La mort silencieuse des SDF, une criante déshumanisation

Au cours de ces deux dernières années plus de 5 000 personnes sans-domicile sont, en France, mortes dans la rue.

Le mal-logement, nous le savons, est un drame. Qui s’émeut d’une telle hécatombe.

–    Mort biologique : l’absence prolongée d’un toit en est l’annonce.
–    Mort psychique : que de pertes d’estime conduisant les oubliés de notre Société à s’interroger : pourquoi vivre, observant les refus, l’indifférence, quand ce n’est pas le mépris assassin.

Lutter contre la misère est une exigence éthique qui ne souffre aucune patience ; la gravité de la situation relève de l’assistance à personne en danger ; la déserter n’est-ce pas condamner des victimes de la misère à devenir esclaves de la rue.

Certes, des lois ont été votées qui auraient dû atténuer le mal. Il faut malheureusement relever que sur la dernière décennie le nombre de sans-abri a doublé, pour concerner désormais plus de 30 000 enfants.

Lutter contre les iniquités est un combat ; il doit traverser l’acte de bâtir et de gérer aux fins de donner une absolue priorité à ceux que l’économie, non seulement exclut, mais tue pour ne point leur faire de place.

Quant à la recherche de cet emploi et de ce logement, l’attente trop longue a brisé l’espoir ; les couples, souvent, se sont alors défaits.

La lutte contre le mal logement ne se résout pas avec des cris et des slogans, mais avec la ferme détermination de se rapprocher de ceux qui sont dans la rue, souvent se cachent pour trouver, à défaut de chaleur humaine, un peu de protection dans les lieux publics comme les gares, les usagers étant suffisamment pressés pour que cela confère l’anonymat.

Sur nos autoroutes, nous lisons cette apostrophe formée de grandes lettres lumineuses : Voyager, c’est aussi savoir s’arrêter.

Adisor, un roumain qui vécut longtemps dans la rue, rencontra un journaliste qui pour passer devant lui chaque jour, comprit que son indifférence allait prolonger ‘l’errance’ de cet homme. Il s’arrêta et le regarda. Tous deux sortirent de leur enfermement : la porte d’un logement et l’accès à un travail progressivement s’ouvrirent.

Seuls les regards qui vous espèrent, dit Paul Baudiquey, sont ceux qui vous font naître.

Au moment où j’écris cette chronique, le téléphone sonne. Une famille Rom de 6 enfants, tous scolarisés risque de perdre son logement. La difficulté est liée au fait que la maman a dû laisser son passeport à un maffieux pour ne point pouvoir payer l’inique somme qu’il lui réclame pour la traversée.

Plus d’aide au logement, la rue se profile. Il s’agit bien de ne point accepter l’inacceptable. Veiller, n’est-ce pas refuser ce qui  déshumanise.

Bernard Devert
Avril 2016

Célébrer Pâques, c’est entrer en responsabilité pour refuser les situations mortifères

Le film « Les innocentes » est l’histoire vraie de Bénédictines violées en Pologne, au cours de la deuxième guerre mondiale.

La supérieure et les membres de la Communauté vivent ce drame comme un déshonneur, d’où la ferme tentation d’occulter les faits jusqu’au déni.

Un médecin français, agnostique, aide la Communauté à s’éveiller à la vie. Un rapide et décisif dialogue intervient entre une des Sœurs qui parle du ciel et le docteur, de la vie. Deux réalités qui vont se conjuguer pour ouvrir des espaces jusque-là improbables. Un passage, une pâque.

Les naissances, tenues secrètes dans le monastère, se révéleront pour les Sœurs un accouchement à une vie nouvelle : la parole se délie, libérant une relation créatrice avec Dieu dans l’intelligence de l’effacement. La philosophe Simone Weil ne rappelait-elle pas dans la pesanteur et la grâce que Dieu s’efface pour nous permettre d’être.

Ciel et vie ne se présentent plus comme une opposition. Souvenons-nous de l’expression de Maurice Zundel, le ciel c’est le cœur. Ces femmes vont passer de l’innocence à la responsabilité.

