S’il te plait…

« Mot par mot. Et gravir ce monde » tel est le nom du livre de France Vergely et de Wahabou Tarama, jeune Guinéen, Mineur Non Accompagné – MNA – accueilli par Habitat et Humanisme au sein de Notre-Dame du Grand Port à Collonges au Mont d’Or

Ce titre est tiré du 7ème albumd’Oxmo Puccino, La voix lactée, partir de l’ombre.

Une ombre dévastatrice a envahi la jeunesse de Wahabou né d’un père inconnu et d’une maman trop rapidement disparue. A 15 ans, l’adolescent, sans famille, sans soutien, prend le chemin de l’exil. Il sera un exode.

Arrivé à la Part-Dieu. Il n’a rien, ni argent ni bagage, ne parle que quelques mots de français, il est mort de faim. N’oublions pas, il a 15 ans ! Quel est ce monde où personne ne propose de l’aide à celui qui semble perdu. Il trouve finalement un squat dans le 4ème arrondissement de la Ville des Lumières.

La misère, se demande-t-il, sera-t-elle constamment au rendez-vous de ma vie. Une vie minuscule qui pendant quelques mois s’exprimera par des majuscules MNA, ASE, MDM, MEOMIE, OFRA qui vont, pour partie, décider de son avenir, pour reprendre les mots du livre.

Voici qu’une bénévole, France Vergely, lui ouvre un horizon. Assez rapidement, le chantier d’un récit de vie s’impose à l’appel de Wahabou.

Ce livre témoigne de la volonté d’exister ; l’ombre se dissipe en même temps avec ce temps d’apprentissage de la lecture, de l’écriture. Mot par mot, un monde inattendu, désormais, se fait jour.

Que s’est-il passé ?

Une hospitalité est offerte à Wahabou. Quittant une planète hostile, il apprivoisa, tel le Petit Prince, celle que France lui fit découvrir. Là, les yeux grand-ouverts, il refuse l’oppression des fatalités, se libérant des inquiétudes et de la mémoire funeste des événements qui ont détruit son enfance.

Wahabou s’élance alors, avec un cœur d’enfant vers son avenir.

Le rire, qui souvent l’habite, sera son passeport pour traverser ce qu’il ne comprend pas encore, acceptant progressivement de se livrer, de faire confiance. Difficile, quand on n’a eu personne à qui parler !

Ce livre, n’accuse pas. Les deux auteurs savent qu’il y aura toujours des oppositions, des incompréhensions, des jugements. L’indifférence est si prégnante à l’égard de ceux venus de loin, que la richesse des différences ne parvient pas à lézarder les murs de l’incompréhension.

Le Petit Prince a pris place ; il va l’offrir à Wahabou qui, à son tour, osera avec une grande délicatesse ce : s’il te plait…donne-moi une chance de vie et d’avenir ; elle se dessine. L’histoire du Petit Prince, cet éveilleur de l’esprit et du cœur, s’actualise jusqu’à susciter l’inouï.

Comment mieux traduire ces jours nouveaux que de reprendre les mots de Saint-Exupéry : « Je me moquais bien de mon marteau, de mon boulot, de la soif et de la mort. Il y avait, sur une étoile, une planète, la mienne, la Terre, un petit prince à consoler. Je me sentais très maladroit, Je ne savais comment l’atteindre ou le rejoindre…c’est tellement mystérieux, le pays des larmes ».

Quand on entrevoit le possible de la fraternité, alors mot pour mot, on gravit un monde si riche de sens que les larmes sont prises pour ce qu’elles sont, la rosée du matin ; elle laisse le goût d’un infini. Une nouvelle voie s’ouvre ; celle où la voix des enfants peut se dire et être entendue : s’il te plait…

Comment ne pas craquer. Adieu ces raisonnements qui se veulent aussi brillants les uns que les autres mais qui ne font que mettre en relief l’entre-soi où l’autre, le différent, est laissé de côté, non sans arrogance et mépris.

