’être dépassée par ce qu’il lui faut vivre, ne trouvant d’autres appuis que l’immensité de sa générosité. C’est là, le point oméga qui transforme tout, d’où cette lumière diaphane dont ses enfants sont témoins pour entrevoir des perspectives impensables et impensées.

Cette mère est une source jaillissante ; elle éteint le feu du désarroi et du désespoir, ouvrant un passage, celui d’une libération parce que, profondément bonne, c’est-à-dire existentiellement mère, elle transfigure les relations à partir de son regard magnifiquement humain.

L’audace de son ‘oui’ à la vie est si libérant et libéré que des murs se lézardent et même craquent, laissant place – quel souffle – à une assomption, née d’un amour désarmant et bouleversant.

La « Bonne Mère » à Marseille ‑ mais pas seulement ‑ n’est-elle pas pour beaucoup Marie ou Myriam vers qui on se tourne, souvent à l’heure du tragique, pour trouver une Mère qui fait naître l’inespéré. Alors s’esquisse la promesse d’un autre chemin, celui de ce fiat, sésame éternel d’une vie renouvelée.

Oui, tout est grâce.

Bernard Devert

Août 2021

Bernard Devert
15 août 2021

De la résistance à la résilience

Comment en finir avec le mal logement, un drame récurrent qui s’est installé dans la Société. Aucun des gouvernements depuis plus de 50 ans, quelles que soient les sensibilités politiques, n’est parvenu à éradiquer ce désordre.

Il y eut des démarches fort pertinentes avec Louis Besson auquel nous devons des textes fondateurs pour faciliter la mixité sociale, Jean–Louis Borloo avec la présentation d’un programme majeur pour que l’habitat réduise les iniquités sociales ; il n’a pas été entendu. Il faut aussi rappeler Benoist Apparu et Julien Denormandie avec le ‘logement d’abord’. Il est aussi des mesures traduisant un prendre-soin des personnes, telles celle qu’introduit Emmanuelle Wargon qui, pour la 1ère fois en 65 ans, reporte d’un an la fin du dispositif hivernal, eu égard à la pénurie de logement.

Que de blocages font que la construction du logement est considérée comme une charge, alors qu’elle relève d’un investissement.

L’absence d’un toit fait ruisseler, que dis-je, pleuvoir sur ceux en attente d’une hospitalité digne de ce nom, des calamités destructrices pour les sans-abri. Il est rappelé sur tous les toits que ne pas avoir de ‘chez soi’ entraîne inexorablement la perte de soi.

Des mots qui, tristement, ne côtoient pas le changement qui s’impose.

La Nation connait parfaitement le coût direct et indirect des conséquences sociales et affectives qui résultent de ce manque mettant à mal la cohésion sociale.

Retenir, c’est périr dit fort justement Khalil Gibran. Qu’est ce qui nous retient de faire l’effort nécessaire pour ne point pactiser avec des situations semant la mort dans tous les sens de ce mot.

Toujours, au moment des élections, la question du logement est évoquée mais, très vite, une sorte d’omerta se fait jour pour ne point l’aborder. La responsabilité partagée des partis politiques mais aussi de chacun des citoyens, à commencer par moi-même, secrète le silence.

Le propos n’est pas de répéter à l’envi c’est la faute à Voltaire, c’est la faute à Rousseau, c’est la faute aux politiques. Non, elle est partagée. Une faute de l’habitude qui met a à distance de l’hébétude que devrait causer le mal logement. Seulement, nous nous rassurons avec de statistiques anesthésiantes : 85% de nos concitoyens sont bien logés ou de façon acceptable.

Qui se laisse saisir par le fait que les 15%, autres, sont en grave difficulté. Cessons de considérer comme justes les grands chiffres, ces arbres qui cachent les forêts de misère.

Ce qui est juste, c’est la prise en compte des visages de ceux qui ne peuvent rien envisager, paralysés par le tragique d’un destin qu’aggrave la ghettoïsation.

Femmes et hommes de bonne volonté, s’impose à nous pour rejeter le cynisme, l’absolue nécessité d’en finir avec la vacance de plus de 300 000 logements vacants au sein des Métropoles.

Tenir autant de portes fermées, c’est bâtir un mur à l’égard de ceux qui se sentent légitimement méprisés pour n’avoir rien, même pas un toit.

