La Société s’enferme dans l’utilitarisme sans trop s’apercevoir que si la dimension sociale s’impose, elle doit être traversée par la fraternité, laquelle ne relève pas seulement d’une réduction nécessaire des iniquités, mais aussi d’une proximité avec ceux que la vie blesse au point de connaître une mort sociale.
Il s’agit de s’approcher pour qu’une écoute s’établisse. Notre Société va mal pour ne pas voir les détresses. Jacques Chirac rappelait : « la maison brûle et on regarde ailleurs ».
L’enfer, ce n’est pas les autres, c’est de s’appartenir ; nos statuts et notre reconnaissance sociale n’y sont pas étrangers. L’autre pour être vraiment reconnu nécessite un regard où l’émerveillement de la différence et même de l’étrange doit trouver sa place.
Assez de ces stigmatisations ! Inutile d’en rappeler les conséquences, ô combien plurielles et prégnantes au sein de nos agglomérations. Le vivre-ensemble se présente pour beaucoup comme une utopie quand ce n’est pas une erreur. J’entends cette personne, différente de par ses origines sur le plan social, qui occupe pourtant un poste à responsabilité me dire : « je ne peux attendre de mes voisins qu’une indifférence polie ! …»
H&H depuis plus de 40 ans lutte pour une reconnaissance du vivre-ensemble. Force est de reconnaître les difficultés et la lenteur avec lequel il s’inscrit dans le paysage social. Sans doute, ai-je commis une erreur en allant directement à la finalité recherchée sans suffisamment m’inquiéter du faire ensemble qui, seul, change les relations et nous change.
La financiarisation de l’économie, à laquelle n’échappe pas l’acte de construire, durcit les abîmes entre ceux qui disposent d’un pouvoir d’agir et ceux qui pensent qu’ils ne peuvent pas s’en sortir pour devoir subir les contraintes d’une Société où le marché fait la loi.
Allons-nous supporter longtemps des espaces qui emmurent. Quelles solutions si ce n’est de penser différemment la Société. Il ne s’agit pas de dénoncer, mais d’énoncer de nouvelles propositions. L’échange a ici toute sa place.
La culture est une des clés ouvrant le champ immense de la création. L’art, le théâtre, la musique, le chant choral, la poésie rappellent que personne n’est un ingénieur de l’âme.
Je pense à ces familles roms, séjournant dans des bidonvilles. Leur misère était si destructrice qu’ils en oubliaient leur corps. Après trois années d’attention, d’aucuns trouvèrent enfin la possibilité d’exister dignement. Ils n’étaient pas seulement autres, mais nos hôtes et réciproquement.
Une Compagnie investie dans le champ culturel apprit la danse à ces enfants afin qu’ils puissent habiter leur corps, trop longtemps oublié. Quand vint le moment où ils sont intervenus sur scène, grand fut l’émerveillement de leurs mamans.
La poésie contribue à des relations plus authentiques comme le rappelait J. F. Kennedy quelques jours avant sa mort, rendant hommage à l’immense poète, Robert Frost :
« Lorsque le pouvoir conduit les hommes à l’arrogance, la poésie leur rappelle leurs limites ».
« Lorsque le pouvoir rétrécit le champ des préoccupations humaines, la poésie rappelle la richesse et la diversité de l’existence. »
« Lorsque le pouvoir corrompt, la poésie purifie. L’art établit les vérités humaines fondamentales qui doivent servir de pierre de touche à notre jugement. »
Face à une Société intrusive et si peu inclusive, l’heure est de créer des liens pour lézarder ce mur dont il convient de prendre la mesure de ce qu’il est, une honte, mettant à distance près de 12 % de nos concitoyens pour n’avoir aucun contact relationnel.
Être vivant, c’est permettre à d’autres de vivre. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais aussi d’une parole qui construit des liens, alors s’éveille pour tous un « autrement ». Qui n’a pas quelques heures à partager dans le cadre d’un bénévolat aux fins de bâtir la fraternité.
Bernard Devert
Septembre 2026
