De Laudato si à Fratelli tutti, une même espérance.

Quelques heures avant la sortie de la troisième encyclique du pape François, dans la 8ème année de son pontificat, à la veille de la fête du Poverello, Habitat et Humanisme accueillait à Saint Affrique, dans le département de l’Aveyron, des personnes de cultures très différentes, venues d’horizons qui ne l’étaient pas moins, dans le cadre de l’inauguration d’un centre d’accueil pour des demandeurs d’asile.

Au cours de cette réunion, il fut présenté le parcours de ceux qui subissent l’exil, quittant une terre inhospitalière en raison de la guerre ou de la misère, cette autre violence qui tue dans le silence. Si les armes ne parlent pas, la faim et les conditions de vie sordides qu’elle cause sont dramatiquement meurtrières.

Il était heureux d’entendre, lors de cette inauguration, des voix qui témoignaient d’une fraternité, non pas d’un vague espoir mais d’une réalité actée, fruit d’un engagement partagé par les autorités publiques, civiles et religieuses.

Dans ce centre d’accueil, les divisions n’avaient pas de place pour être à leur place, hors-jeu.

Chaque génération, dit François, doit faire siens les luttes et les acquis des générations passées et les conduire à des sommets plus hauts encore. De telles rencontres doivent susciter une hospitalité, constamment à bâtir tant elle est une exigence spirituelle. S’en affranchir est toujours une déshumanisation.

L’ancien Maire de Saint Affrique, qui a contribué à cet espace de fraternité, disait magnifiquement : nous étions tous des étrangers et étrangement nous faisions humanité, ajoutant, ouvrons nos territoires de ‘vraie vie’ au vaste monde de la misère et de la douleur. Ne serait-ce pas cela faire humanité dans un mélange de rêves et de désespoirs lucides…porteurs de rêves.

Ces rêves, sont ceux de Martin Luther King, de Nelson Mandela, et de tant d’autres, connus ou anonymes qui, là où ils sont, refusent un face à face ou une simple juxtaposition pour privilégier le vivre-ensemble.

Sans ces rêves, la Société sombre. Ils naissent d’un dialogue qui, suivant la réflexion de François, a besoin d’être enrichi et éclairé par des justifications, des arguments rationnels, des perspectives différentes, des apports provenant de divers savoirs et points de vue.

Les différences peuvent sembler des obstacles. Non, dit François, elles doivent contribuer à une convergence dynamique que l’intelligence peut saisir.

Magnifique, cette confiance en l’homme !

Si la fraternité relève d’une inclinaison du cœur, elle procède également de la conviction que tout être humain possède une dignité inaliénable et une dignité qui correspond à la nature humaine, indépendamment de tout changement culturel, pour reprendre les mots de l’encyclique.

« La vie, c’est l’art de la rencontre même s’il y a tant de désaccords dans la vie » (expression de Vinicius de Morales que reprend François). Or, l’art est une culture, un enracinement, signifiant pour le Pape une invitation à se rencontrer, construire des ponts, envisager quelque chose qui inclut tout le monde et passionne.

La fraternité est une grâce, une gratuité se révélant une source que chacun a en lui-même.

Dans ces jours de l’après-crise où semble s’estomper le désir brûlant des enfièvrements qui ont trop longtemps déchiré la fraternité, l’heure est de faire surgir ces espaces qui intègrent et rassemblent.

Bernard Devert

Octobre 2020

Vision Habitat et Humanisme 2020-2025

C’est dans un contexte de crise sanitaire qui a mis les activités en sommeil, annonciatrice d’un choc économique et social, qu’il m’est demandé par les membres du Bureau de la Fédération de préciser ma vision de l’association.

Est-ce l’actualité qui met un focus sur le soin et le prendre-soin, me conduisant à axer la vision du Mouvement sur ce thème, peut-être, mais je crois que c’est davantage la prise en compte que l’humanisme est un soin, partageant le propos de la philosophe Cynthia Fleury : « Quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien ».

D’aucuns auraient pu craindre que les 3 pôles d’activités d’H&H entraînent un éclatement de l’association. Bien au contraire, le soin et le prendre-soin renforcent son unité. Ensemble, ne sommes-nous pas blessés par le fait que les plus pauvres accèdent le plus difficilement au logement social, que ceux qui ont dû quitter leur territoire en raison de la misère, des guerres, ou encore des déserts climatiques ne trouvent pas d’hospitalité et que les plus fragiles en raison de la dépendance, de l’isolement et du manque de ressources ne bénéficient pas d’un logement adapté au soir de leur vie.

