Et si l’heure solidaire devenait maître des horloges

Les horloges oubliées, les hommes de pouvoir s’en emparent ; ils avancent en maîtres, annonçant le monde nouveau pour mieux ringardiser l’ancien monde : un pur spectacle. Les pratiques sont-elles désormais si différentes qu’elles crédibilisent un changement annoncé à grands frais médiatiques.

Ce monde nouveau ne saurait surgir en avançant l’heure.

Soyons plus humbles pour être à l’heure d’une plus grande vérité.

Le temps nous échappe, quelles que soient nos incantations. Souvenons-nous de Lamartine : « Ô temps suspends ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours ».

Perdus dans un monde qui ne l’est pas moins, nous tenons debout et nous maintenons, vaille que vaille, à notre place en courant pour gagner du temps. Folie que de servir ce maître qui fait de nous des serviteurs et même des esclaves ! Nous pouvons ‘bricoler’ les aiguilles, il n’en reste pas moins que le pouvoir du temps, un jour ou l’autre, vient nous bousculer.

Qui n’entend pas sonner des heures de colère, à raison de trop de déceptions et d’attentes sans lendemain. Demandez à une famille qui, depuis de très nombreuses années est en attente d’un logement social ou encore à cette femme qui, depuis 17 ans à Paris, vit dans un appartement de 9 m² – que dis-je, une cave de 9m² -, ou encore à ceux qui sont dans la rue, ce qu’ils pensent non pas du temps mais de ce que nous faisons du temps.

La patience conduit ces hommes et ces femmes à devenir des patients tant le malheur s’abat sur eux.

Il est, heureusement, de ces heures creuses permettant de ré-orienter nos engagements vers des horizons jusque-là improbables. Ce rendez-vous avec le lâcher-prise est proposé depuis des temps immémoriaux, mais il est bien souvent décliné. N’aurions-nous pas peur d’entendre que le temps n’est pas un ennemi mais une limite, une chance conduisant à faire des choix et fixer des priorités mettant à contretemps le ‘toujours plus’.

L’heure creuse, heureusement, bouscule. Quand nos agendas laissent trop de blanc, n’avons-nous pas le sentiment de moins exister. L’adolescent ne s’entend-il pas dire : à quoi rêves-tu ? Une quasi-inquiétude de la part des parents.

Cette heure creuse laisse une page libérée des égo et des vanités. Une autre écriture alors se propose.

Les horloges peuvent désormais sonner pour nous mettre ‘sous pression’ mais en vain. La liberté intérieure crée des espaces de gratuité. Les relations sont démonétisées pour être placées sous l’égide de la gratuité. Adieu, ce temps conçu comme de l’argent ! Il est devenu un don, traduisant une jeunesse retrouvée.

D’un coup, cette dommageable expression « je n’ai pas le temps » porte les affres du temps.

Habitat et Humanisme, avec le passage à l’heure d’hiver, propose que cette heure gagnée soit donnée aux plus démunis. Comment ? Sous les formes les plus diverses que revêt le partage lorsque nous nous mettons à l’heure de l’autre. S’il n’a pas cette montre mise en exergue comme signe de réussite, il nous mettra pourtant à l’heure d’un monde plus humain.

Imaginons un français sur mille participant à cette heure solidaire : les aiguilles des horloges s’affoleraient pour s’être laissées aiguiller par les battements du cœur. Un temps nouveau s’ouvrirait pour bien des familles.

Ensemble, habitons cette heure de fraternité.

Bernard Devert

Octobre 2018

 

Pour le passage à l’heure d’hiver, on gagne tous une heure !
Le 29 octobre, de 15H à 16H, donnons-la aux plus démunis !
Rendez-vous sur heure-solidaire.org

Refuser la misère, une option ? Non, une impérative urgence

Le 17 octobre, depuis 1987, est la journée mondiale du refus de la misère, à l’invitation du Père Joseph Wrezinski, Fondateur d’ATD-Quart Monde, qui mourra un an plus tard.

L’intuition novatrice de cet homme de foi, né pauvre, demeuré jusqu’au terme de sa vie parmi les siens, fut de considérer que le devoir de la Nation n’était pas seulement de contribuer à ce que les personnes vulnérables le soient moins, mais à ce qu’elles aient leur place pour apporter à la Société cette part d’humanité qui lui manque.

