Retrouver le sens du travail pour un monde plus humain

La fête du travail ne manque pas d’être célébrée. Cependant ne mériterait-elle pas d’être davantage habitée par la question de l’attractivité des métiers délaissés, comme ceux des soignants – mais pas seulement ‑ et de cette recherche du sens à donner aux liens qui construisent une Société plus humanisée. Alors le travail retrouverait une dimension quasi existentielle qui, oubliée, met à mal la civilisation.

Si le travail flirte avec la pénibilité et l’inquiétude pour ceux qui ne l’ont plus et peinent à le retrouver, il est un bonheur quand l’engagement professionnel se révèle riche de sens et de ces relations concourant à bâtir la fraternité.

Le travail est pour les uns une chance, pour d’autres une corvée. Là s’ouvre un abîme avec les conséquences qu’il entraîne et ces incompréhensions qui déchirent le tissu social. Que de postes de travail sont accompagnés de contrats courts, ces « petits boulots » qui, bien que reconnus comme essentiels, ne permettent pas à ceux qui les assument de sortir de la précarité.

Les iniquités s’aggravent. Si travailler, c’est poursuivre l’acte de création. Le livre de l’humanité rappelle que le 7ème jour le Créateur se reposa ; ne faudrait-il pas comprendre qu’Il déposa entre les mains de l’homme l’inachevé de l’univers, lui laissant le soin de poursuivre la destination universelle des biens, dévoyée par les idées de possession, de pouvoir, absolument étrangères à Yahvé.

Dieu est Dieu pour être tout donné, selon l’expression de ce visionnaire qu’est Maurice Zundel, théologien et poète.

Quelle inouïe et magnifique confiance le Créateur fit à l’homme. Comment s’en étonner ; ne nous a-t-il pas créés à sa ressemblance, nous invitant à nous rassembler pour que les dons de chacun soient au service de tous. Prenant peur de ce que nous pouvions devenir, l’homme s’est précipité à prendre ses distances, jugeant qu’elles relevaient de sa liberté.

L’homme s’est servi, oubliant de servir la cause des pauvres, la cause même de Dieu.

Souvenons du mythe de Babel. Il n’a jamais été aussi actuel : « Et les autres ». Ce cri se perd dans l’espace pour ne plus toucher, ou peu, les cœurs. Peguy l’évoque dans « la fable des casseurs de pierre » qui lui est attribuée. Seul, celui qui est habité par la finalité de son travail sait en traduire le sens avec passion et enthousiasme. Ce que je fais, dit-il au voyageur qui l’interroge : je bâtis une cathédrale.

L’homme qui cassait les pierres pour mieux les sculpter, ne parlait de rien d’autre que de l’universalité des biens, source de la fraternité.

Où est-elle désormais cette universalité. Il n’en n’est plus ou peu question, ce tout « tout de suite » qui déjà la brisait se présente avec « les Nouveaux Maîtres » de la TECH, un toujours plus pour toujours, nourri par l’intelligence artificielle.

Peut-être nous faudrait-il entendre le sénateur américain, Josh Hawley, devant un parterre ou étaient présents les barrons de la Tech. Avec les robots nourris à l’IA, dit-il, l’emploi de beaucoup sera détruit, les jobs peu qualifiés le seront aussi. S’interrogeant par quoi ils les remplaceront, il appelle à résister à cette élite TECH qui a rendu nos enfants accros à leurs gadgets et amassé des fortunes équivalentes à celles d’Etats européens de second rang.

Ni Dieu ni Maître, disait Auguste Blanqui. La vraie révolution ne sera-t-elle pas de redécouvrir notre vocation, bâtir un monde plus humain, non en recherchant « l’homme augmenté » qui, perdant toute conscience de ses limites, se pense désormais comme un « nouveau maître ».

Quand l’intelligence n’a d’autres ambitions que la possession et le pouvoir, alors, la Société se délite jusqu’à devenir inhabitable pour les plus fragiles. Si ne s’éveille pas l’urgence d’un travail sur soi pour un travail pour tous, que d’êtres deviendront les valets de ces nouveaux maîtres.

Bernard Devert
Mai 2026

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