Le ‘fil rouge’ de notre engagement, c’est l’attention à l’autre dans le respect de son éminente dignité, chacun étant une perle. Flaubert dit que ce n’est pas la perle qui fait le collier, mais le fil.

Habitat et Humanisme est simplement ce fil, mais il est aussi ce fil pour que les perles ne s’égarent point.

Cette vision, je vous la partage dans la conviction que, tous portés par l’engagement, les attentes et expériences, nous parviendrons à une approche qui renforcera encore notre unité, traduisant ce souffle que tous, nous voulons habiter pour mieux répondre au sens de notre mission.

L’horizon est difficile. Le reconnaître, ce n’est pas sombrer dans un pessimisme mais inscrire la vision pour les cinq années qui viennent en distinguant le souhaitable du possible, sans altérer le désir mobilisateur qui nous anime, changer et faire changer.

Alors que le corps social était en souffrance, en raison d’un virus aussi invisible que destructeur, les soignants se sont levés et ont relevé la Société en lui offrant une solidarité se révélant un sillon d’espoir. Ne furent-ils pas dénommés, non sans pertinence, l’armée blanche qui nous sortit de l’ombre.

Ils se nommaient comme soignants, observant qu’il n’était pas fait de différence entre professeurs, docteurs, infirmiers, aides-soignants, auxiliaires de vie, ce qui est un peu une première, tant était grande leur unité.

Si le coronavirus est venu troubler notre quiétude. Les soignants ont apporté une telle contribution que si, hier, ils manifestaient dans les rues pour avoir une juste reconnaissance, ils sont désormais acclamés comme des sauveurs, non seulement parce qu’ils ont protégé mais pour avoir suscité des ouvertures si riches de sens, d’abnégation et de disponibilité, qu’ils sont, dans ce ‘monde d’après’, les pionniers d’un autrement.

L’acte du soin et du prendre-soin a été appréhendé pour ce qu’il est : un humanisme qui nous a tous interrogés et sans doute un peu changés, nous invitant à en être des acteurs dans ces « jours de l’après », suivant l’expression partagée.

Edgar Morin, dans son petit livre de 150 pages, résume magistralement les leçons du coronavirus, sous le titre : « changeons de voie » ; des voies réformatrices traduisant un espoir qui n’est pas – je le cite – certitude, mais un appel à prendre parti et faire pari.

Notre vision ne relève-t-elle pas de ce parti et de ce pari.

Ce parti est le préalable à un soin pour diagnostiquer la misère comme une violence que les Institutions ne peuvent pas, seules, éradiquer, d’où la nécessité que se lèvent des hommes et des femmes mobilisés pour ce formidable et noble combat. Ils sont anonymes, appelés les bénévoles ; ils sont pourtant la première force d’H&H.

Notre vision est que la fragilité est une chance pour être chemin d’humanité.

Les bénévoles manquent, plus exactement ils manquent pour un monde plus humain

Les bénévoles ne sont-ils pas ces résistants qui guérissent des maux de la Société, aux fins de lui offrir plus d’humanité.

Résister est une expression chère à notre Mouvement ; nous la trouvons dans les textes fondateurs de 1985.

Cette résistance ne nous conduit pas à dénoncer, d’autres le font bien sans que nous ayons à ajouter encore notre voix. Il s’agit de résister au sens de faire surgir une voie, celle des utopies, ces vérités de demain, selon la formule de Victor Hugo, que nous voulons voir apparaître dans l’aujourd’hui.

Les utopies réalistes, introduisent un avenir pour ceux qui n’en ont pas.

Qui attend de nous que nous devenions un grand acteur de l’économie ? L’espérance est ailleurs, elle s’inscrit dans notre détermination à faire tomber des murs. Quels murs ? Ceux invisibles, ou plus exactement ceux que la Société fait semblant de ne pas voir, tel celui du sans-abrisme qui est une tache honteuse.

La rue tue physiquement et moralement, mais ces morts ne réveillent la conscience de personne ou de si peu. La Société s’est habituée, au sens ou Péguy retient ce mot, traduisant la plus grande des perversités.