La misère n’est pas une fatalité ; elle est la somme d’iniquités accumulées et de jugements à charge de ceux que la vie blesse et détruit. Une écoute et un autre regard s’imposent pour ne point pactiser avec l’inqualifiable.

Mesurons ce que veut dire il n’y a pas de place. Tel est le leitmotiv qu’entendent les plus violentés par la misère. Téléphonant au 115, ils attendent longtemps, trop longtemps, que leur interlocuteur décroche, non pas qu’il soit dans l’indifférence – bien au contraire – mais les appels sont si nombreux, et les places si limitées que ceux qui les reçoivent sont submergés.

L’impossibilité d’être accueilli, alors que la nuit est parfois bien avancée, suscite alors des heures inquiètes et dangereuses.

Le petit-matin est annonciateur de la répétition infernale d’un enfermement dont les sans-domicile s’évadent souvent par des addictions. Que de regards courroucés et méprisants leur rappellent qu’ils sont d’un autre monde ; ils le savent, il n’y a pas de place pour eux.

Comment ne pas entrevoir les conséquences pour l’hygiène mental et corporel. Folie meurtrière à laquelle s’ajoutent les abus et sévices de toute sorte que subissent des êtres sans forces, oubliés sur les trottoirs. Une deshumanisation absolue qui se vit dans une grande insensibilité ! Ils n’ont pas de place, ou si peu.

Pas davantage de place pour ces familles – souvent des femmes seules avec enfants – qui, après le drame des séparations, se voient contraintes de rechercher un logement adapté à leurs ressources pour que le ‘reste à vivre’, après le paiement des loyers et des charges, permette de vivre.

Que de rejets au motif de la rupture avérée entre les revenus et le prix de la location. Il s’en suit l’errance, la perte des repères, le début d’un enfer parce qu’à un moment difficile de leur histoire, sombrent des personnes fragilisées, rassasiées de ce cri provocateur entendu pour la énième fois : il n’y a pas de place. A trop le savoir, on perd même le pouvoir de réagir.

Victor Hugo, dans une lettre publique aux élus, proclamait : « Ayez pitié du peuple à qui le bagne prend ses fils et le lupanar ses filles. Que prouvent ces deux ulcères ? Que le corps social a un vice dans le sang. Nous voilà réunis en consultation au chevet du malade ».

Ce soin exige un diagnostic du corps social dont nous sommes tous membres. Que faire pour trouver l’énergie nécessaire à une intervention qui sauve ? Il s’agit de réanimer les forces vives d’une société qui, voyant la lèpre qu’est la misère, se déciderait enfin à prendre les moyens de la guérir et non de se séparer des lépreux en les mettant à distance.

Le premier prendre-soin est de trouver des abris décents.

Il y a des logements vides, des bâtiments inoccupés comme des immeubles de bureaux désertés pour ne plus répondre à leur destination. L’heure est celle d’un recensement pour mobiliser les possibilités d’agir.

Là, où vous êtes, n’hésitez pas à faire connaître ces ouvertures. Elles seront autant de fenêtres s’ouvrant sur une espérance née, il y a 31 ans, de l’appel d’un prophète qui, dans le regard de l’homme abandonné, découvrait des raisons de croire et d’offrir à la société plus d’humanité.

Bernard Devert

17 octobre 2018

25ème anniversaire de Péniche Accueil en la fête de François d’Assise

Est-ce le hasard que cet anniversaire soit célébré le jour de la fête de François d’Assise ? Nul doute que cette péniche accueillant les plus vulnérables aurait été chère à son cœur ; souvenons-nous de son poème de la création : Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Eau, laquelle est très utile et humble.

25 ans, c’est dire que la péniche a tenu le cap d’une hospitalité qui ne se dément pas.

Le temps passant, j’ai oublié quelques noms mais je garde en mémoire les deux premiers fondateurs qui réunirent les Amis de la Rue, les Petits Frères des Pauvres et Habitat et Humanisme, les invitant à monter sur une péniche pour en jeter l’ancre, ce qui ne manqua pas d’en faire couler beaucoup pour que le projet ne sombre pas.

Le ‘Balajo’, tel est son nom, fait mémoire d’un de ses capitaines aimant fréquenter un café dansant portant cette enseigne. L’appellation n’est pas usurpée : sur le pont de la péniche, on continue à faire danser… la fraternité. L’accueil n’est pas triste ; les passagers, jamais guindés, plutôt joyeux, parfois ayant levé le coude, sans trop, afin de ne point risquer de plonger dans le Rhône.

