L’entraide en attente d’une plus grande attention de l’économie sociale et solidaire

Notre Société traverse bien des difficultés qui, sur le plan médiatique, sont reprises constamment. Inutile de les rappeler. Il en est une qui mériterait plus d’attention pour concerner les ruptures, voire les déchirures du tissu social ; d’un côté, ceux qui concourent à la vie de la Société bénéficient d’une responsabilité et de l’autre, ceux en perte d’autonomie s’interrogent sur leur avenir jusqu’à se demander : « quelle place peut être la nôtre ».

Il nous faut veiller au fait que la pauvreté n’est pas seulement monétaire ; elle a bien des aspects : l’absence de reconnaissance, la mise à distance dont le logement est un des syndromes, bien nommé lorsqu’il est question des quartiers perdus pour la République et naturellement l’isolement aux conséquences dévastatrices pour ne point être étranger à bien des addictions, parfois des violences.

Autant de situations qui font que l’avenir est sombre, d’où un désespoir plus profond qu’imaginé ou pensé.

L’urgence est de reconstruire des signes de fraternité qui, lorsqu’ils trouvent place, interrogent inévitablement les iniquités et par voie de conséquence la liberté qui n’est jamais indifférente à la dignité.

Il m’est agréable de vous partager les mots de Suzanne, une personne qui, au soir d’une vie très longue pour être centenaire, regarde avec lucidité l’avenir ; elle voit bien ce qui le détruit pour les plus fragiles, mais aussi l’audace et l’enthousiasme que nous devons habiter pour changer ce qui doit l’être.

L’écriture est tremblante, mais elle ne tremble pas sur le fait que notre Société ne crée pas les fondations donnant une chance à l’équité. Elle accompagne sa parole d’un chèque pour investir dans le champ de l’économie solidaire, convaincue que cette forme d’économie porte en elle les germes d’une formidable fraternité.

Pourquoi donc, me dit-elle, êtes-vous si timide pour ne pas parvenir à mobiliser des centaines de milliers de personnes, voire plus, qui accepteraient d’investir dans vos foncières, justes quant à leur finalité mais insuffisamment efficientes faute de pouvoir drainer une épargne en capacité de changer la donne.

Ces mots que vous écoutez sur des ondes ou dans des espaces qui s’ouvrent sur ce supplément d’âme ne peuvent pas vous laisser indifférents. Suzanne a raison, il faut aller plus loin pour que ces entreprises à mission – l’expression n’est pas un hasard – soient au cœur de ces lieux où l’on souffre pour offrir des liens qui permettent d’en sortir.

L’investissement au sein d’Entreprendre pour Humaniser la Dépendance, le nom de l’entreprise signe son objet social, est porté par un peu plus de 5 000 personnes qui ont permis la création de résidences autonomie, de maisons médicalisées pour nos grands aînés en souffrance physique, psychique et sociale, mais aussi en offrant des logements à des soignants pour les rapprocher des hôpitaux et des maisons de soins, ainsi qu’à des étudiants sachant qu’actuellement un sur cinq se prive de repas pour supporter des loyers inadaptés aux ressources.

La part a une valeur de 20 € ; la souscription peut être multipliée en fonction de ses possibilités, sachant que l’Etat, ce qui est juste, offre une réduction d’impôts sur le revenu dans la limite d’un plafonnement de 10 000 € par an et par foyer.

Imaginons que 1 000, 10 000, 100 000 nouvelles personnes concourent à cette économie qui embrasse cœur et rigueur, alors c’est un nouveau souffle qui se fait jour pour lutter contre les discriminations et rejeter les détresses.

Cette promesse est réalisable dès lors que nous acceptons de poser sur autrui un regard pacifié qui fait de lui un cadeau plutôt qu’un fardeau, pour reprendre les mots du poète Francine Carrillo.

N’hésitez pas à me joindre : b.devert@habitat-humanisme.org

Investir solidaire dans la Foncière Entreprendre pour Humaniser la Dépendance

La Semaine Bleue, 7 jours d’une attention plus grande à nos grands aînés, une chance pour tous.