Heureusement, les bénévoles veillent et nous réveillent.

Dans cette vision 2020-2025, je voudrais leur exprimer notre commune gratitude. Que serait Habitat et Humanisme sans eux.

Au cœur de sa mission de résistance, H&H doit en découdre avec le mythe de Babel

La crise sanitaire a entraîné le dé-confinement de ce mythe, toujours aussi vivace, fût-il dénoncé dès la création de la ville. La ghettoïsation des pauvres est un échec des valeurs judéo-chrétiennes mais aussi républicaines, observant la difficulté de notre Pays à acter son unité et son indivisibilité.

La réalité, c’est que notre Société consent aux archipels.

Habitat et Humanisme se doit de lutter contre Babel, si destructrice de l’humain.

L’intuition fondatrice d’H&H est de combattre l’homogénéité des quartiers traduisant le refus de l’autre. Les mêmes, bénéficiant de solides formations et relations, habités par un esprit de corps, concourent à des séparations avec ceux qui n’ont pas les mêmes chances et qui par là-même se perdent, jusqu’à connaître l’exclusion.

Il y eut une voix qui retentit : ‘et les autres’ (cf. la Genèse). Cette voix était magnifiquement humaine ; elle était celle de Dieu !

Ne sommes-nous pas là au cœur de notre engagement et de notre vision : ne point céder, même si, ici et là, des esprits dits éclairés soulignent que c’est peine perdue, considérant notre investissement comme offrant une cohabitation, voire une juxtaposition mais point ce « vivre ensemble » leur apparaissant comme une incongruité.

J’en porte la responsabilité pour avoir introduit trop rapidement ce ‘vivre ensemble’ sans trop m’inquiéter des modalités pour le faire naître, nécessitant ‑ vous l’avez mieux compris que moi ‑ de mettre l’accent sur le « faire ensemble ».

Une correction a été ainsi apportée dans la vision d’H&H ; je vous en sais gré.

Trouvons le souffle de Lévinas, rappelant que le moi devant autrui est infiniment responsable ; l’avenir, c’est l’autre.

N’est-ce pas précisément ce qui nous réunit.

Au cours de ces 55 jours de confinement, le logement s’est révélé un « quasi hôpital » pour se mettre à l’abri du virus (restez chez vous, protégez-vous).

Quelle différence entre ceux qui avaient la chance de vivre dans un espace confortable dans des quartiers équilibrés et ceux confinés dans des ‘machines à loger’. Il s’en est suivi une déchirure de la Société, mettant en exergue cette grave injustice qu’est finalement Babel, encore là.

Habitat et Humanisme est un pari sur l’avenir.

Si ces 8 semaines furent difficiles, loin de plonger dans un coma sociétal, elles suscitèrent des rêves nous éveillant à cette interdépendance, comme l’évoque si justement Eléna Lasida, faisant à la fois de chaque personne, proche et lointaine, une menace et un allié pour combattre ce virus.

Le pari, pour reprendre le mot d’Edgar Morin, c’est que nous soyons des alliés. Ne le sommes-nous pas pour déjà nous mobiliser contre l’inacceptable, habités par cette conviction soulignée si justement par Albert Camus : l’admirable chez l’homme l’emporte sur le méprisable.

Les crises sont toujours un réveil de l’éthique, non pas un jugement mais un appel à une plus grande ouverture, facilitant des avancées qui ne peuvent qu’enrichir la vision de notre Mouvement.

Atteindrons-nous le résultat. Le sujet n’est pas là, il s’agit de privilégier l’orbite que nous voulons placer dans notre vision : la promesse plutôt qu’un espoir d’une civilisation du care, l’humain l’emportant sur toute autre considération.

Ce confinement, qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, a cependant permis d’aller vers cet essentiel qui n’est pas étranger à notre Mouvement pour ne pas faire mystère de notre volonté de résister aux situations qui accablent.

Deux écueils doivent être évités : le relativisme et le scepticisme.

Le relativisme conduit à des comparaisons démobilisatrices, accompagnées d’une recherche d’alibis pour ne point agir au motif que c’est inutile ou impossible.

