Le plan emploi ou une chance pour faire société

La progression dramatique du chômage depuis 2012, plus de 2 millions de chômeurs, affecte plus particulièrement les jeunes sans qualification. La cohésion sociale est en souffrance, au risque d’une rupture.

Le Président de la République a présenté ce 18 janvier devant le Conseil Economique, Social et Environnemental, un ‘plan emploi’ accompagné d’un vaste plan de formation concernant 500 00  chômeurs et d’une relance de l’apprentissage.

Les Régions sont non seulement appelées à participer à ce plan au titre de leur compétence mais sont aussi invitées à mettre en œuvre toute expérimentation facilitant le retour à l’emploi. A relever ce défi par l’imagination, les nouvelles Instances Régionales trouveront une dynamique renouvelant l’exercice de la démocratie. Une attente à cet égard se fait jour.

Des voix se sont élevées précisant que les Régions ne sauraient être la « roue de secours » du Gouvernement ; l’heure n’est-elle pas d’entendre l’appel au secours de ceux qui perdent pied, pour ne point trouver place dans la Société.

Les dernières élections ont souligné la colère d’une partie de l’électorat. Il convient de la prendre en compte si nous ne voulons pas que la grave crise de l’emploi entraîne une révolte que l’urne ne pourra pas contenir ; le danger social a été suffisamment souligné pour qu’il ne soit pas rappelé.

Avec un humour quelque peu grinçant, il a été rapidement écrit que ce vaste plan pour l’emploi sauvait celui du Président. L’enjeu est celui de la mobilisation de tous les acteurs économiques, sociaux et culturels pour donner chance à l’intérêt général.

La création de l’emploi ne permet pas de s’avancer dans l’aveuglement de ses propres attentes, trace d’une cécité dénoncée avec la crise des élites ne parvenant pas à voir les drames, ni davantage à trouver des réponses aux fins d’éloigner les violences que le corps social ne supporte plus.

L’économie sociale et solidaire, dans ce vaste défi, apportera sa contribution. Il est grand temps que l’épargne mobilisée pour cette nouvelle forme d’économie ne soit plus considérée comme une niche fiscale, mais comme un investissement opérant cette réhabilitation du social et de l’économie. Qui n’en éprouve pas la nécessité et l’urgence.

L’épargne salariale solidaire a créé de réelles ouvertures ; il convient qu’elle soit prolongée par l’assurance-vie non point en la captant, mais en l’orientant sur des investissements dont l’impact social sera celui de la création d’emplois, à commencer par l’aide à la personne.

Que d’emplois sont susceptibles d’être trouvés dans la branche du bâtiment, les besoins sont considérables. Alors pourquoi le logement n’est-il pas érigé en cause nationale, pourquoi les mesures ne sont-elles pas prises pour éviter ces recours intempestifs mettant à mal l’offre d’un toit.

Un toit pour tous, c’est un emploi pour beaucoup.

Bernard Devert
Janvier 2016

« Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Réfugiés et Migrants quittent leur sol en raison de violences : violences politiques pour les réfugiés, tels ceux de Syrie, d’Irak qui doivent fuir pour rester en vie ; violences économiques pour les migrants qui, pour n’avoir rien ou si peu, recherchent désespérément des conditions de vie plus humaines.

Comment ne pas comprendre.

Quelles que soient notre philosophie et notre spiritualité, le livre de l’Humanité nous interroge : qu’as-tu fait de ton frère. Il  nous fait aussi entendre la question de Caïn : en suis-je le gardien ; si la réponse est non, la fraternité et le bien commun sont amputés de leur caractère universel. Alors, la porte est ouverte pour toutes les dérives de funeste mémoire.

Donne-moi un cœur intelligent, dit Salomon à l’Eternel. L’intelligence donne le sens de la mesure, de la hiérarchie des urgences, des priorités.

Notre culture établit un lien entre fragilité et responsabilité ; l’accueil de l’immigré, de la veuve, de l’orphelin n’est pas une option mais l’exigence éthique d’être là où l’homme est en danger. N’est-ce pas ce qu’évoquait Montesquieu dans l’Esprit des Lois, une injustice faite à un seul est une menace faite à tous.

