Ces liens à bâtir pour faire Société

L’indifférence n’est pas sans construire des fractures. Que de réveils difficiles traversés par cette interrogation lasse et lancinante, comment en est-on arrivé à de telles situations défigurant le corps social.

Ne nous payons pas de mots, la déficience de cohésion sociale traduit un corps démembré, désarticulé, un corps souffrant.

Les plaintes ne soignent pas le mal. S’imposent des décisions atténuant l’enfièvrement. L’une d’entre elle est de bâtir des liens, en s’approchant de la question qui interroge la conscience, mobilisatrice d’engagements, s’opposant au fatalisme qui nourrit l’accablement des destins.

Quand une maman abandonnée avec ses enfants est en souffrance sociale et affective, l’heure n’est-elle pas de bâtir en urgence des liens pour ne point la laisser dans un défaitisme qui ronge l’énergie, si nécessaire pour se relever.

Quand une personne isolée, confrontée au manque de ressources et à la perte d’autonomie, survit dans un logement inadapté, bâtir des liens, c’est lui témoigner attention et respect.

Quand un jeune, éprouvé par trop d’échecs, pense qu’il n’a pas d’avenir, comment ne pas agir pour ouvrir son horizon.

Quand un foyer touché par le chômage se désagrège au regard de trop de pertes qui entament l’estime de soi, est-il concevable d’imaginer l’indifférence.

Autant de prises de conscience qui entraînent des évènements pour ne point laisser à l’absurde le champ libre dans un monde qui, pour beaucoup, est loin d’être magnifique pour se révéler dramatique.

Bâtir des liens nécessite une mobilisation de l’intelligence et du cœur pour ne rien céder à la résignation qui toujours abime. Tout homme est une chance de liberté avec le risque de connaître des formes d’esclavage qui ont pour noms, la rue, l’isolement, l’angoisse, le mépris de ces regards qui pensent que vous n’êtes rien, pour n’avoir rien ou si peu.

Lutter contre ces maux qui détruisent, c’est bâtir des liens qui opèrent une transformation diaphane des relations.

Chaque fois que des êtres sont sur « le fil », bâtir des liens, c’est travailler sur la question du sens ; quand un seul se perd, c’est la Société qui s’égare pour perdre son unité.

Gustave Flaubert dit : « que ce ne sont pas les perles qui font le collier, mais le fil ». Ne serait-il pas celui de la fraternité, sans laquelle in fine le contrat social est résilié.

Bernard Devert
Août 2017

Il suffit d’une fois pour que la vie soit changée…

Martine quitte le service d’urgence de l’hôpital Saint-Joseph, Saint-Luc, pour être accueillie à l’Espace Emmanuel Mounier, sur l’ancien site des prisons de Lyon, devenu un campus universitaire de 10 000 étudiants.

Habitat et Humanisme, en concertation avec l’Université, a construit 140 logements, dont 30 sont destinés à des personnes qui, au sortir de l’hôpital, ne peuvent pas bénéficier de soins à domicile, faute d’un toit, ou en raison de leur isolement.

Une utopie pour les uns, une confiance transformatrice des relations pour les autres, pour inviter les étudiants à faire de ce lieu un espace du « prendre soin ».

Il convient de souligner que les professionnels du soin se sont singulièrement investis pour faire émerger ce programme.

Martine est non seulement blessée dans son corps, mais elle l’est aussi dans son âme, d’où la question qui la hante : ‘il n’y a donc personne pour comprendre, personne pour entendre’.

En ce jour du mois d’octobre 2016, il y a précisément quelqu’un, Eléonore, étudiante en psychologie et résidente sur ce site.

La vie a souri à Eléonore depuis son enfance. Que de différences entre ces deux êtres qui ne vont pourtant pas se croiser, mais se rencontrer.

Martine, isolée, pensait qu’elle n’était rien pour n’avoir rien ; elle découvre qu’elle est quelqu’un, on s’intéresse à elle parce qu’elle est simplement elle.

Que s’est-il donc passé ?

Rien d’extraordinaire, au sens où notre culture entend l’expression, mais des signes renouvelés de l’attention qu’Eléonore lui porte.

Martine malade, Eléonore l’aide à préparer ses repas, l’invite dans son studio pour partager des déjeuners, lui fait entrevoir des perspectives inconnues.

