Et si l’heure solidaire devenait maître des horloges

Les horloges oubliées, les hommes de pouvoir s’en emparent ; ils avancent en maîtres, annonçant le monde nouveau pour mieux ringardiser l’ancien monde : un pur spectacle. Les pratiques sont-elles désormais si différentes qu’elles crédibilisent un changement annoncé à grands frais médiatiques.

Ce monde nouveau ne saurait surgir en avançant l’heure.

Soyons plus humbles pour être à l’heure d’une plus grande vérité.

Le temps nous échappe, quelles que soient nos incantations. Souvenons-nous de Lamartine : « Ô temps suspends ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours ».

Perdus dans un monde qui ne l’est pas moins, nous tenons debout et nous maintenons, vaille que vaille, à notre place en courant pour gagner du temps. Folie que de servir ce maître qui fait de nous des serviteurs et même des esclaves ! Nous pouvons ‘bricoler’ les aiguilles, il n’en reste pas moins que le pouvoir du temps, un jour ou l’autre, vient nous bousculer.

Qui n’entend pas sonner des heures de colère, à raison de trop de déceptions et d’attentes sans lendemain. Demandez à une famille qui, depuis de très nombreuses années est en attente d’un logement social ou encore à cette femme qui, depuis 17 ans à Paris, vit dans un appartement de 9 m² – que dis-je, une cave de 9m² -, ou encore à ceux qui sont dans la rue, ce qu’ils pensent non pas du temps mais de ce que nous faisons du temps.

La patience conduit ces hommes et ces femmes à devenir des patients tant le malheur s’abat sur eux.

Il est, heureusement, de ces heures creuses permettant de ré-orienter nos engagements vers des horizons jusque-là improbables. Ce rendez-vous avec le lâcher-prise est proposé depuis des temps immémoriaux, mais il est bien souvent décliné. N’aurions-nous pas peur d’entendre que le temps n’est pas un ennemi mais une limite, une chance conduisant à faire des choix et fixer des priorités mettant à contretemps le ‘toujours plus’.

L’heure creuse, heureusement, bouscule. Quand nos agendas laissent trop de blanc, n’avons-nous pas le sentiment de moins exister. L’adolescent ne s’entend-il pas dire : à quoi rêves-tu ? Une quasi-inquiétude de la part des parents.

Cette heure creuse laisse une page libérée des égo et des vanités. Une autre écriture alors se propose.

Les horloges peuvent désormais sonner pour nous mettre ‘sous pression’ mais en vain. La liberté intérieure crée des espaces de gratuité. Les relations sont démonétisées pour être placées sous l’égide de la gratuité. Adieu, ce temps conçu comme de l’argent ! Il est devenu un don, traduisant une jeunesse retrouvée.

D’un coup, cette dommageable expression « je n’ai pas le temps » porte les affres du temps.

Habitat et Humanisme, avec le passage à l’heure d’hiver, propose que cette heure gagnée soit donnée aux plus démunis. Comment ? Sous les formes les plus diverses que revêt le partage lorsque nous nous mettons à l’heure de l’autre. S’il n’a pas cette montre mise en exergue comme signe de réussite, il nous mettra pourtant à l’heure d’un monde plus humain.

Imaginons un français sur mille participant à cette heure solidaire : les aiguilles des horloges s’affoleraient pour s’être laissées aiguiller par les battements du cœur. Un temps nouveau s’ouvrirait pour bien des familles.

Ensemble, habitons cette heure de fraternité.

Bernard Devert

Octobre 2018

 

Pour le passage à l’heure d’hiver, on gagne tous une heure !
Le 29 octobre, de 15H à 16H, donnons-la aux plus démunis !
Rendez-vous sur heure-solidaire.org

Attention aux amalgames ! Que de soignants s’approchant des personnes âgées méritent le respect.

Une fois encore, les EHPAD sont épinglés lors d’émissions qui, tournées en caméra cachée, mettent en lumière des situations inappropriées relevant de la maltraitance ou pour le moins d’une déficience du prendre-soin.

Ces gestes, mais aussi ces silences déplorables existent malheureusement. Ils ne doivent cependant pas entraîner l’opprobre généralisé, visant à condamner tous ceux qui y travaillent. D’aucuns assument leur mission avec un réel souci de l’autre. Observons que les maisons qui ne s’inscrivent pas dans le champ lucratif sont davantage épargnées

L’argent ne protège pas ; seule, l’attention à la fragilité est le rempart des abus ou des indifférences à l’égard de ceux que la maladie ou le grand âge désarment et isolent.