Plus nous habitons le sens de cette menace, moins nous devenons menaçants pour nous inscrire dans un humanisme, facteur de paix.

D’aucuns rappelleront que nous ne pouvons pas porter toute la misère du monde. Certes, mais nous avons à prendre notre part, toute notre part, et c’est à cette participation que nous devons réfléchir.

Les réfugiés ou migrants dérangent, mais au regard des dangers qu’ils courent, nous sommes des abrités. N’oublions pas qu’au cours de l’année 2015 plus de 6000 personnes ont trouvé la mort dans la traversée d’une mer devenue un ‘cimetière marin’.

La crise sans précédent des migrants, traduit un monde brutal au sein duquel l’Amour n’est pas aimé pour reprendre la belle expression du ‘Poverello’.

Quand des familles, venues d’Europe Centrale, vivent en France depuis des années dans des bidonvilles jusqu’à susciter une juste indignation, sans lendemain, c’est oublier que seules les mobilisations transforment les relations.

Quand 16 familles roms sont conduites vers une commune qui crie sa réprobation au nom d’un risque supposé – alors que les conditions sont réunies pour que des enfants, jamais scolarisés, le soient sur le site même de leur village d’insertion, pour ne point aggraver les tensions – quelle place est faite à l’autre ?

L’indifférence est une frontière à l’égard de ceux qui ont pour tort d’être des pauvres discriminés.

Oui, comment cette tragédie nous bouscule-t-elle, à commencer par nos idées reçues sur ces frères d’infortune ? Que d’aversions à surmonter et d’imaginations à faire naître !

Tout un programme, il n’est peut-être pas étranger aux vœux que nous échangeons pour une société plus riche en humanité ; quelle espérance.

Bernard Devert
Janvier 2016

Des vœux qui engagent pour s’éloigner des désaveux

Les premiers jours de la nouvelle année sont marqués par un échange, celui de vœux. Cette heureuse tradition vient accompagner la question qui surgit : que sera-t-elle, que nous réserve-t-elle.

Que d’inattendus possibles ! Alors, pour se rassurer on partage des vœux de santé, de bonheur, de réussite, de paix ; des vœux pour être heureux. Quoi de plus naturel. C’est bon et c’est bien.

Seulement ces vœux doivent nous engager pour éviter les désaveux ; l’exercice est difficile.

La paix si désirable, si nous voulons qu’elle soit mieux au rendez-vous de notre histoire et de l’Histoire, nécessite que nous livrions bataille contre ce qui la met à mal, telle la misère. L’urgence est de la détruire.

Le vœu engage ou alors il n’est rien. Assez de ces propos cyniques et désabusés où la promesse, qui est un vœu, est si disqualifiée qu’elle n’engagerait que ceux qui les écoutent. Il est temps que la parole retrouve du crédit pour arrêter ce tohu-bohu qui dégrade les relations et met en danger la démocratie.

Péguy rappelle que tout commence en mystique et finit en politique. Et si nous désirions ardemment qu’en 2016 la politique ne déserte point l’éthique pour que soient mieux respectées les valeurs républicaines, conditions de la cohésion sociale.

La promesse est un objectif mobilisateur permettant, tant sur un plan individuel que collectif, d’apprendre l’art du choix entre le désastreux et le meilleur. L’impossible, dit René Char, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.

Les vœux ne sauraient être des apparents ; ils doivent revêtir une réelle densité pour porter un coup décisif aux situations intolérables ; visant juste, ils ciblent la question du sens. Alors, surgit la question : que suis-je prêt à risquer cette année.

Au diable, les vœux réducteurs et faciles. Le temps nous est donné pour se donner ; vivre c’est vibrer.

Joyeuse année dans une détermination enthousiaste à prendre sa part pour que la nuit soit moins privée d’étoiles.

Bernard Devert
31 décembre 2015

NOËL

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille dans l’inquiétude pour être touchée par le chômage, ou encore dans l’angoisse pour ne plus percevoir que les minima sociaux.

