Ces heures solidaires nous changent, un autre temps s’éveille

Cette semaine est marquée par la fête de la Toussaint, fête des chrétiens et de tous ces hommes et ces femmes qui ont le souci de leurs frères. Ce que vous ferez aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le ferez, dit Jésus.

Mère Theresa, une des personnalités qui marqua le XXème siècle, était confrontée à un océan de pauvreté. Un journaliste devant ce drame lui demanda : que faire ? « Monsieur, il vous faut changer, il me faut changer ».

Les saints sont ceux qui consentent à changer.

Un autre saint de ce même siècle, Jean-Paul II, ne cessera d’inviter à ne pas avoir peur de la conversion, de ces changements à opérer.

Martin Luther King a donné à son peuple une espérance qui nous touche. Nous devons apprendre, disait-il, à vivre ensemble comme des frères, sinon nous mourrons tous comme des fous. Cette folie engendre la haine. Seul l’amour nous en protège. Urgence de changer ; des signes en soulignent l’actualité.

Cette semaine, il me fut donné d’inaugurer une pension de famille dans un quartier résidentiel d’Angers. Cette forme d’habitat facilite la reconstruction de personnes blessées par la vie. Loin d’imaginer qu’un jour, elles trouveraient un toit, respectant leur dignité, voici que l’improbable a surgi ; tout change pour ces résidents. Tout commence, recommence.

Que s’est-il donc passé : des changements sont intervenus.

Le propriétaire du terrain s’est interrogé sur la loi du marché. Une loi d’airain. Aussi, décida-t-il de ne pas se laisser enfermer dans cette logique. Il proposa à Habitat et Humanisme un prix solidaire. L’économie du plus fort s’estompait pour celle de la bienveillance.

Il s’est trouvé aussi des personnes qui se sont inquiétées du sens à donner à l’épargne. Leur propos ne fut pas de dénoncer bruyamment les injustices mais d’agir en promouvant l’économie solidaire.

Un autre changement naît quand l’argent n’est pas diabolisé, simplement mis à sa place de serviteur. Un nouvel horizon se fait jour pour ceux qui n’en avaient pas ; il n’est pas sans lumière.

Ce n’est pas terminé, un autre changement, celui de ces heures solidaires où l’on donne du temps pour écouter, partager. Les solitudes se brisent, les malentendus tombent.

A cette inauguration, Damien était présent pour dire merci aux membres de l’association qui l’ont accompagné. Il s’est reconstruit. Quittant son logement d’insertion, il a permis à un autre d’en bénéficier. Je n’ai pas besoin de préciser avec quelle émotion cette gratitude a été entendue. Un frère fragilisé nous a changés.

Qui n’éprouve pas un espace de liberté en faisant mémoire de l’Abbé Pierre, Mère Teresa, Sœur Emmanuelle, d’Arnaud Beltrame et de tant d’autres, mais aussi de tous ceux dont les gestes infiniment discrets font tant de bien, au cœur de ces changements, qu’ils font bouger les lignes et même lézardent ces forteresses qui emmurent.

Il n’y a pas de sainteté sans humilité, de simplicité. S’agissant d’un amour, il est bien d’en parler avec humour. Alors, rappelons-nous ces mots de Michel Audiard : « Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière ».

Les béatitudes ne sont pas loin.

Bernard Devert

Octobre 2018

Et si l’heure solidaire devenait maître des horloges

Les horloges oubliées, les hommes de pouvoir s’en emparent ; ils avancent en maîtres, annonçant le monde nouveau pour mieux ringardiser l’ancien monde : un pur spectacle. Les pratiques sont-elles désormais si différentes qu’elles crédibilisent un changement annoncé à grands frais médiatiques.

Ce monde nouveau ne saurait surgir en avançant l’heure.

Soyons plus humbles pour être à l’heure d’une plus grande vérité.

Le temps nous échappe, quelles que soient nos incantations. Souvenons-nous de Lamartine : « Ô temps suspends ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours ».

Perdus dans un monde qui ne l’est pas moins, nous tenons debout et nous maintenons, vaille que vaille, à notre place en courant pour gagner du temps. Folie que de servir ce maître qui fait de nous des serviteurs et même des esclaves ! Nous pouvons ‘bricoler’ les aiguilles, il n’en reste pas moins que le pouvoir du temps, un jour ou l’autre, vient nous bousculer.

Qui n’entend pas sonner des heures de colère, à raison de trop de déceptions et d’attentes sans lendemain. Demandez à une famille qui, depuis de très nombreuses années est en attente d’un logement social ou encore à cette femme qui, depuis 17 ans à Paris, vit dans un appartement de 9 m² – que dis-je, une cave de 9m² -, ou encore à ceux qui sont dans la rue, ce qu’ils pensent non pas du temps mais de ce que nous faisons du temps.

