Des vœux pour ne rien dire ou des vœux à vivre

Les traditions se perdent, dit-on, mais il en est une, la présentation des vœux qui se maintient comme pour exorciser la violence et le tragique qui s’étale sans pudeur. Personne n’est dupe.

Le meilleur, toujours échangé, traduit la recherche d’une ouverture qui pourrait pourtant se révéler « la chance » de nouveaux récits de vie dans cette attention vigilante à « faire du neuf ».

Or, ces vœux, aussitôt que sont passés les premiers jours de l’an, demeurent dans l’oubli, en en gardant parfois quelques traces via de belles cartes accompagnées de mots qui ont touché.

Alors des vœux pour rien !

Non, ces vœux sont une tentative d’un monde autrement. Un essai qui demeure sans lendemain pour ne point être transformé. Ne serait-ce pas une paralysie de l’esprit pour juger que l’espoir des premiers jours ne saurait traverser tous nos jours ; une utopie encadrée par la trêve des confiseurs !

Aurions-nous peur de changer et de faire changer en acceptant de prendre au sérieux ces vœux pour les considérer comme des enjeux de vie, pour la part qui nous revient.

Souhaiter le meilleur ne saurait être une simple formule. Quand les mots s’ajoutent à d’autres mots sans parvenir à être une parole qui engage, alors les faux-semblants s’accumulent avec pour conséquence le poids des fatalités, jetant les promesses dans les abîmes.

C’est en se mobilisant que le rêve devient une réalité ; c’est en décuplant nos énergies que les obstacles se franchissent, jusqu’à entrevoir, ô surprise, un autrement.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » (Hölderlin). Ne laissons pas nos vœux emportés par la magie du verbe. Si le Verbe s’est fait chair, c’est un appel à ce que notre parole prenne corps et cœur au sein de nos engagements. Saint-Exupéry souligne très justement que le prophète n’est pas celui qui dit l’avenir, mais celui qui le rend possible.

Oui, ces ‘possibles’ sont évalués comme des utopies irréalisables au lieu de les envisager comme une orientation, un sens, ou encore une responsabilité, créant des liens de l’inattendu, souvent de l’inespéré.

Difficile ce chemin pour être souvent abrupt, d’autant que les doutes sont distillés à l’envi et amplifiés par des porte-voix qui, sous couvert d’une sagesse trompeuse, tentent d’interrompre cette marche au nom de la prudence sans voir qu’elle éloigne de l’espérance.

De son exil brésilien tourmenté, Georges Bernanos, écrivit : « l’espérance est un risque à courir ».

Demandons-nous quels risques allons-nous courir cette année. Vivre, c’est faire vivre, par-là même refuser l’indifférence pour ne pas accepter ces situations dégradantes qui nous déshumanisent pour les tolérer. Impossible, sauf à entrer dans un déni, de les occulter, tant elles jonchent nos rues et nos places.

La question : où est l’espérance ; elle est précisément là, si nous voulons bien nous déplacer et considérer, comme Bernanos, qu’elle relève d’un désarroi surmonté.

2024 est l’année de l’Olympe. Ne la vivons pas seulement dans les stades mais à partir de nos vœux, entendus comme des enjeux. Alors déjouant les fatalités qui accablent, acceptons d’entrer dans la mêlée et de nous mêler de ce qui nous regarde pour ne plus observer la pauvreté, mais de tenter de l’éradiquer afin de la mettre sur la touche. Il s’ensuivra une transformation des relations.

Souvenons-nous, là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve, pour autant que nous ne nous échappions pas de ce meilleur qui ne surgit que là où nous le bâtissons ; tout le reste est vanité ou puérilité.

Courage, habitons notre responsabilité, elle nous fait grandir si nous veillons à ne pas la fuir ; heureuse année, alors.

