Envol

Ce matin, chers amis, je vous propose un envol non pas pour prendre de la distance avec le réel, surtout pas, mais pour se situer dans un horizon appelant à mieux comprendre les lignes qu’il nous faut faire bouger pour être des acteurs d’humanité.

L’espérance, si nous ne voulons pas la déserter ou simplement la rêver, conduit à créer des lieux qui favorisent les liens. La fraternité n’a pas besoin de discours mais d’actes, traduisant le soin de la cohésion sociale. Ainsi, nous devenons plus tendres et moins prisonniers de nous-mêmes.

Nous venons d’inaugurer un programme de logements auquel nous avons donné le nom « d’Envol » pour être un lieu attentif à la solidarité.

Notre métier est de construire, notre vocation est de bâtir des lieux honorant la fraternité.

Saint Exupéry dans son livre « Terre des hommes » ou « Pilote de guerre » rappelle que l’important est de décoller. Pour se faire, Habitat et Humanisme réalise des tiers-lieux, appelés encore escales solidaires ; une préparation à l’envol.

Souvenons-nous du Petit Prince qui fit escale sur la 5ème planète. Cette terre infiniment petite qui, pour être constamment éclairée par l’allumeur de réverbères, offre un infini à tous ceux qui savent regarder avec le cœur.

Un envol inattendu pour découvrir des terres nouvelles où l’étrangeté s’intériorise jusqu’à saisir qu’elle nous habite plus que nous ne l’imaginions.

Tout envol ouvre un espace de lumière, un écrin d’amitié facilitant les voyages intérieurs, le partage de confidences libérant des idées toutes faites pour faire place à un ‘autrement’ des relations.

Il n’y a pas d’envol si l’on ne franchit pas la porte des escales, où déjà s’éveille l’étonnement en rencontrant celui ou celle qu’on n’imaginait pas voir et que, sans doute, on n’aurait jamais vu sans cet espace d’apprivoisement où le lointain, pourtant si proche, prend enfin visage.

Un lieu où l’on parle, se parle ; le sujet n’est plus d’où on vient mais où on va. Un envol ! La conscience des différences brise les indifférences, laissant place à un fanatisme destructeur de la cohésion sociale, pour reprendre les mots du Pape François, il y a 8 jours à Marseille.

Prendre de la hauteur, c’est décider de ne pas se contenter de survoler les choses pour mettre le cap vers les cimes, ces lieux où le désir d’habiter l’infini s’offre à nos regards.

Bernard Devert

Septembre 2023

Belloc, un passage de témoin, l’aventure d’une fraternité

En juillet se tenaient pour la deuxième année « les Beaux jours de Belloc ». Un festival culturel apprécié par la qualité des intervenants et l’attention à la transversalité des cultures.

Belloc, un lieu séculaire, d’ouverture qui le demeure.

Au début de ce même mois, il y eût aussi un moment important qui signe notre recherche concernant le prendre-soin avec la participation du Professeur François Tison et de M Stéphane Faure. Ce séminaire doit être renouvelé à la demande des participants.

En ces premiers jours de septembre, ce sont aussi des jours de sérénité et même d’enthousiasme au regard des orientations qui viennent d’être prises quant à la programmation de petits logements sociaux à destination de soignants et d’une attention aux aidants.

L’heure n’est plus celle des discussions mais d’une décision afin que Belloc soit reconnu et vécu comme un humanisme au service du prendre-soin.

L’architecte, le cabinet Acta, a été retenu sur appel d’offre. Le contrat du maître d’œuvre, régularisé, la demande du permis de construire sera présentée aux autorités ad hoc, au plus tard le 20 janvier prochain.

Des rumeurs, sans doute un peu d’humeur, circulaient, à savoir qu’Habitat et Humanisme s’emparait des bâtiments de l’Abbaye pour réaliser un programme immobilier ambitieux et audacieux.

L’audace revêt, ici, un caractère de sobriété, s’agissant de logements dont la surface totale sera inférieure à celle qui a pu être annoncée.

