Donner cœur et voir avec cœur, les conditions du changement

Au moment où est projeté sur les écrans, Les Invisibles, la Mairie de Paris, dans son programme réinventer Paris, met en lumière l’attention aux personnes fragilisées, en cohérence avec l’ouverture de la maison commune à des femmes victimes de l’indifférence jusqu’à n’avoir point de toit.

Habitat et Humanisme a l’honneur de se voir attribuer la réhabilitation de logements sociaux sur la place des Vosges, un site magnifique, accessible aux personnes aisées, influentes sur le plan économique, politique et médiatique.

Des invisibles trouveront une place dans un espace qui demeurait jusque-là impensable pour eux.

La Société a besoin de symboles. Cette opération met en exergue une avancée de la fraternité ; l’heure n’est pas de la bouder.

Le ‘grand débat national’, dès la première rencontre, fit remonter combien était insupportée la fracture sociale et son violent ressenti d’iniquité. Jacques Chirac, déjà en 1995, promettait d’en découdre avec cette déchirure qui ne fut pas étrangère à son élection.

L’eau a coulé sous les ponts. Combien de naufragés sont emportés par cette fracture sociale, une colossale facture pour la Nation et un gâchis inestimable sur le plan humain.

Il serait injuste de penser que le législateur n’a rien fait. La loi SRU du 13 décembre 2000, notamment son article 55, la loi Egalité et Citoyenneté du 27 janvier 2017, la loi ELAN du 13 décembre 2018 concourent à réduire des inégalités. Force est de constater que le législatif a des effets, pour le moins relatifs face à la peur du changement et aux crispations. La place des Vosges est à cet égard une petite lumière d’ouverture.

Le plan pauvreté de M. Emmanuel Macron met une priorité sur l’enfant afin que son avenir ne soit pas détruit. Cependant, si cette juste attention n’est pas suivie d’une politique de l’aménagement du territoire, les quartiers pauvres abriteront longtemps encore les ‘invisibles’, observant leur absence dans ce mouvement secouant le Pays.

Le film « Les Invisibles » de Louis-Julien Petit se termine par l’évacuation de ces femmes au motif que l’accompagnement proposé ne correspond pas aux normes administratives. Quand comprendra-t-on que, seul, le cœur suscite le champ de nouveaux possibles.

Les forces de l’ordre venues accompagner l’expulsion regardent, médusées, ces femmes quitter joyeusement l’espace où elles ont retrouvé la fierté d’exister, l’estime de soi ; rien ne pourra leur enlever ce trésor qu’elles ont recueilli de haute lutte. Le désordre a changé de côté.

« Ô fraternité, quand tu nous tiens, l’audace nous étreint ».

Bernard Devert

Janvier 2019

Le débat qui s’annonce, une possible chance pour la cohésion sociale.

Alors que les actifs financiers s’agrègent entre de mêmes mains, le bien commun se délite. Nous assistons à une montée des individualismes consécutive, pour partie, aux ruptures d’équité favorisant la poussée des populismes.

Le coût du logement dans la capitale et les grandes métropoles a augmenté ; il devient inaccessible aux classes moyennes. Que de dépenses incompressibles font que le revenu médian, au cours de ces huit dernières années, n’a pas progressé (20 370 € en 2008 contre 20 500 € en 2016) alors que les charges ont explosé.

Le chômage massif a tétanisé le marché de l’emploi. Si la croissance a eu des embellies, force est de constater qu’elles n’ont pas duré.  Vaclav Havel s’interrogea : « Pourquoi tout doit-il augmenter constamment ? pourquoi l’économie, l’industrie, la production doivent-elles croître ? »

L’idée de cette croissance fait de nous des captifs. Comment aborder cette question sans qu’elle se présente comme une injure à l’égard de ceux que la misère gifle, engloutis par la fracture sociale dénoncée depuis 30 ans sans que le sujet, maintes fois abordé, n’ait reçu de réponse satisfaisante.

Des politiques se sont défendus, prétextant que tout ce qui pouvait être entrepris l’avait été. De tels propos signent un découragement, destructeur d’un avenir plus juste. A qui alors s’adresser. Ne nous étonnons pas de la crise de la représentativité conduisant une partie de l’opinion à demander une participation plus directe à la vie de la Nation.

Les risques d’un tout, ‘tout, de suite’ peuvent être patents pour ne pas donner au temps la chance d’un recul facilitant la réflexion. Les référendums ne sont pas sans danger de manipulations.