Alors, naît le scepticisme de voir se lever des changements. Qu’importe si nous ne les voyons pas, notre responsabilité est de dépasser cette peur pour aller vers l’essentiel qui, dans ce prendre soin de l’autre, s’articule autour de trois engagements.

Les 3 missions d’H&H :

  • Bâtir pour ceux qui n’ont plus ou pas de logement, en veillant absolument à ce que la vulnérabilité ne soit pas ce chemin vers les quartiers qui déjà stigmatisent la misère et, par-là même, la pérennisent.

Notre vision partagée exprime le désir d’aller au plus vite et au plus loin, aux fins d’entendre le moins souvent possible le cri de nos frères en attente d’un toit.

Cette attente est si destructrice, qu’il nous appartient en conscience de ne pas la faire porter sur ceux qui sont déjà écrasés par les épreuves, d’où des moyens à mettre en œuvre pour que l’urgence demeure ce qu’elle est, un soin protégeant ce qu’il y a de plus grand, la vie.

Il ne m’appartient pas dans cette vision de quantifier les besoins ; ils sont considérables, sachant que c’est à chacune des associations du Mouvement de voir ce qu’elle peut entreprendre pour apporter sa pierre à l’équité recherchée.

  • Le prendre-soin ne protège pas seulement les plus brisés par la Société mais aussi la Nation toute entière, confrontée à de si grands abimes que la cohésion sociale est en souffrance. Quelle paix possible dès lors qu’une injustice faite à un seul est une menace faite à tous (l’Esprit des lois – Montesquieu).
  • Créer des liens avec ceux qui n’en ont plus, condamnés à une solitude aussi amère que délétère.

Ces liens sont à construire à partir de :

  • L’accompagnement

L’accompagnement personnel doit rester une de nos préoccupations si nous voulons être des compagnons de route de ceux qui, à un moment ou un autre, sont restés au bord du chemin.

Permettez-moi de vous partager la parole de ce frère fragilisé par la pauvreté : chez nous on ne s’arrête pas, on passe, ajoutant ne viennent que ceux qui sont payés pour cela.

Terrible.

  • Des tiers-lieux que sont notamment les escales solidaires facilitant la rencontre et la diversité des publics, s’asseyant à une même table, celle de l’hôte.

La crise sociale annoncée est susceptible de faire surgir le drame de la faim. Un SDF me témoignait récemment que pour lui l’urgence était moins de trouver un logement que de parvenir à se nourrir.

L’hospitalité doit être au cœur de notre engagement, se rappelant que c’est le même mot pour dire celui qui reçoit et celui qui est reçu. Le repas en est le modèle.

Les tiers-lieux facilitent ces repas sans que les plus fragiles aient honte de leur situation alors qu’ils sont des victimes et seulement des victimes.

Il nous faut combattre ces idées injustes véhiculées, ici et là, que les pauvres sont responsables de leur sort. A la honte que représentent ces propos, s’ajoute le mensonge.

Dans notre vision, la juste situation des pauvres doit être mieux prise en compte pour être mieux comprise.

  • Ouverture d’un pôle culturel (art, musique, chant choral, théâtre).

Au cours de cet été, une belle avancée d’humanité avec la participation d’artistes qui ont proposé :

  • aux personnes âgées au sein de nos établissements ayant souffert de l’isolement pendant le confinement, des spectacles vécus comme des marques de sympathie, trace d’une ouverture de cœur, brisant bien des amertumes.
  • des rencontres à des jeunes qui n’imaginaient pas être dignes d’intérêt, tels ces mineurs sans parents ayant fui leur Pays en raison de la violence, ou encore ceux qui demeuraient dans leur cité avec pour horizon l’ennui.

L’homme ne vit pas seulement de pain. Ne nions pas sa soif et sa faim d’une autre nourriture qui appelle un infini respect, tant elle témoigne du passage de ce ‘moi préfabriqué’ à ce moi où l’on peut dire, suivant la belle expression d’Arthur Rimbaud, je est un autre.

Quelle est la clé de ce prendre-soin : la gratuité, en d’autres termes l’amour, si ce mot peut être ici prononcé.

La gratuité est un soin, une inespérée ouverture que nous devons porter à un niveau plus important.

Le temps peut user, comme l’insuffisance angoissante de ne point parvenir à ce que l’on souhaiterait, d’où le risque de jeter le ‘manche après la cognée’ ; voici que le cœur change tout pour donner, redonner l’énergie à cette urgente nécessité de maintenir le cap, d’accepter de commencer, de recommencer… encore.

