L’habitat bigénérationnel, éloge du ‘vivre ensemble’

Si jeunesse savait et si vieillesse pouvait… L’habitat intergénérationnel met hors d’âge cet adage.

Ce 1er juin, Habitat et Humanisme inaugurait à Nice un habitat partagé de 40 logements, rue des Lilas sous la présidence de Mme Dominique Estrosi-Sassone, Sénatrice, Conseillère de la Métropole, rapporteur de la loi ELAN.

Avec chaleur et dynamisme, elle posa notamment deux questions aux résidents :

  • L’une aux étudiants : pourquoi avoir choisi cette forme d’habitat ? parce que cela a du sens, répond immédiatement l’un d’entre eux.
  • L’autre à une personne âgée : ne craignez-vous pas d’être submergée par la jeunesse ? Sa réponse : quelle chance de ne pas être mise en retrait ! Vivre c’est vibrer.

Cette femme, de près de 90 ans, pour avoir perdu son mari il y a un an, hésita à rentrer dans un EHPAD ; puis elle se ravisa pour retenir ce mode d’habitat.

Les rides du beau visage de cette femme ne manifestent aucune ombre d’amertume mais de la joie ; elle vit.

Que de solidarités se construisent via ce type d’habitat. Ne serait-il pas le signe d’une Société qui, pour se bâtir sur la confiance et la richesse des différences, crée les conditions de sa cohésion.

Il faut savoir oser pour refuser l’indifférence destructrice des relations. Que de morts psychologiques anticipent la mort biologique !

Si tu supprimes l’altérité, ce sera l’indistinct et le silence, dit Plotin. Le philosophe, François Jullien, de préciser dans son ouvrage Si près, tout autre, qu’en effet tout se tait si de l’autre ne se détache plus.

Au sein de cette opération, nous avons entendu, non pas un silence, mais une parole joyeuse, témoignant d’une vraie relation. Comment s’en étonner, s’agissant d’une liberté qui se construit dans des espaces attentifs à l’intimité de chacun, tout en facilitant une complémentarité qui, pour être désirée, fait vivre, plus encore exister.

Mais oui, c’est bien sûr ! Ce sont les rencontres qui nous changent et nous éveillent à des solidarités corrélatives du « faire et du vivre ensemble ».

Là où nous quittons les faux semblants, le « moi préfabriqué » s’efface. Alors, chacun devient ce qu’il est appelé à être, un vivant ; l’autre n’est plus l’étrange, mais le frère.

L’acte de construire, quand il donne une place à ceux qui ne l’on pas ou difficilement, renchérit la valeur du bien d’un prix inestimable, celui d’une hospitalité où l’homme, tout homme, quelle que soit sa fragilité, est reconnu. 

Quand nos anciens nous invitent à changer pour une Société plus vivante.

Quelle place la personne âgée trouve-t-elle dans la Société, interroge le Comité consultatif national d’éthique dans sa note publiée le 16 mai. La réponse est sévère pour traduire un rejet formulé en terme de séparation, de ghettoïsation.

Le Comité s’interroge sur le fondement justifiant le fait de réduire l’espace d’une personne âgée à une « cellule monacale » et la raison d’une concentration des personnes dépendantes sur un même lieu.

L’observation ne saurait être réduite aux seules personnes âgées ; la Nation ne cesse de créer des espaces séparatifs, pour les vieux, les handicapés, les jeunes, les pauvres et les riches. Les ségrégations, si elles ne sont pas des maltraitances, alors que sont-elles ?

Naturellement, la maltraitance ne procède pas d’une volonté mais d’une attitude passive et peureuse conduisant au refus de l’autre. Les « cases » sont préférées aux espaces ouverts et créatifs de vie.

Le « vivre ensemble » ‑ expression usée pour être peu considérée – s’apparente souvent à une simple juxtaposition, une cohabitation des personnes. Dommage, alors que l’enjeu emporte des potentialités créatrices de richesses. Les divergences, pour être des sons différents, sont des appels vers des accords qui, trouvés, suscitent une harmonie inattendue, souvent inespérée.

L’urbanisme plus inclusif s’impose. Il peut pour partie se décréter mais il doit répondre au désir d’un « faire ensemble » dans cette reconnaissance que nous avons beaucoup à gagner, pour avoir tant de choses à partager.

Cette perspective de fraternité se heurte à un individualisme rampant destructeur de l’idée de personne étouffée par l’individu. Edgar Morin dit que c’est seulement dans la tension entre l’autonomie et la dépendance, l’aptitude et l’insuffisance que naît la personne.