Le sentiment avéré que l’ascenseur social ne fonctionne plus, que les chances de vivre mieux se détériorent a suscité ce mouvement des Gilets jaunes, un cri d’angoisse accompagné d’une libération de la parole.

Le procès intenté par la Parole libérée au motif du silence de l’Eglise, est un refus du mutisme des Institutions. A trop se protéger, elles n’entendent pas ou peu le cri des pauvres, d’où le surgissement d’une parole pour le respect des plus fragiles.

La fin du procès s’est terminée par un inattendu. Il mérite d’être salué. L’Evêque auxiliaire, premier collaborateur du Cardinal Philippe Barbarin, Monseigneur Emmanuel Gobilliard s’est adressé aux deux cofondateurs de l’association « La Parole libérée », Alexandre Dussot-Hezez et François Devaux. Merci, leur a-t-il dit, d’avoir secoué l’Eglise car il y a des dysfonctionnements, des difficultés. Il faut que l’on change. Une grande émotion a étreint ces hommes. Quand la parole se libère, une guérison s’opère.

Victor Hugo aimait à dire à propos des morts « ils m’entendent et je les entends ». Ce que nous croyons aujourd’hui mort ne devrait-il pas nous conduire à entendre un appel à vivre autrement. Il me souvient de ce chef d’entreprise touché par un cancer qui entre à l’hôpital pour ses soins. Il manifeste son exaspération pour devoir partager sa chambre avec un autre malade, qui plus est, pauvre ; aussi recule-t-il. L’oncologue lui rappelle que combattre le cancer est une lutte avec cet autre ennemi, le temps.

Quelques jours plus tard, il me dira qu’il lui a fallu être confronté à cette situation de vulnérabilité pour entrer en sympathie avec celui devenu un compagnon. Les barrières tombent quand les illusoires protections s’effacent.

A quelques jours de ce grand débat qui ne saurait être un combat, il convient de se rappeler qu’il est une ouverture qui porte le nom de résilience, de réconciliation transformant le cœur et l’esprit. Certes, un effort est à entreprendre ; il est celui d’une écoute en vue d’un partage.

Le rechercher est déjà une libération, une victoire sur le défaitisme.

 

Bernard Devert

14 janvier 2019

Assez, la violence, l’heure est celle d’une relance du dialogue

La réussite des « Gilets jaunes », soutenue par une opinion jusque-là favorable, met cependant en échec les corps intermédiaires qui n’ont pas trouvé auprès du Gouvernement l’attention qu’ils espéraient. La violence a payé !

L’expression de cette crise sociale s’exprime chaque samedi depuis 8 semaines ; elle traduit la lassitude mais aussi la détresse de ceux qui n’en peuvent plus de n’avoir comme ressources que ce fameux « reste à vivre », avec comme corollaire des fins de mois qui commencent très tôt, laissant le goût amer de se sentir délaissés ou de ne compter pour rien au sein de la Société.

La pauvreté est une violence mettant en berne l’avenir de ceux qui la subissent.

Monsieur Emmanuel Macron, lors de ses vœux, rappela que chaque personne est nécessaire à la Nation. Cette reconnaissance devrait s’inscrire dans le continuum des engagements présentés par le Chef de l’Etat le 13 septembre 2018 pour lutter contre la pauvreté, non point seulement l’atténuer mais d’abord et surtout l’éradiquer tant elle est destructrice des personnes.

Dehors la misère ! Qui ne se mobiliserait pas pour en finir avec un malheur récurrent qui, avec le mal-logement, le chômage, s’inscrit dans un paysage auquel on s’habitue pour ne point se laisser habiter par cette pressante question : qu’en est-il du respect des personnes fragilisées ?

Il y a ici une responsabilité qui offre à la Nation un enjeu décisif et déterminant pour construire la cohésion sociale dont le ciment est l’équité.

La fraternité, troisième et dernier terme de notre devise républicaine, est restée longtemps l’oubliée ; elle pourrait bien s’imposer comme première. Souvenons-nous qu’à un moment de l’histoire, elle fut placée entre liberté et égalité.

La crise de représentativité qui se fait jour entraînera-t-elle une démocratie plus participative. D’aucuns la souhaitent. Encore faut-il que les échanges ne soient pas vains pour ne pas susciter de plus grandes frustrations avec les risques qui s’ensuivraient pour l’équilibre de la Société.

Germaine Tillion, cette grande résistante, aimait à dire « en matière de vérité, il n’y a pas de frontière ».