Bernard Devert
Janvier 2024

La fraternité, une valeur à protéger pour le respect de la vie, de toute vie

La fraternité, pépite des valeurs de la République et de notre civilisation ne serait-elle pas rudoyée, comme si elle était d’un autre temps. Ce qui vient de se passer cette semaine à l’Assemblée Nationale avec le rejet de débattre du projet de loi sur l’immigration n’en serait-il pas un indice.

Où allons-nous !

L’Hémicycle, ce lieu sanctuarisé de l’échange, s’est présenté comme un espace de crispation et du refus de s’écouter, les partis politiques se révélant plus attentifs à rechercher la lumière du pouvoir que celle d’éclairer de nouveaux possibles.

Il manque la voix des prophètes qui, attentifs à la fragilité, comme celle de Victor Hugo, s’écrieraient à leur tour : « vous n’avez rien au cœur qui vous déchire ».

Cette déchirure nécessaire est une ouverture pour mieux se comprendre et s’entendre.

Et maintenant…

Le projet de loi sur l’immigration a ses limites, ses insuffisances, mais aussi des avancées, lesquelles peuvent être singulièrement saccagées si d’aventure l’Aide Médicale d’Etat (AME) devait être refusée pour retenir le vote des Sénateurs.

Certes, la Commission des lois de l’Assemblée Nationale marque son opposition, seulement, le texte va revenir auprès d’une Commission paritaire, conférant à la Haute Assemblée une position, si ce n’est dominante, du moins déterminante.

Les Députés ont-ils également pris conscience, dans leur refus de voter le texte, des crises que traversent nombre d’activités qui bien que qualifiées d’essentielles sont en tension, comme celles de la santé, l’hôtellerie, l’entretien…

Difficile de se mettre à distance du malaise que connaît l’hôpital en raison notamment du nombre insuffisant de soignants qui, harcelés par la dictature de l’horloge, sont contraints à faire vite, très vite ; ils ne cessent à bon droit de rappeler leur mal-être pour n’avoir pas la possibilité d’assurer ce prendre-soin se révélant le cœur même de leur engagement ; ne traduit-il pas l’attente des soignés.

Est-il raisonnable de fermer des services dans les hôpitaux et de faire peser sur les soignants une charge de travail pour ne pas ouvrir des postes à des personnes issues de pays lointains, qui rejoindraient les 70% des auxiliaires de vie et des aides-soignants venus, pour un grand nombre, d’Afrique.

Ces immigrés, désormais parfaitement intégrés, ne sont pas une charge, ils sont une chance.

Il conviendrait de faire reconnaître l’apport qui est le leur au sein de la Société. Nombre de réserves et d’oppositions alors tomberaient. Je pense à la réflexion de cette personne âgée que la dépendance et la solitude obligèrent à rejoindre un Ehpad. De son propre aveu, opposée aux immigrés, elle le fut jusqu’au moment où elle prit conscience que c’était ceux, venus de très loin, qui étaient les plus proches, la rejoignant jusque dans son intimité blessée par le grand âge.

Une fraternité inattendue ouvrit son horizon.

Nous ne voulons pas davantage voir et sans doute ne pas donner à voir le labeur silencieux et besogneux de toutes ces personnes, comme celles qui se lèvent à 4 h ou 5 h, pour être loin de ces bureaux qu’elles nettoient afin que nous les trouvions propres au moment où nous commençons notre travail.

L’immigration n’est-elle pas une chance !

Ne pas le reconnaître, c’est s’enfermer dans des idéologies qui répètent de sempiternelles oppositions, mettant à mal la fraternité qui, seule, suscite la résilience, condition d’une Société plus humanisée.

Saurons-nous en prendre le risque.

Bernard Devert
Décembre 2023

Rayonnement du silence du cœur

Jean-Eric, Directeur d’une de nos maisons médicalisées, s’entend répondre par une soignante : « ah non, on ne parle pas de cœur ici ».