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille en recherche d’un toit pour mettre « à l’abri » les siens, rappelant que plus de 400 000 enfants sont victimes du mal logement

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille blessée par les accidents de la vie et le malheur innocent ou encore à ces foyers meurtris par les attentats barbares.

Difficile.

Un enfant nous est né. Cette naissance ne change rien à cette dramatique réalité et pourtant déjà, elle en modifie bien les perspectives. Les puissants ne le savent pas, mais les pauvres que sont les bergers de tous les temps viennent à Bethléem pour s’approcher d’une famille « condamnée » à n’offrir pour berceau qu’une simple mangeoire à son enfant.

L’enfant-Dieu n’est pas l’enfant-roi.

« Le difficile est le chemin », suivant l’expression de la philosophe Simone Weil, celui d’une espérance contre toute espérance.

Difficile combat.

L’enfant-Dieu réveille en nous l’enfant éternel pour ne point sombrer dans le cynisme ou simplement l’indifférence qui créent des ‘bulles’. Le miracle de Noël c’est précisément de les faire éclater.

Désarmés comme un enfant, nous voici surpris de rejoindre nos Bethléem, lieux où des hommes souffrent, luttent, vivent pour croire qu’il y a justement un autrement.

Loin d’être un souvenir, Noël nous invite à naître : ne nous étonnons pas si tant de retournements se sont produits en cette nuit. Des êtres découvrent que la vie n’est pas ce qu’ils pensaient ou croyaient, pour entrevoir une étrange lumière dans le clair-obscur de l’histoire.

Difficile, l’accouchement à la vie. Ne nous faut-il pas quitter un peu nos certitudes, nos partis pris, tels les bergers qui ont su lire des signes pour devenir semeurs d’étoiles.

Sur ce difficile chemin, nous reconnaissons une lumière qui rend visibles ceux-là mêmes qui sont invisibles à nos sociétés : c’est Noël ! Alors seulement en vérité, pour être davantage en humanité, nous pouvons esquisser ce : Joyeux Noël.

Bernard Devert
Noël 2015

Protéger le démuni au risque de s’entendre dire : mais qui est-il

Au lendemain du premier tour des élections régionales au résultat sans surprise, l’Evangile du jour était celui de Luc (5, 17-26).

Jésus suscite la fureur de ses contradicteurs pour pardonner à un homme, porté sur une civière par des amis qui lui fraient un chemin en le descendant par le toit, après avoir écarté les tuiles.

Il n’y avait pas que la couverture qui fut écartée, les inessentiels le furent aussi, observant combien les plus faibles ont un difficile accès à la liberté.

Qui est-il celui-là, s’interrogent non sans mépris les docteurs de la loi qui plaçaient l’Ecriture sous surveillance, de façon à maintenir leur pouvoir. La Parole est un trésor ; il était d’abord le leur.

De quoi se mêle-t-il, disaient-ils encore, furieux que l’homme de Nazareth offre un don se révélant un pardon, ajoutant à la guérison de l’âme celle du corps. Plus grave, ne mettaient-il pas le divin au cœur de l’humain, bousculant la place des docteurs et des scribes.

Le paralysé n’est pas celui que l’on croit.

Qui est-il celui-là ? Toute reconnaissance est vivement rejetée, de crainte qu’elle ne suscite une naissance. Intolérable que le divin communie avec la fragilité de notre humanité, sauf à penser que l’éternel est humble et bienveillant, mais alors comment justifier la puissance, alibi de nos illusions.

Seulement Dieu n’apparaît pas mais transparaît dans les traces de l’humilité, souvent de la vulnérabilité.

Quel lien me direz-vous entre les résultats des élections d’un soir, que d’aucun expliquent comme un coup de colère, et l’évangile du matin, un coup de tonnerre pour être une pensée libre s’affranchissant des idées toutes faites pour regarder l’homme comme unique, quelle que soit son histoire.

La peur, le refus de celui qui est différent ont largement contribué au vote en faveur d’un parti qui se présente comme un front et même un affront à l’égard de ceux qui, venus de loin, ne peuvent trouver place parmi nous.

La xénophobie est un cancer qui ronge l’esprit et nécrose le cœur. Notre société a suffisamment de maux pour ne pas en rajouter un autre.