Oui vraiment ; la péniche est un espace de fraternité. Personne n’y ‘fait tapisserie’. Il y a bien longtemps que le Balajo n’a plus de moteur mais les passagers ont une telle énergie qu’ils vivent des traversées avec un enthousiasme jamais à quai.

De combien d’aventures la péniche est-elle témoin ! Elle ne parle pas pour avoir le goût du secret qui est aussi celui de notre ville où elle décida de poser l’ancre pour le bonheur de ceux qui n’en avaient pas ou plus, mais qui mettant le pied sur le Balajo trouvent du réconfort.

Le Balajo est passé sous bien des passerelles et continue, dans cette mémoire qui n’a rien du cabotinage, à jeter des ponts, bâtir des liens qui sont à l’entraide ce que la confluence est à la ville un haut lieu de puissance pour être celui de la convergence. La rive gauche et la rive droite ne mettent pas à quai les courants de pensée, elles les enrichissent. Inouï, le Balajo en porte la trace !

Il y a un peu plus d’un an, les fondateurs ont été appelés après les pompiers pour aider à remettre sur cale le Balajo, victime d’un feu accidentel.

Les subsides recueillis ont été moins puissants que la lance à incendie mais les fondateurs sont restés des lanceurs d’alerte si bien que le Balajo a conservé toute sa vivacité d’accueil ; mieux encore, il bénéficie d’un nouvel espace chaleureux, celui qui vous conduit ce soir à nous réunir.

Alors retenez de mon bavardage un seul mot qui a du sens : ma reconnaissance à l’égard de ceux qui depuis 25 ans, bénévoles, salariés, mais aussi passagers font du Balajo une péniche ancrée dans la tradition lyonnaise d’une solidarité active ; elle fait école.

Bernard Devert

Octobre 2018

Attention aux amalgames ! Que de soignants s’approchant des personnes âgées méritent le respect.

Une fois encore, les EHPAD sont épinglés lors d’émissions qui, tournées en caméra cachée, mettent en lumière des situations inappropriées relevant de la maltraitance ou pour le moins d’une déficience du prendre-soin.

Ces gestes, mais aussi ces silences déplorables existent malheureusement. Ils ne doivent cependant pas entraîner l’opprobre généralisé, visant à condamner tous ceux qui y travaillent. D’aucuns assument leur mission avec un réel souci de l’autre. Observons que les maisons qui ne s’inscrivent pas dans le champ lucratif sont davantage épargnées

L’argent ne protège pas ; seule, l’attention à la fragilité est le rempart des abus ou des indifférences à l’égard de ceux que la maladie ou le grand âge désarment et isolent.

L’acronyme EHPAD doit être supprimé du vocabulaire pour lui préférer l’hospitalité, laquelle n’existe que là où se construit une relation d’égalité entre celui qui reçoit et celui qui est reçu.

Cette semaine, il m’a été donné de participer à deux moments forts.

L’un, dans l’Isère, concernant la livraison d’un nouveau bâtiment répondant aux fameuses normes, si contraignantes et onéreuses. L’attente des résidents – désormais des patients – et des soignants s’inscrit moins dans les surfaces proposées que dans ces moments attendus de gratuité pour écouter les angoisses, les peurs bien légitimes de ceux qui s’approchent de la fin de la vie.

Les soignants, pour un très grand nombre d’entre eux, ont le désir d’assumer leur engagement avec un dévouement qui force le respect. Comment leur permettre de garder une énergie créatrice, si ce n’est par des formations, des temps de reprise et des conditions de travail permettant de bâtir des liens, mettant hors d’âge un ‘produire plus’. Le prendre-soin est inséparable de la tendresse.

Lors du traditionnel coupé du ruban à Vienne, le Préfet était entouré des personnalités de cette maison – entendez les aides-soignants -. Ne sont-ils pas ceux qui comptent le plus pour les résidents bien qu’ils n’aient pas sur le plan social la reconnaissance qui leur est due. Cette iniquité doit être épinglée.

Une joie partagée par le Préfet, le Directeur de l’ARS, la Présidente du Conseil Départemental et naturellement les résidents, familles et soignants. La vie, lorsqu’elle est bouleversée par la fragilité, doit entraîner une transformation des postures sociales.

Le Président de la République, dans les formules dont il a le secret, invitait un chômeur qui ne trouvait pas de place en horticulture à traverser la rue pour trouver du travail dans la restauration.

