Ces regards qui font exister

Il y a huit ans, Josette, était confrontée à la rue suite à une grave rupture avec sa famille : un père disparu et une mère touchée par des difficultés psychologiques.

Dans son parcours d’errance, cette jeune-fille fut accueillie dans une maison située au sein d’une grande agglomération.

La maison porte le nom de Christophe, petit-fils et fils du fondateur et du dirigeant d’un grand laboratoire.

Christophe décéda à l’âge de 39 ans, suite à un accident cardiaque. Médecin, il témoignait d’une vive attention aux situations de fragilité et de vulnérabilité dans le continuum de la tradition humaniste de sa famille.

Parcourant le monde, notamment la Chine, l’Inde, l’Afrique et tant de territoires marqués par la misère, Christophe avait compris que lorsque l’enfant n’a pas d’amour, il n’a pas d’avenir.

Christophe aurait pu se laisser porter par la facilité mais il avait une passion enthousiaste et contagieuse : partager ce qu’il recevait. Aussi, dans cette maison habitée par le désir de l’hospitalité, n’est-il pas étranger à la venue d’une Communauté franciscaine qui, depuis plus de 10 ans, se dévoue corps et âme pour offrir de la tendresse à ceux qui en sont privés.

La conviction, fil rouge de cette histoire, est que la gratuité toujours élève et relève.

Josette fut ‘apprivoisée’ par ces trois religieuses qui, au soir de leur vie, demeurent révoltées contre la misère. Leur indignation est une mobilisation afin que chaque être accueilli saisisse qu’il est une histoire sacrée.

Les bénévoles et salariés de l’association Habitat et Humanisme veillent à ce que l’acte de gestion ne s’éloigne ni de la rigueur, ni du cœur.

Josette au fil du temps s’est reconstruite. Elle a rencontré celui qui allait devenir son époux, Thomas. Une petite fille est née, Elodie. J’ai eu la joie de la baptiser.

Le chrétien – et le prêtre que j’essaye d’être – fut bouleversé par la célébration baptismale. Une fête, signe de l’ouverture d’une humanité qui, progressivement, porte un autre regard sur sa blessure pour la voir comme une brèche, lumière des inespérés.

L’homme est une merveille. Ce baptême en fut l’écrin.

Bernard Devert

Octobre 2016

Le Petit Chose, ou le drame de l’indifférence.

« Hé ! vous là-bas », s’écriait l’instituteur à l’égard du Petit Chose qui n’était pour lui qu’une petite chose. Qui ne se souvient du roman d’Alphonse Daudet, largement autobiographique.

Un enfant perdu, éperdu d’affection, rejeté à cause de sa pauvreté.

Il y a tant de « Petits Choses », victimes d’indifférences meurtrières qui touchent en France des centaines de milliers d’enfants ; ils n’ont point d’avenir pour vivre un présent accablant.

Avec le concours de l’Etat, en décembre 2015, 150 enfants et adultes roms sont sortis de leurs bidonvilles, bénéficiant d’un accompagnement par l’éducation et l’emploi.

Les difficultés n’ont pas manqué mais, au fil du temps, les discriminations s’estompent, chance pour ces familles, plus sûrement pour les enfants d’envisager un autre demain que celui qu’ils entrevoyaient dans leurs territoires infâmes.

Ces enfants se sont vu refuser l’accès à l’école. L’Education Nationale missionna alors des professeurs des écoles sur les deux villages d’insertion, l’un situé sur une commune résidentielle, l’autre dans une ville à connotation ouvrière de la Région Lyonnaise.

A la rentrée scolaire de septembre 2016, tous les enfants sont accueillis dans des classes sur 5 communes.

La pauvreté de ces enfants se donne encore à voir. Les vêtements qu’ils portent identifient chacun d’eux à ce « Petit Chose ». Il leur faut entendre des quolibets peu amènes, blessants, souvent méchants.

Dans son livre, « Le grain sous la neige », le romancier italien, Ignatio Silone, raconte l’histoire d’un fils de grande famille qui rêve de réconcilier socialisme et christianisme.

L’histoire se passe en Italie en 1936, en pleine période fasciste. Cet homme, Pietro, vit en situation de résistance. Traqué par la police, il se réfugie dans une étable immonde où il va partager un temps l’existence d’un âne.