Le film se termine sur une grande joie, la Communauté accueille d’autres enfants pauvres et l’une des Sœurs écrira au médecin : « sans doute sourirez-vous puisque vous n’êtes pas croyante, mais puis-je vous dire que vous avez été pour nous la présence de Dieu ».

Les tombeaux s’ouvrent, n’est-ce-pas cela le temps de Pâques.

Nos respectifs engagements participent à ces ouvertures qui ne sont pas seulement matérielles. Que de personnes entrent dans une parole libérante, signe d’une construction intérieure qui n’est pas étrangère à l’estime de soi-même.

Dans quelques jours, se termine la trêve hivernale. C’est un appel à la mobilisation pour refuser la misère avec comme corollaire les inquiétudes et angoisses pour des familles déjà bien fragilisées, sans avenir.

Les expulsions témoignent de l’insuffisance d’une trêve qui certes a suspendu les procédures sans permettre le passage de l’arrêt des hostilités à une hospitalité active.

La perte du logement s’accompagne de celle des relations et, plus grave encore, du déficit de l’estime de soi : Qui suis-je pour ne point parvenir à loger les miens, à permettre à mes enfants une stabilité déjà bien compromise.
Gardons en mémoire que la très grande majorité des expulsions est consécutive à une rupture entre les ressources et le coût de l’habitat :
•    plus d’un million de personnes qui travaillent ont un salaire mensuel égal ou inférieur à 800 €, en raison du temps partiel concernant plus particulièrement les familles monoparentales,
•    13 % de la population française est touchée par la pauvreté.

Comment s’en étonner dans un moment où un grand nombre de foyers se trouvent confrontés à la fin de l’indemnisation du chômage.

L’hospitalité est une responsabilité que nous ne pouvons pas déserter si nous ne voulons pas ajouter à la pauvreté l’indifférence qui assigne à l’errance.

Les constats de la précarité sont connus. Il est inutile de s’y attarder. L’urgence est de poursuivre la trêve, les cœurs ne pouvant hiberner devant la détresse et le désarroi de trop de familles. J’entends que bien des propriétaires ont besoin de recevoir leur loyer. Il ne s’agit surtout pas d’opposer bailleurs et preneurs.
La question est d’agir dans l’intérêt de tous ; trois moyens :
•    Devenir « propriétaire solidaire » en louant un appartement au prix du loyer très social. Un avantage fiscal important atténue l’effort financier réalisé. En contrepartie, Habitat et Humanisme offre une garantie de loyer.
•    Investir au sein de nos Foncières « Habitat et Humanisme » ou « Entreprendre pour Humaniser la Dépendance » pour développer un habitat à vocation d’insertion pour des foyers en souffrance sociale ou de personnes qui, avec la retraite   notamment de réversion   ne peuvent conserver leur logement. Ce placement éligible aux dispositifs TEPA et Madelin le rend très attractif pour bâtir des biens au service des liens.
•    Offrir une libéralité au fonds de dotation « Acteurs d’Humanité » qui aide des familles à se maintenir dans leur logement le temps nécessaire à retrouver un équilibre financier, parfois psychique pour ces mamans qui, confrontées aux ruptures affectives, se trouvent seules avec leurs enfants.

Trois dispositions concrètes qui changent la donne pour s’inscrire dans le refus de fermer les yeux et le cœur devant les inégalités créatrices de fractures mettant à mal la fraternité, l’un des socles de notre Nation.

Ensemble, donnons du sens à la vie en permettant aux plus fragiles de mieux vivre, c’est aussi cela faire la Pâque, susciter des passages.

Bernard Devert

L’écologie, ou l’attention aux discriminés

« Vivement dans trois ans. Qu’ils s’en aillent »  nous écrit une opposante à la création d’un village d’insertion  au bénéfice de Roms ; elle termine sa lettre par
« bon courage », oubliant celui de la signer !

Pourquoi cette hospitalité est-elle traversée par une hostilité alors que ces 16 familles sont à la joie d’apprendre à lire, – pour les enfants, voire les parents -, de s’éveiller à un autrement de leur histoire via ce village d’insertion qui n’aurait jamais vu le jour sans la détermination du Préfet de Région et du Préfet à l’Egalité des Chances.