L’individu, enfermé dans ses illusions de puissance et d’autonomie, fait échec à la relation, école du savoir pour accéder au statut de personne.

L’approche de l’hétérogénéité nécessite les conditions d’un apprivoisement, soutenue par le désir d’une plus grande cohérence entre les liens et les lieux sans laquelle la cité, meurtrière de l’humain, porte les traces de l’enfermement, synonyme de maltraitance.

La mixité est un combat permanent ; elle est le traitement contre la maltraitance. Qui n’a pas entendu les barbares arrivent quand l’acte de construire fait place à la diversité sociale, culturelle ou encore : je ne veux pas voir des personnes en fauteuil roulant, des handicapés…

La barbarie, jamais étrangère à la maltraitance, est plus cachée, intériorisée que nous ne le pensons.

Dans « l’espace monacal », suivant l’expression du Comité éthique, il nous faut entendre la sagesse amicale des ‘vieux’ qui viennent nous dire : « ouvrez-vous à la différence, n’ayez pas peur, croyez à la vie ; notre souffrance n’est pas d’être âgés mais de nous sentir abandonnés, à part, comme le sont nos soignants ». Ne leur jetez surtout pas l’opprobre.

Ainsi, se font-ils les défenseurs de leurs soignants qui, dans ces espaces dits adaptés à la retraite

subissent une forme de retrait. Oubliés, leur mission n’est même pas reconnue ou si peu. Quelle maltraitance !

Il faut en finir avec ce mal. Multiplions l’habitat intergénérationnel et l’EHPAD à domicile, moins pour maintenir que pour tenir à cette dimension du risque inhérent à la vie ; l’accueillir en le sécurisant, n’est-ce pas un signe de bienveillance ; il protège de la maltraitance.

Dans l’EHPAD il y a le H de l’habitat, de l’hôpital, de l’hospice, de l’hébergement, de l’hospitalité. Enterrons les H pour n’en garder qu’un seul, l’hospitalité, un seul mot pour dire le lieu où l’on reçoit et où l’on est reçu.

Bernard Devert
Mai 2018

La République prend des couleurs quand elle se rapproche des oubliés de la Société

Le rapport de M. Jean-Louis Borloo sur les banlieues se révèle une feuille de soins ; elle remet de la République là où elle est absente, d’où des territoires devenus les lieux du ban. Le constat alarmant dit l’étendue de la fracture.

« Médecin de la ville » reconnu, le « docteur Borloo » rédige une prescription en 19 points. Le traitement est de choc. La gravité du mal est telle qu’il s’insurge. Refusant de pactiser avec la non-assistance à personne en danger, il s’interroge sur la passivité de la Société alors qu’une fraction du corps social est désarticulée. Si la République est une et indivisible, comment se fait-il qu’il y ait tant de territoires abandonnés avec des plaies grandes ouvertes faisant surgir un râle sans écoute.

Le diagnostic vital est engagé dans ces banlieues en rupture.

Pourquoi cette patience. Le corps souffrant tout entier devrait se révolter contre cette situation. Il n’en est rien. Ces territoires – et c’est précisément ce qui traduit l’étendue du mal – sont en lambeaux. Le mot est à entendre au sens médical du terme : une partie du corps s’est détachée.

Le diagnostic a pourtant été posé depuis longtemps, ne parle-t-on pas de cités de non-droit.

M.Jean-Louis Borloo se penche sur ce drame, non point en le surplombant, mais avec la posture d’un praticien en osmose avec ses patients. Il écoute. Son ordonnance n’est-elle pas un signe de tendresse, prenant la main de ses malades, il les prend par la main. Une sécurité que seuls, ceux qui ont connu l’hôpital comprennent.

Une des 19 mesures retenues, singulièrement novatrice, est celle de la création d’une Académie des leaders. Cette belle expression traduit le souffle qu’il a perçu dans ces banlieues, riches d’une énergie émanant d’acteurs qui, au sein de ces cités, refusent qu’elles se délitent et meurent.

Leur combat est pris en compte. Reconnaître, c’est toujours fait naître. Alors la vie est là, elle s’éveille.

Ces leaders s’opposeront à des dealers instrumentalisés par d’ignobles salopards profitant du désespoir et de la précarité pour se servir en développant une économie parallèle, injectant de l’évasion facile et factice, délétère et mortifère.