L’heure est celle de l’innovation plutôt que de s’arc-bouter sur des certitudes en termes de défenses et d’intérêts jusqu’à feindre d’ignorer un autrement.

Plutôt que d’avoir en boucle des scènes de violences, il conviendrait que soient proposés par des experts des moments de réflexion, accompagnés de scenarii, afin que chaque citoyen soit plus au clair avec les marges de manœuvre possibles pour se prononcer quant aux changements attendus pour une Société moins fracturée.

La sagesse, loin d’être fille de la passivité, est une chance pour trouver un modus operandi aux fins de parvenir à reconnaître ce qui est possible en posant de façon intangible l’impossible de tolérer misère et pauvreté.

Certes, le Pays est confronté à un surendettement et à une économie mondialisée qui doit faire face à des règles sévères de concurrence mais, pour autant, la profitabilité des entreprises n’est pas en baisse.

Un pessimisme ambiant laisse penser que l’économie se détériore, mais d’autres experts évaluent que ce propos manque de mesure et de nuance. A imaginer le pire comme proche, on le crée.

Une attente se fait jour de recueillir des analyses contradictoires présentées avec pédagogie et tempérance pour mieux évaluer les difficultés, mais aussi le champ des nouveaux possibles. Les concitoyens se sentiraient alors respectés, disposant enfin des éléments d’analyse pour mieux comprendre et par-là même s’entendre.

Bernard Devert

Janvier 2019

Des vœux un peu étranges pour mieux goûter le sel de la vie

L’heure est celle des vœux, que de souhaits sous toutes les formes et sous tous les cieux sont formulés au seuil de cette nouvelle année.

Il s’agit de promesses ; elles témoignent d’une attention à l’autre, une chance aussi pour que les relations se nourrissent de ces signes qui les relient et les pérennisent.

A mon tour ‑ non point pour satisfaire un rite ‑ il m’est agréable de vous présenter mes vœux chaleureux pour une année traversée par la solidarité, la fraternité, sans oublier l’attente de la réalisation des promesses que chacun peut formuler.

Nos vœux, largement partagés, sont de bâtir un monde plus pacifié pour être plus humain. La prière de Saint François d’Assise peut nous aider : « Seigneur fais de moi un instrument de ta paix ».

Il s’agit de faire entendre une musique. D’aucuns peuvent penser que les discordances sont tellement importantes que cette perspective relève d’une utopie. Est-ce si sûr. L’harmonie se réalise en écrivant une partition jouant sur les différences, chacune d’elles concourant à l’œuvre.

François invite à ce que là où sont les ténèbres, nous mettions de la lumière ; elle est là où les jugements sont moins sévères pour être traversés par la bienveillance. Laxisme, disent ceux qui se protègent dans des certitudes, mais ouverture du cœur pour ceux qui entendent se laisser habiter par cette conviction que tout homme est plus que ce qu’il pense.

Alors, là où il y a la discorde, une union peut naître.

Le monde ne sait pas pleurer, dit le Pape François. Tristesse d’oublier les larmes de joie pour ne pas savoir consoler.

Il s’agit de comprendre ce frère, cette sœur en situation de fragilité en cherchant moins à être aimé qu’à aimer. Seule, la vie est éternelle. La mort n’a pas d’avenir, alors pourquoi vouloir lui en offrir un en restant crispés ou enfermés dans des culpabilisations qui fermentent les relations.

C’est en pardonnant que l’on obtient le pardon.

Ce don ‑ ce par-don ‑ au-delà de l’imaginable vient polir ce joyau qu’est le cœur de l’homme, effaçant les rayures et les brèches. L’artisan n’est autre que le Tout-Amour, celui-là même qui ne voulant rien posséder consent à mourir pour que sa vie de Ressuscité devienne la nôtre.

Le temps de la foi devient promesse de la joie.

Ces promesses, quand elles s’inscrivent dans nos vœux, obligent à un certain lâcher-prise. N’est-ce pas cela la confiance, une source de liberté nous mettant à distance de ces vœux de réussite, de pouvoirs illusoires sans trop de contenus, sauf qu’ils dessinent des limites assombrissant nos jours.

Comment ne pas se souhaiter l’ouverture de cœur de François d’Assise qui comprend que vivre, c’est risquer cette aventure de la vie où, en se donnant l’on reçoit, riche du seul partage.

Très belle Année.

 

 

Bernard Devert

Janvier 2019