La patience conduit ces hommes et ces femmes à devenir des patients tant le malheur s’abat sur eux.

Il est, heureusement, de ces heures creuses permettant de ré-orienter nos engagements vers des horizons jusque-là improbables. Ce rendez-vous avec le lâcher-prise est proposé depuis des temps immémoriaux, mais il est bien souvent décliné. N’aurions-nous pas peur d’entendre que le temps n’est pas un ennemi mais une limite, une chance conduisant à faire des choix et fixer des priorités mettant à contretemps le ‘toujours plus’.

L’heure creuse, heureusement, bouscule. Quand nos agendas laissent trop de blanc, n’avons-nous pas le sentiment de moins exister. L’adolescent ne s’entend-il pas dire : à quoi rêves-tu ? Une quasi-inquiétude de la part des parents.

Cette heure creuse laisse une page libérée des égo et des vanités. Une autre écriture alors se propose.

Les horloges peuvent désormais sonner pour nous mettre ‘sous pression’ mais en vain. La liberté intérieure crée des espaces de gratuité. Les relations sont démonétisées pour être placées sous l’égide de la gratuité. Adieu, ce temps conçu comme de l’argent ! Il est devenu un don, traduisant une jeunesse retrouvée.

D’un coup, cette dommageable expression « je n’ai pas le temps » porte les affres du temps.

Habitat et Humanisme, avec le passage à l’heure d’hiver, propose que cette heure gagnée soit donnée aux plus démunis. Comment ? Sous les formes les plus diverses que revêt le partage lorsque nous nous mettons à l’heure de l’autre. S’il n’a pas cette montre mise en exergue comme signe de réussite, il nous mettra pourtant à l’heure d’un monde plus humain.

Imaginons un français sur mille participant à cette heure solidaire : les aiguilles des horloges s’affoleraient pour s’être laissées aiguiller par les battements du cœur. Un temps nouveau s’ouvrirait pour bien des familles.

Ensemble, habitons cette heure de fraternité.

Bernard Devert

Octobre 2018

 

Pour le passage à l’heure d’hiver, on gagne tous une heure !
Le 29 octobre, de 15H à 16H, donnons-la aux plus démunis !
Rendez-vous sur heure-solidaire.org

Refuser la misère, une option ? Non, une impérative urgence

Le 17 octobre, depuis 1987, est la journée mondiale du refus de la misère, à l’invitation du Père Joseph Wrezinski, Fondateur d’ATD-Quart Monde, qui mourra un an plus tard.

L’intuition novatrice de cet homme de foi, né pauvre, demeuré jusqu’au terme de sa vie parmi les siens, fut de considérer que le devoir de la Nation n’était pas seulement de contribuer à ce que les personnes vulnérables le soient moins, mais à ce qu’elles aient leur place pour apporter à la Société cette part d’humanité qui lui manque.

La misère n’est pas une fatalité ; elle est la somme d’iniquités accumulées et de jugements à charge de ceux que la vie blesse et détruit. Une écoute et un autre regard s’imposent pour ne point pactiser avec l’inqualifiable.

Mesurons ce que veut dire il n’y a pas de place. Tel est le leitmotiv qu’entendent les plus violentés par la misère. Téléphonant au 115, ils attendent longtemps, trop longtemps, que leur interlocuteur décroche, non pas qu’il soit dans l’indifférence – bien au contraire – mais les appels sont si nombreux, et les places si limitées que ceux qui les reçoivent sont submergés.

L’impossibilité d’être accueilli, alors que la nuit est parfois bien avancée, suscite alors des heures inquiètes et dangereuses.

Le petit-matin est annonciateur de la répétition infernale d’un enfermement dont les sans-domicile s’évadent souvent par des addictions. Que de regards courroucés et méprisants leur rappellent qu’ils sont d’un autre monde ; ils le savent, il n’y a pas de place pour eux.

Comment ne pas entrevoir les conséquences pour l’hygiène mental et corporel. Folie meurtrière à laquelle s’ajoutent les abus et sévices de toute sorte que subissent des êtres sans forces, oubliés sur les trottoirs. Une deshumanisation absolue qui se vit dans une grande insensibilité ! Ils n’ont pas de place, ou si peu.

Pas davantage de place pour ces familles – souvent des femmes seules avec enfants – qui, après le drame des séparations, se voient contraintes de rechercher un logement adapté à leurs ressources pour que le ‘reste à vivre’, après le paiement des loyers et des charges, permette de vivre.