Il n’est pas inutile de rappeler qu’Habitat et Humanisme n’est pas d’abord un acteur immobilier, mais un bâtisseur de liens à l’égard de ceux qui peinent à trouver un habitat décent. Or, sur ce magnifique territoire du Pays Basque, très prisé par les touristes, nombre de salariés ne parviennent pas à se loger, le coût du loyer s’avérant en rupture par rapport à leurs ressources. A cette situation sont confrontés nombre d’aides-soignants et d’auxiliaires de vie.

Inutile de rappeler la crise que traversent le sanitaire et le médico-social. Que de soignants ne poursuivent plus leur activité, faute de reconnaissance sociale ; l’une des premières que nous leur devons n’est-elle pas que leur mission leur permette de trouver une digne hospitalité.

Telle est l’ambition de ce programme à Belloc, dont le nom – rappelons-le ‑ signifie : « un beau lieu ». Or, n’est beau que ce qui est réducteur du mal. Lutter contre ce mal-logement est d’une impérieuse acuité. Quand les victimes en sont les soignants, alors que leur combat – un comble ‑ est de faire reculer la douleur, la souffrance, nous en saisissons l’iniquité et l’injustice qui leur sont faites.

Quelle dramatique tristesse de savoir qu’un certain nombre d’entre eux, lorsqu’ils quittent l’hôpital, n’ont pas de chez eux ou doivent se contenter d’un espace indécent.

Cette opération confère une continuité avec l’engagement des moines qui, dans la fidélité à la Règle de Saint-Benoît, ont constamment veillé à l’hospitalité ; elle fut parfois difficile, au point que fut décerné à ce monastère, non sans justesse et noblesse, ce beau titre d’être un lieu de résistance.

La longue route des moines est jalonnée de cet humanisme, soulignant combien pour eux la cause de l’homme est la cause de Dieu.

François Cheng, dans son ouvrage : ‘une longue route’ dit que la vraie intelligence ne se limite pas à la raison, elle est dans l’amour. N’est-elle pas là aussi notre raison d’être.

Il ne suffit pas simplement de bâtir, il nous faut susciter une fraternité réparatrice des ruptures parfois abyssales, tel l’apartheid se présentant comme un mépris de ceux qui sont différents, jusqu’à être insultés pour ne point leur donner de place.

Cette fraternité nous invite à créer un laboratoire où, sans se départir d’un silence intérieur, s’éveille la recherche de relations créatrices d’un nouvel horizon pour les plus fragiles.

Saint-Exupéry, dans Pilote de Guerre : ma civilisation, héritière de Dieu, a fait des hommes égaux en l’Homme.

Quel souffle ! Nous le trouvons à Belloc. Les murs de l’Abbaye ne sont pas des enceintes, des murailles, mais pour reprendre en substance les mots de ce poète qu’est François Cheng : il est de ces clôtures nécessaires pour que le lieu devienne lien et le temps attente, ajoutant : le lieu devient alors appel.

Cet appel, ensemble, nous ne le déserterons pas.

Il est de ces instants, que je n’ai pas à qualifier, mais qui, partagés, deviennent signe de cet ‘autrement’ qui nous relève, trouvant l’énergie nécessaire pour répondre aux urgences quand des frères nous font comprendre par un regard leur attente, leur espérance.

Cette confiance désarmante ne peut être ni ignorée, ni bafouée. Belloc sera l’une de nos sources.

Bernard Devert

11 septembre 2023

La rentrée

La rentrée est là. Sera-t-elle un temps d’ouverture dans le continuum de ce qui a pu être réfléchi, entrevu au cours des vacances, du moins pour ceux qui ont pu se laisser habiter par des heures libératrices, traversées par la joie des découvertes, ou simplement la convivialité resserrant les liens familiaux ou amicaux.