L’acronyme EHPAD doit être supprimé du vocabulaire pour lui préférer l’hospitalité, laquelle n’existe que là où se construit une relation d’égalité entre celui qui reçoit et celui qui est reçu.

Cette semaine, il m’a été donné de participer à deux moments forts.

L’un, dans l’Isère, concernant la livraison d’un nouveau bâtiment répondant aux fameuses normes, si contraignantes et onéreuses. L’attente des résidents – désormais des patients – et des soignants s’inscrit moins dans les surfaces proposées que dans ces moments attendus de gratuité pour écouter les angoisses, les peurs bien légitimes de ceux qui s’approchent de la fin de la vie.

Les soignants, pour un très grand nombre d’entre eux, ont le désir d’assumer leur engagement avec un dévouement qui force le respect. Comment leur permettre de garder une énergie créatrice, si ce n’est par des formations, des temps de reprise et des conditions de travail permettant de bâtir des liens, mettant hors d’âge un ‘produire plus’. Le prendre-soin est inséparable de la tendresse.

Lors du traditionnel coupé du ruban à Vienne, le Préfet était entouré des personnalités de cette maison – entendez les aides-soignants -. Ne sont-ils pas ceux qui comptent le plus pour les résidents bien qu’ils n’aient pas sur le plan social la reconnaissance qui leur est due. Cette iniquité doit être épinglée.

Une joie partagée par le Préfet, le Directeur de l’ARS, la Présidente du Conseil Départemental et naturellement les résidents, familles et soignants. La vie, lorsqu’elle est bouleversée par la fragilité, doit entraîner une transformation des postures sociales.

Le Président de la République, dans les formules dont il a le secret, invitait un chômeur qui ne trouvait pas de place en horticulture à traverser la rue pour trouver du travail dans la restauration.

Je crois qu’il y a une traversée à faire. Il ne s’agit pas seulement de la proposer aux plus fragiles mais de se demander– à commencer par ceux qui sont en responsabilité – quels risques nous acceptons de prendre pour ne point nous éloigner des situations de vulnérabilité.

Ce coupé de ruban fut toute une symbolique, une traversée conjointe pour ensemble porter ceux qui n’ont pas de forces.

Cette même semaine, c’était aussi la fête dans un EHPAD de l’Aveyron, dénommé La Miséricorde.

Il est de ces misères, de ces abandons affectifs et physiques qui usent jusqu’à la corde.

Cette corde peut se révéler une chance. Ne permet-elle pas de faire remonter dans la cordée ceux qui n’en peuvent plus, habités par un sentiment d’inutilité, aggravé par le fait qu’ils se sentent une charge pour la Société.

Quand comprendrons-nous qu’ils sont paradoxalement les premiers de cordée pour nous faire monter vers plus d’humanité.

Bernard Devert

23 septembre 2018

La rentrée

La rentrée est un mot actuellement sur toutes les lèvres, ou presque.

Nombre de familles sont concernées par la rentrée des classes et/ou la rentrée universitaire. Il est aussi question de la rentrée littéraire et de la reprise des activités économiques sociales et politiques.

La rentrée est souvent présentée comme difficile, parfois rude. N’évoque-t-elle pas un temps nouveau qui, s’il n’est pas étranger à celui de la promesse et de l’espoir, est aussi confronté à trop de déceptions qui présagent mal du changement.

L’espoir est bousculé par trop de situations deshumanisantes faisant l’objet d’indignations sans susciter la mobilisation nécessaire pour les faire disparaître.

Comment oublier que la rentrée est douloureuse pour ceux qui se trouvent en marge, en attente d’un contrat de travail, ou qui se sentent oubliés d’une société d’où ils sont ‘sortis’ sans parvenir à reprendre place, leur place. En cette rentrée que de familles recherchent un logement adapté à leurs ressources sans le trouver.

Pour que cette rentrée ait vraiment du sens, il convient qu’elle traduise une attention plus grande à la solidarité. Il ne suffit pas de l’appeler mais de la construire, finalement se rendre présent là où des hommes et des femmes perdent pied.

Pour Jacques Ellul l’homme libre est celui qui décide d’espérer. L’espérance n’est jamais un futur mais un présent revisité pour transformer l’avenir.

Ne sommes-nous pas appelés à rentrer dans cette espérance, jamais indifférente à la fraternité que Régis Debray définit comme une vieille dame, d’où l’urgence, dit-il, de ne pas la laisser faire tapisserie mais de faire avec elle quelques pas de danse.

Faisons danser la fraternité ; alors, la rentrée ne manquerait pas d’allure !

Ces pas de danse, pour être une fête de l’inattendu, conduirait immanquablement à se poser la question que dois-je faire de neuf en cette rentrée.