Or, le hasard fait qu’un sourd-muet, enfant du village, découvre sa cachette mais en garde le secret et vient seulement lui tenir compagnie. A vrai dire l’enfant, Infante, n’est sourd qu’à demi et, s’il n’a pas appris à parler, c’est que personne ne l’a aimé.

A la mort de sa mère, les villageois le maltraitèrent et s’en servirent comme d’un mulet.

Chaque soir, raconte Pietro, je l’attendais. Quand tout le village dormait, je l’entendais traverser la ruelle, s’approcher, s’arrêter, se retourner, retirer la porte branlante de l’étable et entrer. Il s’étendait sur la paille entre l’âne et moi et me murmurait à l’oreille des monosyllabes incompréhensibles. J’avais en somme trouvé des compagnons ; ‘Compagnie’ fut du reste le premier mot qu’Infante apprit de ma bouche. Il savait déjà dire pain ; je lui appris alors, par gestes, que des êtres humains qui mangent le même pain deviennent co-pains. Le lendemain même, Infante me donna une preuve d’intelligence et son plein accord avec ma façon de sentir en me murmurant à l’oreille « copain » et, à partir de ce moment-là, il se mit à offrir chaque jour à l’âne, un croûton de pain pour qu’il fît partie de notre compagnie.

En compagnie ! Tout un programme, n’est-il pas celui à mettre en œuvre pour susciter un vivre et faire ensemble. L’exercice est difficile mais enthousiasmant s’agissant d’offrir à des gosses un horizon qui éclairera leur vie, mais aussi la nôtre pour répondre – et avec quelle densité – à l’appel du sens.

Agir : le logement en est une des conditions majeures, réserve faite qu’il soit éloigné des traces de ghettoïsation, mais aussi que ceux qui l’habiteront, injustement habitués à l’opprobre, découvrent le signe d’un partage, « être co-pains » au sens où l’évoque Ignatio Silone.

Nous sommes au cœur de l’accompagnement, entreprendre pour apprendre à tisser des liens.

Bernard Devert
Octobre 2016

L’optimisme ou l’énergie pour quitter le passéisme qui enlise

Vivre ensemble, faire ensemble, autant de chantiers à ouvrir pour s’éloigner de ces fractures qui ghettoïsent et participent à des communautarismes parfois violents, traduisant la désespérance de ne pouvoir faire société.

La lucidité ne permet pas de s’évader des défis à relever. L’un d’eux est l’urgente nécessité d’une réconciliation de la Nation avec ses Cités.

Pour ce faire, ne faudrait-il pas quitter les habits d’un pessimisme nourri par une actualité inquiétante, parfois accablante. Certes, mais que de magnifiques engagements restent anonymes alors que leur reconnaissance donnerait naissance à de vraies raisons d’espérer.

Le pessimisme isole et clôt trop rapidement les débats quand il ne les diffère pas avec, en arrière-fond, une lancinante et tenace désespérance.

Le sursaut est l’optimisme.

Jean Boissonnat, ce grand journaliste qui vient de mourir, avait la passion de rendre compréhensible l’économie, mesurant combien cet enjeu était vital pour l’avenir de la démocratie.

Michel Camdessus, ancien Président du Fonds Monétaire International, dans son allocution lors des obsèques de Jean Boissonnat, rappela que cet esprit éclairé et bienveillant n’éprouvait pas la nécessité d’être pessimiste pour qu’on le reconnaisse intelligent !

Le philosophe Alain aimait à dire que le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté.

L’optimisme, qui est un des vecteurs de l’engagement, guérit des nécroses qui durcissent les rapports au sein de la société. Pour l’oublier, nous assistons à des approches politiques, simplistes et dangereuses, nourrissant le populisme.

« Tout ce qui est simple est faux, tout ce qui est compliqué est inutile » disait Paul Valéry.

Le temps des prochaines élections présidentielles ne devrait-il pas être enfin celui d’un parler vrai et utile. Encore faudrait-il présenter la situation macro-économique en soulignant les options possibles pour sortir des crises et dire les conséquences qui en résulteraient.

Ce silence est mépris de l’électorat et de la démocratie.

Quel désastre que cette attente ne soit pas comprise pour lui préférer les discours vains qui n’assassinent que les concurrents, au lieu de rechercher et de présenter des propositions utiles, anéantissant la cause des désordres qui abiment la société quand ils ne la brisent pas.