Où peut-on alors en parler ; n’aurait-il désormais sa place que dans les espaces privatifs à l’instar de ce qui se vit, ou pour le moins se profile, sur le plan religieux.

Le propos de ce dirigeant traduit son étonnement, puis un émerveillement pour relever : « quand je vois agir mes équipes soignantes, il y a tellement de cœur et d’humanité dans leurs actes » ; aussi, ajoute-t-il, il doit y avoir un malentendu.

Donne à ton serviteur, dit Salomon, un cœur intelligent, un cœur qui écoute.

Le malaise des soignants, largement partagé, exprime un manque de reconnaissance, qui n’est peut-être pas indifférent à la cause du malentendu. Auraient-ils peur que la dimension du cœur qui introduit une approche vocationnelle altère le professionnalisme qui est le leur et que, fort légitiment, ils demandent qu’il soit mieux reconnu.

Que d’ambiguïtés !

Une vocation est un appel intérieur qui lève et soulève des raisons de s’engager. On ne s’est pas préparé et engagé à soigner sans une attention à la fragilité pour la choisir et décider de ne pas la fuir.

Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ou qu’elle ne veut ou ne peut pas reconnaître.

Il me vient en mémoire le célèbre poème de Rainer Maria Rilke sur les choses : « Je crains tellement la parole des hommes ; ils énoncent tout avec une telle clarté … J’ai peur de leur esprit… Ils savent tout ce qui sera et a été. Je répéterai toujours cette mise en garde et cette défense, restez à distance. Les choses qui chantent, je les entends de si bon cœur. Mais que vous les effleuriez, les voici immobiles et muettes. Toutes les choses, vous les tuez ».

Donne-moi un cœur qui écoute et comprend.

Dans cet ici, on ne parle pas de cœur ! Crainte, sans doute, que le cœur soit circonscrit, j’ose dire enfermé dans une idéologie que précisément il met à distance. Le cœur nous désarme de tous ces savoirs qui se répètent à l’envi pour se protéger, ou tenter de convaincre en laissant bien des vaincus.

Or, quand le cœur trouve pleinement sa place, naît l’émergence d’un inouï dont la résonnance nous fait quitter les choses qui les tuent pour reprendre les mots de Rilke.

Il faut avoir été hospitalisé, notamment en urgence, pour comprendre ce que vit celui placé dans un lit d’hôpital. Soudain la finitude prend une telle place qu’elle n’est pas sans causer des tremblements intérieurs :  comment vais-je m’en sortir. Les gestes du soignant, posés avec cœur, un cœur qui entend et qui comprend, trouvent alors une résonnance qui n’est pas sans offrir au patient un apaisement.

A dessein, je retiens ce mot « offrir » ; il relève du vocabulaire de l’amour, étranger à tout discours.

Bach a titré certaines de ses œuvres, « veux-tu m’offrir ton cœur » et c’est seulement lorsqu’il concevra son œuvre majeure, la Passion selon Saint-Matthieu, qu’il aura ces mots : « je veux t’offrir mon cœur ».

Entre ces deux phrases, que s’est-il passé : l’une exprime une recherche et l’autre une joie indicible.

Donne-moi un cœur qui écoute. Il faut sûrement du temps pour être habité par une harmonie intérieure pour entrevoir que ce désir de servir, ici, celui de soigner, relevait bien du cœur. Rien alors ne paraît, tout transparaît. Les mots ne font plus peur puisqu’ils s’effacent pour nous conduire vers ce silence paradoxal où tout rayonne : j’existe, pour avoir fait exister et le cœur en fut et en demeure la source.

Bernard Devert
Décembre 2023

A la mémoire de Gérard Collomb

Le « Lyon est mort » titrait à la « une » le Progrès pour annoncer, ce 26 novembre, le décès de Gérard Collomb, qui fut Maire de Lyon pendant 20 ans.

Cette ville, disait-il, a donné sens à ma vie.