Si Eléonore, de par son éducation est éloignée de la « pauvre petite fille riche », elle s’éveille à une joie insoupçonnée jusque-là, celle de servir.

Martine ne va pas seulement guérir dans cet espace d’humanité, elle va naître à une relation nouvelle qui la fait exister autrement.

« Le beau sauvera le monde », dit Dostoïevski. La générosité en est finalement le chemin.

Sur ce campus, via ces logements, près de 100 étudiants, comme Eléonore, sont des acteurs d’une grande école de fraternité sur ce site universitaire.

Une école où chacun apprend à être un maître d’humanité saisissant que, pour le devenir, il faut demeurer l’élève des êtres fragilisés.

 

Méditation sur la fête de l’Assomption

La fête de l’Assomption interroge nos lieux de vie, notamment le ‘prendre soin’ dans les maisons médicalisées pour faire des EHPAD des maisons de l’hospitalité. Ne devraient-elles pas être des lieux, signes d’une éternité commencée au sens où l’inessentiel déjà s’efface.

Saint Bernard dont nous connaissons la dévotion qu’il avait pour Marie dit : l’heure de la mort est l’heure de la rencontre, plus exactement de la plénitude de la vie.

Marie est tellement source de l’hospitalité qu’elle l’offre à l’Auteur de la vie.

L’hospitalité efface bien des hostilités ; quand elle est donnée par Dieu, elle élève et nous relève. Entendons Marie : « Il fit pour moi des merveilles, Saint est son Nom » (Luc 1,49). Magnificat !

Emerveillement et Sainteté sont intimement liés dans le cœur de Marie, saisissant que la sainteté n’est point d’abord le temps d’un effort mais celui de la grâce proposée à jamais, d’où le jaillissement d’une joie et d’une foi libérantes : « Qu’il me soit fait selon la Parole ».

Une Parole, certes dérangeante pour être créatrice d’un autrement, chemin d’une traversée des finitudes. Alors, s’ouvre l’immensité des espaces intérieurs insoupçonnés pour être jusque-là insoupçonnables.

L’émerveillement est toujours un éclat de vie. Dieu, c’est quand on s’émerveille, dit Maurice Zundel.

Cet émerveillement permet de revisiter nos engagements pour ne point s’éloigner de nos idéaux qui, avec le temps, s’usent. « Si vous ne redevenez pas comme des enfants, dit le Christ, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » à identifier comme royaume du cœur.

Un proverbe demande d’attendre le soir pour dire si le jour fut beau. Il en est ainsi de la vie dont la réussite ne se comprend que si, comme Marie, nous nous laissons pleinement habités par ce désir de servir et non point de se servir.

La foi est un appel à donner, se donner.

Le service est sans doute le plus juste critère pour évaluer vraiment notre relation au Seigneur, Serviteur des Serviteurs. S’il est de ces moments où le don peut apparaître difficile ; ne brise-t-il pas les idées de possession et de puissance contribuant à la transformation de nos existences ; la foi n’est pas une certitude mais plus profondément une conviction, éveillant une aube lumineuse.

« Dieu fit pour moi des merveilles, Saint est son nom ». Dieu n’est pas une construction, Il est une découverte.

Magnifique relecture d’un évènement fondateur à partir de ce « oui » donnant naissance à une Famille, au sein de laquelle Marie se révèle matrice d’un nouveau monde, continuellement en genèse.

A une heure où l’intelligence artificielle se présente comme une énième séduction dans ce désir inavoué de se passer de Dieu, l’homme ‘augmenté’ s’imagine immortel pour penser son avenir en se prolongeant.

La question n’est pas celle de l’immortalité, mais de l’éternité ; elle n’est pas davantage de se prolonger mais de se dépasser. Rien d’artificiel. Il s’agit de notre humanité que Marie accompagne encore et toujours dans son Assomption qui peut être comprise suivant le poème « De la deuxième vertu » de Charles Peguy :

Dans toute naissance et dans toute vie.
Et dans toute mort.
Et dans la vie éternelle qui ne finira point.
Qui vaincra toute mort.

J’éclate tellement dans ma création.

L’Assomption de Marie traduit la lumière diaphane du Créateur ; « le Seigneur fit pour moi des merveilles, Saint est son nom ». Marie est trop mère pour ne point nous les partager.

Bernard Devert

Les APL sont une chance et non une charge.