Il est des valeurs qui sont si fondatrices d’une Nation qu’elles exigent de la fermeté pour ne point sombrer dans des dérives perverses. L’article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme rappelle que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Cette fraternité est un appel à la bâtir, tel ce village d’insertion placé dans le cadre du dispositif innovant ou école et formation s’embrassent pour que les plus rejetés de nos sociétés trouvent enfin une place.

Ce village est une ouverture mettant hors-jeu des conditions de vie, si dégradantes qu’elles auraient dû nous révolter pour ne point pactiser avec l’inacceptable. En éradiquer les causes, c’est faire œuvre de paix.

Il y a deux mois, les familles roms de ce village s’éveillaient à l’inattendu d’un avenir.

Dommage que certains soient en attente de faux pas de la part de ces Roms, notamment des enfants. Ne les voyant pas arriver, ils s’énervent et montent en épingle de faux méfaits, confiant à la rumeur le soin de tout assombrir : elle est experte pour nourrir la haine.

L’un des habitants m’envoie un SMS : voyez, ils ne peuvent vivre que de vols. Seulement, le scénario grossier et mensonger ne résiste pas à l’examen : l’enfant présenté comme voleur aurait été suivi en voiture par le propriétaire de la bicyclette jusqu’à l’entrée du village. Après audition, la gendarmerie dément cette version des faits. La rumeur est partie : les Roms ne peuvent pas s’intégrer.

D’autres accusent les enfants de mendier devant une boulangerie. L’artisan a le courage d’infirmer ces propos.

Ce village d’insertion est un enfantement du respect de ceux qui, accablés par la vie, s’interrogent ; pourquoi suis-je si discriminé, quelle faute ai-je commise ?

Frère Rom, la faute est celle de la culture de mort, celle du déchet pour reprendre l’expression du Pape François, rappelant que là où l’homme n’a pas d’utilité, il est dramatiquement jeté.

Ce village d’insertion, laboratoire pour dire non à ce rejet, est rejoint par des chercheurs d’humanité qui donnent de leur temps pour faire naître une autre culture. D’aucuns diront que c’est un temps perdu, mais n’est-il pas celui-là même qui s’avère un temps gagné pour être celui de l’espérance.

Bernard Devert
27 février 2016

L’heure n’est surement pas celle de se taire

Le populisme gagne du terrain dans toute l’Europe. Manuel Valls disait il y a encore quelques semaines que l’extrême droite était aux portes du pouvoir.

Il s’en suit une certaine inquiétude, d’où un silence qui plombe les relations.

Les plus anciens se rappelleront l’apostrophe de M. Georges Marchais à M. Jean Pierre Elkabbach : taisez-vous.

Qui n’entend pas cette invitation à se taire.

Taisez-vous, ne voyez-vous pas que parler des incivilités c’est faire monter les partis situés à l’extrême droite de l’échiquier politique.

Taisez-vous sur la question du chômage. Faudrait-il nous résoudre à ce que la courbe ne s’infléchisse pas ; les politiques, s’ils avouent ne plus savoir comment réagir, continuent à parler une langue faite de promesses, celle d’un autre temps, d’un autre monde.

Taisez-vous quant au mal logement, ne voyez-vous pas qu’en parler c’est faire le lit des partis qui instrumentalisent le mécontentement.

Il faudrait donc se taire devant l’iniquité qui gagne, la souffrance sociale qui s’accroît entrainant des morts sociales précédant la mort biologique.

Comment se taire ?

En ce temps de préparation à la Pâque, n’oublions pas que le Fils de l’homme pour refuser de se taire a été crucifié. Une parole dérangeante mais qui, pour bouleverser, ne cesse de susciter des témoins qui font ‘crier les pierres’ aux fins de bâtir un monde plus humain.

Risquer la parole pour s’opposer à ce qui enferme, et par là-même fermente, c’est consentir à des oppositions et incompréhensions jusqu’à parfois être malmenés.