Tragique, ce péril de l’espoir, pour ceux qui, dans la rue ou dans des dispositifs d’extrême urgence, voient ces fenêtres toujours fermées qui, jamais, et pour cause, ne s’éclairent. Comment n’éprouveraient-ils pas un sentiment de mépris voyant que pour eux, la vie n’offre aucune ouverture ou lueur.

Qui peut contester que c’est seulement là où s’éveille l’idée de résistance qu’une Société devient plus résiliente.

Bernard Devert

juin 2021

Résister, un acte éminemment spirituel pour être humain

Participant à une table ronde d’entrepreneurs du bâtiment, je mesurais la pertinence de s’inscrire dans une approche de résistance afin que les plus fragiles ne soient pas oubliés.

Construire plus pour parvenir à un logement pour tous, tel était le leitmotiv des intervenants.

Si ce ‘plus’ est nécessaire, encore faut-il qu’il soit réorienté par des actes de résistance à l’égard du marché, afin de réduire l’attente des plus fragiles. Qui s’en soucie ?

Je pense à cette famille réfugiée, en situation régulière, venant d’accueillir Guillaume, son 3ème enfant.

Ce foyer vit dans 34 m² insalubres, supportant une location élevée, exigée par un marchand de sommeil qui n’a que faire des injonctions reçues des Pouvoirs Publics relatives aux travaux qui s’imposent, une indifférence aggravée par le mépris de l’autre.

Lors de cette table ronde, la rencontre de ce couple me hantait. Aussi, n’ai-je pu m’empêcher de souligner que l’acte de construire était un acte de soin. L’expression est apparue comme décalée. J’ai la faiblesse de penser qu’elle n’est ni saugrenue, ni inexacte. Parler de soin, c’est reconnaître une fracture, une blessure qui appelle l’urgence d’un traitement… d’un prendre-soin.

Je note que cette appréciation eût été inaudible il y a encore peu de temps auprès des acteurs de l’acte de bâtir ; je mesure le signe d’un changement qui s’opère. Il faut le saluer.

Le logement reste improbable pour les plus pauvres de notre Société ; son absence concourt très largement à la déchirure sociale, liée à la ghettoïsation.

Sans se payer de mots ou d’illusions, H&H se présente comme un Mouvement de résistance. Certes, il ne parvient pas, ou très difficilement, à réduire la fracture du mal-logement, mais il crée un avenir. Quel est-il quand la misère aplanit toute ouverture et ronge toute espérance.

Pionnier de la mixité, nous nous devons de la développer pour que les prisonniers de la ghettoïsation – ils sont légion – trouvent un autre destin que celui qui leur est assigné par des logements marqueurs de la marginalisation et de l’exclusion.

Résister, c’est à la fois tenir à des valeurs qui ne sont pas négociables et obtenir qu’elles s’inscrivent dans le réel.

A un moment où circulent des idées dommageables qui blessent la fraternité, il faut veiller à la dérive qu’elles entraînent. Une résistance s’impose ; elle est difficile, demande du temps, de la pédagogie, l’acceptation parfois d’être mal vus, critiqués, mais c’est à ce prix que cesseront ces abimes où l’on tente de cacher ceux que l’on ne veut pas voir.

Le refus de la différence est un déni de fraternité des valeurs constitutives de notre civilisation.

Que de brutalités se disent dans des mots assassins ou des slogans faciles pour tenter de faire choc.

La crise récurrente du logement est une crise spirituelle. Dans un tohu-bohu entretenu à dessein, trop d’indifférences s’installent, fermant ainsi des centaines de milliers de portes derrière lesquelles il n’y a personne : un vide, trace d’une dérive.

Personne !

Seulement, nombre de nos concitoyens sont en situation d’errance. L’homme serait-il devenu la sentinelle du néant.

Disposer d’un toit, c’est disposer d’un chez soi, permettant d’exister. N’oublions pas que le maintien du dispositif hivernal a été prolongé jusqu’au 31 mars 2022, pour ne point rejeter à la rue plus de 200 000 de nos concitoyens.

Oui, résister est un engagement spirituel. Il n’est pas une option. Qu’est-ce que croire si nous abandonnons celui qui n’a rien.

Bernard Devert

Juin 2021

La confiance ou l’élan d’un appel qui surgit dans l’inattendu.