Que de rejets au motif de la rupture avérée entre les revenus et le prix de la location. Il s’en suit l’errance, la perte des repères, le début d’un enfer parce qu’à un moment difficile de leur histoire, sombrent des personnes fragilisées, rassasiées de ce cri provocateur entendu pour la énième fois : il n’y a pas de place. A trop le savoir, on perd même le pouvoir de réagir.

Victor Hugo, dans une lettre publique aux élus, proclamait : « Ayez pitié du peuple à qui le bagne prend ses fils et le lupanar ses filles. Que prouvent ces deux ulcères ? Que le corps social a un vice dans le sang. Nous voilà réunis en consultation au chevet du malade ».

Ce soin exige un diagnostic du corps social dont nous sommes tous membres. Que faire pour trouver l’énergie nécessaire à une intervention qui sauve ? Il s’agit de réanimer les forces vives d’une société qui, voyant la lèpre qu’est la misère, se déciderait enfin à prendre les moyens de la guérir et non de se séparer des lépreux en les mettant à distance.

Le premier prendre-soin est de trouver des abris décents.

Il y a des logements vides, des bâtiments inoccupés comme des immeubles de bureaux désertés pour ne plus répondre à leur destination. L’heure est celle d’un recensement pour mobiliser les possibilités d’agir.

Là, où vous êtes, n’hésitez pas à faire connaître ces ouvertures. Elles seront autant de fenêtres s’ouvrant sur une espérance née, il y a 31 ans, de l’appel d’un prophète qui, dans le regard de l’homme abandonné, découvrait des raisons de croire et d’offrir à la société plus d’humanité.

Bernard Devert

17 octobre 2018

25ème anniversaire de Péniche Accueil en la fête de François d’Assise

Est-ce le hasard que cet anniversaire soit célébré le jour de la fête de François d’Assise ? Nul doute que cette péniche accueillant les plus vulnérables aurait été chère à son cœur ; souvenons-nous de son poème de la création : Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Eau, laquelle est très utile et humble.

25 ans, c’est dire que la péniche a tenu le cap d’une hospitalité qui ne se dément pas.

Le temps passant, j’ai oublié quelques noms mais je garde en mémoire les deux premiers fondateurs qui réunirent les Amis de la Rue, les Petits Frères des Pauvres et Habitat et Humanisme, les invitant à monter sur une péniche pour en jeter l’ancre, ce qui ne manqua pas d’en faire couler beaucoup pour que le projet ne sombre pas.

Le ‘Balajo’, tel est son nom, fait mémoire d’un de ses capitaines aimant fréquenter un café dansant portant cette enseigne. L’appellation n’est pas usurpée : sur le pont de la péniche, on continue à faire danser… la fraternité. L’accueil n’est pas triste ; les passagers, jamais guindés, plutôt joyeux, parfois ayant levé le coude, sans trop, afin de ne point risquer de plonger dans le Rhône.

Oui vraiment ; la péniche est un espace de fraternité. Personne n’y ‘fait tapisserie’. Il y a bien longtemps que le Balajo n’a plus de moteur mais les passagers ont une telle énergie qu’ils vivent des traversées avec un enthousiasme jamais à quai.

De combien d’aventures la péniche est-elle témoin ! Elle ne parle pas pour avoir le goût du secret qui est aussi celui de notre ville où elle décida de poser l’ancre pour le bonheur de ceux qui n’en avaient pas ou plus, mais qui mettant le pied sur le Balajo trouvent du réconfort.

Le Balajo est passé sous bien des passerelles et continue, dans cette mémoire qui n’a rien du cabotinage, à jeter des ponts, bâtir des liens qui sont à l’entraide ce que la confluence est à la ville un haut lieu de puissance pour être celui de la convergence. La rive gauche et la rive droite ne mettent pas à quai les courants de pensée, elles les enrichissent. Inouï, le Balajo en porte la trace !

Il y a un peu plus d’un an, les fondateurs ont été appelés après les pompiers pour aider à remettre sur cale le Balajo, victime d’un feu accidentel.

Les subsides recueillis ont été moins puissants que la lance à incendie mais les fondateurs sont restés des lanceurs d’alerte si bien que le Balajo a conservé toute sa vivacité d’accueil ; mieux encore, il bénéficie d’un nouvel espace chaleureux, celui qui vous conduit ce soir à nous réunir.

Alors retenez de mon bavardage un seul mot qui a du sens : ma reconnaissance à l’égard de ceux qui depuis 25 ans, bénévoles, salariés, mais aussi passagers font du Balajo une péniche ancrée dans la tradition lyonnaise d’une solidarité active ; elle fait école.

Bernard Devert

Octobre 2018