Je crois qu’il y a une traversée à faire. Il ne s’agit pas seulement de la proposer aux plus fragiles mais de se demander– à commencer par ceux qui sont en responsabilité – quels risques nous acceptons de prendre pour ne point nous éloigner des situations de vulnérabilité.

Ce coupé de ruban fut toute une symbolique, une traversée conjointe pour ensemble porter ceux qui n’ont pas de forces.

Cette même semaine, c’était aussi la fête dans un EHPAD de l’Aveyron, dénommé La Miséricorde.

Il est de ces misères, de ces abandons affectifs et physiques qui usent jusqu’à la corde.

Cette corde peut se révéler une chance. Ne permet-elle pas de faire remonter dans la cordée ceux qui n’en peuvent plus, habités par un sentiment d’inutilité, aggravé par le fait qu’ils se sentent une charge pour la Société.

Quand comprendrons-nous qu’ils sont paradoxalement les premiers de cordée pour nous faire monter vers plus d’humanité.

Bernard Devert

23 septembre 2018

Lettre au Président de la République

Monsieur le Président de la République,

Le plan contre la pauvreté, que vous avez présenté au Musée de l’Homme, est accompagné de formules justes. Comme il est heureux d’entendre votre ardente volonté de donner aux personnes en situation de pauvreté les moyens concrets de leur authentique émancipation.

Nous voudrions vous remercier pour le respect et la confiance que vous leur offrez.

Les cinq mesures de ce plan témoignent d’une attention à l’enfance. Comment ne pas s’en réjouir tant la misère et la grande précarité blessent à jamais l’enfant, jusqu’à compromettre son avenir.

Votre refus du déterminisme social bâtira la cohésion de la Société.

Pouvons-nous respectueusement souligner que le mal-logement est un facteur puissant de ce déterminisme ; l’école est un exemple qui l’illustre singulièrement. Il est inutile d’en rappeler les conséquences.

La fin de la pauvreté, exige que la Nation fasse le choix d’un plan décisif d’investissement pour l’habitat. Le logement des plus vulnérables, ce ‘pauvre logement’, doit être éradiqué, comme ces ghettos rendant captifs ses habitants, fussent-ils de jeunes diplômés.

Ces logements pauvres, bien souvent des passoires énergétiques, entraînent des coûts de chauffage qui brûlent ce reste à vivre relevant déjà de la survie.

Certes, un effort a été entrepris. Toutefois 7 millions de logements sont mal isolés et 3,8 millions de ménages en souffrance sociale peinent à en supporter le coût. Des centaines de milliers de nos concitoyens se privent de chauffage.

Refuser ce déterminisme social qui vous est insupportable et qu’avec vous nous ne supportons pas, c’est relever le défi d’une Société pour lui donner l’enthousiasme de bâtir un habitat plus inclusif, pièce maîtresse de la sortie de la pauvreté.

Assez de ces quartiers qui craquent sous le poids de la pauvreté annihilant les espoirs de ceux qui y vivent, jusqu’à se considérer comme les rejetés ou les oubliés de la Nation. Cette infortune s’étale sous nos yeux ; elle est une honte qui ne disparaîtra qu’avec la fin de la misère.

L’heure n’est pas à critiquer. Les responsabilités ne sont point étrangères à une indifférence partagée. Ces tours et ces barres emmurent la Société, suscitant de paradoxaux déserts humains. N’avons-nous pas feint d’oublier qu’il n’y a de politique sociale que là où l’intime est respecté.

Comment agir ? Donner place à l’économie solidaire ; elle n’a pas démérité, au contraire. Candidat à la Présidence de la République, vous avez écrit à ses acteurs qu’ils pouvaient compter sur vous comme vous-même comptiez sur eux.

Des aides nécessaires à cette économie ont été partiellement supprimées. Nous voulons croire que vous ne lui tournez pas le dos. Sachez que notre mobilisation est entière pour continuer à bâtir des logements tissant des liens qui ne sont pas sans recoudre un tissu social déchiré.

Cette perspective est en cohérence avec votre détermination pour rappeler : « Il y a dans chaque enfant, à commencer par un enfant qui naît dans une famille pauvre, un Mozart qu’on assassine parce qu’on décide, de fait, qu’il n’a aucune chance de devenir Mozart ».

Pour que l’enfant parvienne à découvrir sa vocation, il lui faut disposer d’un espace propre, réellement vital. Quelle joie d’entendre cet enfant, sorti d’un bidonville, dire à sa mère : « Maman, j’ai une chambre… ». Un inouï se fait jour.

