De ces fièvres qui nous couchent à celles qui nous relèvent.

L’actualité est pour le moins enfiévrée.

L’émission de ce lundi soir sur une grande chaîne nationale, ‘les mots croisés’, est bien nommée : des acteurs politiques – plutôt de premier plan – cherchant moins à se rencontrer sur des idées que de croiser le fer en essayant de faire mouche avec des formules occultant parfois le creux des propositions.

Cette fièvre est le signal d’un corps social, malade ; les politiques sauront-ils le soigner ? L’un d’eux croit avoir trouvé le remède, l’isolement ; la cause de nos maux serait la lèpre venue d’ailleurs.

Quand le verbe déserte la bienveillance pour participer à la stigmatisation, alors se fait jour le ‘dur’, compagnon de la mort, oubliant que, seul, le fragile est compagnon de la vie.

Le fragile est le contraire de la faiblesse, pour être l’expression d’une puissance traversée, non point occultée mais dominée.

Au cours de l’émission, je n’ai pu m’empêcher de faire mémoire du récit de la tentation. « Jésus est poussé, emmené par l’Esprit », alors que certains de ses acteurs politiques étaient conduits par la recherche d’être premiers.

La parole enfiévrée des ‘diabolos’ de tous les temps et dans toutes les situations est de faire croire qu’ils peuvent donner ce qui est attendu pour autant qu’on leur cède le pouvoir.

Au diable, les fossoyeurs du bien commun. Au diable, ces constructeurs de murailles refusant les libres espaces témoignant de la confiance. L’autre ne peut être entendu comme un danger mais une bénédiction.

Au Verbe qui s’est fait chair s’opposent les bateleurs de l’inessentiel qui encombrent le corps social jusqu’à l’enfiévrer.

Dans ce corps qui a mal, ne relevons-nous pas par cette fièvre les signes d’une défense contre ces maux destructeurs, aggravés par des mots qui n’ont d’autre perspective que d’inquiéter, de séduire et d’instrumentaliser le désenchantement.

Invités par l’Esprit, la mission n’est-elle pas d’offrir un autrement. Une espérance qui déjà traverse bien des réalités sociales. L’urgence est de savoir la lire pour faire entrevoir un monde plus ressuscité qu’on ne le pense.

Réveillons-nous, la guérison ne vient pas d’un ailleurs, elle naît d’un chemin d’intériorité.

Bernard Devert

Ce 17 octobre, un jour pour que tous nos jours soient refus de l’inacceptable.

Ce jour ne sera jamais trop long. Il devrait trouver trace dans toutes nos journées tant l’honneur de l’homme est de dire non à l’inacceptable misère.

Comme nous souhaiterions que cette célébration soit celle de la mémoire de ceux qui l’ont connue ou encore de tous ces témoins qui ont eu l’audace comme le Père Joseph Wresinski de se lever pour ouvrir d’autres perspectives.

Or cette misère est là, prégnante avec la cohorte des drames qu’elle entraîne.

Ennemie, cette misère trop souvent stigmatisée avec des pourcentages voilant les visages de ceux qui la connaissent. Ces innommés ne sont-ils pas victimes d’un mal innommable qui ronge et détruit la cohésion sociale.

Que d’hommes et de femmes sont désignés à partir de ce qu’ils n’ont pas. Ils sont les « sans domicile, sans travail, sans affection, sans formation ». A force de mettre en exergue ces cruels manques, ils ont parfois le sentiment de n’exister pour rien ni pour personne.

Il n’y aurait donc personne pour entendre et comprendre.

Misère que de ne pas savoir refuser l’inacceptable. Que de regards simplement croisés, pour ne pas se laisser toucher par leurs inquiétudes, voire leurs angoisses ; que de cécités, pour ne pas voir ce qu’ils supportent.

Nous dérober au refus de cette lutte contre la misère c’est briser toute espérance.

La grande douleur des pauvres, disait Maurice Zundel, c’est que personne n’a besoin de leur amitié. Ce grand prophète de la foi nous fait entendre l’observation de l’un d’eux « chez nous on passe, mais on ne s’arrête pas».

La misère passera si nous savons nous arrêter pour être là où des hommes ont mal, là où ça fait mal.

Vous nous permettrez de vous rejoindre alors que vous pourriez légitimement nous le refuser pour être déçus de ce que nous n’avons pas ou insuffisamment fait.

