La rentrée

La rentrée est un mot actuellement sur toutes les lèvres, ou presque.

Nombre de familles sont concernées par la rentrée des classes et/ou la rentrée universitaire. Il est aussi question de la rentrée littéraire et de la reprise des activités économiques sociales et politiques.

La rentrée est souvent présentée comme difficile, parfois rude. N’évoque-t-elle pas un temps nouveau qui, s’il n’est pas étranger à celui de la promesse et de l’espoir, est aussi confronté à trop de déceptions qui présagent mal du changement.

L’espoir est bousculé par trop de situations deshumanisantes faisant l’objet d’indignations sans susciter la mobilisation nécessaire pour les faire disparaître.

Comment oublier que la rentrée est douloureuse pour ceux qui se trouvent en marge, en attente d’un contrat de travail, ou qui se sentent oubliés d’une société d’où ils sont ‘sortis’ sans parvenir à reprendre place, leur place. En cette rentrée que de familles recherchent un logement adapté à leurs ressources sans le trouver.

Pour que cette rentrée ait vraiment du sens, il convient qu’elle traduise une attention plus grande à la solidarité. Il ne suffit pas de l’appeler mais de la construire, finalement se rendre présent là où des hommes et des femmes perdent pied.

Pour Jacques Ellul l’homme libre est celui qui décide d’espérer. L’espérance n’est jamais un futur mais un présent revisité pour transformer l’avenir.

Ne sommes-nous pas appelés à rentrer dans cette espérance, jamais indifférente à la fraternité que Régis Debray définit comme une vieille dame, d’où l’urgence, dit-il, de ne pas la laisser faire tapisserie mais de faire avec elle quelques pas de danse.

Faisons danser la fraternité ; alors, la rentrée ne manquerait pas d’allure !

Ces pas de danse, pour être une fête de l’inattendu, conduirait immanquablement à se poser la question que dois-je faire de neuf en cette rentrée.

Faire du neuf, un programme enthousiasmant, loin d’être décalé de l’attente confuse mais réelle d’un recul des iniquités tant elles sont facteur de troubles altérant la vision d’une société blessée et blessante mettant hors-jeu les plus fragiles

En cette rentrée, le Gouvernement présente le plan pauvreté. L’enjeu est d’importance pour la cohésion de la Société qui ne peut supporter plus longtemps ces ruptures qui l’enfièvrent et la détruisent.

La rentrée est aussi d’actualité pour les retraités ; le monde associatif, signe d’une gratuité qui n’a pas de prix, a besoin de leur engagement, du partage de leur expérience et de leurs disponibilités pour faire naître des espaces novateurs au sein desquels des personnes se reconstruisent.

Quel bonheur pour les uns et les autres d’être appelés à faire du neuf.

Bernard Devert

Septembre 2018

Rendre compte de cette ouverture permettant de régler un peu le compte de l’indifférence

L’hospitalité offerte à des familles Roms par Habitat et Humanisme se termine, suivant les conditions fixées dans la convention régularisée avec l’Etat, le Conseil de l’Europe et deux communes : Saint-Genis les Ollières et Saint-Priest.

Les frontières sont tombées. A l’écoute d’un des Maires, elles sont plutôt lézardées, observant que le climat haineux qui a accompagné l’hébergement de ces familles s’est, au fil des mois, estompé même si, ici et là, quelques relents nauséabonds demeurent.

Devrais-je parler de réussite ‑ je ne sais ‑ mais incontestablement des familles ont trouvé un tremplin pour sortir non seulement physiquement des bidonvilles mais aussi psychologiquement de ce mépris dans lequel elles étaient enfermées.

Il convient de se rappeler que nombre d’entre elles ont vécu parfois 5 ans, voire 7 ans, dans des espaces dont la tolérance est une honte.

Comment peut-on rester indifférents à l’égard d’enfants qui survivent dans un cloaque annihilant tout avenir.

A un horizon plus lumineux nous avons travaillé avec les représentants de l’Etat, d’ATD Quart-Monde et le soutien des Fondations Société Générale, Bettencourt-Schueller, Decitre. De très nombreux sympathisants d’Habitat et Humanisme ont soutenu la cause.

Des salariés et bénévoles impliqués méritent de notre part un grand respect pour la qualité de leur engagement.

L’heure n’est sûrement pas de bouder notre joie de voir que ces enfants, tous scolarisés, s’éveillent à un ‘autrement’ de leur histoire.