Professeur agrégé de grammaire, il était un maître en écriture et il le fut comme bâtisseur, offrant à la Ville et à la Métropole, à laquelle il se donna corps et âme, une attractivité que personne ne peut lui contester.

Homme de grande culture, il était habité par une ambition et une vision.

Une ambition, donner à Lyon une place dans le concert des grandes Métropoles européennes.

Une vision qui n’est pas étrangère au respect de ses parents et à son milieu social pour précisément non pas gommer les différences, mais en faire une richesse, une mosaïque se dessinant dans cette approche de la mixité sociale qu’il a promue.

Ainsi, il apporta au 9ème arrondissement, auquel il resta très fidèle, une grande ouverture procédant à la déconstruction de ces barres qui, selon l’expression de Le Corbusier, sont des machines à loger. Les machines sont au service de l’homme, elles n’ont pas à l’abriter.

Ce bâtisseur sut, de par la finesse de sa culture, créer des perspectives qui ont ennobli Lyon, Capitale de l’humanisme, Lyon Capitale de résistance.

Il était un grand serviteur, habité par la philosophie du personnalisme, une école d’humanité que le Professeur Jean Lacroix lui fit découvrir. Il y a un an, Gérard Collomb fit une brillante intervention à l’Université Catholique de Lyon, présentant avec passion l’œuvre d’Emmanuel Mounier, père du personnalisme.

Maire, puis Ministre de l’Intérieur, il quitta sa charge ministérielle sans doute trop prématurément, laissant un message inquiet devant une Société qui, pour perdre ses repères, se délite. Qui a oublié ses mots d’adieu lors du départ de son Ministère: « Aujourd’hui, on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face ».

Aux fins d’éviter ce face à face, il nous faut faire face à l’ennemi qui a pour nom la haine, nourrie par les iniquités et les pertes de chance accumulées mettant à mal la cohésion de la Société.

Le drame est ce manque de volonté politique dont témoigne le silence opposé aux requêtes formulées, depuis tant et tant d’années, pour que la mixité sociale soit érigée comme une grande cause nationale. Aucun de ses grands acteurs ne parvient à se faire entendre.

Se taire est un laisser faire du marché qui piétine la fraternité et l’égalité entre les citoyens.

Gérard Collomb nous quitte à un moment où des voix haineuses se font entendre quant à leur volonté violente d’en découdre avec des minorités et avec ceux considérés comme étranges pour être étrangers.

Sur les ondes d’une radio de grande écoute, laquelle ne justifiait en aucune façon ces propos insupportables, la guerre était présentée par une personne interviewée comme le seul moyen de se libérer de ceux qu’on ne veut pas ou plus voir. Si l’histoire ne se répète pas, elle fait parfois naître des ressemblances, impensées il y a encore moins de 10 ans et qui désormais gangrènent les esprits.

Face à la violence, il nous faut trouver l’audace d’opposer la paix qui se construit – et c’est encore heureusement l’heure – dans cette approche de réconciliation qui ne se dit pas avec des mots, en tout cas pas seulement, mais précisément en éradiquant les maux qui sèment tant de désarrois.

Pour sortir du brouillard de l’être qui met le cœur en hiver et le regard à l’envers, dit Francine Carrillo, donnons à l’humanisme la place qu’il lui revient. Ne boudons aucune démarche de nature à mieux le partager.

Bernard Devert
Novembre 2023

Espérer, c’est agir

Le monde a mal, pour être en mal d’une espérance qui semble revêtir l’hiver. N’ajoutons pas de l’accablement à ce dommageable constat, mais demandons-nous que faut-il vivre pour que naisse un nouveau printemps.

Heureusement, bien des signes en ouvrent l’horizon. L’un d’eux, l’attention à ce qui fait sens pour être plutôt bien partagée, se présente comme l’un des appuis possibles, réserve faite qu’elle soit moins autocentrée pour inclure le sens de l’autre.

