Il me fut donné d’évoquer dans mes chroniques la situation, parmi beaucoup d’autres, de cette maman m’adressant un SOS un dimanche soir pour me dire qu’elle était à la rue avec ses trois enfants de 6, 9 et 11 ans.
Désemparé, je n’ai rien pu faire sur le moment ; il était déjà tard, sauf appeler un ami qui a accepté dans l’urgence de leur trouver un abri de fortune.
La fraternité ne conduit pas à l’irresponsabilité. Des solutions doivent être recherchées. L’urgence s’imposant, j’ai lancé un appel pour qu’un propriétaire d’un logement vacant dans la Région parisienne en propose un, d’autant qu’Habitat et Humanisme s’engageait à prendre en charge les travaux de mise aux normes. La contrepartie demandée était qu’un loyer social soit accepté pour que l’accès au logement demeure compatible avec les faibles ressources de cette famille, confrontée à une rupture familiale et à la pauvreté.
Ce logement est enfin trouvé après plusieurs mois d’inquiétudes pour cette maman, laquelle me joignait en ce début de semaine pour me dire : « je ne trouve pas de mots pour exprimer ma reconnaissance et ma joie ».
Le 5 mars marquera le 19ème anniversaire de la loi du Droit au Logement Opposable. A la quasi-unanimité, l’Assemblée Nationale l’a votée, signe d’un espoir que soit enfin tissée, retissée, la cohésion sociale si gravement déchirée.
Cet espoir est partiellement déçu, mais le DALO porte en lui-même une espérance pour faire naître un autrement dans cette attention à la grande fragilité qui ne peut plus être occultée, tant elle est prégnante. Les chiffres sont connus mais, comme souvent, les drames suscitent une capacité de déni.
Or, près de 600 000 personnes, rappelle la Fondation du Logement, sont contraintes d’être abritées dans la famille ou chez des tiers. Chacun peut, ici, s’imaginer combien ce nomadisme subi altère tout avenir ; sans toit, il n’y a pas de soi.
Habitat et Humanisme se bat pour diminuer la vacance des logements, au nombre de 400 000 en Ile-de-France et les grandes métropoles. Terrible ces fenêtres fermées où il n’y a aucune lumière pour cause d’inoccupation !
Ce constat traduit une fraternité en souffrance. Force est de constater que nous devenons des étrangers à l’égard de ceux que la vie blesse, leur opposant une méfiance pour ne point connaître, reconnaître les maux qui les mettent au bord des abîmes, quand ils n’y sombrent pas.
Je n’ai pas de mots, dit cette maman qui, venue d’Afrique quittant un territoire assailli par des barbares, s’investit auprès de nos grands aînés isolés pour leur apporter un prendre-soin à domicile tout en préparant, avec le soutien de la Croix Rouge, la valorisation de son diplôme d’infirmière pour exercer son métier dans nos hôpitaux.
Un jour, à notre tour, sur un lit, inquiets de notre avenir, peut-être aurons-nous aussi les mots de cette infirmière, restant ici sans voix pour dire notre gratitude à ceux qui soignent.
Faut-il attendre l’heure de la vulnérabilité pour ne plus rester étrangers les uns par rapport aux autres. N’est-ce pas ce soin, aux multiples facettes, qui conduit à une parole laissant sans voix pour traduire, celle-là seule qui compte, le bruissement des cœurs qui s’ouvrent.
A vous que je ne parviens pas à aider, pour ne point trouver les mots susceptibles de mobiliser une fraternité active, comment ne pas vous demander pardon pour ne pas suffisamment entendre et comprendre vos appels, me laissant souvent sans voix.
Vous qui ne criez pas, espérant malgré tout que nombre de ces logements qui existent, à réhabiliter, certes, mais ils sont là, feront l’objet d’une remise de clés, finalement un passage entre ces mains qui disposent et les vôtres.
Que d’horizons s’éclaireraient de par ce possible qui ne tient qu’à notre volonté pour que naissent des lendemains plus humains.
Bernard Devert
Février 2026
