« L’Heure Solidaire »

La solidarité appelle un nouveau rapport au temps afin de faire naître des heures de plus grande humanité.

« L’Heure Solidaire » n’est pas un style de communication, un leurre ; elle est un rendez-vous discret avec ceux qui survivent dans l’oubli, usés par des espoirs sans lendemain et de ces mots qui font mal : « il n’y a pas de place, ou encore, on vous écrira ».

Ces phrases toute faites creusent les cœurs déjà lézardés par l’absence de cette aide parfois nécessaire pour trouver sa place ; il se fait tard, saisissant qu’ils ne sont attendus par personne.

L’heure de la pauvreté sonne le désarroi. Qui l’entend ? Vous.

Pour être à l’heure de l’espoir, s’imposent des récits de vie, histoire de fraternité – j’allais dire de famille ‑ qui se présentent sous nos yeux. Ici, des portes de logements se sont ouvertes, là des temps de partage ont permis à des frères en souffrance de trouver un soutien.

Un jour, il me fut donné d’entendre d’une personne démunie, une parole qui m’a réveillé : « chez moi ne viennent que ceux qui sont payés pour me visiter ». Terrible !

Que sont les rencontres si elles ne sont pas traversées par la gratuité, trace d’une hospitalité que conjointement nous construisons. Ainsi, votre décision de retarder un investissement pour privilégier un placement solidaire.

Ce mot « placement » est juste. Ne permet-il pas le déplacement d’une situation difficile jusqu’à la dissoudre. Que d’attentes d’un logement ont pu enfin trouver une issue pour des familles jusque-là démunies et désorientées n’ayant ni liens, ni lieu où exister.

Cet investissement, prenant en compte l’autre, brise le désespoir d’une attente, souvent si longue que le foyer a éclaté. L’heure solidaire est le refus du jugement. Au diable, les heures sombres où la défiance a délité la relation. Viennent ces heures, nées d’un compagnonnage, où s’éveille l’estime de soi.

L’aube pointe à l’horizon ; quelle belle heure !

Oui, joyeuse cette heure ou le bail est conclu ; la signature du contrat acte l’espérance.

« L’Heure Solidaire », c’est encore ce moment où dans votre agenda vous acceptez de donner du temps pour inscrire une priorité à ceux qui n’en ont aucune.

A l’instant, je reçois une lettre d’un ami d’Habitat et Humanisme précisant qu’en famille, il avait projeté un voyage qu’il abandonne – je retiens ses mots – pour donner un coup de pouce à ceux qui peinent sur le chemin de la vie.

L’Heure Solidaire, c’est une heure qui traverse toutes les heures pour faire du neuf.

Si le temps ne suspend jamais son vol, il vole l’avenir des plus fragiles. Heureusement, il y a cette « Heure Solidaire » où l’on remet les aiguilles à l’heure.

Merci vraiment de tout cœur pour être à ce rendez-vous.

 

Bernard Devert

Juillet 2019

 

La confiance construit non point par des mots mais par des actes.

Les économistes ont placé cette année, les Rencontres d’Aix sur le thème de la confiance alors que nous assistons au choc des inégalités, de l’importance de la dette, de l’éclatement du vieillissement, de l’augmentation des flux migratoires avec le réchauffement climatique, de la formation qui n’est pas sans susciter un fossé entre les emplois en attente et un chômage qui résiste.

La confiance crée un avenir pour être un refus de céder aux fatalités mais aussi aux facilités créatrices du chaos.

Les marges de manœuvre sont obérées par un autre choc, un populisme montant qui instrumentalise les colères, souvent justes, sans laisser le temps de trouver des réponses réduisant les brutalités de la misère.

Laurent Berger, Secrétaire Général de la CFDT, invité à ces rencontres économiques rappelait qu’on va dans le mur quand il n’y a plus de régulation et de justice, ou encore lorsque le pragmatisme l’emporte sur la question du sens et la vision.

Le choc de l’injustice brise la confiance. Les plus fragiles considèrent alors qu’ils ne sont pas dignes d’intérêt. Terrible constat ! Observons que, dans la crise sociale qui a émergé avec les gilets jaunes, les pauvres sont restés des invisibles.