Si les réseaux dits sociaux ne manquent pas, idolâtres de la force, de la puissance, ils surfent sur l’éphémère, plus encore l’entretiennent se jouant des vraies valeurs quand ils ne tentent pas de les dévaloriser.

Il s’ensuit un monde qui s’agite, hésite et qui, sous couvert d’une liberté dévoyée, vacille au regard des valeurs fondatrices de notre civilisation, d’où un tohu-bohu et un tintamarre dont les assemblées représentatives de notre démocratie sont les chantres !

Où est l’âme de notre Société. Loin d’être perdue, elle est plus prégnante qu’imaginée, mais encore faut-il lui offrir une visibilité pour ne pas la tenir à distance comme si elle était un vestige du passé.

Rien ne peut laminer ce qui est juste. L’intelligence du cœur qui n’a rien d’artificiel éveillera toujours le champ des possibles. Là, convergent la soif du dépassement de soi et cette recherche intérieure permettant d’entendre et comprendre l’infini qui sommeille, mais jamais ne meurt

Quoi donc, s’écrie Victor Hugo, vous n’avez rien au cœur qui vous déchire.

Paul Claudel évoquera cette même déchirure qu’il n’oubliera point, donnant place à l’étonnement et à l’émerveillement.

Habitat et Humanisme tente – insuffisamment – j’en donne volontiers acte ‑ de susciter au moins cet étonnement en permettant aux oubliés de la Société de trouver une place non pas dans un ailleurs ou dans ces quartiers tristement réservés à ceux qui n’ont d’autres possibilités, d’autres choix, que d’être assignés à des lieux clôturant les liens.

Si notre association ne parvient pas à changer d’échelle, elle s’est transformée de par la rencontre de ceux dont elle s’approche, « cognés » par de multiples blessures : l’isolement, la pauvreté, la dépendance physique et psychique.

A quelques semaines de Noël, berceau éternel d’un avènement et d’un événement, où ceux qui en goûtent la présence sont en chemin vers leur naissance (Francine Carrillon), puis-je solliciter votre participation à une fraternité vis à vis des hospitalisés dont l’état de santé ne nécessite pas le maintien sur un lit d’hôpital, mais des soins à domicile.

Là, précisément, surgit la difficulté. Comment assurer ces soins quand le patient est seul, confronté à une pathologie lourde ou lorsque son logement est indécent, voire absent ?

Aussi, après de nombreuses réunions avec les responsables des services d’urgence des hôpitaux, de Centres Hospitaliers Universitaires à Montpellier, Nantes, Paris, Toulouse et le Ministère de la Santé (cf. lettre jointe), il apparaît judicieux de poursuivre la création d’un dispositif d’aval facilitant la sortie de l’hospitalisation dont nous avons une expérience via la confiance accordée par le Centre Léon Bérard, où je fus aumônier pendant quatorze ans.

Le prix de journée est de 70 € jour (repas et veille médicale comprise), les soins étant pris en charge par l’assurance maladie.

Sur les 114 chambres que nous souhaitons affecter à ce dispositif, 40 % des personnes appelées à être accueillies ne peuvent pas supporter le coût, d’où la recherche d’un important mécénat.

Des Mutuelles et Fondations s’investissent à nos côtés, mais il nous faut trouver des donateurs qui accepteraient de participer à une prise en charge de cet hébergement (70 €/jour).

J’ai la faiblesse de penser que rendre possible ce dispositif expérimental, appelé à être retenu par les pouvoirs publics, c’est bâtir une « clinique de la dignité » pour ceux qui, déjà en difficulté, s’interrogent sur leur place suite à cette hospitalisation.

La réponse, la vôtre, la nôtre, traduit le souci qu’on a les uns des autres afin que personne ne soit laissé dehors.

Le monde a besoin de ce berceau qu’est la fraternité pour se laisser interroger sur le monde que nous laisserons. Toute responsabilité assumée auprès de ceux qui ne pensent être rien pour n’avoir rien ré-enchante le monde dans cette attention au visage du plus petit qui porte l’inouï.