« Le corps social est disloqué en raison de trop de fractures qui, pour ne point être soignées, s’aggravent.

L’annonce d’une réduction de l’APL à hauteur de 5 euros par mois, quels que soient les revenus, ne se révèle-t-elle pas un manque de soin à l’égard des plus blessés de notre Société. 5 euros par mois ce n’est pas si grave, disent certains. Les commentateurs ont largement parlé d’un « argent de poche », mais pour les 2/3 de la population qui perçoivent cette aide, la diminution viendra encore augmenter la part manquante du nécessaire pour vivre.

La décision, pour autant qu’elle soit confirmée, est pour le moins inquiétante ; n’a-t-elle pas été prise à l’aveugle, sans trop s’interroger et s’inquiéter sur les conséquences malheureuses qu’elle va entraîner pour ceux qui, n’ayant aucune marge de manœuvre, éprouvent le sentiment d’un abandon qui ne fait qu’ajouter à leur détresse.

Le traitement à opérer ne doit pas s’intéresser seulement aux pathologies sociales mais à la situation des personnes, en veillant à s’éloigner du palliatif afin de proposer des soins qui remettent debout.

Quand une famille, en fin de mois, est conduite à compter des pièces pour voir s’il lui est possible d’acheter du pain, de donner à manger à ses enfants et quand ces mêmes parents sont obligés de sauter des repas, il y a une situation alarmante criant l’insuffisance du « reste pour vivre » s’apparentant déjà trop souvent à la survie.

Le corps social est en souffrance. Les aides sont des soins ; les restreindre alors qu’elles sont un minima pour ne point sombrer est un déni des situations de pauvreté.
Les finances publiques malades, des arbitrages sont nécessaires. Qui peut le contester ; l’heure est à un discernement pour ne point accabler ceux qui ne le sont que trop. Il s’agit non seulement d’une question de justice mais du respect de la dignité des personnes vulnérables qui, à bout de souffle, pensent qu’elles n’ont pas d’avenir pour se considérer des parias de la Société.

Ce ressenti douloureux, il nous faut l’accueillir pour s’éloigner d’une dureté qui éteint l’espoir.

Il appartient aux gouvernants de mieux faire comprendre les sacrifices à réaliser en protégeant les accidentés de la vie et les victimes du malheur innocent.
Alors, et alors seulement, le corps social trouvera une harmonie ; elle est impérative pour que « cette marche » soit possible pour tous et avec tous. Cette perspective est suffisamment noble pour qu’elle suscite au sein de la Nation la volonté de la désirer, plus encore de l’entreprendre avec enthousiasme.

Notre Pays qui, de par son histoire, refuse les replis sur soi, saura bien consentir à ces arbitrages ouvrant des espaces d’humanité ; ils sont attendus, plus encore espérés. »

Bernard Devert, juillet 2017

Deux visages pour un pays sage

avec-virgine-gallice-bénévole12016 est l’année de l’intégration au sein d’Habitat & Humanisme de l’association La Pierre Angulaire qu’il me fut donné de créer en 2001, refusant que l’âge s’avère un naufrage. Les traversées sont d’autant plus difficiles qu’elles sont solitaires alors que les tempêtes assaillent les plus fragiles, confrontés à la perte d’autonomie, l’isolement et le manque de ressources.

Cette photo souligne le sens de nos engagements :

  • Le visage de cette grand-mère offre à l’enfant la seule force qui protège, l’amour. Que de personnes âgées pensent qu’elles ne sont rien pour n’avoir rien, comme si la vie s’évaluait à l’aune du mesurable. Comment leur dire que loin d’être une charge elles sont une chance. Albert Einstein rappelait que le monde est riche d’intelligence mais pauvre d’amour. Ce manque cruel, que de personnes au soir de leur vie l’atténuent en faisant du bien sans bruit ; elles partent en laissant une trace de lumière.
  • Visage de l’enfant devant lequel surgit la question désarmante que va-t-il devenir. L’interrogation n’est pas absente d’émerveillement et d’une responsabilité qui ennoblit notre humanité. A la quiétude des certitudes faciles doit se substituer « l’intranquilité » des convictions, trop souvent battues en brèche pour être transformatrices de la société. Le combat est inégal mais nous ne pouvons pas le déserter pour ne point abandonner les premières victimes que sont les plus pauvres.

