Du confinement à un changement des relations

Un virus a débarqué sur tous les continents, s’attaquant aux personnes les plus fragiles.

A cette heure, il a déjà fait de nombreuses victimes, suscitant bien des inquiétudes. Il s’en suit la fermeture de nombreuses frontières et la mise en sommeil d’un grand nombre d’activités, le temps nécessaire pour se protéger contre cet ennemi redoutable et désormais redouté.

Le Gouvernement, suite à l’allocution du Président de la République de ce 16 mars, dans le continuum de celle du jeudi précédent, a retenu une mesure de confinement pour mettre la population à l’abri.

Dans son allocution à la fois chaleureuse et martiale, M Emmanuel Macron a martelé que nous étions en guerre.

Les soignants, tels des fantassins, sont en première ligne pour protéger les plus vulnérables sans trop s’inquiéter d’eux-mêmes. La Nation devra se rappeler de l’engagement de son « armée blanche », luttant contre les effets du Covid 19.

Comment ne pas avoir une attention pour les personnes à la rue qui ne peuvent bénéficier d’aucune mesure de confinement, les situations de crise, comme celle traversée, affectant en priorité les plus pauvres.

Ce virus qui se déchaîne, tels les barbares, conduit des chercheurs à trouver des synergies et remèdes pour parvenir à le bombarder, aux fins de le neutraliser.

Notre économie était parvenue à diminuer substantiellement le chômage, fût-il encore massif, voici qu’elle se trouve affectée par la crise sanitaire, mettant au pas les acteurs économiques. Les bourses chutent lourdement partout dans le monde. La capitalisation des marchés s’est gravement effondrée : que de milliards partis en fumée en quelques jours !

Dans ce « bombardement » qu’opère le coronavirus ‑ n’en déplaise aux néo-libéraux ‑ l’absence de l’Etat ne serait pas sans susciter des risques de capitulation et de paniques plus grandes encore ; que deviendrait l’économie si elle ne bénéficiait pas d’injections massives de liquidités, de crédits et de cautionnements pour faire barrière à l’effondrement déjà avancé.

Les dispositifs annoncés sont importants, le Président de la République ayant précisé que, quoi qu’il en coûte, la Nation ferait face, nous invitant à nous hisser individuellement et collectivement à la hauteur du moment.

Il convient de rester attentifs à la notation du Président : « Le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d’avant ».

Ici, s‘ouvre une perspective riche d’espoir, la solidarité toujours annonciatrice d’un horizon éclairé ne se révélerait-elle pas transformatrice des changements profonds que la Nation attend.

L’adage bien connu pourrait s’appliquer : « d’un mal peut sortir un bien » ; il ne suffit pas de l’attendre, il faut le construire, n’est-ce pas cela entrer en résistance contre le défaitisme et le déclinisme.

Bernard Devert

Mars 2020

Repenser la Société à l’épreuve du coronavirus

Des territoires entiers confinés dans le monde, les rassemblements interdits, les réunions évènementielles reportées sine die, le coronavirus frappe fort jusqu’à créer une onde de choc, réveillant des inquiétudes et des peurs ancestrales.

Ce virus mortifère met aussi à genoux l’économie, faisant plonger brutalement et lourdement les bourses mondiales.

‘L’Atelier du monde’ d’où est parti le virus, a dû fermer nombre de ses portes. Les entreprises en difficulté soulignent les excès de la mondialisation mettant en échec leur autonomie.

Les relations sont quelque peu changées, marquées par une légitime prudence. Des barrières se forment, des interdits se développent. Se fait jour l’impossibilité de visiter les patients hospitalisés ou dans les établissements médico-sociaux, le virus s’attaquant à ceux fragilisés par la perte de santé et le grand âge.

L’expression ‘vulnérabilité’ trouve ici tout son sens pour être cet état qui n’autorise plus d’aggravation, faute de quoi la personne sombre, d’où la nécessité d’une sur-attention pour éviter des ruptures touchant à la vie même.

Le Président de la République soulignait lors d’une visite dans un EHPAD l’urgence de réglementer drastiquement l’accès aux espaces de soins. Un crève-cœur, disait-il. Il ne le sera que pour peu de temps si nous ne laissons pas le virus se propager au risque avéré d’attenter à la vie.

Nul doute que les combattants de ce virus, chercheurs et soignants, parviendront à le vaincre. La lutte qu’ils mènent n’est pas sans un éclat d’humanité.