Je ne suis pas prêt d’oublier le 23 décembre 2015, date à laquelle des familles Roms entraient dans ces deux villages d’insertion ; nombre d’entre elles n’en revenaient pas d’avoir de l’eau chaude et une douche privative. Ce qui est banal pour nous revêtait un caractère merveilleux.

Un des enfants, d’environ 6 ans, me dit alors : c’est mon plus beau Noël ; quel cadeau !

Trois années, ou presque, pour vivre ensemble un changement de regard, via un programme novateur visant la formation, l’insertion professionnelle et l’éducation des enfants.

Le défi était de taille ; je crois pouvoir dire qu’il a été conjointement relevé.

Il nous faut poursuivre l’accompagnement pour ne point laisser s’installer des échecs ; ils ne manqueront pas d’arriver comme dans toute vie. Cependant, bien de ces familles fragilisées – et comment pourrait-il en être autrement ‑ peuvent être découragées par ces quolibets dont elles sont trop souvent victimes, quand ce ne sont pas des mots blessants, assassinant l’estime de soi si nécessaire pour se construire et se reconstruire.

Au seuil de cette rentrée ces familles entrent dans des perspectives humanisantes ; leur joie est notre joie.

Je tenais à vous la partager ; de tout cœur merci.

Bernard Devert

L’Assomption de Marie, l’inouï d’une perspective inattendue

Bâtir des ponts et veiller à ne point les rompre est au cœur de nos respectifs engagements.

Au début de l’été, j’écrivais quelques mots sur le fait qu’un enfant sur trois, en France, ne parte pas en vacances en raison de la misère ou de la précarité.

Cette observation qui, malheureusement, ne peut pas être démentie, souligne une profonde exclusion sociale.

A la rentrée, d’aucuns partageront la joie de leurs escapades. Que de laissés pour compte entendront ces récits les plongeant plus encore dans un horizon assombri par trop de rigueurs destructrices d’avenir.

Une maman m’a répondu, sans agressivité, qu’elle avait connu cette situation avec ses enfants pendant de nombreuses années (trop) sans que personne ne lui ait proposé d’accueillir l’un ou l’autre, fût-ce quelques jours.

La question alors surgit : aujourd’hui, pourquoi j’aiderais alors que l’indifférence fut ma compagne. La seule réponse qui vaille – me semble-t-il – est d’être des bâtisseurs de ponts, de passerelles, faute de quoi chacun reste rivé dans ses crispations.

Tout bâtisseur sait qu’il lui faut prendre le risque de commencer et finalement de consentir à toujours recommencer.

Dans son livre « Eclats d’Evangile » Marion Muller-Colard, dit qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée, seulement des lignes de départ. L’expression est juste et heureuse

N’est-ce pas aussi cela la fête du 15 août. L’Assomption de Marie ne doit-elle pas être entendue comme une vie si donnée qu’elle est constamment sur une ligne de créativité pour faire naître un autrement, réunissant les rives, terre et ciel.

Bâtir est difficile. Il faut de l’audace ; elle n’a pas manqué à Marie pour privilégier un engagement bouleversant : donner vie à l’Auteur de la vie, en consentant à ce « oui » dont l’un philosophe du soupçon dira qu’il est le « oui vital de l’âme ».

Croyant ou non, ce sont bien nos « oui » qui donnent du sens à nos existences. Ne sont-ils pas une forme d’assomption pour nous élever vers l’essentiel : l’ouverture du cœur.

En ce 15 août, ce Magnificat sera partagé plus que nous ne l’imaginons au regard de tous ces ponts ou passerelles, nés de ces oui qui ne sont pas sans susciter des raisons d’espérer, de croire en « celle qui est infiniment humble, infiniment jeune, parce qu’elle est infiniment Mère » (Péguy dans le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu).

La joie d’une mère, c’est de voir ses enfants toujours s’élever, se relever.

Magnificat.

Bernard Devert

Août 2018

Des vacances, plus qu’un droit, un devoir pour enrayer les exclusions

« Vacances » est synonyme de liberté, d’aventures, mais pour qui ?

Que d’enfants pendant ce temps ont le sentiment d’être à part. A la rentrée, ils entendront des camarades partager leurs découvertes. Eux-mêmes seront ‘restés sur le pavé’ ; le mot est malheureusement juste !

Ce constat, qui concerne un enfant sur trois, est trace d’une profonde rupture d’iniquité. Il convient impérativement de ne pas l’accepter.

Comment ne pas s’étonner que cette situation ne fasse pas de vagues, comme si cette privation de voyages, de déplacements n’avait pas de conséquences.