Et alors …Souvenons-nous que nous ne sommes pas plus grands que le Maître.

Le refus du mutisme, des replis identitaires pour vivre une parole libre, n’est-ce pas faire tomber murs et frontières, c’est aussi cela Pâques.

Ecoutons le bruissement d’un monde nouveau où la parole est partagée, les différences exprimées, alors les chuchotements se taisent pour faire place au cri de la vie.

Bernard Devert
25 février 2016

Bâtir des liens pour construire la confiance

Un certain nombre d’auditeurs et de lecteurs de mon blog m’invitent à être moins timide pour parler de ce qu’est Habitat et Humanisme, de ses objectifs mais aussi de ses fondements spirituels.

L’association HH est un actif veilleur. Il s’agit de trouver des réponses concrètes au regard de la montée des pauvretés. L’un des carburants pour agir est la finance solidaire dont elle est l’un des pionniers.

Le caractère innovant d’Habitat et Humanisme est la mise en œuvre, en 30 ans, d’une économie positive qui a fait école au point que désormais elle est reconnue par une loi (31 juillet 2014), dénommée l’Economie Solidaire.

Bâtisseur de liens, H et H se doit de s’interroger sur sa capacité à privilégier le positif plutôt que de se lamenter sur un mal-logement qui s’aggrave. Parfois la tentation est de se dire : tout ça pour ça.

Au diable les défaitismes !

A force de dire que cela va mal, de plus en plus mal, la question surgit : que faites-vous ?

J’entends un grand serviteur de l’Etat me dire qu’il était blessé comme nombre de ses collaborateurs, sur des propos de trop d’acteurs qui se drapent en juges pointant le doigt vers les boucs émissaires. Par courtoisie, peut-être, il me précisa qu’il ne visait pas HH.

Le sujet n’est pas de se demander comment nous allons éradiquer le mal-logement – en 30 ans on a compris la vanité du propos – mais bien de présenter la réussite de liens via de nouvelles opérations (l’intergénérationnel) mettant des étoiles dans des nuits qui en manquent singulièrement.

La joie de bâtir des liens est la condition de notre développement. Cet enthousiasme s’avéra contagieux.

Notre action est une fête à plusieurs titres, la fête des cœurs qui s’ouvrent au point de fonder notre leitmotiv : changer d’échelle, pour précisément faire la courte échelle à ceux qui se trouvent enfermés dans des spirales de pauvreté. Savoir regarder les blessures, c’est progressivement apprendre à soigner pour sauver. Le changement d’échelle ne relève pas d’abord d’une organisation économique qui ne saurait être ignorée, mais d’une transformation du regard conduisant à ne plus supporter ce qui est insupportable.

H et H n’est pas tolérante à l’inacceptable. Avec un peu d’humour, souvenons-nous du mot de Bernanos : « la tolérance, il y a des maisons pour ça. Le même auteur dira: « tout est grâce ». Quelle grâce pour H et H ? Celle de remettre des clés. Que de visages, marqués par l’épreuve de la recherche d’un toit, s’illuminent avec l’ouverture d’une porte, promesse d’avenir.

La fête met en échec les défaites. Nous parlons trop de ces dernières alors qu’il s’agit de donner envie de se rassembler, de se mobiliser pour créer les conditions d’un autrement. Qui n’aspire pas à cette perspective.

Nous voici embarqués notamment en ce temps de la montée vers Pâques pour une traversée qui vaut la peine d’être faite malgré les tempêtes, ou à cause d’elles, pour faire surgir cet autrement ; l’heure est de le bâtir. Il se fait tard.

N’ayons pas peur que notre action soit traversée par l’utopie, celle qui faisait dire à Michel Audiard : « heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière ».

N’est-ce pas la lumière qui permet de reconnaître une situation qui ne peut plus durer. Mais alors comment faire changer ce que je repère comme dommageable. L’idée même de cette possible transformation est un acte d’humanité qui instaure la confiance pour des relations qui font sens.

L’engagement nous construit, plus encore nous fait naître à ce que nous sommes appelés à devenir.

Bernard Devert
15 février 2016