Il n’y a de vie que là où l’on se cogne au réel, suivant l’expression de Lacan. Dans trop de lieux du ban, l’irréel brutalise, alimenté par une addiction enchaînant de vains enchantements.

L’ordonnance, remise par M. Jean-Louis Borloo au Premier Ministre, fait du bruit, d’aucuns rappelant que la politique de la ville s’est avérée insuffisante, voire un échec. Et alors ? Faut-il se résoudre à abandonner. Folie. Dit-on à un malade que son traitement a été un gaspillage parce qu’il n’est pas guéri !

Le corps social ne peut accepter les soins palliatifs au risque que tout le corps soit envahi par la métastase du désespoir.

Le traitement a été insuffisant. L’analyse n’était pas erronée mais elle n’a pas suffisamment pris en compte la cause et la dimension du mal. L’heure n’est surtout pas celle de la convalescence qui aggraverait le désarroi des rejetés de notre Société.

Des opérations chirurgicales seront nécessaires pour assurer les greffes visées par ces prescriptions qui ne peuvent pas se faire les unes après les autres, mais ensemble. Le traitement n’est pas sans risque ; le plus grand pour la République serait de se mettre à distance des soins, oubliant de prodiguer ceux qui ont pour nom : liberté, égalité et fraternité.

Il faudra du temps pour que les plaies se cicatrisent, que les lambeaux recollent au corps tout entier, mais ces soins et « prendre-soin » permettront à la Nation d’habiter pleinement sa responsabilité, guérir les maux qui la rongent ; un bel exercice de démocratie.

Bernard Devert
Mai 2018

 

Quand l’attention à l’autre se loge dans l’acte de bâtir, un monde plus humain se construit

Quelle belle expression que celle du « logement abordable ». Ne témoigne-t-elle pas d’une vigilante attention à l’égard de ceux pour qui l’habitat est inaccessible en raison de son prix.

Alors que l’un des socles de notre Société est la fraternité, combien de personnes sont rejetées au motif de leur précarité pour s’entendre dire finalement : « ce n’est pas pour vous » ; entendez : « vous n’êtes pas à votre place ».

Cette place est introuvable pour les plus fragiles. Oubliés de la Société, ils connaissent l’exode vers ces cités mettant en lumière cette part manquante : l’égalité, synonyme de respect.

Avec tristesse, souvent avec plus de lassitude que de colère, nombre de nos frères font l’amère expérience que la considération est liée au fait d’avoir du prix, plus exactement de pouvoir en payer le prix.

L’accostage est rude ; il se révèle celui de l’accablement et du désenchantement.

Aborder, c’est entrer dans une relation inconnue. Je n’aborde pas l’autre sans précaution pour ne pas heurter, blesser. L’hospitalité est un art qui introduit la gratuité, plus encore l’humilité.

S’effacer, ce n’est point fuir mais courir vers l’essentiel.

Dans le 15ème arrondissement de Paris, rue de Vaugirard, quartier inabordable pour ceux confrontés à la vulnérabilité, une Congrégation dominicaine a suscité une opération faisant tomber les murs de l’indifférence pour être l’éloge de la mixité.

La Communauté aborda l’étude du projet pour dire non à l’indifférence.

Le montage fut difficile, ne laissant pas de place aux illusions et aux approches « bisounours ». Un équilibre fut trouvé, via une mutualisation et la décision d’enlever au marché cette part qui met à l’écart les plus fragiles.

Comme il est heureux que des Communautés religieuses relient l’économie et l’humain ; elles sont nombreuses. Je pense aux Clarisses à Caluire qui ont accueilli dans leur monastère, il y a plus de 20 ans, des familles fragilisées.

J’entends la prière du psalmiste : « Qui va plaider ma cause, prendre mon parti ? Si le Seigneur ne m’avait pas secouru, le silence serait bientôt ma demeure ». Ici, le silence est habité par une présence attentive à ce qui manque pour bâtir un monde plus cohérent, plus humain.

Bernard Devert
Mai 2018

 

La confiance se révèle créatrice de responsabilités partagées

Il y a 3 ans, le Carmel de Fourvière m’invitait à accompagner une jeune femme, Sevan, confrontée à bien des épreuves. Venue de loin, pour avoir quitté son pays ensanglanté par des barbares, il lui fallut encore connaître une rupture affective se retrouvant seule avec ses deux enfants.