La Semaine Bleue, en référence sans doute à cette couleur, symbole de la sagesse et de la plénitude, s’est ouverte il y a 72 ans à l’attention des personnes âgées en situation de grande fragilité sociale. Il s’agissait alors d’une quête sur la voie publique qui a heureusement évolué vers une prise de conscience de l’enjeu sociétal majeur que représente le vieillissement.

Rappelons que d’ici 2050 – c’est demain – la France comptera près de 5 millions de personnes âgées de plus de 85 ans contre 2 millions aujourd’hui.

Vivre, c’est accepter de vieillir ! Encore faut-il se préparer au vieillissement qui commence très tôt ; il impose une vigilance quant à l’hygiène de vie au sein de laquelle l’alimentation a sa part, l’activité sportive en a une autre et naturellement les conditions de vie sociales qui concourent au respect et à la dignité de la personne.

Le vieillissement touche le plus grand nombre et si chacun n’a pas la même possibilité de le vivre de façon pacifiée, tous, nous pouvons et devons agir davantage pour que reculent la dépendance et la solitude.

Il s’agit d’un combat permanent qui n’est pas étranger à la fraternité, observant combien le grand âge en souligne tristement l’absence, pour le moins l’insuffisance.

Saluons la place de la jeunesse dans ce combat en s’investissant, via le soutien de l’Agence du Service Civique Solidarité Seniors, dans les maisons médicalisées. Que de passerelles ainsi créées avec la Cité et que de liens tissés dans cette différence des âges se révélant une magnifique et noble ouverture.

La dépendance n’est pas une fatalité ; elle est un risque, susceptible d’être largement atténué par les politiques de prévention qu’il convient de saluer ; elles mobilisent plutôt les classes sociales privilégiées, d’où une disparité importante quant à l’espérance de vie, environ 10 années entre les personnes les plus aisées et celles confrontées à la fragilité.

Quant à la solitude, elle est consécutive aux ruptures ravageuses des liens. Un cancer social dont les métastases plongent dans des angoisses et dans une perte d’estime de soi et des autres. Qui n’a pas entendu nos grands aînés se demander : « pourquoi suis-je encore là ». La vie, alors, est habitée par un vide et un sentiment d’inutilité.

Quels traitements pour éloigner ce malaise et ce mal-être.

Nos sociétés se pensent à travers des relations qui peinent à se concevoir dans une transversalité des âges et des conditions sociales, d’où une multiplicité de cercles fermés mettant à distance l’altérité, alors qu’elle est source de vie.

Les politiques de santé et celles de l’habitat doivent impérativement se rapprocher. Il est grand temps de concevoir l’acte de bâtir comme un acte de soins et du prendre-soin sans lesquels aucun lien ne se tisse durablement.

Être vraiment humain, c’est constamment inventer le présent.

Or, que d’aînés disent avec amertume et dépit : ce monde n’est plus le mien. Je n’ai plus de place. Le présent s’éteint et le futur s’enfuit.

Fort heureusement, se réalisent des programmes qui n’existaient pas hier, tels l’habitat inclusif et les résidences autonomie. Une avancée judicieuse qui ne s’ouvre cependant pas assez sur la mixité des âges, laquelle exige le développement de résidences intergénérationnelles venant lézarder ces deux murs que sont dépendance et solitude.

La place des Ehpad fait l’objet d’une pertinente recherche en vue de créer des centres de ressources des soins facilitant ceux à domicile, voire l’hébergement temporaire quand la personne a besoin d’une veille attentive sans que pour autant sa santé exige une entrée définitive en institution.

L’Ehpad perdra alors l’image de ce lieu angoissant, clôturant la vie, pour en faire un trait d’union avec l’activité domiciliaire.

Que nos aînés ne se sentent surtout pas de trop. En nous invitant à des relations humanisantes ne sont-ils pas des acteurs importants de notre Société, et même des soignants, comprenant qu’à leur écoute l’heure est de mettre à distance les silos où l’on place les uns, les autres, en fonction de ce qu’ils sont et ont été.