Il y a au moins un point fort qui justifie l’optimisme, c’est que beaucoup sont conscients qu’on ne sortira pas du chômage massif, de d’absence d’un logement pour les plus fragiles, d’une diminution des inégalités, sans une décision créatrice d’un autre avenir.

Une des lassitudes des électeurs – raison de la désaffection à l’égard des politiques et non de la politique – est que toutes ces promesses sont celles d’un autre temps.

Serait-il trop tard que la société civile, en 2017, se mobilise en vue de susciter moins un parti qu’un pari fondé sur un optimisme de volonté, partagé au service de l’intérêt général et du bien commun ?

Cet optimisme, contagieux, aurait la fraicheur d’un renouveau. Il est attendu.

Bernard Devert
Octobre 2017

Elever le débat plutôt qu’élever la voix

Les mots ne sont jamais innocents ; prononcés par les politiques, adeptes des phrases assassines, ils ont souvent pour dessein de faire réagir au risque d’être si excessifs qu’ils font rugir et rougir. La cohésion sociale s’en trouve alors abimée.

La bête immonde sommeille et se réveille. Qui n’a pas entendu des propos inacceptables dans des réunions publiques ou les représentants de la Nation sont insultés pour défendre les valeurs républicaines.

Ainsi, il y a quelques jours, à Forges-les-Bains dans l’Essonne, un bâtiment devant accueillir des demandeurs d’asile a fait l’objet d’un incendie sans doute criminel. L’enquête en cours confirmera ou infirmera cette hypothèse, malheureusement vraisemblable.

Alors que cet incendie intervient au moment où le Gouvernement décide de démanteler le centre de Calais, des responsables politiques disent non à une répartition sur le Territoire de ces exilés qui, expulsés de leur terre, recherchent un espace d’hospitalité. Au drame de leur déracinement, s’ajoute celui de nos hostilités, pour le moins de nos incompréhensions.

Comment accepter et pactiser avec cette haine à l’égard de ceux qui ne l’ont que trop connue.

Les mots que nous entendons ne sont pas sans rappeler une triste époque, annonciatrice du bruit des bottes. Il y a urgence à élever le débat plutôt qu’à élever la voix pour garder raison, veillant à ne pas mal nommer les choses pour ne point les aggraver, comme le rappelle Camus.

Ne pas élever la voix, c’est prendre le temps d’un discernement pour rechercher d’autres chemins que ceux qui nous sont présentés pour avoir été parcourus dans tous les sens et à contre-sens, d’où des impasses vers des terres brûlées, incendiant l’espoir.

A entendre ces propos sur l’étranger, nous pouvons légitimement être inquiets sur la fraternité. Ne serait-elle qu’un mot creux pour être oubliée ?

Refuser que nos territoires soient une terre d’accueil pour quelques milliers de personnes, c’est bafouer sans cause la liberté de ceux qui, victimes de violences, l’ont perdue.

Fermer les portes aux victimes d’un monde devenu fou, c’est ajouter notre propre folie née d’une peur délirante, entretenant des fantasmes mettant à mal l’égale dignité entre les hommes.

Elever le débat, c’est rechercher une sagesse. En aucune façon, elle ne saurait être assimilée à une mollesse s’agissant de substituer aux mots qui agressent inutilement et dangereusement, une parole constructive développant une éthique de la responsabilité.

Quand près de 6 millions de personnes sont en situation de chômage, que tant de jeunes sont désespérés pour n’entendre aucun appel à bâtir une société plus créatrice, ne serait-il pas l’heure de mettre en œuvre une attention au care.

Les fragilités de nature différente ne s’additionnent pas, mais tendent à faire émerger des acteurs déterminés à les réduire. La prise en compte de cette reconnaissance est une chance pour s’éloigner des stigmatisations alimentant ce refus de l’autre.

De nombreux exemples soulignent ces ouvertures trop souvent dans l’ombre. Les faire venir à la lumière mettrait à distance les lieux convenus qui ne sont que des non-lieux.

Pour relever le débat, la voix de l’intériorité doit être perçue, elle est celle-là même qui suscite doucement mais fermement un autre chemin, né de la conviction que chaque être est lui-même chemin, conférant à la rencontre la plénitude du sens.

Bernard Devert
Octobre 2016