Les services d’urgences des hôpitaux sont depuis des mois grippés dans leur fonctionnement mais les soignants font fi de leur intérêt personnel pour que, dans cette situation de crise, la population ait le moins possible à souffrir.

Justice que de garder la mémoire de leur magnifique engagement.

Le coronavirus devrait nous inviter à réfléchir sur cet autre virus qu’est la pauvreté mettant bien des personnes dans des situations de confinement, territoires du bannissement. Le risque n’est pas viral, certes, mais il n’en est pas moins destructeur d’une Société qui ne sait pas mettre suffisamment de protections pour lutter contre ce mal.

Si les masques sont nécessaires pour se protéger du coronavirus, nous devrions faire tomber ceux qui empêchent de voir cette peste noire qu’est la misère. Ne mériterait-elle pas un sursaut partagé pour refuser ce qui détruit et abime les plus fragiles. Ce soin revêt une réelle urgence.

Bernard Devert

Mars 2020

La réalisation des abris ne mérite pas l’opprobre.

Le palliatif social est parfois accusé d’inhumanité. Certes, il n’est pas idéal mais dans le champ des possibles, il traduit le refus de l’inacceptable que représente la rue.

L’objectif d’un logement définitif n’est pas altéré par des mesures transitoires liées à une crise du logement si grave, notamment dans les Métropoles, que des foyers attendent parfois 5 années ou plus encore, pour se voir attribuer un appartement.

Des voix, certes minoritaires, se sont élevées considérant qu’accueillir 75 réfugiés en ville dans des containers était honteux, sachant que ce mode constructif ne se substitue pas au logement, il le prépare via un accompagnement mis en œuvre pour faciliter également l’accès à l’emploi.

La honte n’eut elle pas été de rester indifférents au fait que ces personnes demeurent sans protection à l’égard des intempéries, le vent, la pluie, le froid sans disposer du minimum d’hygiène que représentent une douche et des sanitaires.

Le déshonneur, c’est de rester sourd à l’interrogation angoissée de ceux qui se demandent : « où vais-je dormir ce soir ».

Je ne vois pas en quoi notre association serait disqualifiée pour rechercher des palliatifs, sachant que lorsqu’elle le peut, elle offre un habitat de qualité. Je pense à ces 24 mamans et ces 34 enfants à la rue, accueillis début janvier dans des conditions qui honorent l’hospitalité.

Depuis plus de 70 ans, les médias ne cessent fort justement de donner la voix aux associations de toute sensibilité, rappelant unanimement le drame du mal-logement qui se poursuit et s’aggrave pour les plus fragilisés.

L’urgence est d’ouvrir des portes sur un habitat décent. Seulement, il ne doit pas être recherché dans des quartiers difficiles pour ne pas ajouter de la pauvreté à la pauvreté.

Une exigence s’impose à l’acte de construction : lutter contre la discrimination aux fins de réconcilier l’humain et l’urbain. Ce n’est pas en claquant des doigts que les opérations sortent. Il faut du cœur et mettre la main à l’ouvrage.

Si des centaines de milliers de logements sont vacants, n’est-ce pas une forme d’omerta et de distance à l’égard d’un drame qui devrait davantage mobiliser. La ministre la Cohésion des territoires, et le ministre chargé de la Ville et du Logement viennent d’intervenir pour demander que 200 000 logements inoccupés du parc privé soient remis sur le marché.

La vacance augmente de 1,5%/an depuis 30 ans alors que le phénomène de la métropolisation accroît la demande de logements, d’où des charges foncières qui ne cessent d’augmenter, rendant difficile l’adéquation du prix du loyer aux ressources des candidats à la location.

Ce risque avéré n’est pas sans susciter de nouveaux espaces de ghettoïsation.

La fureur des mots ne fera pas fuir le mal ; Il est temps que se lève une générosité inventive et partagée pour que se développe notamment le dispositif propriétaires solidaires qui, ayant fait ses preuves, mérite d’être mieux reconnu et soutenu. D’autres moyens de cette nature existent comme le démembrement de propriété.

L’indignation n’a de portée que si elle suscite les conditions d’un changement. Le vouloir nécessite l’ouverture de deux chantiers prioritaires : bâtir, mais pour qui, en s’interrogeant sur la mobilité afin que les petites et moyennes villes cessent d’être dévitalisées par l’essor des métropoles.