Faire du neuf, un programme enthousiasmant, loin d’être décalé de l’attente confuse mais réelle d’un recul des iniquités tant elles sont facteur de troubles altérant la vision d’une société blessée et blessante mettant hors-jeu les plus fragiles

En cette rentrée, le Gouvernement présente le plan pauvreté. L’enjeu est d’importance pour la cohésion de la Société qui ne peut supporter plus longtemps ces ruptures qui l’enfièvrent et la détruisent.

La rentrée est aussi d’actualité pour les retraités ; le monde associatif, signe d’une gratuité qui n’a pas de prix, a besoin de leur engagement, du partage de leur expérience et de leurs disponibilités pour faire naître des espaces novateurs au sein desquels des personnes se reconstruisent.

Quel bonheur pour les uns et les autres d’être appelés à faire du neuf.

Bernard Devert

Septembre 2018

L’Assomption de Marie, l’inouï d’une perspective inattendue

Bâtir des ponts et veiller à ne point les rompre est au cœur de nos respectifs engagements.

Au début de l’été, j’écrivais quelques mots sur le fait qu’un enfant sur trois, en France, ne parte pas en vacances en raison de la misère ou de la précarité.

Cette observation qui, malheureusement, ne peut pas être démentie, souligne une profonde exclusion sociale.

A la rentrée, d’aucuns partageront la joie de leurs escapades. Que de laissés pour compte entendront ces récits les plongeant plus encore dans un horizon assombri par trop de rigueurs destructrices d’avenir.

Une maman m’a répondu, sans agressivité, qu’elle avait connu cette situation avec ses enfants pendant de nombreuses années (trop) sans que personne ne lui ait proposé d’accueillir l’un ou l’autre, fût-ce quelques jours.

La question alors surgit : aujourd’hui, pourquoi j’aiderais alors que l’indifférence fut ma compagne. La seule réponse qui vaille – me semble-t-il – est d’être des bâtisseurs de ponts, de passerelles, faute de quoi chacun reste rivé dans ses crispations.

Tout bâtisseur sait qu’il lui faut prendre le risque de commencer et finalement de consentir à toujours recommencer.

Dans son livre « Eclats d’Evangile » Marion Muller-Colard, dit qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée, seulement des lignes de départ. L’expression est juste et heureuse

N’est-ce pas aussi cela la fête du 15 août. L’Assomption de Marie ne doit-elle pas être entendue comme une vie si donnée qu’elle est constamment sur une ligne de créativité pour faire naître un autrement, réunissant les rives, terre et ciel.

Bâtir est difficile. Il faut de l’audace ; elle n’a pas manqué à Marie pour privilégier un engagement bouleversant : donner vie à l’Auteur de la vie, en consentant à ce « oui » dont l’un philosophe du soupçon dira qu’il est le « oui vital de l’âme ».

Croyant ou non, ce sont bien nos « oui » qui donnent du sens à nos existences. Ne sont-ils pas une forme d’assomption pour nous élever vers l’essentiel : l’ouverture du cœur.

En ce 15 août, ce Magnificat sera partagé plus que nous ne l’imaginons au regard de tous ces ponts ou passerelles, nés de ces oui qui ne sont pas sans susciter des raisons d’espérer, de croire en « celle qui est infiniment humble, infiniment jeune, parce qu’elle est infiniment Mère » (Péguy dans le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu).

La joie d’une mère, c’est de voir ses enfants toujours s’élever, se relever.

Magnificat.

Bernard Devert

Août 2018

Les vacances, un voyage pour une liberté intérieure

Dernière chronique avant ce temps des vacances ; j’ai quelque peine à prononcer ce mot d’évasion alors que tant de nos frères n’auront pas la possibilité de partir.

L’actualité se met progressivement en congé. Les mauvaises nouvelles, jamais ! Quant aux situations de précarité, l’éclat du soleil les met davantage en lumière. Que d’enfants resteront là à traîner, inoccupés, dans des espaces qui ne s’affranchissent pas de la misère.

Pour clôturer ce cycle de chroniques, deux mots me viennent à l’esprit : merci et pardon.

Merci pour l’écoute que d’aucuns m’ont réservé, sensible à leurs mots d’encouragement ou encore d’interpellation, m’invitant à mieux préciser ma pensée.

Merci du soutien que vous avez apporté, via Habitat et Humanisme, à des personnes rejetées, isolées. Votre aide fut concrète : des dons, un investissement privilégiant l’économie solidaire ou encore du temps partagé pour êtreplus proches de ceux qui sont au bout du bout, plus souvent à bout.

Merci pour ces liens créés qui, sans faire de bruit, font beaucoup de bien.

