Le vivre-ensemble se doit d’être reconnu comme une grande cause nationale

Le vivre-ensemble, du moins dans sa formulation, serait-il déjà usé. Tel est le ressenti qui m’habita en refermant le livre de Jérôme Fourquet : ‘L’archipel français, naissance d’une nation multiple et divisée’. Où allons-nous, s’interroge l’auteur, Directeur du département opinion à l’IFOP.

La fracture sociale est si prégnante que les divisions qui la nourrissent préparent, si nous n’y prenons garde, l’éviction des valeurs qui constituent le socle de notre démocratie, de notre République.

Le vivre-ensemble doit être revisité pour être mieux habité. Pour ce faire, la France doit se réconcilier avec elle-même, la Nation avec ses cités, ses édiles et ses élites.

Emmanuel Todd dit que, pour la première fois, les ‘éduqués supérieurs’ – près de 30% de la population – peuvent vivre entre eux ; ils produisent et consomment leur propre culture. La sécession des élus crée un fossé qui s’élargit de par leur incompréhension avec la ‘France d’en bas’.

L’image symbolique de la cordée n’est-elle pas le possible signe d’un vivre-ensemble, réserve faite que tous montent vers des cimes.  Le drame – et cela explique les manifestations récurrentes des Gilets jaunes – c’est que la Société est ‘en panne’ pour les plus fragiles ; au regard de cette situation, comment faire société.

Trop de divisions brisent le référentiel culturel commun qui offrait à la Nation son caractère indivisible.

‘L’archipelisation’ de la société, spectaculaire, rapide et inquiétante, appelle un faire-ensemble pour plus de mixité et par là-même d’ouverture. Les différences perçues comme un risque deviennent une richesse quand elles sont appréhendées comme une invitation à l’échange.

Ne soyons naturellement pas naïfs, il y a des situations qui créent des fossés qui ne sauraient être supportés, notamment l’économie souterraine mettant des territoires sous la loi des narcotrafiquants et des Islamistes.

Le Président François Hollande, dans son livre interview ‘un président ne devrait pas dire ça’, s’interrogeait sur la ‘partition’ que connaît la France. Gérard Collomb, lorsqu’il quitta le Ministère de l’Intérieur, eut cette formule : « aujourd’hui, les Français vivent côte à côte ; demain ils pourraient vivre face à face ».

L’heure est de faire face pour qu’un tel drame soit évité.

L’habitat est un vecteur pour sortir de cette fragmentation de la société que trop de logements entretiennent et développent, tant ils crient et créent la misère sociale.

Lors du Grand Débat, il a été demandé que les dépenses liées au logement diminuent pour réduire la pression fiscale. Certes, toutes les transformations ne passent pas par l’impôt, mais la Nation, au regard de l’émiettement constaté, ne saurait différer l’économie d’un lourd investissement pour faire de la mixité sociale une grande cause nationale ; il en va de son avenir.

 

Bernard Devert

Juin 2019

J’ai fait un rêve …l’esprit de solidarité souffle dans les salles de marchés

Ils riaient ces femmes et ces hommes sérieux pour travailler dans des salles de marchés où se font et se défont des fortunes. Que s’était-il donc passé, la volatilité des cours aurait-elle dépassé toute attente, emportée par des algorithmes,

Ce rire relevait d’un inattendu impensable, comme si l’esprit de solidarité les touchait dans le temple de la finance. Tous se demandaient le sens de ces transactions qui tournent sur elles-mêmes et pour les mêmes, dans cette recherche du ‘toujours plus. Mais, pour quoi faire.

Mieux que quiconque, ils savaient que les cours, comme les arbres, ‘ne montent pas jusqu’au ciel’. En ce moment, c’était comme si le ciel était tombé sur eux : un jour qui fit grand bruit ; d’aucuns se rappelaient que, dans le Livre de l’humanité, il y eut une pentecôte qui changea non seulement les cœurs mais aussi le cours de l’histoire.

Une Pentecôte pour la bourse ! Incroyable….

Les traders saisissaient que le marché s’était retourné. Les valeurs qui avaient la cote, soudain étaient celles d’entreprises à mission ou de sociétés jusque-là délaissées pour être engagées à refuser comme fatalité misère et pauvreté.

Les ordres de bourse affluaient ; ils exigeaient de retenir les actions éthiques ou des titres relevant de l’Investissement Socialement Responsable (ISR).

La finance solidaire ne leur était pas inconnue mais, ils reconnaissaient qu’ils s’y intéressaient peu pour ne représenter que quelques secondes des transactions boursières et encore … Les entreprises purement solidaires ne sont même pas cotées, aux deux sens du mot.

L’encours total de la finance solidaire en France est de12 milliards €, alors que la capitalisation boursière pour les 40 entreprises du CAC est de 1643,57 Md€ (7 juin 2019).

Le flop de l’introduction en bourse d’UBER à Wall Street les interrogeait : une perte de quelques milliards par rapport à l’estimation envisagée. Quelle folie !

A la City, 1ère place boursière du monde, ce sont 33 millions de transactions sur le marché des changes chaque seconde en moyenne, près de 2 500 milliards de dollars journellement. A Wall Street, 945 milliards de dollars.

