Que de fureurs et de violences atteignant parfois une telle ignominie qu’un profond dégoût surgit, d’où cette interrogation : « comment est-ce possible ». Ô certes, elles ne sont pas nouvelles, mais elles surgissent avec une telle répétition et de tels échos que monte une angoisse délétère dont se nourrissent les extrêmes.
Il nous faut entendre, réentendre le prophète des pauvres, Victor Hugo : Malheur à qui dit à ses frères, je retourne dans le désert ! Malheur à qui prend ses sandales quand les haines et les scandales tourmentent le peuple agité ! (La fonction du poète).
Dans cette agitation – et comment ne pas la comprendre – l’heure n’est surtout pas de fuir, mais de donner enfin place à ce qui est discret, mais vital, la générosité ; elle ne fait pas de bruit, mais beaucoup de bien.
Il s’agit moins de parler que de mettre en exergue ces impossibles, jugés comme inatteignables. Or, nombreux sont ces femmes et ces hommes qui parviennent à les réaliser, contrariant ce pessimisme délétère, une munition au service des assassins de l’espoir dans leurs obsessions constantes à faire croire que tout est pourri.
Victor Hugo dit que Dieu parle à voix basse à son âme. Pour entendre, ne conviendrait-il pas de rejoindre en nous l’homme intérieur ‑ descendre en soi-même ‑ et c’est l’heure des Cendres ouvrant le temps du Carême pour que brûlent et tombent en cendres ces inessentiels qui enferment.
Chacun de nous, secrètement, est porteur de la flamme de l’espérance. Lorsqu’elle nous rassemble, surgit un étonnement et même un émerveillement de voir que le monde est meilleur que nous ne le pensions ou ne le croyions.
Mettre en cendres la misère aux facettes innombrables, ce n’est pas tant s’opposer aux cris des fossoyeurs de l’espoir que de se situer résolument auprès de ceux qui ne disent rien, pensant qu’ils n’ont rien à dire pour n’avoir rien, ou si peu. L’attention à l’autre, aux autres dévoile des ouvertures inattendues, semences de la fraternité qui, toujours, se développent dans le secret des cœurs.
Là se poursuit, commence ou recommence ce qui secrètement bâtit un monde meilleur comme « mars secrètement prépare le printemps », suivant les mots de Théophile Gautier.
Victor Hugo dirait mieux que je ne puis le faire, dans son poème « la fonction du poète « toute idée, humaine ou divine, qui prend le passé pour racine a pour feuillage l’avenir ».
Cet avenir est le fruit d’un don, lequel a aussi de multiples visages : donner du temps pour écouter, « Aime et tu comprendras », selon Saint-Augustin. Donner un peu de son épargne, c’est participer avec d’autres à faire surgir un passage où le sans-abri habite enfin un chez soi ; tout est changé, transformé.
Ensemble, nous savons que les iniquités s’aggravent, au risque de nous emmurer pour penser que l’on n’y arrivera pas, tant le vent de l’individualisme souffle fort ; il secoue jusqu’à mettre à mal la conception de la personne faisant naître la relation d’un cœur à cœur, plutôt que d’un corps à corps assiégeant l’individu dans sa recherche de lui-même.
Oui vraiment, l’heure n’est pas de perdre cœur, ensemble allons plus loin en veillant à ce que ceux qui ont été aidés puissent trouver l’audace de devenir, à leur tour, des aidants. L’humanisme est au prix de cette confiance ; ne la désertons pas.
Bernard Devert
Février 2026