Ne point partir, c’est priver l’enfant d’une capacité d’émerveillement, aggravant son exclusion sociale.

Combien d’enfants restent dans leurs cités sans pouvoir faire l’expérience de l’inconnu, de l’étrangeté, pourtant jamais indifférente aux rêves. Il est aussi une corrélation – comment l’occulter – entre la pauvreté et les drogues facilitant les voyages mortifères. S’ils ne sont pas seulement l’apanage des plus précaires, que d’enfants dans des quartiers difficiles sont instrumentalisés par des dealers, ne serait-ce que pour les informer de la présence policière.

Ces semaines, dites de vacances, ne sont pas sans risque à commencer par celui de l’assombrissement de l’horizon de ces jeunes, alors qu’ils ressentent déjà combien leur avenir est fracturé.

Ne point partir, c’est pâtir d’un handicap social.

Les vacances pour les plus aisés sont liées à des îles lointaines mais pour les plus vulnérables elles sont une autre île si nous voulons bien nous rappeler les mots du poète John Donne : « Aucun homme n’est une île, un tout en soi, chaque homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ».

Seulement la précarité, la misère brisent cet ensemble.

Une nouvelle fois, il s’agit de se poser la question que faire pour que tout enfant puisse partir, afin d’habiter cette part d’évasion qui le construit.

Il ne s’agit pas d’exprimer des jugements mais d’entrer dans une pensée libérée et libérante : comment puis-je accueillir un enfant, lui proposer de partir avec les miens…Prendre un enfant par la main, pour l’emmener vers demain pour lui donner confiance en son pas (Yves Duteil)

Habitat et Humanisme et Vacances et Familles mettent en œuvre une initiative, se rappelant que le sujet n’est pas de critiquer ou d’ajouter des plaintes mais de créer du neuf.

Cette attention aux enfants témoigne d’un esprit de fraternité ouvrant sur des espaces intérieurs qui, lorsqu’ils sont visités, transforment au-delà même de ce que l’on peut imaginer. Quel voyage !

Bernard Devert

Juillet 2018

Promesse

Le rapport d’activité de 2017 s’ouvre sur la photo d’un enfant comme en 2016. Les visages sont différents mais ils sont un même hymne à la vie.

Le sourire de cette petite fille nous désarme. Ne nous invite-t-il pas à habiter la promesse essentielle d’avoir à lui offrir, comme à tout enfant, un monde habitable pour tous.

Au cœur de nos engagements le respect de la vie est une exigence d’autant plus impérieuse que nous nous avançons auprès de ceux que la vie blesse et fragilise. Qu’est-ce qui est le plus fragile, la vie, en son début et en sa fin.

Vous comprendrez – et sans doute apprécierez – notre recherche constante à être conjointement des veilleurs pour cette magnifique mission du « prendre soin ».

Notre conviction est qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée mais une ligne de départ. Tout, toujours, commence, recommence.

Le visage de tout enfant déplace les regards. Un magnifique sens est donné à nos existences. Vient alors sur nos lèvres cette parole libérante et décisive : « je te promets de t’accompagner pour que tu deviennes ce que tu es et d’œuvrer pour un monde plus respectueux des fragilités.

L’infini, quelle que soit nos courants de pensées, n’est pas un vague espoir mais un émerveillement si bien exprimé par Charles Péguy. Quelle joie d’observer des enfants s’épanouir. A l’inverse, quelle amère tristesse de voir des enfants accablés par des malheurs qui devraient leur être épargnés.

La confiance et la sécurité offertes à l’enfant sont un capital inépuisable d’amour qui, dans les moments les plus difficiles de son histoire, se révèlera une « oasis » à travers les inévitables déserts.

Au moment où j’écris ces lignes, une jeune femme accueillie au sein d’Habitat et Humanisme m’exprimait ses craintes quant à son avenir et son doute sur le sens de la vie. L’invitant à entrer dans une relation de confiance, elle me répondit : « personne jamais ne m’a fait confiance ». Terrible !

L’estime est un sommet de la promesse. Il est de ces cimes qui ne s’atteignent qu’avec des guides expérimentés qui, pour donner précisément confiance, permettent d’aller plus loin. Seuls, avec nos craintes et nos doutes sur nous-mêmes, nous n’irions pas.

La vie est réussie dans la mémoire de la confiance reçue et celle-là même accordée ; j’existe pour un autre et réciproquement. La solitude est brisée.