Il est coutume de dire que la rentrée est un moment où l’on prend des décisions avec la ferme volonté de les tenir. Il s’agit bien de faire du neuf. Tout est ouvert, telles les pages des cahiers encore vierges laissant sourdre un espoir, parfois une inquiétude : qu’allons-nous écrire. Le vertige des feuilles blanches !

Le vertige surgit là où l’on prend de la hauteur ; la rentrée doit bien s’inscrire dans cette perspective où refusant de répéter des rengaines, nous nous laisserions habiter par ce désir de participer au ré-enchantement de la Société. Très concrètement :  remplaçons la crispation et le gémissement de la cohésion sociale en souffrance par la recherche d’une fraternité authentiquement actée.

Qui n’entend pas, depuis la crise sanitaire, ces soupirs suivis de ces mots : je suis épuisé. Ne nous serions-nous pas éloignés de la source qui donne fraîcheur pour refaire nos forces.

Avec la rentrée, nous pourrions reprendre les mots du Petit Prince : « tout est prêt: la poulie, le seau et la corde… Il rit, toucha la corde, fit jouer la poulie. Et la poulie gémit comme gémit une vieille girouette quand le vent a longtemps dormi. Tu entends, dit émerveillé le Petit Prince, nous réveillons ce puits et il chante ».

Le puits est intérieur. Saint Exupéry, dans Pilote de guerre, dit : quiconque porte dans le cœur une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur. La victoire est fruit de l’amour. L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour.

Plaçons la rentrée dans cette lumière diaphane. Loin d’éblouir, elle permet de s’orienter vers des cimes qui, seules, nous éloignent de ces accablements et épuisements mortifères.

La source, c’est l’autre, les autres. La différence est toujours une richesse. La vraie qui met en distance de l’écoute assommante de ces « moi, je », pour conférer une possible écoute à l’égard de ceux qui, dans cette rentrée, se demandent avec inquiétude : comment vais-je m’en sortir ?

Je pense à cet étudiant dont les parents habitent Lille qui, appelé à suivre des études à Paris, n’est pas parvenu à trouver un hébergement – et ce n’est pas faute de l’avoir cherché ‑ au point de n’avoir d’autres recours que de retourner chaque jour chez les siens. Ou encore, cette famille accueillie dans un immeuble précaire que nous n’arrivons pas à loger décemment alors que le chef de famille a un revenu égal au smic dans le cadre d’un CDI ; leurs trois enfants, de 9 à 14 ans, suivent une belle scolarité, mais les conditions de vie sont toutes réunies pour briser leur avenir.

Les exemples sont légion ; je veux garder l’espoir qu’un « autrement » est possible. Il ne s’agit pas de le demander, mais de le bâtir.

Une responsabilité. Partageons-la dans le cadre d’un bénévolat ; il se heurte, parfois, à des peurs, pour le moins des craintes : je ne saurais pas faire, ou encore, j’ai tant de choses à faire. Ainsi, progressivement, l’entre soi se construit, l’identitaire nécrose générosité et fraternité. La source s’éloigne et avec elle souffle de l’Esprit avec un grand « e » ou un petit « e », le sujet n’est pas là, il est de se demander où suis-je quand tant de frères coulent à pic, sombrent dans un désespoir.

Bernanos a ces mots: « pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de ce qui trompe, à commencer, dit-il, par l’illusion.

Ensemble, essayons de vivre la rentrée pour qu’elle soit pour tous un chemin d’avenir. Une utopie. Non, la volonté de ne pas se laisser envahir par ces désordres éthiques qui s’immiscent subrepticement dans les cœurs et les esprits, asséchant la source au point de se dire à quoi bon. Alors, les replis sur soi deviennent assurément le lit de nos épuisements.

Pour remonter vers la source, ne faudrait-il pas prendre le risque d’aller à contre-courant. Folie, mais sommes-nous si sûrs d’être des sages pour consentir à des situations que nous appelons « marcher sur la tête » dans un éclair de lucidité.

Belle rentrée.

Bernard Devert

Septembre 2023