Merci, France, merci Wahabou, d’avoir su trouver les mots pour nous aider à prendre le parti de ceux qui, désarmés, n’ont d’autre alternative que de fuir la barbarie.

Il est une autre mocheté, la condamnation de ces jeunes, ces enfants, Des milliers à la rue ! Que n’a-t-on pas dit sur les mineurs non accompagnés. Inutile de rappeler ces propos iniques, tant ils sont sur les ondes, à longueur d’antennes, rabâchés sans susciter de honte.

A entendre ces discours creux, creusant des abîmes, quelle autre attitude possible que de rappeler, à temps et contretemps, que chaque être est unique comme la fleur du Petit Prince dont le jardin – il est vrai- est la planète cœur.

Bernard Devert,

octobre 2021

Le logement, non pas une machine à loger, mais un écrin pour la vie

Le vendredi 8 octobre, Habitat et Humanisme Cher-et-Indre avait le bonheur avec ses nombreux adhérents d’inviter, en présence des futurs occupants, le Préfet, les élus pour l’inauguration d’un nouveau programme dans le centre de la ville de Bourges.

Ce fut une fête pour le cœur et pour l’esprit.

Il fut rappelé la volonté de la propriétaire de l’hôtel particulier qui a légué ce magnifique joyau à notre Mouvement, dans la perspective d’offrir des logements « abordables ». Neuf appartements sont réalisés à un coût maîtrisé.

Aborder, le verbe signe un mouvement, une avancée. Ne parle-t-on pas d’aborder, d’accoster vers une autre rive, d’où ces paysages nouveaux qui subjuguent et ouvrent le champ des possibles.

Habitat et Humanisme a joué son rôle de passeur pour que soit mis au passé le passif que sont ces profondes ruptures de liens.

Maurice Zundel souligne ce drame de la ghettoïsation, faisant dire à une personne fragilisée : « chez nous, on passe, on ne s’arrête pas ».

Le 8 octobre de 11 h à 19 h, que de personnes ont pris le temps de s’arrêter, chacune ne faisant pas mystère de sa joie d’aborder cette autre rive, la fraternité. Elle existe vraiment, nous l’avons une nouvelle fois rencontrée.

La joie de ces neuf familles, pour lesquelles s’éveillait un inespéré se faisait jour, nous a transportés vers un monde meilleur. Il se construit chaque fois qu’une attention est partagée à ceux qui n’en bénéficient pas, ou si peu.

Cet hôtel particulier, après une transformation réussie, garde sa singularité. Ce qui est particulier, loin de mettre à part, autorise tout au contraire de mieux habiter l’altérité pour accueillir celle de l’autre dans ce qu’il a d’unique ; la relation s’en trouve enrichie.

Le passage de l’individu à la personne est une des conditions de la relation et par-là même de la cohésion sociale. L’habitat est appelé à y contribuer, son rôle est même essentiel.

Bâtir est un acte de soin, il l’est tout particulièrement pour Habitat et Humanisme dont la mission est d’être proche des êtres blessés par la vie, ceux-là mêmes qui, trop souvent, ne parvenant pas à trouver leur place, restent au bord du chemin, finalement au bord des gouffres engouffrant tous les espoirs.

Que reste-t-il alors comme avenir ?

Le soin dans cette opération fut également celui de l’architecte, des artisans qui sont parvenus à réaliser un écrin, soulignant combien l’intime doit être protégé. N’est-ce pas précisément une des finalités de l’habitat.

Parler d’un écrin, c’est évoquer un trésor. Il n’en existe pas de plus grand que l’homme.

En vous partageant ces quelques mots, vous comprendrez le sens de cette fête où chacun se sentait meilleur, habité par une fraternité, clarté de l’existence, laissant entrevoir une présence ; elle n’a pas à être nommée au risque d’une caricature venant l’assombrir.