Déjà désargentée quand elle arriva sur notre sol, les dettes se sont accumulées avec pour horizon l’expulsion d’un logement que, difficilement, elle avait trouvé.

Fort du soutien que vous accordez à notre fonds de dotation « Acteurs d’Humanité », je lui remis une somme de 8 000 € à rembourser si possible à « meilleure fortune ».

Il y a quelques jours Sevan me téléphona. Elle me dit vouloir me remettre le règlement du prêt. Touché par sa démarche, je lui précisai que ce remboursement ne devait pas la mettre en difficulté ; un échéancier pouvait être mis en place.

Le rendez-vous fut pris. Il s’est avéré un moment de bonheur.

Sevan s’est reconstruite. Elle laisse derrière elle les drames traversés pour s’inscrire désormais dans une espérance, née de sa détermination à ne point se laisser enfermer par ces murs menaçants, pour être ceux de l’ombre.

Avec des mots sobres, elle me dit combien ce concours a lézardé le mur. Ce prêt fut pour elle un « crédit d’avenir ». Alors qu’elle était abandonnée, les portes se fermant les unes après les autres pour ne voir s’ouvrir que celle de l’expulsion, votre soutien fut une fenêtre.

Par ce prêt, elle comprit que bien des personnes étaient prêtes à comprendre et à aider ; elle sut alors qu’elle comptait, qu’elle avait du prix, celui-là même de la vie qui fait basculer toutes les indifférences.

La confiance est créatrice de responsabilités tissant des liens durables, traversés par un éclat de lumière : l’émerveillement.

Je la quittai non sans émotion. Habité par le bonheur que m’offraient sa richesse de cœur et sa volonté, j’ai alors pensé à vous conscient que, sans votre accompagnement, rien n’eût été possible.

Ce bonheur, je voulais vous le partager ; vous en êtes les acteurs.

Bernard Devert

Mai 2018

L’impôt ne commande pas nos générosités

Les divorces sont onéreux ; celui intervenu entre la fiscalité et la solidarité ne fait pas exception ; il blesse l’action engagée auprès des personnes fragilisées.

Le sujet est suffisamment grave pour ‘mettre les pieds dans le plat’ ou plutôt l’assiette fiscale qui, avec le nouvel impôt sur la fortune immobilière (IFI), est évaluée à 850M€ contre 5 Md€ pour la défunte ISF.

La table de la solidarité est renversée. L’économie sociale et solidaire est pour le moins secouée, alors qu’elle secourt bien des personnes en recherche d’un toit, d’un travail…

Habitat et Humanisme, sans cette épargne, n’aurait pu loger 22 000 foyers en souffrance et les accompagner pour les aider à se reconstruire.

Le rapport de Jean-louis Borloo rappelle la nécessité de mettre ‘la République’ dans ces quartiers de ban accablés par tant de difficultés et de désespoir que l’heure est de retisser l’unité nationale ; elle nécessite confiance et investissements.

Une mixité s’impose ; la construction de logements à vocation d’insertion doit s’accélérer en la corrélant à la formation professionnelle.

A mal nommer les choses, on les aggrave (Camus). Trop longtemps, l’économie solidaire a été caricaturée par des expressions dommageables, niches, béquilles fiscales, alors qu’elle est réductrice de la misère et la précarité. Qui peut le contester ?

Une économie, relevant de la mission du bien commun, mérite d’être saluée, encouragée, développée.

La contribution de l’Etat inférieure à 9 M€, via les dispositifs TEPA et Madelin, a un impact tout à fait insignifiant au regard des entreprises ESUS, contribuant à défendre les plus vulnérables.

Si la fiscalité est un levier efficace pour favoriser les souscriptions au sein des entreprises solidaires ; elle n’est pas la seule motivation, observant que, majoritairement, les actionnaires maintiennent leur participation au capital, longtemps après la durée des 5 années nécessaires à l’éligibilité de l’avantage fiscal.

L’Administration fiscale diminue son soutien, l’affectant à l’IFI et au dispositif Madelin sur l’IRPP Or l’heure n’est pas de réduire la voilure, mais d’être davantage là où des êtres souffrent. Il faut être aveugle pour ne pas voir les fragilités et sourd pour ne pas entendre les cris qu’elles suscitent.

Que faire ? la réponse est de l’ordre d’une éthique de responsabilité : dire non à l’inacceptable.

Et si ces 5 Md€ – disponibles pour n’être plus déclarés au titre de l’ISF – se présentaient comme un moyen de déclaration de guerre contre la misère, en investissant dans une économie riche d’humanité, attentive aux vulnérabilités.