Se faisait jour la conscience que deux mondes s’opposent : un nain quant à la finance : il tente de faire exister les plus pauvres avec peu de moyens et beaucoup d’enthousiasme. Un géant – submergé par des capitaux dont des milliards, voire des trilliards, sont flottants pour ne pas trouver à s’investir sur le long terme –n’ayant d’autre finalité que d’enrichir, mais pour quelle cause.

Devant ce spectacle inique, les acteurs de marché riaient, comprenant le tragi-comique de cette situation. Désormais, l’heure était pour eux de donner cours à une autre logique pour ne point se perdre dans des volatilités qui ne construisent rien. Que faire, descendre là où se tiennent les vraies valeurs qui, seules, permettent d’investir pour monter vers les cimes.

Oui, riant de leur méprise, acteurs de marchés libérés de ces culpabilités qui freinent l’audace, ils s’engageaient à créer de vraies richesses, privilégiant l’économie réelle à celle virtuelle.

Pardonnez-moi, je vous ai fait part de mon rêve. Je me réveille en songeant qu’il faut le vivre au risque qu’il fasse grand bruit.

J’ai déjà rencontré nombre de traders qui, habités par ce songe, pensent qu’il faut lui donner cours pour que naisse une pacte d’échanges et de justice, mettant sur orbite cette belle valeur qu’est la paix.

 

Bernard Devert

9 juin 2019

L’unité, chemin d’avenir

Où est Dieu, où est l’homme. Ce cri souvent déchirant ne pourrait-il pas défaire des caricatures qui enferment le divin aussi bien que l’humain.

La prière de l’Homme de Nazareth dit clairement que le Père ne se trouve ni là-haut, ni là-bas. Il est le proche. « Qu’ils soient un, comme nous sommes un : moi en eux et toi en moi, qu’ils deviennent ainsi parfaitement un » (Jn 17, 21). Placer le divin à distance de l’homme, c’est rendre impossible une relation créatrice de sens.

Dieu est là où se bâtit l’unité, une des conditions pour entrer dans l’intelligibilité de notre humanité. Souvenons-nous de la fulgurance de l’expression de François Varillon : « Dieu ne peut diviniser que ce qui est humanisé ».

La vie spirituelle est un travail d’unification intérieure qui, si elle est authentique, ne peut que rejaillir sur le corps social (corps et âme).

Il faut en finir avec le ciel présenté comme espace, alors que nous sommes appelés à être le ciel, dit Maurice Zundel ; le ciel, l’âme des justes.

Habitat et Humanisme accueille et héberge des familles yézidies, essentiellement des femmes avec des enfants. Cette minorité kurdophone, monothéiste, a été sauvagement violentée, violée, retenue en esclavage par Daech.

L’un d’entre nous, en charge de cet hébergement eut ce mot magnifique : « je fais le plus beau job du monde ». Quel est-il : construire pour aider à se reconstruire, permettre à des femmes outragées, ayant dû faire le deuil d’êtres chers, de reconquérir une unité intérieure. Seul l’amour en est la clé d’accès.

Dans ces moments douloureux, la question « où est Dieu » est aussi celle où l’on se demande : où suis-je ? La réponse parfois s’impose, plus souvent elle distille une clarté, laissant entrevoir qu’il s’agit d’être là pour tenter d’offrir les conditions d’une vie humaine.

La bonne nouvelle, quand elle est vraiment habitée, terrasse la tentation de rester dans une quiétude nous éloignant des responsabilités, le plus sûr moyen de laisser le champ libre aux situations de captivité que fécondent les divisions.

L’esprit ne vit que dans la recherche de l’unité, celle tout intérieure pour ne pas rester à l’extérieur de soi-même et par là-même étranger à l’autre et au Tout-Autre qui demeure en nous.

Il est de ces moments qui bouleversent toute interrogation, à commencer par celle sur Dieu où le sujet n’est pas tant de se dire où est-Il, mais où sommes-nous ?

Et si, dans ce changement, surgissait l’idée que Dieu se trouve là où les plaies sont pansées, soignées. Dieu s’éprouve quand nous entrevoyons l’urgence de refuser ce qui divise, abime, détruit.

Dans ce champ de l’unité recherchée, se propose à notre liberté cette autre prière de Jésus : « Père, je te rends grâce de l’avoir caché aux sages et aux intelligents mais de l’avoir révélé aux tout-petits ».

Quand comprendrai-je que la fragilité est chemin de l’amour, chemin d’humanité.

Qu’ai-je donc à rêvasser, à regarder le ciel. Les Galiléens se sont vu reprocher par deux hommes en blanc, de rester là, d’en rester là. Or, la mission immense est un appel à faire l’unité avec nos frères sans-abri, exilés, sans soutien, sans affection.

« C’est quand je suis faible, que je suis fort », dit l’apôtre des païens (2 Co 12, 10). Cette force, née de l’amour, donne l’énergie pour bâtir des liens d’unité, signe du passage du moi préfabriqué au moi authentique. Vivre, c’est devenir plus humain, c’est apprendre à donner, se donner. Alors, nous nous approchons de ce Dieu Amour qui n’est que don, sans idée de possession et de puissance.

Quelle libération, la reconnaissance de ce Dieu si humain ; Michel Serres parlait du paradis, comme d’un amour. Il ne l’espérait pas, il le vivait.

 

Bernard Devert

Juin 2019