La fraternité n’est pas une valeur du passé ; elle conduit à voir ce qu’il faut entreprendre pour créer des solidarités actives qui désemmurent de l’habitude. Alors s’ouvre ce passage pour habiter le temps de ces possibles qu’offre toute création.

Bernard Devert
Novembre 2023

Le « vivre-ensemble », un humanisme à bâtir

Dans une précédente chronique, un lecteur me fait part à regret que le « vivre-ensemble » était tout au plus un rêve, ajoutant, j’ai peur qu’il soit un mot creux.

Vivre nos rêves n’est-ce pas ré-enchanter notre monde.

Certes, le « vivre-ensemble », qu’il conviendrait plutôt de nommer le « faire ensemble », est difficile, mais pour autant faut-il l’abandonner au risque de n’offrir aucune alternative à la ghettoïsation renvoyant aux « calendes grecques » le projet d’une Société plus apaisée pour être celle du lien.

L’humanisme n’est jamais facile pour être un combat permanent contre le fatalisme qui, accepté, pour le moins supporté, met à mal l’égale dignité des êtres ; le reconnaître, c’est faire naître des relations où l’autre peut être étrange sans pour autant lui opposer l’indifférence.

Il s’ensuit alors une recherche de l’unité, loin d’être une uniformité, se révélant la volonté d’une convergence de ces essentiels que sont le respect, le goût de l’autre conférant à la fraternité des liens concrets pour bâtir le socle d’une Société humanisée.

Ce « vivre-ensemble » ne traduit-il pas le réveil des consciences pour refuser un communautarisme déjà bien avancé qui, s’il devait perdurer et s’aggraver, susciterait des incompréhensions si majeures qu’elles deviendraient insurmontables ; d’aucuns souhaitant malheureusement qu’elles le demeurent.

Souvenons-nous des mots angoissés et angoissants de Gérard Colomb qui, quittant sa charge de Ministre de l’Intérieur, mettait en garde sur le fait que si les communautés parviennent, vaille que vaille, à vivre côte-à-côte, elles pourraient demain se trouver face-à-face.

Puisse cette crainte lucide ne jamais se réaliser.

Le « vivre-ensemble » un idéal, sûrement, plus encore une folie, dans l’esprit dominant du monde, mais il a plus grave que cette folie, c’est l’attachement au raisonnable qui tolère quand il ne le justifie pas l’absurde, les iniquités, jusqu’à anesthésier les élans nécessaires pour faire surgir de nouveaux possibles.

Gardons ces mots de Lamartine : « le réel est étroit, le possible est immense ». Seulement, l’étroitesse est préférée au grand large. Craindrions-nous les ouvertures qui, seules, suscitent un avenir ? Pourquoi privilégions-nous les habitudes, au lieu de se laisser habiter par ces appels à faire du neuf.

Georges Sand disait qu’on accepte la vieillesse et la mort qu’à l’heure où elles arrivent. Dans le champ sociétal, on est plus vieux que nous ne le pensons et plus mort que nous ne le croyons, d’où ce mot si juste de ce prophète et poète qu’est Maurice Zundel : Il ne s’agit pas, dit-il, de savoir si nous serons vivants après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort.

Les facilités, toujours dommageables, parfois mortifères, s’installent avec l’habitude mettant au loin l’appel à se laisser habiter par ce qu’il y a de plus intérieur en nous-mêmes qui, seul, défend ce qu’il y a d’universel et de grand en l’homme.

Oui, il est de ces espaces à bâtir qui, pour signer un humanisme vital, ouvrent le champ des réconciliations. L’heure est vraiment de les désirer et de les mettre en œuvre. Le « vivre- ensemble » en est l’enjeu et le défi à relever.

Bernard Devert
Novembre 2023