Qui peut rester indifférent au fait que des enfants ont un présent si difficile qu’il compromet leur avenir.

Qui peut rester étranger à la situation des personnes isolées, en perte d’autonomie, peinant à trouver un habitat adapté, ou encore à ces patients, au sortir de l’hôpital recherchant une alternative à domicile pour bénéficier de la poursuite des soins, les hôpitaux étant conduits à diminuer la durée moyenne de séjour.

Que d’appels reçus demeurent sans suite.

L’impôt tue l’impôt. Son absence ne viendrait-elle pas faire naître paradoxalement une solidarité s’exerçant au nom d’une liberté toute intérieure.

Bernard Devert
avril 2018

La crise des EHPAD, un appel à prendre soin des soignants

Le 15 avril, une date importante : le Chef de l’Etat confirme – dans une interview qui restera dans les annales – la prise en compte du cinquième risque, la dépendance.

Emmanuel Macron, reconnaissant la nécessité d’investir et de médicaliser les EHPAD, propose un calendrier, deuxième semestre 2018 pour une présentation du financement du grand âge, début 2019.

La colère montante des soignants dans les établissements est entendue par le Président de la République ; il la reconnaît légitime. N’a-t-elle pas fait l’objet d’une manifestation exemplaire le 30 janvier sur l’ensemble du territoire, les soignants défendant, non pas des intérêts catégoriels, mais les patients.

Ainsi, les résidents ne furent pas captifs de ce mouvement de grève, au demeurant fort bien compris de l’opinion, saisissant avec l’éclatement du vieillissement, la difficulté des soignants. Nombre d’entre eux, au sein des maisons médico-sociales, prennent désormais en charge le soin palliatif. Infirmières et aides-soignants se trouvent ainsi confirmés et confortés dans leur mission.

Les aides-soignants en charge du prendre-soin ont un veilleur inexorable, l’horloge, imposant des toilettes à effectuer en 7 mn, soit une durée inférieure de trois fois à celle des personnes en bonne santé.

Quelle frustration ! En allant trop vite, ne passe-t-on pas à côté de l’essentiel aggravant le ressenti amer de bien des patients qui, éprouvant déjà leur inutilité, ont le sentiment d’être une charge.

Le respect commence là où l’on se met au diapason de l’autre ; alors, seulement, surgit une harmonie. Ce moment de l’intime, lié à la toilette, ne serait-il pas à privilégier pour que le dévoilement du corps permette un lâcher-prise, à commencer par le récit de ces nuits lézardées par l’isolement et l’angoisse de la mort.

Le soignant, de par sa mission pour partie vocationnelle, souffre d’observer que son engagement se réduit trop souvent aux seuls actes à poser. Or, l’ordonnance ne dit pas tout ; demeure cette part manquante qui n’intervient que si la complicité jaillit. Il faut là encore du temps.

Ce matin, je rencontrais un homme au soir de sa vie. Assis au bord de sa chaise, seul, il était comme perdu. Il me dit être médecin neurologue. Atteint d’un parkinson, il me partagea difficilement ce qui l’animait. L’écoute illumina son regard, j’ai quitté un vivant.

L’humanité s’évalue à l’aune de l’attention à la fragilité.

La tendresse est un soin qui n’a pas de prix ; elle est attendue, espérée.

L’acronyme EHPAD est à revoir. Ce mot affreux d’établissement, synonyme d’anonymat, de normes doit être supprimé pour lui préférer celui d’hospitalité, un accueil au sein duquel la fragilité est prise dans sa dimension soignante et humanisante.

Qu’est-ce que le soin s’il n’est pas accompagné d’empathie, de générosité. La Nation, en prenant en charge ce temps nécessaire aux soignants et aux soignés, donnerait à la fraternité une acuité renouvelée renforçant la cohésion sociale. Qui refusera cette valeur républicaine à nos aînés en situation de vulnérabilité.

Quand la vie laisse entrevoir la finitude, s’impose une ‘humanitude’.

Au soir de l’existence, tel le coucher du soleil, la lumière transforme le regard. Une douceur s’opère. Les rides ne signent pas l’agression du temps, elles traduisent l’énergie mobilisatrice d’une vie, si riche de sens que son effacement laisse entrevoir le déjà-là d’une promesse, secret du cœur et de l’esprit.

Bernard Devert
avril 2018