Quel drame quand une famille est condamnée à vivre dans des surfaces si contraintes que l’enfant doit faire ses devoirs dans un cabinet de toilette. Rien n’est ici exagéré.

L’habitat des plus pauvres ne saurait être un espace qui leur est destiné. Il doit être un lieu habitable par et pour tous afin de bâtir cette heureuse mixité donnant cœur et corps à la fraternité. Une utopie ? Non, une vérité suivant l’expression de Victor Hugo.

Depuis plus de 30 ans, Habitat et Humanisme construit pour faire exister cet autre qui fait exister. Que de familles ont quitté la pauvreté grâce à un logement de qualité. Pour reprendre votre formule, elles étaient dans la cordée, en bas, et sont remontées. Tout alors est changé, une ouverture s’est fait jour, celle de se voir reconnues comme citoyens à part entière.

Quelques mesures concrètes aideraient cette économie à être plus prégnante. Son but n’est pas de gagner mais de faire gagner ceux qui pensent qu’ils seront toujours écartés de la croissance dont le fameux ‘ruissellement’ n’apporte rien ou si peu aux plus fragilisés.

Sortir de la misère ne serait-ce pas faire un vrai plan contre des situations déshumanisantes en prenant les moyens d’entrer en résistance pour les refuser. Tel est l’engagement de l’économie solidaire, laquelle est portée par plus d’un million de personnes dont une majorité de salariés, témoignant d’un début de réconciliation entre le social et l’entreprise.

Nous nous permettons de suggérer quelques mesures concrètes :

  • appliquer à l’IFI le dispositif TEPA, retenu sur la défunte imposition ISF,
  • retenir, pour le dispositif Madelin, la réduction sur l’IR de 25% du montant de la souscription.

À trois mois de la fin de l’année, demeure une inconnue quant à l’application de cette mesure, bien que votée par la loi de finance,

  • réduire la TVA à 5,5 % pour toute opération sociale de plus de 20 logements, réalisée dans des quartiers équilibrés ou aisés, favorisant ainsi la mixité,
  • offrir un avantage fiscal aux bénéficiaires d’un contrat d’assurance-vie, investissant au sein des foncières solidaires. Avec 3% de l’encours, l’investissement pourrait atteindre 45 milliards €., une nouvelle donne, décisive pour éradiquer la pauvreté.

Ces dispositions seraient des ‘armes’ – le mot est employé à dessein – pour combattre la misère qui abime cette valeur de la Nation, parfois oubliée, dont le nom est la fraternité.

Il ne s’agit pas de polir ce joyau, trop abîmé. L’œuvre – elle est magnifique – consiste à faire de ces brèches et de ces rayures des tiges s’ouvrant sur des fleurs. Un jardin se dessine ; il sentira bon la fraternité.

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de nos déférentes et respectueuses salutations, vous remerciant de l’attention que vous voudrez bien réserver à cette lettre.

 

Jean-Paul Betbèze                                                                  Bernard Devert

Economiste                                                                       Président de la Fédération

La rentrée

La rentrée est un mot actuellement sur toutes les lèvres, ou presque.

Nombre de familles sont concernées par la rentrée des classes et/ou la rentrée universitaire. Il est aussi question de la rentrée littéraire et de la reprise des activités économiques sociales et politiques.

La rentrée est souvent présentée comme difficile, parfois rude. N’évoque-t-elle pas un temps nouveau qui, s’il n’est pas étranger à celui de la promesse et de l’espoir, est aussi confronté à trop de déceptions qui présagent mal du changement.

L’espoir est bousculé par trop de situations deshumanisantes faisant l’objet d’indignations sans susciter la mobilisation nécessaire pour les faire disparaître.

Comment oublier que la rentrée est douloureuse pour ceux qui se trouvent en marge, en attente d’un contrat de travail, ou qui se sentent oubliés d’une société d’où ils sont ‘sortis’ sans parvenir à reprendre place, leur place. En cette rentrée que de familles recherchent un logement adapté à leurs ressources sans le trouver.

Pour que cette rentrée ait vraiment du sens, il convient qu’elle traduise une attention plus grande à la solidarité. Il ne suffit pas de l’appeler mais de la construire, finalement se rendre présent là où des hommes et des femmes perdent pied.