Vous êtes riches de bienveillance jusqu’à refuser les jugements, trésors des dominants.

Tristesse de ne point faire céder cette misère ; elle nous use tous jusqu’à la corde. Joie cependant d’observer que, ici et là, déliés de nos tabous, de nos idées reçues, nous saisissons que cette corde peut aussi nous permettre de marcher en cordée pour gravir des sommets d’humanité.

Tel est peut-être le sens de ce 17 octobre, jour de la fraternité, laquelle est présentée par Jacques Attali comme une vieille dame qui « ferait tapisserie ». Offrons-lui quelques pas pour faire danser l’espérance.

Alors, la misère traversée, nous quitterions la déshumanisation de ceux qui en sont victimes et aussi un peu la nôtre pour la tolérer ou simplement se résigner.

Bernard Devert

Une fraternité en actes pour briser la peur des extrêmes.

La cohérence de l’équipe gouvernementale est affectée par une sévère divergence sur l’intégration de la Communauté des Roms, jugée impossible par le Ministre de l’Intérieur alors que difficile, elle s’impose pour la Ministre du Logement et de l’Egalité des Territoires.

L’opinion publique partage largement le jugement de cette impossibilité ; il n’est pas sans risque pour ces familles déplacées et très vulnérabilisées comme il n’est pas sans danger pour notre société qui se voit proposer l’alibi du refus.

Il nous faut veiller à ne point s’inscrire dans des amalgames dommageables et injustes.

Que de familles Roms ont le réel désir d’arrêter une errance. Loin d’être choisie elle leur est imposée, faute de trouver une place pour ne point la trouver sur leur propre terre. Rejetées, et avec quel mépris, elles sont victimes des systèmes maffieux qui instrumentalisent leur misère jusqu’à mettre des enfants sur les trottoirs pour mendier quand ce n’est pas pour les obliger à consentir à la prostitution.

Quelle protection leur assurons-nous, qui peut rester indifférent à cette interrogation ?

Les circonstances m’ont conduit, pour ne pas  accepter qu’une maman et ses deux enfants soient à la rue, à prêter mon logement pendant plus d’un trimestre. Aucun livre n’a disparu, ni le moindre mobilier. Jamais l’appartement ne fut aussi propre !

La présence de la communauté Rom avec ses 20 000 personnes ne doit pas être analysée comme un problème mais une question qui se propose à notre tradition humaniste pour privilégier l’hospitalité à l’hostilité.

Qui peut oublier que 200 000 personnes issues de leur culture, de leur tradition, ont porté le triangle brun ou noir que leur imposa le régime nazi.

Des ‘Justes’ se sont alors levés, comme pour nos frères juifs, pour limiter leur anéantissement. Cette inqualifiable barbarie s’est heurtée à des êtres habités par le respect de l’autre, permettant à des condamnés de l’holocauste de survivre et à chacun d’entre nous de s’inscrire dans une mémoire de l’honneur, jetant un abîme avec l’horreur.

Des propositions se mettent en place comme, à Lyon, le dispositif Andatu (« pour toi » en romani), sous l’égide de la Préfecture, permettant une intégration avec ses deux conditions indispensables : le logement et la formation.

Sur une population de plus de 65 millions d’habitants, pouvons-nous vraiment considérer que 20 000 Roms ne peuvent pas être accueillis autrement que dans des baraquements de fortune qui, souvent déplacés, ne font qu’accroître l’insécurité et l’impossibilité de l’intégration.

L’expérience réussie des dispositifs comme Andatu doit se développer.

L’intégration des Roms n’est pas un problème, elle est une question qui se propose à notre conscience. La situation est trop grave pour ne point appeler une décision politique à l’échelon européen, mais elle ne saurait occulter nos propres responsabilités.

Répondre à l’urgence de cette question, ne serait-ce pas pour notre société la possibilité de sortir des peurs qui servent la cause des extrêmes, offrant alors à notre Pays la réussite d’une fraternité, toujours à construire, pour honorer la République.

Bernard Devert

L’incompréhension souvent, la haine parfois née de la peur, le « vivre ensemble » est en danger

Rencontrant il y a quelques jours le Proviseur d’un collège, il me faisait part de son inquiétude devant les incompréhensions, parfois cette haine à l’égard de familles si fragilisées que nous devrions assister à un sursaut pour les aider et non point les abandonner.