Que de privations d’expériences qui, enfin prises en compte, offriraient les conditions d’une Société plus attentive à la fragilité, ce grand chemin d’humanité que parcourent les soignants ; ils n’attendent pas qu’on les mette sur le podium de la solidarité. Tels les héros, ils ne plaident jamais pour eux-mêmes.

Puissions-nous simplement, au cours de cette Semaine Bleue, mieux prendre en compte ce qu’ils sont et ce que nous leur devons pour aborder le vieillissement comme un soin vital dont la Société toute entière a urgemment besoin.

Bernard Devert

1er octobre 2024

Des passerelles entre l’hôpital et le domicile

Les hôpitaux sont des lieux de haute technicité sans pour autant se mettre en retrait d’une grande humanité, d’où leur attention à ce que les durées d’hospitalisation soient aussi maîtrisées que possible.

Cette perspective est judicieuse au moins à trois titres, la prise en compte de la demande des patients, la possibilité pour l’hôpital de répondre le plus rapidement possible aux attentes d’hospitalisation concourant à la santé de tous et la maîtrise des coûts.

Cette vigilance au bien commun appelle une attention à la fluidité des sorties d’hospitalisation. Or, elles sont difficiles quand les patients sont confrontés à la solitude, rendant délicats les soins à domicile quand la pathologie se révèle sévère, mais aussi pour les hospitalisés pénalisés sur le plan social pour ne point disposer d’un toit ou d’un logement décent.

Aussi, est-il judicieux que les soins prodigués par les soignants – c’est respecter leur engagement ‑ soient accompagnés sur le plan social d’un prendre-soin. La question du logement pour les plus fragiles est ici cruciale.

Insupportable que des hospitalisés n’aient pas d’autres alternatives que de garder ce statut, pour autant qu’il en soit un. Tout aussi dommageable le fait que la sortie de l’hôpital ne soit pas assortie, pour les plus vulnérables de notre Société, d’orientations nouvelles leur permettant de quitter ces situations si préjudiciables au plan physiologique et psychologique.

Le Mouvement Habitat et Humanisme, via ses deux branches, médico-sociale et logement, a décidé, fort du soutien de médecins et d’acteurs sociaux au sein des hôpitaux de s’investir pour offrir « un pont » pour le moins « une passerelle », d’hospitalité entre l’hôpital et l’hébergement autonome.

Ce « pont » prend corps et cœur via des mesures expérimentales à Nantes, Paris, Lyon Villeurbanne avec l’Hospitalité de Béthanie. Des appartements sont réservés pour le temps nécessaire et suffisant à ce que la personne convalescente retrouve une autonomie, dût-elle être accompagnée.

Ce dispositif, soutenu par les hôpitaux, SOS Médecins, des Centres de Soins Infirmiers et sans doute demain des bailleurs sociaux appelés à développer cette passerelle, sera jugé efficace à partir de trois critères : des délais raisonnables entre la sortie de l’hôpital et l’ouverture à l’autonomie du patient, un coût journalier maîtrisé et naturellement la satisfaction des partenaires et de ses bénéficiaires.

L’engagement financier est important, aussi travaillons-nous à la création d’un contrat à impact social, observant l’intérêt déjà porté par de grands Organismes de prévoyance.

Une des conditions majeures pour que ce programme d’aval se développe est la présence d’aidants acceptant de donner un peu de temps.

Francine Carrillo écrit, si justement, on parle souvent pour ne pas entendre et la vie s’écoule à côté. Mais ceux qui savent écouter ne sont jamais seuls. Ils donnent la parole au lieu de la confisquer, préférant donner priorité à l’hospitalité.

Cette hospitalité n’est-elle pas une entraide ; elle ne demande pas de l’argent, en tout cas pas seulement, elle est une générosité si inattendue que d’aucuns qui en bénéficient, s’interrogent étonnés, parfois émerveillés : « qui suis-je pour que l’on s’intéresse à moi ».

Quand on n’a rien ou si peu, que l’on est seul, cette autre pauvreté, savoir que l’on compte pour quelqu’un, s’éveille alors un chemin de guérison intérieur pour l’aidé, parfois aussi pour l’aidant.