Les premiers accidentés de la société sont en panne de soins. Or, qu’est-ce que la confiance, sinon précisément, un prendre-soin. Quand il n’est pas au rendez-vous, les blessures s’infectent et le corps social souffre et se délite.

Un des soins à réaliser en urgence est celui pour les 7,5 millions de foyers qui vivent dans des immeubles se révélant des passoires thermiques. Une désolation amère ; quelle inégalité ! Les plus faibles ont des charges énergétiques plus élevées que les plus aisés, d’où un sentiment d’abandon, accompagné d’une rupture de confiance.

Or, réduire la charge énergétique – comme répété très justement et à l’envi, mais sans effet – augmenterait automatiquement le reste pour vivre de trop de ces familles qui, ne parvenant pas à vivre décemment, courent pour elles-mêmes un grand danger ; il n’est pas non plus sans risque pour la Société.

Prendre en compte cet investissement serait témoigner que la Nation est travaillée par sa détermination à donner, redonner confiance à ceux qui l’ont perdue pour se sentir à part.

La confiance construit la communauté nationale, non point par des mots mais par des actes.

 

 

 

Bernard Devert

Juillet 2019

A propos du prochain

Que faut-il faire pour avoir en héritage la vie éternelle, interroge le docteur de la loi qui la connaît par cœur, sans qu’elle ait touché son cœur. La réponse de Jésus lui et nous est donnée, dans la parabole du Bon Samaritain : partager et servir.

Partager. Avec qui ? La tentation de ce sachant est réductrice pour demander qui est mon prochain, témoignant de sa peur d’aimer au-delà de ce qui lui apparaît comme raisonnable. Seulement, l’amour authentique ouvre toujours de grands espaces.

Jamais dans l’histoire, nous n’avons été aussi connectés. Si les proches sont nombreux, le prochain est l’absent.

Le prêtre et le lévite sont passés à côté du moribond, se justifiant au nom de la loi pour l’avoir pensée comme un carcan, une rigidité, alors qu’elle est proposée non point pour se protéger mais pour secourir celui qui est en danger, quelles que soient son histoire et ses origines.

A la gare, un homme d’un âge certain ayant perdu ses papiers me dit : « je n’ai jamais vu autant de froideur. J’ai demandé de l’aide on s’est détourné. Aucun n’a le temps de s’arrêter ; tous sont occupés à attendre le prochain… train ».

Où est le prochain quand ce frère SDF parvient à être classé dans les invisibles.

L’actualité souligne l’indifférence quant à ces 40 migrants dont l’état de santé nécessitait des soins. La capitaine du navire humanitaire Sea-Watch, est arrêtée pour avoir accosté de force sur la petite île de Lampedusa.

 

La loi aurait pu l’emporter sur le prendre soin de la personne, mais il est un homme libre, le Samaritain, qui, sans s’arrêter sur les différences, suscite une magnifique ouverture : celle où s’opère le changement, celui que nous voudrions voir dans le monde, pour reprendre les mots de Gandhi.

Que faut-il faire ? S’inscrire dans une charité inventive.

Le Samaritain suscite une éthique de l’engagement. Il ne fait pas tout, tout seul ; il est un appelant pour avoir été appelé. Témoignant du goût de l’autre, il témoigne d’un autrement possible.

Que faut-il faire ? La question est d’une singulière acuité si nous voulons donner une légitimité à ceux qui se pensent illégitimes pour être exclus. Il ne s’agit pas ici d’une option mais d’un appel à vivre la fraternité, alors seulement le sacrement du frère se propose à notre liberté.

S’approcher du lointain pour en faire son prochain, c’est accueillir le signe de l’infini qui nous rejoint. Le docteur de la loi et nous-mêmes saisirons-nous que répondre à la question que faire pour avoir la vie, c’est se donner pour entrer dans l’inouï : l’homme perdu aux yeux des puissants nous fait entrer éperdument dans la vie pour lui donner du sens.

La vie commence là où elle est bouleversée. Dieu parmi nous ne se laisse entrevoir que sous les traits du pauvre.

Bernard Devert

Juillet 2019