Les bénévoles nous partagent ce don, un magnifique cadeau. Ils poursuivront tant que l’action sera animée non point par des objectifs quantitatifs mais des perspectives transformatrices des relations, offrant la trace de l’étonnement, parfois de l’émerveillement.

Cette gratuité est aussi au cœur de l’économie sur laquelle repose notre action. Quelle utopie ! Il n’empêche qu’ensemble nous la faisons exister.

Une économie qui fait place à la gratuité.

Michel Camdessus, ancien Directeur Général du FMI, rappelait la nécessité d’une certaine gratuité dans l’économie.

L’argent doit perdre de sa prétention, parfois de son arrogance. Il nous appartient non pas de dénoncer les méfaits de Mammon mais de le mettre à sa place. Quelle place, celle de serviteur.

Il est prêté à l’économiste Adam Smith le concept de la main invisible. Il s’agit plutôt de prendre la main pour une économie responsable en intimant au serviteur son rôle : servir et non point se servir.

Les paradis fiscaux ne sont pas les seuls destinataires de capitaux, via cette main invisible facilement instrumentalisée pour déserter la fertilité des investissements bâtissant la maison commune.

Aussi appartient-il à Habitat et Humanisme de mieux définir ses raisons d’être

La question fait débat dans l’acte d’entreprendre avec la Loi PACTE (22 mai 2019) qui vise à resituer la place des entreprises dans la Société pour mieux prendre en compte les enjeux sociétaux et environnementaux.

Le monde associatif ne saurait rester à distance de cette préoccupation.

L’heure n’est pas celle des parachutes mais d’un envol vers des hauteurs pour ne point se laisser enfermer par des mesures conservatoires et confiscatoires faisant obstacle à l’avenir. Le concept de la raison d’être dans ces heures incertaines, apparaît le fer de lance d’une croissance équilibrée.

La responsabilité en sera comme réveillée pour ouvrir une approche du sens, une éthique et une direction vers ce bien. A force de le chercher, disait Jean Boissonnat, on finit par y contribuer.

Que de raisons pour poursuivre. Un éloge de la patience, certes, mais qui immanquablement déloge la misère.

Cette perspective au cœur de la vision d’Habitat et Humanisme nous conduit à ouvrir les yeux, à entendre le cri des pauvres qui est aussi celui de la planète, pour reprendre le beau texte de Laudato Si.

Cette encyclique, qui n’était d’ailleurs pas adressée aux seuls croyants, a été fort bien reçue. Nul doute qu’elle rejoint les cœurs, mais aussi l’esprit de ceux qui s’engagent au sein d’Habitat et Humanisme.

Notre vision humaniste traduit une spiritualité, éloignée de l’illusion pour témoigner d’une espérance concrète.

L’illusion enjolive les apparences ; elle est un carnaval, suivant le mot de Bernanos, alors que l’espérance est source d’une lumière intérieure pour que, dans des situations parfois sombres vers lesquelles nous nous approchons, nous demeurions mobilisés pour combattre ce qui abime l’homme.

La pauvreté un mal à combattre, un esprit à sauvegarder, rappelait Dom Helder Camara.

Si d’aucuns pensent que c’est un rêve, alors n’oublions pas qu’un des grands prophètes du vivre ensemble, Martin Luther-King, l’a vécu. Son assassinat n’a pas fait mourir son rêve. Il demeure actuel pour nous aider à comprendre que rêver, ce n’est pas s’évader mais se risquer pour faire surgir de nouveaux possibles.

« Je rêve que, un jour, sur les rouges collines de Géorgie, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité » (discours prononcé par Martin Luther King – au Lincoln Mémorial de Washington, le 28 août 1963).

Quel bonheur d’être appelés à cette fraternité. Ne suscite-t-elle pas déjà pour nous des horizons qui, pour en éclairer le sens, nous invitent à être des appelants, faisant nôtre cette conviction d’Hölderlin : « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ».

Cette croissance n’est-elle pas celle que nous recherchons.

Bernard Devert

20 août 2020

Le prendre-soin ou l’appel à l’ouverture du cœur

Ce prendre-soin de l’autre qui change et transforme les relations est plutôt bien accueilli sur le plan intellectuel, comme en témoigne l’espoir qui naît avec « ces jours de l’après ».