J’ose vous dire, simplement et en confiance que cet appel, si vous l’accueillez, peut changer et faire changer bien des relations.

Bien fidèlement.

Bernard Devert

Septembre 2024

Avec nos grands aînés, bâtissons la fraternité

Avec la rentrée, quelle joie d’inaugurer des opérations comme celle de la Maison de nos grands aînés sur le quartier de Monplaisir à Lyon. Cette maison appelée « Caritas » veille à être à la hauteur du nom qui lui a été donné.

Cette inauguration augure bien nos perspectives de ce fameux « faire du neuf » qui nous habite et que vous êtes nombreux à rendre possible.

A l’origine, ce site était un couvent franciscain que la Congrégation sut ouvrir à des personnes isolées et dépendantes.

Pour ne point déserter l’esprit du Poverello, les Sœurs, confrontées à la pyramide des âges, ont veillé à ce que leur mission perdure. Aussi, nous ont-elles fait un cadeau, celui de leur confiance en nous invitant à participer aux investissements qui s’imposent pour répondre aux nouvelles normes et procéder à une extension de la maison, désormais constituée de 93 chambres.

Nous-mêmes avons sollicité un accompagnement de l’Agence Régionale de Santé Auvergne Rhône-Alpes, de la Caisse Nationale de Solidarité et de l’Autonomie et de la Métropole de Lyon, ainsi que de grandes Institutions gestionnaires de l’épargne salariale qui participent à notre foncière, Entreprendre pour Humaniser la Dépendance.

Nous ne saurions oublier nos souscripteurs qui s’investissent non pour recueillir un dividende, mais pour mettre en œuvre une économie de la générosité et de l’intelligence du cœur qui permet de se rapprocher de ceux que la vie fragilise.

Quand l’épargne se révèle un vecteur de solidarité, alors l’économie sociale suscite des inattendus et même des inespérés. Puisse-t-elle être mieux reconnue, que de drames alors pourraient être évités.

L’inauguration a mis en exergue une laïcité bien comprise éloignant des oppositions et crispations, d’où une coopération qui a bâti une réelle fraternité.

Toute fraternité est source de liberté. Non point un slogan mais une exigence éthique à l’égard, ici, des soignés, lesquels ne se trouvent point placés dans un Ehpad mais disposent d’un domicile. Alors, tout est bousculé et renversé, nous sommes chez eux.

Quel étonnement de voir un café au sein de la maison, chaque résident peut s’y rendre avec sa famille, ses amis ; recevoir n’est pas sans pertinence pour la qualité de vie.

Une autre des valeurs mise en œuvre est l’attention à la dignité ; elle revêt un caractère inconditionnel. La grande dépendance en est l’ennemie ; comment la combattre, si ce n’est de par la noblesse du service des soignants et de tous ceux qui participent à la vie de cette maison, notamment les bénévoles, en bâtissant des liens de compréhension et même d’amitié qui concourent à une réconciliation de ce que la personne est profondément et que rien ne peut altérer.

Christian Bobin, dans son petit mais grand ouvrage, « la Présence pure », écrit : « ceux qui ont très peu de jours et ceux qui sont très vieux sont dans un autre monde que le nôtre. En se liant à nous, ils nous font un présent inestimable ».

Ce lien trouve sa source dans la fraternité ; qu’en soient remerciés tous les bâtisseurs.

Bernard Devert

Septembre 2024

En cette rentrée, quelle liberté éprouvons-nous pour changer et faire changer ?

Qui ne se souvient pas de son enfance où après les grandes vacances, nous prenions possession de nouveaux livres et de cahiers encore vierges rappelant que ce moment était celui d’une ouverture pour faire du neuf.

Les années s’écoulent. Toute rentrée n’en réveille-t-elle pas la mémoire, jusqu’à se demander ce que nous pouvons entreprendre de nouveau ou différemment, gardant ainsi dans le cœur l’idéal qui protège de l’indifférence. Habitons-le pour se mettre à distance de ce qui conduit à s’habituer avec ce risque de se laisser emporter par un pessimisme délétère.