Ce moment de grâce est celui d’un émerveillement, où chacun, tel le ‘petit prince, est habité avec ses questions aussi déroutantes qu’envoûtantes, laissant pointer la gravité d’un appel et d’une reconnaissance : Esprit de solidarité, quand tu nous tiens, les différences perdent de leur suffisance, permettant d’aborder un humanisme de communion.

Bernard Devert

Octobre 2021

François d’Assise nous rejoint dans ces heures sombres pour notre Eglise

La parole s’est libérée. Rien de ce qui est caché ne le demeure très longtemps. L’orage est désormais là. Il laisse voir, tel un grand coup de tonnerre, ces mortifères désordres que révèle le rapport Sauvé.

Assisterons-nous à un tsunami religieux, je ne sais ; surement aux ricanements du diable pour l’avoir laissé pénétrer dans la maison commune sans trop se soucier des drames qu’il suscitait et préparait.

A fermer les yeux, à ne pas vouloir entendre, que d’enfants ont vu leur vie saccagée par une poignée d’hommes qui, sous couvert de leur ministère, se sont livrés à des actes pervers. Ils n’ont pas été débusqués, faute de discernement ou, pire encore, de courage, le laxisme bâillonnant la vérité.

Dans une situation déjà difficile, nombre de nos concitoyens ont quelque peu déserté l’Institution ecclésiale. Une faillite pour le cœur et de la pensée, pour ne plus bien savoir ce qu’est la grâce, un mot d’autrefois, alors qu’elle est l’expérience de l’intelligence à la lumière de l’amour (Simone Weil).

Qui n’entend pas l’interrogation appelante et récurrente de la recherche du sens, un SOS de ceux qui, nombreux, lassés de la culture du virtuel, sont à la recherche d’une dimension spirituelle. Le mot est vague, certes, mais il n’est pas non plus indifférent à ce ‘vague à l’âme’ d’une Société qui s’agite et hésite.

Quelle attente espérer, une rencontre. Elle n’est pas un mythe mais l’inattendu d’une humble présence. Elle ne s’impose pas, elle se propose à notre liberté.

La liberté se construit et se nourrit par ce qui est grand et beau…ce qui ne fait pas de bruit.  

Les mauvaises nouvelles crèvent les écrans, occultant l’espérance, donnant le champ libre à la Société du petit bonheur, au prix de grands placards publicitaires attisant la consommation d’artifices et de plaisirs, dans l’impérialisme du tout, tout de suite.

L’éphémère est l’antidote de la joie, laquelle est une ode ; elle s’écrit, se chante, s’écoute, dans ces moments qui construisent la fraternité faisant place à l’altérité, par là-même au respect.

Que de femmes, d’hommes ayant mis leur confiance dans l’Eglise ; se sentent trahis à la lecture de ce rapport. L’heure, si elle est crucifiante, n’est-elle pas aussi celle qui devrait nous conduire à signer des engagements, décrucifiant ce qui déshumanise.

Gardons dans le cœur et l’esprit la méditation de ce grand pédagogue de la foi et théologien, François Varillon : « Dieu ne peut diviniser que ce qui est humanisé ». Une mission, la mission de l’Eglise.

Ne disons pas que c’est impossible. C’est une facilité redoutable, réductrice et de l’homme, et de son Créateur.

Dans ces heures de la communication du rapport Sauvé, nous aurons célébré la fête de François d’Assise.

Il était loin de l’Eglise, il la sauve, comprenant qu’aimer, c’était un peu s’oublier pour que l’autre existe, d’où la prière qui lui est prêtée :

Ô Seigneur, que je ne cherche pas tan à être consolé qu’à consoler, à être compris qu’à comprendre,

à être aimé qu’à aimer.

Et si ce matin nous faisions mémoire de son baiser au lépreux. La lèpre, ce mal nous touche ; le Seigneur vient nous embrasser et nous dire : je ne désespère pas de toi.

Dieu, à jamais créateur, nous invite à le devenir. Sans perdre de temps, commençons, recommençons pour ne pas laisser la vilénie, la mocherie s’installer.  

Bernard Devert

4 octobre 2021, en la fête de Saint François