La petite fille de notre photo, tenant dans sa main un jouet en forme de clé, s’amuse à faire des bulles qui, en même temps qu’elles éclatent, signent un envol et une lumière.

Les bulles à l’âge adulte sont parfois des lieux d’installation, d’arrivée – mais vers quoi. Restons sur la ligne de départ, celle d’un enthousiasme pour bâtir des solidarités actives.

Il est de ces bulles financières, économiques, immobilières qui, relevant d’une surchauffe, éclatent. Les marchés sombrent avec la cohorte des dérives qui s’ensuivent. Refusant ces bulles, nous nous éloignons du virtuel pour une économie du réel, indemne de toute surchauffe tant les besoins vitaux appellent à une économie généreuse et enthousiaste pour lutter contre les causes de la misère.

Cette année nous veillerons à être plus attentifs à ne rien céder sur ce qui détruit l’esprit d’enfance, condamnant les plus pauvres à une double peine : un présent difficile compromettant tout avenir. Quelle iniquité que de naître si pauvre, jusqu’à ne point pouvoir connaître un autrement dans sa vie.

Oui, vraiment il est essentiel d’offrir à tout enfant la promesse que sa ligne de départ ne se confond pas avec une ligne d’arrivée, envahie par ce défaitiste condamnant l’avenir.

Ensemble, nous ne l’acceptons pas. Ce refus ne nous enchaîne pas dans un pessimisme mais libère ce oui vital de l’âme et/ou de l’esprit. Tout est ouvert.

Bernard Devert

 

Les vacances, un voyage pour une liberté intérieure

Dernière chronique avant ce temps des vacances ; j’ai quelque peine à prononcer ce mot d’évasion alors que tant de nos frères n’auront pas la possibilité de partir.

L’actualité se met progressivement en congé. Les mauvaises nouvelles, jamais ! Quant aux situations de précarité, l’éclat du soleil les met davantage en lumière. Que d’enfants resteront là à traîner, inoccupés, dans des espaces qui ne s’affranchissent pas de la misère.

Pour clôturer ce cycle de chroniques, deux mots me viennent à l’esprit : merci et pardon.

Merci pour l’écoute que d’aucuns m’ont réservé, sensible à leurs mots d’encouragement ou encore d’interpellation, m’invitant à mieux préciser ma pensée.

Merci du soutien que vous avez apporté, via Habitat et Humanisme, à des personnes rejetées, isolées. Votre aide fut concrète : des dons, un investissement privilégiant l’économie solidaire ou encore du temps partagé pour êtreplus proches de ceux qui sont au bout du bout, plus souvent à bout.

Merci pour ces liens créés qui, sans faire de bruit, font beaucoup de bien.

Saint Paul rappelle que nous sommes tous membres du même corps, un corps blessé et fracturé, d’où cette nécessaire réconciliation pour que Christ descende de la croix.

Pardon pour les blessures que j’ai pu susciter par ma parole apparaissant parfois dérangeante, voire brutale. Elle ne voulait que traduire, fût-ce maladroitement- je vous le concède – ce refus de la violence qu’est la misère se nourrissant de l’iniquité si prégnante qu’elle est banalisée.

Mes chroniques n’ont pas d’autre objectif que de mobiliser pour bâtir des liens. le virtuel n’efface pas les détresses. Seul le spirituel l’autorise ouvrant la relation entre terre et ciel aux fins de construire la nouvelle Cité. Saint Augustin dit que la ville n’est pas d’abord faite de pierres mais d’hommes.

Oui, des ‘pierres vivantes’ abritant pas seulement les mêmes, mais des êtres différents qui, dans l’esprit de Pentecôte, saisissent l’urgence de la fraternité d’une incroyable filiation pour être tous enfants d’un même Père.

J’ai évoqué au cours de l’année ces mots magnifiques du Pape Francois dans son encyclique la joie de l’Evangile : « Comme elles sont belles les villes qui ….mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents ».

Le temps des vacances, c’est aussi un certain silence, né de la méditation, d’un discernement, qui introduit dans nos vies l’interrogation vivifiante : que dois-je faire.

Rendons grâce pour cet appel ; il nous conduit là où nous n’irions pas seuls. N’est-ce pas aussi un moment où on s’aventure vers de nouveaux espaces. Les plus grands sont toujours ceux de l’intériorité.

C’est là que Dieu demeure,. Là où nous sommes, là où nous en sommes, l’Esprit nous embarque pour cette traversée. Attention, cela risque de tanguer !

A la rentrée, avec toute mon amitié.

Bernard Devert
Juillet 2018