Avec la rentrée, le journal La Croix publie une enquête rappelant qu’il manque 280 000 logements à destination d’étudiants en Ile-de-France. Aussi, trop sont conduits à supporter des loyers plus élevés en rupture avec leurs ressources.

La seule variable d’ajustement est l’alimentation, les contraignant à sauter plus de 3 repas par semaine ; un étudiant sur cinq ne mange pas à sa faim.

Le mal-logement est partout, alors que tant d’appartements demeurent vacants. Communiquer ne suffit pas pour éteindre l’insupportable.

Ce devoir ne sera pas négligé, étudié depuis des mois, nous nous investissons pour trouver des réponses crédibles et urgentes.

Notre Pays a vécu un moment enthousiaste avec les jeux Olympiques et para Olympiques, prémices d’une cohésion dont nous avons bien besoin.

Cette flamme qui a éclairé les cœurs et les esprits ne pourrait-elle pas se prolonger.

Comment ?

En donnant un peu de temps à ceux pour qui le temps est un ennemi, jusqu’à penser qu’ils n’ont aucun avenir, tant les détresses ont construit des enfermements destructeurs de l’estime de soi.

Agir ne demande pas seulement des moyens financiers, mais d’abord une générosité de son temps pour entendre, écouter ceux qui ne le sont pas. Les voici alors étonnés de voir qu’ils ne sont pas tenus pour rien, demandant sur le ton de la confidence, traduisant une confiance : « pourquoi vous vous intéressez à moi ».

Il n’y a pas de réponse, ils sont eux avec leur histoire que nous n’avons pas à juger, mais à aider pour qu’ils puissent entrevoir un nouveau chemin.

Une cordée, alors, se dessine, les précipices laissent place aux sommets. Seront-ils atteints, qu’importe, le sujet est de tourner le dos résolument aux abîmes.

Sur ce chemin, la boussole a un nom, la fraternité, jamais indifférente à l’accompagnement, signe de relations ou chacun, tour-à-tour, prend goût à cette aventure qui, un jour, opère une singulière lumière pour voir autrement. Les regards sont transformés.

Certes, les défis sont de taille, mais la détermination de chacun à les relever donne l’énergie et l’enthousiasme pour y parvenir.

A toutes et tous, bonne rentrée.

Bernard Devert

Septembre 2024

Interview proposée par M Jérôme Robert

  1. Aujourd’hui, comment concevez-vous la mission d’Habitat et Humanisme devant l’incapacité des gouvernements à débloquer le logement en France, social et privé ?

Cette incapacité n’est pas seulement celle du Gouvernement qui n’a pas pris la mesure du drame du mal-logement, elle est quasiment encouragée par une indifférence de l’opinion, habituée depuis des décennies au fait qu’il y ait des personnes dans la rue et l’existence de quartiers si paupérisés, devenus ceux que l’on nomme « perdus pour la République ».

Cette ségrégation devrait réveiller les consciences ; il n’en est rien ou si peu.

Il faudrait retrouver la force de ces mots de Charles Péguy : habitués et non point habités.

Que de programmes refusés non seulement par des élus, mais aussi par les riverains qui, à la sonorité du mot social, se regroupent pour faire circuler des pétitions et si elles ne sont pas suffisantes recourent à la justice pour tenter de faire annuler les permis de construire.

L’indifférence à l’autre traduit un entre soi constituant une barrière intangible à l’autre soi.

La mission d’Habitat et Humanisme est de mettre en œuvre la mixité sociale. Assez de ce mépris qui construit des murs en toute impunité au point d’assigner les plus fragiles dans un ailleurs qui n’est autre que le trottoir !

La fraternité, prise en compte, corrige ces accrocs du tissu social qui déchirent l’égalité, l’impossibilité de se loger décemment et la liberté de choisir son toit.

Comme sont justes les mots de Martin Luther King : à ne point vivre ensemble comme des frères, nous finirons comme des fous.

La mixité sociale est une sagesse incomprise, pour le moins piétinée.

Il est hors de question, malgré les difficultés auxquelles nous nous heurtons en raison de la spéculation foncière, que nous abandonnions le combat. Il est permanent, mais n’est-il pas celui de la justice qui n’a jamais été aussi difficile quand il touche le logement.

