Une des clés de l’économie solidaire, l’attention au fragile

Il est de ces moments qui, dans l’instant où ils sont vécus, sont comme des blessures. Avec le temps, elles se révèlent des clés de voûte, offrant force et sens aux engagements.

Adolescent, revenant du collège, je vis ma mère compter des pièces de monnaie. Pour surprendre mon regard interrogatif et sans doute inquiet, elle me dit simplement : « je rassemble un peu d’argent pour acheter du pain ». L’épisode, pour fugitif qu’il fut, me laissa une trace brûlante de la vulnérabilité.

Je me suis alors promis de réussir pour m’écarter de la fragilité dont je faisais la première expérience. Après avoir tenté de la combattre, j’ai compris plus tard qu’elle était une chance pour s’éloigner des idées de puissance conférant à la raison le primat de la rigueur qui, lorsqu’elle n’est pas traversée par le cœur, construit ces tours d’ivoire qui sont aussi celles de Babel.

Habitant un quartier bourgeois, sans faire partie de ce milieu, je ressentis assez vite les différences pour ne point être invité, par exemple, à des rallyes. Je n’en ai éprouvé aucune amertume mais la conscience assez vive de ce que les sociologues appellent aujourd’hui les ‘plafonds de verre’.

Cette nouvelle confrontation à la fragilité ne sera pas étrangère à la création d’Habitat et Humanisme dont la mission est de faire tomber les barrières qui ne disent pas leur nom mais n’en sont pas moins de solides obstacles à une société plus humanisée, plus tendre.

Ma chance est celle d’amitiés solides avec des personnes qui ne sont pas ‘de mon monde’ mais qui imaginent aussi une société libérée de ces iniquités qui affectent sa cohérence et par là même chahutent la cohésion sociale.

Plus tard, je fus heurté par ces ‘quartiers sensibles’, dénommés aussi ‘les cités’. Etranges appellations :

  • La sensibilité n’est-elle pas l’approche d’une poésie ou d’une harmonie, dramatiquement absente d’une conception de l’habitat qui en raison des transformations sociales – l’exode rural, la fin des colonies – a conduit à construire vite en privilégiant le collectif sans trop porter d’attention à l’intime.
  • Les tours et les barres, privilégiées, dessinent un monde clos alors que ceux qui les rejoignent ont souvent le sentiment d’être rejetés, à part, jusqu’à se sentir illégitimes, d’où des quartiers devenus de non-droit.
  • Les cités. Le droit de cité définit une appartenance ; lorsqu’elle est marquée par la précarité, le ‘ghettoïsme’, voire l’apartheid, elle devient un enfer-mement

La prise de conscience de cette hyper vulnérabilité me décida à devenir un bâtisseur de liens.

Il y eut aussi la rencontre avec cette femme âgée, sans ressources, dans un immeuble très vétuste, ne présentant qu’un aspect positif : offrir à cette locataire de demeurer dans un quartier qui, pour avoir toujours été le sien, lui permettait de rester en lien avec quelques amis, alors qu’elle avait perdu tous les siens.

L’opération de relogement, que je lui proposais, la conduisit à une tentative de suicide. Le sujet pour elle n’était pas d’avoir un meilleur confort mais de garder une proximité avec ceux qu’elle aimait. Cette femme était riche d’une expérience de vie si intériorisée qu’elle savait – sans pouvoir le théoriser – que briser les liens, c’est détruire la vie ; elle avait pleinement compris le sens de l’existence.

Tous ces moments furent décisifs pour inclure l’attention au fragile dans cette économie dite solidaire. Ma décision fut de la mettre au service de l’habitat. L’acte de construire, confronté certes à la dureté des marchés, mais soutenu par la finance solidaire, promeut des espaces d’hospitalité pour être libérés de la main invisible plus prompte à posséder qu’à partager.  

A une heure où la finance solidaire, est fragilisée par un divorce qui s’esquisse entre fiscalité et solidarité, j’ose vous partager ce qui m’a conduit à refuser la diabolisation de l’argent en le tenant à une juste distance pour que, de maître il devienne ce qu’il ne doit jamais cesser d’être, un serviteur.

Cette perspective, même si elle peut apparaître atypique et utopique, n’est-elle pas celle de cette nouvelle économie. Il nous appartient de la développer pour que le réel l’emporte vraiment sur le virtuel. Il en va de cette attention à la fragilité, trace d’humanité.

Bernard Devert
novembre 2017

3 commentaires sur “Une des clés de l’économie solidaire, l’attention au fragile

  1. Bonjour Bernard,

    Je vous remercie une fois encore pour cette belle chronique, la tendresse de vos souvenirs d’enfance et la justesse de vos combats présents.
    Dans l’ombre ou plutôt dans le soleil de l’abbé Pierre et d’Albert Jacquard, je vous joins un texte dont je ferai peut-être une chanson…

    Fraternellement

    lionel

  2. Merci pour ce témoignage et pour cette superbe réponse qu’est HH, lieu de rencontre de si nombreux bénévoles de tous horizons.
    Maurice, Aix en Provence

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s