Les élections municipales ne sont-elles pas un moment pour demander à ceux qui se présentent à nos suffrages, le traitement qu’ils entendent prescrire pour guérir ce mal qu’est l’absence de logement. Le considérer comme une fatalité, alors qu’il délite le corps social, est un aveuglement conduisant inexorablement à de dramatiques ruptures. Qui n’en voit pas déjà les prémices.

Bernard Devert

Février 2020

J’ai rencontré la « petite fille espérance »

J’évoquais, dans une précédente chronique, le drame de ces enfants et de leurs mères jetés à la rue ; l’infamie n’a pas de limite !

Inutiles, les mots s’ils ne permettent pas que se lèvent des propositions concrètes pour que cesse l’odieux de telles situations.

Votre aide est un levain. Vous nous avez permis de mettre en œuvre une réelle hospitalité, limitée dans le temps, 6 mois, et le nombre de bénéficiaires : 16 mamans isolées et 34 enfants dont l’âge varie de quelques semaines à 11 ans.

Dans ce lieu ouvert en hâte, fort du soutien de bénévoles d’Habitat et Humanisme, j’ai rencontré la « petite fille espérance ».

Espérance pour ces mères qui trouvent avec cette hospitalité un havre de paix, les éloignant des violences conjugales, puis de celles de la rue et de l’inquiétude pour leurs enfants.

Etre mère et ne pouvoir protéger la vie est une offense que notre Société devrait s’interdire sans excuses aucunes. Tout refus de toit est un mépris ; quand il s’agit d’enfants et de leurs mamans qui en sont victimes, ce devrait être un délit pour non-assistance à personne en danger.

Espérance pour cet enfant de 11 mois. Sa mère qui le tient dans les bras a recherché désespérément un sas pour le mettre à l’abri des intempéries ; elle trouve enfin un inattendu, une hospitalité qui fait chaud au cœur.

Espérance, d’un lendemain certes à construire, dans la certitude que désormais au lieu d’entendre des insultes et de subir des coups, ces femmes seront soutenues. Alors, pour elles, tout recommence.

Espérance quand le droit de vivre est reconnu, non pas verbalement mais réellement. Tous ces regards attentifs en disent long sur le respect témoigné à chacune de ces mères et à leurs enfants.

Alors que l’avenir de ces mamans semblait ruiné par ce qu’elles avaient vécu, s’éveille un nouvel horizon éclairé par la lumière d’un prendre-soin, rupture libératrice quant aux vilénies subies.

Ces femmes ne sont pas encore chez elles, mais la présente hospitalité anticipe le « chez soi » qui leur sera proposé. Belle espérance, souffle de l’esprit de vie qui a pour nom le partage.

Nous n’avons pas de peine à entendre le babillement des enfants et le balbutiement de leurs mères qui n’en reviennent pas de cette gratuité qui, en piégeant la violence, suscite « un autrement ».

La « petite fille espérance », rencontrée, nous fait aussi exister autrement pour donner les priorités, là où elles sont oubliées ou pire bafouées.

Bernard Devert

Février 2020

Que d’iniquités dont l’indifférence est la cause.

Encore une fois, une énième fois, l’appel désarmé d’un élu recherchant en urgence un hébergement pour une maman et ses deux enfants jetés à la rue.

Quel drame et quel spectacle tragique que l’intermittence de la paternité ! La mise à la porte de ces enfants et de leur mère ouvre le passage vers l’enfer.

A l’insoutenable légèreté de l’être, s’ajoute la vilénie.

Si un habitat d’urgence a pu être trouvé, la blessure résultant de ce mépris laissera des traces indélébiles.

Les désordres privés ne laissent pas indemnes la Res Publica, parfois même l’accable. Sans doute la Nation est-elle coupable de l’absence de logements abordables pour les plus vulnérables, mais ne rejetons pas toujours sur le collectif nos irresponsabilités.

Il est facile de considérer que l’Etat peut tout faire, mais doit-il se substituer constamment à nos insuffisances.

Au risque d’apparaître citoyen de l’ancien monde, ne devons-nous pas reconnaître que le manque de logements est aussi lié à la crise de l’engagement.

Les ruptures familiales, pour une grande part, laissent des femmes isolées avec des enfants constituant ce qu’il est convenu d’appeler les familles monoparentales.

Cette expression, désignant la personne de référence sans conjoint avec un ou plusieurs enfants, est entrée dans le vocabulaire et les catégories de l’INSEE en 1981. La France en dénombrait alors 882 000 familles, aujourd’hui plus de 4 millions.