Dans la précédente chronique, je vous partageais ma gratitude aux moines de l’Abbaye de Belloc pour l’ouverture réservée à notre Mouvement, nous invitant à les rejoindre sur le site de leur abbaye.

Reconnaître est la condition pour faire naître. Qu’allons-nous entreprendre ? Il ne s’agit naturellement pas de reprendre la place des moines ; qui serions-nous pour avoir une telle prétention. Il s’agit de rechercher avec eux et par eux, comment offrir un espace de solidarité à ces frères blessés par la vie qui en sont privés.

« Ce que vous ferez au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez » nous dit le Christ.

L’histoire de cette Abbaye, comme évoqué précédemment, est une constante attention à la vie, d’où l’image de résistance dont bénéficie fort justement cette Communauté qui, libre, a toujours partagé ce qui la fait vivre pour l’offrir aux captifs.

La misère, la grande pauvreté ne viennent-elles pas violenter cette liberté, parfois même l’anéantir.

Il nous souvient de Dostoïevski qui dit qu’un des grands malheurs de l’homme – lorsqu’il lui est proposé de faire un choix entre liberté et bonheur – c’est de retenir le bonheur… le petit bonheur.

La fidélité ne relève pas du hasard mais d’une volonté de se déposséder de son moi préfabriqué aux fins de privilégier ce qui, en soi, est source de création. Alors, s’estompent les replis sur soi, ces plis amers dessinant dans l’âme les barrières qui séparent et meurtrissent la relation à l’autre.

Cette libération est un combat, une résistance appelant un discernement pour mieux s’opposer aux forces du mal et aux fatalismes, lit de l’indifférence, mère de bien des détresses.

L’humanisme est une confiance en soi, en l’autre permettant de dépasser et de traverser bien des écueils. La première urgence est de faire tomber les écailles des yeux ; alors, les regards voient plus loin. L’éternité n’est pas un autre temps, elle est le ‘déjà-là’ qui fait que le temps, notre temps, s’en trouve éclairé.

Les moines et les moniales de Belloc en sont non seulement les témoins, mais les acteurs. Déjà, deux jeunes ont rejoint le site de l’abbaye, préparant avec l’Ecole nationale des industries du lait et des viandes de la Roche sur Foron, un centre de formation à partir de la fromagerie que les moines portent depuis des lustres.

Une autre école est en préparation avec l’activité forestière.

Cette solidarité est au cœur de notre engagement, via le soutien constant des Communautés qui l’ont constamment soutenue depuis la création d’H&H, il y a près de 40 ans.

Je pense aux Sœurs Clarisses qui ont partagé leur monastère à des familles en souffrance en recherche de ce toit qu’elles ne trouvaient pas. Je n’oublie pas les Sœurs Franciscaines, les Carmélites de Fourvière, de Douai, les Bénédictins et d’autres qui nous portent dans leur prière en s’investissant à nos côtés pour que le vacarme de la guillotine de l’espoir ne résonne plus dans le cœur de ceux qui, déjà à terre, entendent une énième fois : il n’y a pas de place

La spiritualité est toujours ce qui élève, relève.

Vous qui êtes jeunes et vous interrogez sur le sens de votre vie, vous, retraités qui vous demandez comment vivre les 25 ans qui s’ouvrent devant vous, rejoignez-nous dans le cadre d’un béguinage à inventer sur le site de Belloc. Il s’agit de faire du neuf, d’être acteur d’une utopie, celle de l’amour qui, jamais, ne relève d’une copie.

Bernard Devert

juin 2021

Le mois de juin est celui des Assemblées Générales.

Le mois de juin est celui des Assemblées Générales. Un moment que nous ne voulons pas seulement formel pour être celui d’une reconnaissance pour ce que vous rendez possible, de par la fidélité de vos concours. Dans cet esprit, vous trouverez le rapport moral d’Habitat et Humanisme Soin et celui de la Fédération H&H.

Soyez assurés, chers lecteurs de mon blog, de la sincérité de ces comptes-rendus, laissant entrevoir l’insuffisance de l’action, mais aussi la ferme volonté d’aller plus loin pour répondre aux attentes d’un humanisme ouvert et éclairé.

Bien fidèlement et, si vous me le permettez, amicalement.

Bernard Devert