Seulement l’autre, pour être parfois le dernier, ne trouve pas facilement sa place ou si peu. Si la bonne nouvelle de l’Evangile lui offre la première, reconnaissons qu’elle ne nous met pas toujours dans la joie, celle même évoquée par le Pape François dans sa première lettre apostolique du 24 novembre 2013.

Ainsi la Parabole des ouvriers de la dernière heure suscite bien des crispations avec des grands mots comme celui de l’injustice, mais pour qui ? Il ne nous est pas enlevé notre place mais il nous est demandé de veiller à donner place à ceux qui ne l’ont pas ou plus.

Le prendre-soin commence par le changement de regard.

Ainsi dans la parabole, le maître de maison ‑ entendons de la Maison Commune ‑ s’inquiète de ceux que nous nommons les décrochés ». Pourquoi êtes-vous restés sans rien faire » ? Personne ne nous a embauchés. Ils sont ces oubliés, si nombreux. Ce texte de 2000 ans n’a pas pris une ride.

Quand vient l’heure de verser la rétribution, l’intendant s’entend dire par le maître de la vigne : tu commenceras par les derniers, ébahis par la somme qui leur est versée. Un inattendu. Les premiers, au lieu de s’émerveiller de la générosité du maître, entrent dans une colère considérant qu’ils ont été floués, alors même que l’accord conclu a été scrupuleusement respecté.

Pourquoi le maître a-t-il souhaité que les derniers reçoivent en premier leur gratification ? Pour qu’ils s’émerveillent, non pas seulement de sa libéralité, mais s’ouvrent à la joie de participer à cette générosité de par leur engagement.

Cette perspective n’est pas celle des premiers. Ils travaillaient pour eux. Qu’importe l’autre, le démuni. Aucune place pour une réflexion éthique, leur jugement s’établit sur une justice qu’ils confondent avec leur avoir.

Qu’est-ce que la justice quand elle n’est pas traversée par la générosité.

Je pense à cette famille exilée de 4 enfants dont le dernier, âgé de 4 ans, vient de se noyer. Les drames souvent ne sont pas isolés. La maman devient aveugle en raison d’une maladie cécitante. Hébergé dans un squat, ce foyer recherche un logement décent, mais là encore, les derniers sont ceux qui ont le plus de difficultés à bénéficier de l’habitat social. Un comble !

Le texte de la parabole établit un ordre dans ce désordre sociétal et moral. Si sa perspective conserve, hélas, une absolue acuité, reconnaissons que nous ne sommes pas prêts à aller jusque-là, faire ce détour vers les derniers qui, seuls, peuvent nous détourner de ce qui nous enferme.

La Parabole est celle d’une liberté, un éclat de vie, marquée par un prendre-soin se révélant aussi un éclat d’humanité.

A ce détour, ne sommes-nous pas appelés.

Bernard Devert

22 septembre 2020

Le care, ce prendre-soin qui nous change

La pandémie a mis en lumière la nécessité du soin qui dépasse le champ médical pour s’introduire dans les relations culturelles, sociales. Il nous appartient que le ‘prendre-soin’ trouve aussi sa place dans l’entreprise, n’est-ce pas l’une des responsabilités de cette économie positive pour être nommée solidaire.

Toute crise est créatrice de réflexion et de changements, l’un d’eux est perceptible dans cette approche du soin et du prendre-soin, mettant en lumière une anthropologie qui n’est pas sans réveiller la fraternité.

Les soignants en sont les sentinelles.

Lors de son allocution du 13 avril dernier, le Président de la République soulignait la nécessité de ce prendre-soin avec cette expression largement partagée : « prenez soin de vous, prenez soin les uns des autres. Nous tiendrons ».

Tenir à ce soin est une des conditions pour l’obtenir.

Dans une petite commune de l’Aveyron, la Covid 19 touche fortement les résidents et les soignants d’un ehpad, conduisant le Directeur à faire appel à des acteurs de soins extérieurs pour ne pas en risquer la fermeture.

La population apporte sa contribution en offrant chez eux un hébergement aux soignants qui se présenteront.

Un soin partagé !