Nombre de ces familles monoparentales sont confrontées à la pauvreté mais aussi à une autre misère, l’isolement, tout aussi grave.

Le sujet est bien de les aider pour qu’elles ne subissent pas une double peine, observant que l’indifférence est la cause de bien des maux.

Je veux être heureux, mais puis-je l’être sans m’inquiéter du bonheur de l’autre, de ceux avec lesquels j’ai contracté une responsabilité pour être le conjoint, la compagne, les enfants.

Kant dit que l’homme est responsable de l’humanité en sa propre personne, ce que soulignera Montesquieu : « une injustice faite à un seul est une menace faite à tous », ou encore Martin Luther-King « une injustice faite à une personne est une injustice pour le monde ».

A l’heure où il est évoqué l’homme surdimensionné ou encore augmenté, le progrès décisif pour que notre monde soit habitable pour tous ne nécessite-t-il pas de mettre l’accent sur l’augmentation du cœur pour voir plus large et plus haut.

S’ouvre ici le risque de découvrir « les angles morts ». Aussi, pour ne point les observer, le plus facile est de regarder devant soi pour n’apercevoir que la projection de soi. Quelle ombre !

Bernard Devert

Janvier 2020

La réflexion, condition d’une Société plus apaisée et cohérente

Le logement se révèle le « parcours du combattant » pour les personnes en souffrance sociale alors qu’elles sont meurtries pour avoir attendu et entendu si souvent… il n’y a pas de place. Qui fait attention à cette urgence qui ne devrait pas exister.

Le temps serait-il l’ennemi de ceux qui ne supportent pas l’insupportable ? Non, le véritable adversaire, c’est une somme d’indifférences, rejetant à plus tard la réflexion pour épargner ceux qui subissent les affres de la misère.

Les personnes qui ont « pignon sur rue » ont du mal à comprendre celles qui sont à la rue !

Les fractures bien connues, justement dénoncées, ne font pas l’objet de réparations à minima, ou si peu, et encore moins d’une prise en compte réelle qui conduirait la Nation à se lever pour ouvrir un formidable chantier : la solidarité au nom des valeurs qu’elle affiche.

Cette perspective reste dans l’ombre, accompagnée de mots qui n’expliquent rien, tentant de justifier une fatalité qui n’est qu’un alibi, l’absence de courage pour refuser ce qui devrait l’être.

« Ainsi va le monde » pour laisser la main à ceux qui, de par leurs milieux sociaux, sont préparés à faire partie d’une élite peu encline à ouvrir les yeux sur les situations de grande pauvreté. L’idée de la Nation se délite, comme le souligne si justement, Jérôme Fourquet dans son ouvrage « l’archipel français ».

Le climat social est lourd, laissant entendre des orages destructeurs. Le mouvement informel des « Gilets jaunes » a eu deux postures : une prise de possession des ronds-points, soulignant qu’il n’y a pas d’horizon et le refus d’être représenté qui n’est pas sans analogie à la crise que traverse la démocratie, quant à son expression.

Ainsi, se déchire dans un quasi-silence, le tissu social. Si Bernanos rappelle que les pauvres ont le secret de l’espérance, observons combien ils ont aussi le sens du silence. N’oseraient-ils pas, ou bien ne jugeraient-ils pas plutôt ‑ quelle confiance ‑ qu’il leur faut tenir pensant que les inégalités criantes vont nous conduire à préparer un autre avenir.

Des ouvertures se font jour avec une démocratie plus participe qui s’esquisse au niveau local ; elle mériterait d’être encouragée à une échelle plus globale pour que les plus vulnérables trouvent leur place comme acteurs à part entière.

Notre Société a besoin d’une philosophie du lien. Antoine de Saint-Exupéry nous l’offre avec « Le Petit-Prince », ouvrage plus difficile qu’il n’y paraît mais paradoxalement accessible à tous.

Je veux rendre aux Hommes le goût du miracle, disait-il, dans « Citadelle ». Reconstruire les liens suppose que nous trouvions ou retrouvions ce goût.

Au diable ces décisions bruyantes, de part et d’autre, l’urgence est de se rencontrer, de se parler, de susciter un « faire-ensemble » en se rappelant l’exclamation de Saint-Exupéry dans la « Lettre à un otage » : les miracles véritables, qu’ils font peu de bruit !

Heureux silence pour se libérer de ce tintamarre et prendre enfin le temps d’une écoute et d’une réflexion pour un apprivoisement, source d’un faire et vivre ensemble.

Bernard Devert

Janvier 2020