Je mesure l’insuffisance mais l’urgence de l’action d’Habitat et Humanisme pour construire ce ‘vivre ensemble’.
Habitat et Humanisme repose sur un triptyque :

  • mobiliser l’épargne solidaire, pour susciter un ‘autrement’ dans le champ financier. Ce qui était utopie, il y a 30 ans au moment où HH se constituait, se révèle aujourd’hui comme un nouveau possible, modifiant sensiblement la donne de la solidarité : un rêve qui fait entrevoir la trace d’une certaine gratuité au sein de l’économie.
  • construire, pour refuser que des foyers se voient interdits de logement pour manque de ressources, mais aussi pour que l’habitat ne se présente plus comme un marqueur social stigmatisant et destructeur des chances d’avenir des plus fragilisés, notamment des enfants.
  • accompagner, mesurant combien notre société a besoin de chemins de traverse, à l’image de celui de Compostelle, signe d’une recherche de sens et d’un déjà-là de la fraternité en marche.

Avec ces engagements qui expriment au sein d’HH un partage des responsabilités et le besoin de l’autre, aucun d’entre ne pouvant porter ces trois missions, il devient possible d’entrer en résistance à l’égard d’une société parfois fermée pour avoir peur de celui qui est différent. La sagesse ne saurait être le ‘chacun pour soi’ ou l’entre-soi.

Comment entendre le cri des pauvres qu’un urbanisme éloigne, créant un plafond de verre  pour tenter de rendre illisible la vulnérabilité dont la lecture est donnée d’abondance dans des statistiques pudiques qui voilent les visages. Le projet de loi Alur vise des mesures contre cet étalement des villes si préjudiciable aux plus fragiles.

Ce ‘vivre ensemble’ n’a-t-il pas déjà une réalité avec les transports, parfois les lieux de travail, même si le personnel d’entretien est écarté pour venir à des heures où dirigeants et salariés ont quitté leurs bureaux. Notons que des entreprises prenant acte de cette discrimination conduisant les plus faibles à supporter des conditions de travail difficiles, facilitent leur venue dans des plages horaires plus compatibles avec la vie familiale.

Il nous faut observer que pour l’habitat nous sommes dans uns situation de trop grande rupture. Les rentes foncières gangrènent un urbanisme de mixité en raison de la valeur des terrains, jamais pondérée alors qu’elle est directement impactée par les investissements de l’Etat et des Collectivités. Qui peut contester que les plus faibles doivent avoir un accès plus facile à ces équipements publics.

HH n’est pas un donneur de leçon du ‘vivre ensemble’, lequel ne se décrète point mais se propose comme un art de vivre sous condition – et c’est notre mission – de réunir les ‘ingrédients’ pour le rendre possible. La tâche est immense, nous ne l’accomplirons pas, mais que cela ne nous dispense pas de la commencer.

L’attention à la différence est une des conditions du ‘vivre ensemble’ se révélant dans le temps comme une richesse jusqu’à découvrir notre ‘incomplétude’.

Qui n’a pas besoin de l’autre pour exister jusqu’à s’éveiller à cette formidable ouverture qui faisait dire à Rimbaud : Je est un autre. Alors le ‘je’ perd de sa suffisance, mais gagne en autonomie pour appréhender une liberté intérieure où l’autre n’est plus un risque mais la chance de naître à son humanité.

L’accompagnement n’est pas de croiser l’autre mais de le rencontrer. Cette relation fait aussi de nous des accompagnés, l’aidé devient l’aidant. Le fragile n’est plus l’apanage de l’autre, il s’inscrit dans notre propre histoire.
A la question d’un journaliste : qui êtes-vous ? François, notre Pape, répond : je suis un pécheur. Nous mesurons son humanité pour être traversée par la conscience du fragile.

Nous voici conduits à entendre autrement. Ne serait-ce pas ce « craquement de l’âme », pour reprendre l’expression de Bernanos. Une fraternité se fait jour. L’idéal inscrit sur les frontons de nos établissements publics devient appel d’une relation nouvelle impliquant le don.

Je laisse à votre réflexion l’apostrophe de Winston Churchill : on vit de ce que l’on obtient, on construit sa vie sur ce que l’on donne.

Or, l’accompagnement est un don, à commencer par celui du temps, de la confiance dans une posture de réciprocité, créatrice précisément de la fraternité, rempart de la haine.

Bernard Devert