Ainsi, suivant l’expression d’Emmanuel Levinas : les Hommes pleinement hommes sont ceux pour qui la spiritualité est fondamentalement une hospitalité exigeante. Il ajoute dans son ouvrage l’éthique et transcendance que l’humain commence dans la sainteté, avec comme première valeur de ne pas laisser le prochain à sa solitude, à sa mort.

Ce monde est plus soignant qu’il ne le pense, plus humain qu’il ne le croit.

Si nombre de soignants demandent à ne pas être enfermés dans une héroïsation de leurs engagements, reconnaissons qu’ils sont les pionniers du care. Leur vision, dans ce monde en convalescence, introduit un refus de l’indifférence aux détresses.

De l’épreuve de la pandémie ne surgirait-il pas un nouvel horizon, la recherche d’un bien-être s’inscrivant dans un soin partagé qui n’est pas sans interroger cette course folle, arrêtée par la Covid 19, vers des avoirs et des pouvoirs mettant à nu bien des souffrances restées jusqu’alors sans soins.

Sans doute, comme le Petit Prince, dans l’épreuve, avons-nous vécu des temps d’apprivoisement vers l’autre ; il est apparu ce qu’il est, un semblable à cent mille autres et nous en avons fait un ami.

Tout change alors. Des liens de fraternité naissent de ce prendre-soin.

Le sujet est de savoir si nous les maintiendrons et développerons, une fois la crise traversée.

Il s’agit ici, suivant les mots d’Emmanuel Levinas, d’une approche de sainteté qui n’est pas une perfection morale mais le premier critère de notre humanité.

Elle ne se délègue pas, elle se bâtit dans la persévérance, chemin d’espérance.

Bernard Devert

Septembre 2020

Les masques, quels masques

Si les masques sont imposés pour se protéger soi et les autres, la grande protection pour bâtir un avenir qui le soit pour tous est d’apprendre à regarder avec le cœur qui, seul, libère de ces masques ayant pour nom l’idéologie, les partis pris, ou encore l’indifférence.

La parole du cœur n’écrit jamais un système pour être une liberté à vivre et à partager.

Est-ce le hasard, si cette crise sanitaire surgit à l’heure du 5ème anniversaire de l’Encyclique « Laudato Si ». Ce grand texte n’en appelle-t-il pas précisément à l’intelligence du cœur, soulignant la nécessité d’une écologie intégrale pour une croissance attentive au cri de la planète et à celui des pauvres. Un même cri !

Cette croissance est une des clés de la réduction des fractures.

Le tissu social présente des signes de graves déchirures, d’où des tensions qui ne sont pas étrangères au fait que des populations se sentent oubliées, discriminées avec tous les risques que comporte un tel ressenti.

Ne nous masquons pas la vérité. Les profonds déséquilibres entraînent inévitablement de graves ruptures ; elles sont apparues avec la Covid 19, débusquant cette idée de puissance. Mais où est-il l’homme augmenté, comme il aimait à se présenter !

Quand les masques tombent, les illusions s’effondrent et l’humilité alors progresse, d’où ce chemin d’humanité qui s’esquisse, les injustices démasquées apparaissant pour ce qu’elles sont, insupportables.

Et maintenant que fait-on dans ces « jours de l’après » ?

Observons la volonté d’agir autrement, traduisant la recherche de nouvelles relations. Le sans-abrisme, enfin, est regardé pour ce qu’il est, une abomination, une tache pour notre Société.

Les regards étaient si masqués avant la crise que la sagesse, source de l’équilibre des relations, apparaissait d’un autre temps, quand elle n’était pas moquée, pour le moins jugée comme relevant d’un autre monde.

L’après crise est une vision qui doit se construire aujourd’hui en gardant à l’esprit ces files d’attente où, sans s’agacer, nous trouvions le temps de parler à ceux qui, comme chacun, attendaient leur tour. Nous avons ainsi mieux compris que le temps n’est pas que de l’argent, il nous est donné. Un don ; pourquoi alors les plus vulnérables en seraient-ils privés pour ne point leur partager un peu du nôtre.

Nous sentons bien que la fraternité ne se construit que dans la patience.

Ces ‘jours d’après’ sont aussi marqués par le fait que l’homme doit être au centre de tout parce qu’aucune vie ne mérite d’être sacrifiée au nom d’un système, quel qu’il soit. Cette reconnaissance introduit plus de justice.