Le fragile chemin d’humanité est un appel à ne rien céder pour que le temps de l’enfance ne soit pas volé et que celui de son avenir ne soit pas compromis. Plus cette exigence éthique est prise en compte, davantage se tissent des relations créatrices d’humanité et de justice. « Sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé », écrit Camus à ce vieil instituteur auquel il dédie son prix Nobel de littérature.

Ce rapport d’activité je voudrais humblement vous le dédier pour vous remercier de votre tendresse et votre affection fidèle à la cause d’HH qui nous réunit : faire taire l’absurdité de ce mal qu’est l’indifférence. Vous ne le supportez pas pour avoir cette conscience éclairée qu’il est possible de l’éradiquer. Ensemble nous avons commencé il nous faut poursuivre même si, à certaines heures, le doute diabolique pourrait nous faire douter que nous y parviendrons.

Pourquoi agissons-nous si ce n’est pour que « des Camus » puissent un jour avoir cette parole de reconnaissance donnant naissance à un monde nouveau.

De tout cœur merci.

Bernard Devert.

La fraternité, chemin d’humanisation

La fraternité est un bien commun à bâtir ensemble, exigeant de ne rien céder sur les valeurs éthiques et spirituelles auxquelles nous sommes appelés et même tenus pour un monde plus humanisé.

Quelle liberté et quelle égalité possibles en absence de la fraternité. Les déchirures sociales, qui ont pour nom ghettoïsation – plus grave encore apartheid – ne peuvent être réparées que dans un sursaut de fraternité. La déserter, c’est consentir à des lieux de non droit où l’être n’est pas ou plus reconnu comme sujet de droit.

Martin Luther King rappelle qu’à continuer ainsi, nous deviendrons fous. Que de fois, nous avouons marcher sur la tête, mais pour autant la raison ne facilite guère le vivre-ensemble dont la source est la fraternité, laquelle n’est ni un sentiment ni une philosophie, mais une posture d’humanité témoignant de l’élévation de la conscience.

Ne rien céder au cynisme est un appel à résister contre les défaitismes se révélant des gouffres de la pensée, à partir desquels la fraternité est perçue comme une utopie, d’autant plus rejetée que l’art de gouverner est souvent un ‘faire croire’ via l’inflation des promesses, trace de mensonges avérés.

Or, la fraternité est au rendez-vous des moments de grande tension, de drames qui ne permettent pas de se payer de mots. N’est-elle pas une réponse concrète à l’appel de ceux qui sont dans une telle souffrance qu’ils ne peuvent pas s’en sortir seuls, tels les réfugiés fuyant leur territoire pour avoir besoin d’un refuge, d’une protection.

Reconnaissons que l’urgence témoigne souvent d’une fraternité se révélant une hospitalité où l’autre n’est plus regardé comme l’étrange ou l’étranger, mais comme un hôte épris de liberté et d’égalité. L’‘hôte’ ne se définit-il pas comme celui qui reçoit et celui qui est reçu ; une équivalence, sommet d’une fraternité.

En dehors des catastrophes naturelles, la fraternité reste atrophiée.

Le logement des plus fragiles non seulement est banalisé mais il est perçu comme une stigmatisation déchirant le tissu social, d’où des barrières et même des frontières que les politiques de mixité peinent à abattre. L’habitat social devrait être pensé en termes d’hospitalité ouvrant sur le ‘care’, ce prendre-soin si nécessaire au recul des hostilités.

L’acceptabilité de celui qui est différent met en jeu la question de la bienveillance dans une éthique de la relation qui interroge le langage : comment parlons-nous de l’autre et des autres.

Régis Debray, dans son essai, Le Moment Fraternité, évoque le fait que la fraternité est une belle endormie ; elle fait tapisserie ; aussi, nous invite-t-il à lui tendre la main pour faire quelques pas de danse.

L’image est judicieuse pour remettre au centre, plus encore au cœur des préoccupations, la fraternité, passage du possessif à l’inclusif relativisant les inégalités et les servitudes qui la blessent.

Un long travail sur soi est nécessaire pour introduire dans les rapports humains l’initiative de se trouver en face de l’autre non point en le surplombant mais dans une relation effaçant les ego pour comprendre qu’on ne naît pas frère, on le devient. (Régis Debray).  Mais, à quel prix !

Bernard Devert
Juillet 2017