  • Quelles seraient vos propositions prioritaires pour le futur nouveau ministre du logement ?
  • Maîtriser le foncier pour redonner à la mixité, actuellement en recul, une nouvelle acuité.

Bâtir la mixité pour réveiller à la fraternité.

Une lutte contre la spéculation et l’enrichissement sans cause s’impose.

Est-il juste que les propriétaires fonciers qui bénéficient d’importants investissements publics de l’Etat et des Collectivités locales voient soudainement l’explosion de la valeur de leur patrimoine foncier. Dans toutes les métropoles et en Île-de-France, notamment l’opération du « Grand Paris », le sujet revêt une acuité toute particulière.

Ces rentes ne peuvent pas se pérenniser tant elles créent des iniquités.

Acter durablement que l’article 55 de la loi SRU devra répondre à une exigence sociétale de loger les plus vulnérables pour 25 % et les classes moyennes pour ce même pourcentage entraînera nécessairement – et c’est heureux – une baisse des charges foncières.

La prise en compte de la finalité de l’acte de construire se révélera alors un régulateur des prix, à charge pour les Communautés d’Agglomération d’intervenir là où les transactions sont opérées dans des conditions déraisonnables.

Rappelons que 70% de la population est éligible au logement social. Il ne suffit pas de rechercher un choc du logement, il convient de s’interroger pour qui, afin de mettre en exergue les urgences et par là même les priorités.

Une telle orientation impactera ipso facto les charges foncières pour les rendre plus raisonnables, la Collectivité se gardant un droit de régulation dans l’hypothèse où ces logements intermédiaires ne seraient pas réalisés faute d’un prix du foncier excessif.

Un des risques de cette mesure – fût-elle juste – est la rétention des terrains. Les Pouvoirs Publics n’ont-ils pas pour mission de désarmer la violence que constitue le mal-logement en agissant, si nécessaire, par une fiscalité ad hoc.

Si la fraternité est souvent oubliée, c’est que peut-être nous avons perdu le sens de l’humain. L’heure n’est surtout pas de tenter une nouvelle fois de détricoter cette loi, ce qui serait une provocation et une insulte à l’égard des plus pauvres.

  • La réduction de la vacance des logements en fléchant leur ouverture à destination des foyers hébergés.

Comment ne pas partager l’inquiétude du devenir des personnes hébergées, plus de 200 000 en France. Nous ne saurions ici le reprocher à l’Etat, saluant l’effort qu’il a entrepris aux fins de mettre à l’abri les plus vulnérables.

Force est de constater que les toiles de tente essaiment dans les villes et métropoles. La pauvreté connaît une telle visibilité qu’elle participe à l’accablement de la Société, pensant que la Nation est désarmée devant le malheur d’une montée inexorable de la misère.

Or, 320 000 logements sont vacants dans les villes, là où la demande d’un toit est la plus forte.

L’heure n’est pas de jeter l’opprobre sur quiconque, conscients que nombre de bailleurs ont renoncé à la location de leurs biens afin d’éviter tout contentieux pour n’avoir pas les moyens et toujours le savoir-faire pour recueillir les subventions facilitant les travaux de réhabilitation.

Les bailleurs, pour plus de 60%, gèrent directement leurs biens sans avoir recours à des professionnels. La question est comment les rejoindre.

320 000 logements vacants dans les quartiers anciens en cœur de ville, plus de 200 000 foyers appelés à sortir de leur hébergement, s’ouvrent ici des marges de manœuvre.

Quelles réponses possibles ?

En proposant à ces propriétaires d’apporter à des foncières solidaires à titre onéreux le bien inoccupé. Au terme de cette transaction, devenant associés de l’entité portant le patrimoine, ils bénéficieront d’une souscription qui, en l’état des dispositions fiscales, offre une réduction d’impôt de 25% au titre de l’IRPP.