Saint Paul rappelle que nous sommes tous membres du même corps, un corps blessé et fracturé, d’où cette nécessaire réconciliation pour que Christ descende de la croix.

Pardon pour les blessures que j’ai pu susciter par ma parole apparaissant parfois dérangeante, voire brutale. Elle ne voulait que traduire, fût-ce maladroitement- je vous le concède – ce refus de la violence qu’est la misère se nourrissant de l’iniquité si prégnante qu’elle est banalisée.

Mes chroniques n’ont pas d’autre objectif que de mobiliser pour bâtir des liens. le virtuel n’efface pas les détresses. Seul le spirituel l’autorise ouvrant la relation entre terre et ciel aux fins de construire la nouvelle Cité. Saint Augustin dit que la ville n’est pas d’abord faite de pierres mais d’hommes.

Oui, des ‘pierres vivantes’ abritant pas seulement les mêmes, mais des êtres différents qui, dans l’esprit de Pentecôte, saisissent l’urgence de la fraternité d’une incroyable filiation pour être tous enfants d’un même Père.

J’ai évoqué au cours de l’année ces mots magnifiques du Pape Francois dans son encyclique la joie de l’Evangile : « Comme elles sont belles les villes qui ….mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents ».

Le temps des vacances, c’est aussi un certain silence, né de la méditation, d’un discernement, qui introduit dans nos vies l’interrogation vivifiante : que dois-je faire.

Rendons grâce pour cet appel ; il nous conduit là où nous n’irions pas seuls. N’est-ce pas aussi un moment où on s’aventure vers de nouveaux espaces. Les plus grands sont toujours ceux de l’intériorité.

C’est là que Dieu demeure,. Là où nous sommes, là où nous en sommes, l’Esprit nous embarque pour cette traversée. Attention, cela risque de tanguer !

A la rentrée, avec toute mon amitié.

Bernard Devert
Juillet 2018

L’habitat bigénérationnel, éloge du ‘vivre ensemble’

Si jeunesse savait et si vieillesse pouvait… L’habitat intergénérationnel met hors d’âge cet adage.

Ce 1er juin, Habitat et Humanisme inaugurait à Nice un habitat partagé de 40 logements, rue des Lilas sous la présidence de Mme Dominique Estrosi-Sassone, Sénatrice, Conseillère de la Métropole, rapporteur de la loi ELAN.

Avec chaleur et dynamisme, elle posa notamment deux questions aux résidents :

  • L’une aux étudiants : pourquoi avoir choisi cette forme d’habitat ? parce que cela a du sens, répond immédiatement l’un d’entre eux.
  • L’autre à une personne âgée : ne craignez-vous pas d’être submergée par la jeunesse ? Sa réponse : quelle chance de ne pas être mise en retrait ! Vivre c’est vibrer.

Cette femme, de près de 90 ans, pour avoir perdu son mari il y a un an, hésita à rentrer dans un EHPAD ; puis elle se ravisa pour retenir ce mode d’habitat.

Les rides du beau visage de cette femme ne manifestent aucune ombre d’amertume mais de la joie ; elle vit.

Que de solidarités se construisent via ce type d’habitat. Ne serait-il pas le signe d’une Société qui, pour se bâtir sur la confiance et la richesse des différences, crée les conditions de sa cohésion.

Il faut savoir oser pour refuser l’indifférence destructrice des relations. Que de morts psychologiques anticipent la mort biologique !

Si tu supprimes l’altérité, ce sera l’indistinct et le silence, dit Plotin. Le philosophe, François Jullien, de préciser dans son ouvrage Si près, tout autre, qu’en effet tout se tait si de l’autre ne se détache plus.

Au sein de cette opération, nous avons entendu, non pas un silence, mais une parole joyeuse, témoignant d’une vraie relation. Comment s’en étonner, s’agissant d’une liberté qui se construit dans des espaces attentifs à l’intimité de chacun, tout en facilitant une complémentarité qui, pour être désirée, fait vivre, plus encore exister.

Mais oui, c’est bien sûr ! Ce sont les rencontres qui nous changent et nous éveillent à des solidarités corrélatives du « faire et du vivre ensemble ».

Là où nous quittons les faux semblants, le « moi préfabriqué » s’efface. Alors, chacun devient ce qu’il est appelé à être, un vivant ; l’autre n’est plus l’étrange, mais le frère.

L’acte de construire, quand il donne une place à ceux qui ne l’on pas ou difficilement, renchérit la valeur du bien d’un prix inestimable, celui d’une hospitalité où l’homme, tout homme, quelle que soit sa fragilité, est reconnu.