Pour Jacques Ellul l’homme libre est celui qui décide d’espérer. L’espérance n’est jamais un futur mais un présent revisité pour transformer l’avenir.

Ne sommes-nous pas appelés à rentrer dans cette espérance, jamais indifférente à la fraternité que Régis Debray définit comme une vieille dame, d’où l’urgence, dit-il, de ne pas la laisser faire tapisserie mais de faire avec elle quelques pas de danse.

Faisons danser la fraternité ; alors, la rentrée ne manquerait pas d’allure !

Ces pas de danse, pour être une fête de l’inattendu, conduirait immanquablement à se poser la question que dois-je faire de neuf en cette rentrée.

Faire du neuf, un programme enthousiasmant, loin d’être décalé de l’attente confuse mais réelle d’un recul des iniquités tant elles sont facteur de troubles altérant la vision d’une société blessée et blessante mettant hors-jeu les plus fragiles

En cette rentrée, le Gouvernement présente le plan pauvreté. L’enjeu est d’importance pour la cohésion de la Société qui ne peut supporter plus longtemps ces ruptures qui l’enfièvrent et la détruisent.

La rentrée est aussi d’actualité pour les retraités ; le monde associatif, signe d’une gratuité qui n’a pas de prix, a besoin de leur engagement, du partage de leur expérience et de leurs disponibilités pour faire naître des espaces novateurs au sein desquels des personnes se reconstruisent.

Quel bonheur pour les uns et les autres d’être appelés à faire du neuf.

Bernard Devert

Septembre 2018

Rendre compte de cette ouverture permettant de régler un peu le compte de l’indifférence

L’hospitalité offerte à des familles Roms par Habitat et Humanisme se termine, suivant les conditions fixées dans la convention régularisée avec l’Etat, le Conseil de l’Europe et deux communes : Saint-Genis les Ollières et Saint-Priest.

Les frontières sont tombées. A l’écoute d’un des Maires, elles sont plutôt lézardées, observant que le climat haineux qui a accompagné l’hébergement de ces familles s’est, au fil des mois, estompé même si, ici et là, quelques relents nauséabonds demeurent.

Devrais-je parler de réussite ‑ je ne sais ‑ mais incontestablement des familles ont trouvé un tremplin pour sortir non seulement physiquement des bidonvilles mais aussi psychologiquement de ce mépris dans lequel elles étaient enfermées.

Il convient de se rappeler que nombre d’entre elles ont vécu parfois 5 ans, voire 7 ans, dans des espaces dont la tolérance est une honte.

Comment peut-on rester indifférents à l’égard d’enfants qui survivent dans un cloaque annihilant tout avenir.

A un horizon plus lumineux nous avons travaillé avec les représentants de l’Etat, d’ATD Quart-Monde et le soutien des Fondations Société Générale, Bettencourt-Schueller, Decitre. De très nombreux sympathisants d’Habitat et Humanisme ont soutenu la cause.

Des salariés et bénévoles impliqués méritent de notre part un grand respect pour la qualité de leur engagement.

L’heure n’est sûrement pas de bouder notre joie de voir que ces enfants, tous scolarisés, s’éveillent à un ‘autrement’ de leur histoire.

Je ne suis pas prêt d’oublier le 23 décembre 2015, date à laquelle des familles Roms entraient dans ces deux villages d’insertion ; nombre d’entre elles n’en revenaient pas d’avoir de l’eau chaude et une douche privative. Ce qui est banal pour nous revêtait un caractère merveilleux.

Un des enfants, d’environ 6 ans, me dit alors : c’est mon plus beau Noël ; quel cadeau !

Trois années, ou presque, pour vivre ensemble un changement de regard, via un programme novateur visant la formation, l’insertion professionnelle et l’éducation des enfants.

Le défi était de taille ; je crois pouvoir dire qu’il a été conjointement relevé.

Il nous faut poursuivre l’accompagnement pour ne point laisser s’installer des échecs ; ils ne manqueront pas d’arriver comme dans toute vie. Cependant, bien de ces familles fragilisées – et comment pourrait-il en être autrement ‑ peuvent être découragées par ces quolibets dont elles sont trop souvent victimes, quand ce ne sont pas des mots blessants, assassinant l’estime de soi si nécessaire pour se construire et se reconstruire.

Au seuil de cette rentrée ces familles entrent dans des perspectives humanisantes ; leur joie est notre joie.

Je tenais à vous la partager ; de tout cœur merci.

Bernard Devert