Ce patrimoine est à réhabiliter ; il serait assez juste que cette réduction d’impôt soit majorée de 15% à 20% dès lors que ces porteurs de parts s’engageraient au développement du logement très social (Prêt PLAI et PLUS) acceptant à ce que la liquidité de leurs titres n’intervienne pas avant une période de 15 années, à courir du jour de la souscription.

Ce patrimoine, appréhendé par les foncières, serait affecté prioritairement, voire exclusivement, à la sortie des ménages relevant de l’hébergement.

Une difficulté concerne les personnes hébergées en souffrance psychique, d’où un suivi médical en lien avec le dispositif de l’aide à la vie partagée.

La gestion de ces logements est délicate pour s’inscrire essentiellement dans le diffus, mais cette observation n’en annihile pas pour autant la perspective.

  • Selon vous avec Habitat & Humanisme, comment concilier transition énergétique et justice sociale ?

Les plus fragiles de notre Société supportent des charges de chauffage très lourdes, épargnant les populations aisées disposant d’un habitat prenant en compte la maîtrise énergétique, jusqu’à bénéficier de charges passives ou qui s’en rapprochent.

Quand les personnes n’habitent pas un immeuble collectif ou ces copropriétés dégradées, plus d’1,5 Millions de logements en France.

3,5 Millions de nos concitoyens déclarent souffrir du froid. Près de 400 000 d’entre eux supportent un taux d’effort quant aux charges énergétiques représentant plus de 10 % de leurs ressources. Imaginons alors le reste pour vivre, d’où une pauvreté qui fait basculer dans la misère.

Ne pas agir sur ces « bouilloires énergétiques » qui ne sont pas sans faire bouillir une juste colère, n’est-ce pas participer à une non-assistance de ceux confrontés à la souffrance sociale.

Les chiffres parlent ; il s’agit de les entendre et comprendre l’urgence de cette transition énergétique, facteur de justice.

  • En matière d’habitat, vous vous dressez contre la formule institutionnelle de « placer les gens » alors que vous défendez la cause d’aider les gens « à trouver leur place »: Expliquez-nous ?

« Placer les gens », c’est choisir à leur place, les situer dans une situation de dépendance sociale leur faisant comprendre qu’ils n’ont pas d’autres choix que d’aller là où la Société les conduit.

Dans de telles conditions comment disposer de ce minimum de liberté autorisant des propositions raisonnables qui, sans faire tomber toutes les contraintes, permettent de trouver enfin sa place pour se voir reconnaître la possibilité de choisir.

Noël Arnaud dans son livre : « l’Etat d’ébauche », je suis la place où je suis.

Faire place à ceux qui ne l’ont pas ou plus, c’est prendre la mesure de la mixité pour mettre en œuvre ce « vivre ensemble » sans lequel il n’y a pas de cohésion sociale.

  • Vous avez une vocation de prêtre et d’entrepreneur social, quels sont vos motifs d’espoir ou d’inquiétudes, vous qui êtes maintenant un retraité observateur et actif ?

L’espoir, plus exactement l’espérance, pour reprendre la définition de Georges Bernanos, est un risque à courir.

Ce risque est l’aventure de la liberté qui induit la recherche du sens trouvant un écho singulièrement partagé.

Réserve fait du passage de ce sens pour soi, au sens de l’autre, s’ouvre une perspective de changer notre Société qui comprendrait que l’urgence n’est pas de renverser la table, mais de l’agrandir afin que ceux qui n’ont que les miettes puissent aussi et enfin reconnaître qu’ils sont invités.

L’heure n’est pas celle des festins mais de la sobriété.

Alors que d’aucuns ne manquent de rien, croulant sous les superflus, d’autres n’ayant rien, jusqu’à penser qu’ils ne sont rien s’effondrent dans un tel accablement que l’idée même de la Nation se fissure

Vous voulez bien rappeler ma vocation de prêtre et d’entrepreneur social, je ne saurais mieux la résumer que par ces mots de Saint-Exupéry dans « Pilote de guerre » : quiconque porte dans le cœur une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur. La victoire est fruit de l’amour. L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour.

Merci pour votre interview qui permettra peut-être de mieux faire comprendre les engagements d’Habitat et Humanisme.

Bernard Devert

Août 2024