Nous nous souviendrons que ce virus a touché chacun, sans distinction de couleur de peau, de culture, de niveau de revenu ou de religion.

Ce constat nous met au cœur de l’essentiel : l’humanisme est une fraternité en devenir ; elle nécessite de lutter contre deux écueils : le relativisme et le scepticisme.

Quand les masques tombent, l’espérance éclaire l’horizon libéré de ces enfermements qui sont autant d’espaces où l’on se ment, pour occulter ce que l’on ne veut pas voir.

Bernard Devert

8 septembre 2020

Un signe de reconnaissance en cette fête de Marie.

Les traditions ne relèvent pas de l’ancien monde mais d’un patrimoine humain à conserver pour que le nouveau monde — pour autant que cette formule ait du sens – ne soit pas étiolé avant d’avoir existé.

Depuis plusieurs années, j’écris quelques mots au moment du 15 août. Mon propos est de remercier chaleureusement ceux qui accompagnent l’aventure d’Habitat et Humanisme ; commencée il y a 35 ans, elle ne cesse de se renouveler en s’appuyant sur des intuitions qui ne vieillissent pas pour être source d’humanité : le service du frère.

 L’engagement de chacun construit la Maison commune. La crise sanitaire a dé-confiné des situations tragiques, le sans-abrisme, l’isolement des personnes confrontées à la perte de santé, au handicap. Autant de brutalités qui sont enfin apparues pour ce qu’elles étaient, insupportables ; elles semblent désormais insupportées.

Le temps de la crise sanitaire a mis en exergue les urgences qui, mieux partagées, suscitent un désir de changement tant la Société est lassée de ces espoirs vains, incertains et insuffisants, conduisant à rabâcher, depuis 50 ans, et plus les mêmes causes qui produisent naturellement les mêmes effets.

Un des écueils à éviter est celui du scepticisme.

Heureusement la Société a gagné sur le plan culturel et social pour offrir à la fragilité une plus grande acceptabilité. Il s’ensuit que les idées de puissance, aussi vaines qu’inefficaces, perdent de leur acuité au bénéfice des convictions.

Les poètes, les artistes, qui concourent à l’humanisme de la Société, rappellent que leur art les invite constamment à commencer, à toujours recommencer.

Dans cette perspective, demandons-nous si les ruptures, les chutes inévitables ne pourraient pas devenir des pas de danse quand nous nous remettons debout. Les craintes, quand elles nous étreignent, ne peuvent-elles pas se présenter comme un passage intériorisé où la peur paralysante est remplacée par le courage de l’accepter. Tout change. Les songes ne devraient-ils pas être perçus comme autant d’appels à susciter des signes affaiblissant ce qui accable.

L’enthousiasme qui naîtrait serait signe d’une détermination à voir des myriades de germination, comme l’écrit Edgar Morin dans son petit et grand livre « Changeons de voie », rappelant la célèbre formule de Hölderlin : là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve.

A cette croissance, ne sommes-nous pas appelés pour être à l’écoute du cri de la planète et de celui des pauvres qui ne peuvent être séparés, comme souligné par François dans son Encyclique « Laudato Si »

D’aucuns s’interrogent : n’y a-t-il vraiment personne pour entendre, comprendre aux fins de prononcer ce « oui non seulement pour faire changer mais aussi pour changer, une des conditions majeures pour opérer des transformations.

Marie, Myriam, dont la fête est célébrée ce 15 août, est priée plus souvent qu’on ne le pense dans les moments difficiles. Ne serait-ce pas le moment d’accueillir son « oui » vital qui émerveilla l’un des plus grands philosophes du soupçon.

Oui, qu’il me soit fait selon la Parole » ; les mots s’évanouissent pour laisser poindre l’infini d’une ouverture, réveillant en chacun le meilleur de lui-même.

Dans ces « jours de l’après » au diable les prédictions qui facilitent la posture de spectateur. L’urgence est maintenant de risquer ce « oui » saisissant suivant les vers de Lamartine que, si le réel est étroit, le possible est immense. Ce « oui » n’est pas celui de la tranquillité ; l’heure ne s’y prête pas pour être celle d’une mobilisation en vue d’un meilleur ‘prendre-soin’ de l’autre, des autres.