La fragilité que nous voulons défendre suscite des interrogations peu amènes comme celle-là : qui est-il celui-là. Un courriel reçu ce matin  présentait notre association comme l’action d’un idiot pour vouloir donner une chance à ceux qui ne l’ont pas, ou plus.

Allez, réveillons-nous, la solution n’est pas dans le rejet, mais dans la recherche d’une vraie cohésion sociale qui n’existe que là où le prendre soin du plus fragile nous oblige. C’est à l’aune de ce critère qu’une société mesure son humanité.

Concédons seulement que nous avons peut-être été médiocres ; les balbutiements, les erreurs ne sauraient cependant être considérés comme une bêtise ou pire une lâcheté, mais plutôt comme le signe de la recherche d’un monde plus tendre à bâtir.

Refuser la violence des certitudes qui cache l’absence de convictions ne nous conduira-t-il pas nombreux à entendre : « qui est-il pour penser autrement ? ».

Bernard Devert
7 décembre 2015

Quand les chances sont chargées d’espoir.

Il y a quelques semaines, j’évoquais l’accueil de réfugiés syriens et irakiens qui, assaillis par la haine, ont dû fuir leur sol à la recherche d’une terre hospitalière.

Des religieuses, les Orantes de l’Assomption, les ont accueillis dans leur monastère en nous invitant à être à leurs côtés. Assidues à l’oraison, elles demeurent des femmes éveillées au sens où Luc nous dit en ce premier temps de l’Avent la nécessité de prier pour se tenir debout devant le Fils de l’homme, frère de tous l

es hommes.

Debout, pour ne point fuir devant des situations inacceptables. Debout, pour demeurer les témoins du Vivant.

Fidèles à leur mission d’hospitalité, elles ont largement participé à relever des frères qui auraient pu sombrer dans le désespoir.

Au seuil de l’Avent, voici que ces mêmes hommes vivent désormais une ouverture et une aventure d’humanité. Bethléem n’est plus loin pour être un lieu à naître. Qui n’est pas en attente ?

Avec les religieuses, nous avons entendu d’aucuns dire que c’était encore une nouvelle charge que ces réfugiés ; mais lorsque des liens d’humanité se tissent, alors ces charges se transforment en une chance traduisant de nouveaux possibles comme celui-ci :

  • Le maire d’une petite commune de l’Aveyron nous téléphone pour demander si nous n’aurions parmi ‘nos réfugiés’ un menuisier. Il s’en présentait un. Immédiatement cet homme reçut plus qu’une promesse, il était attendu.

Un village qui avec cet homme venu de loin, de très loin, trouve un professionnel répondant aux attentes restées jusque-là en souffrance.

La charge présumée de l’accueil des réfugiés est ici une chance, chargée d’espoir.

Que de petites villes ou de villages se meurent, méprisés par les mégapoles dont les feux d’illusions sont des spots qui finalement assombrisse

nt la vie des plus vulnérables, les laissant dans des situations de désarroi jusqu’à ne plus avoir de toit, privés de toute trêve, fût-elle hivernale.

Le monde rural ne peut-

il pas se révéler comme la chance d’une société plus inclusive.

Ce village de Bonnelles accueillant des réfugiés est le déjà-là d’un chemin incroyable ; des êtres qui n’avaient rien de commun ont ‘péleriné’ vers des inattendus se révélant des sommets : les craintes dépassées, le temps d’un faire-ensemble est venu rapidement, d’où des regards nouveaux offrant la trace de l’émerveillement. Tout ce qui monte converge, suivant la belle expression de Teilhard de Chardin.

Que d’hommes et de femmes prenant le chemin de Compostelle se mettent à élaborer un autrement quittant les autoroutes du prêt-à-penser  pour des chemins qui donnent le goût de l’autre.

Ces frères réfugiés, souvent installés, ont dû prendre les routes de l’improbable. Et si ces petites communes (plus de 31 000 en France ont moins de 2 000 habitants) devenaient l’imprévisible d’une école de la fraternité.

Allez, en avant !

Bernard Devert
30 novembre 2015


Bangui, sur la route de l’aéroport au Palais présidentiel  » La Renaissance ».