Le baromètre de la finance solidaire confirme le développement d’une économie où l’homme est reconnu.

L’épargne est le fruit d’un travail parfois d’un patrimoine, toujours d’économies nommées de précaution ; cette vigilance, d’aucuns l’envisagent dans un esprit de solidarité qui progressivement rejoint le champ économique interrogeant nombre d’entrepreneurs, sans qu’ils se reconnaissent nécessairement de l’économie sociale et solidaire.

Qui porte cette forme d’économie ? Ceux qui se mettent à distance des valeurs volatiles et d’immédiateté pour soutenir des investissements créatifs et fertiles pour plus de cohésion sociale. S’éveille alors le possible d’un agir pour les oubliés de notre Société. 8 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et plus de 4 millions d’autres sont touchées par la précarité (source du CESE).

L’affaiblissement de l’Etat-providence est une pressante invitation à concevoir l’entrepreneuriat, pas seulement comme un acte réparateur mais comme une dynamique libératrice des deux contraintes de l’économie, la financiarisation et le court termisme.

Utopie ? Non. Les résultats sont certes insuffisants, mais probants et encourageants. L’épargne solidaire progresse de 13,6% en 2014 pour représenter 6,84 milliards d’€, investis dans des produits d’épargne solidaire accompagnant des projets à vocation sociale et/ou environnementale.

Que de résultats déjà obtenus dans la création de logements, d’emplois créés, fruits d’une épargne qui s’investit sur des valeurs de confiance, d’entraide. Il n’y a ici aucune place pour l’angélisme mais un discernement, parfois difficile, qui s’opère dans un contexte économique. Si cœur et rigueur ne s’embrassent pas encore, ils se déchirent moins.

Cette nouvelle donne de l’entrepreneuriat constitue un passage timide mais réel vers la création de biens dont la finalité est le service des liens.

L’argent perd de son pouvoir dominateur, pour être dominé non point par ‘une main invisible’ mais par des acteurs qui l’orientent vers des opérations donnant au réel une autorité sur le virtuel.

Cette économie est celle où l’homme, fût-il fragilisé, est reconnu.

L’interrogation est désormais le changement d’échelle à une heure où la montée des précarités et de la pauvreté hurle des urgences nécessitant une mobilisation plus forte. Une grande attente se fait jour du côté de l’entreprise ; les enquêtes soulignent que les Français lui font plutôt confiance pour sortir de ce qu’il est convenu d’appeler improprement la crise.

Ce mode d’entreprendre, richesse du cœur et de l’esprit, met hors d’âge la maxime de Montaigne : « le profit de l’un est le dommage de l’autre ».

Les lignes ont bougé ; la trace de gratuité n’apparaît plus comme inopportune ou absurde dans le champ économique qui n’ignore rien des mutations de la Société, d’où une recherche suscitant de nouvelles valeurs pour un avenir plus maîtrisé, plus humain.

A regarder le baromètre de la finance solidaire, publié ce lundi 18 mai, il y a de sérieuses raisons d’espérer pour se rappeler que son premier acteur est l’entreprise.

Bernard Devert

mai 2015

Les lignes bougent

Une des lignes qui bouge est celle de la solidarité pensée, dans la seconde moitié du XX siècle, sous l’égide et l’emprise des Pouvoirs Publics.

L’Etat-providence est à bout de souffle comme beaucoup d’institutions.

Les contraintes comme toujours font progresser. Qui ne ressent pas cette brise légère, qu’est la fraternité, chance d’une nouvelle donne.

Que de brutalités assaillent notre monde :

  • de nouvelles suppressions d’emplois annoncées dans le champ économique du pétrole et des transports,
  • le nombre d’expulsions pour loyers impayés en raison du chômage massif,
  • la grande pauvreté à laquelle s’ajoutent des tyrannies infamantes, jusqu’à faire de la Méditerranée le cimetière des espoirs ou, suivant l’expression du Haut-Commissariat aux Réfugiés, « la route la plus mortelle du monde. »

Que faire, ou plus exactement que défaire pour éviter de tels drames.

Il nous souvient en 2010 du petit livre de Stéphane Hessel « Indignez-vous » qui fut un grand succès de librairie, vendu à plus de 4 millions d’exemplaires. Il n’est pas sûr que désormais ces pages susciteraient un tel engouement. L’indignation a perdu de son pouvoir mirifique et illusoire, observant que la mobilisation seule est transformatrice de la Société.

Au fracas des situations dénoncées ‑ souvent avec justesse – nombre d’indignés se sont réveillés, mais qui parle, observant une fois de plus que les laissés pour compte et les sans voix étaient restés silencieux.

N’aurait-on pas oublié de se demander concrètement comment agir pour que là où nous sommes, là où nous en sommes, nous ne restions pas dans les coulisses du théâtre de la tragédie de ce monde.

Cette prise de conscience permet d’entrer dans l’hospitalité de l’écoute où l’autre devient réellement l’hôte.

Refusant d’être des souffleurs pour se laisser habiter par le souffle du changement alors les indignations se révèlent le carburant de la mobilisation pour une fraternité en marche, comme celle du 11 janvier.

Je pense au témoignage de cette femme qui, lassée par la misère qui l’insupporte, se laisse approcher par un SDF. Il fait très chaud, l’homme malade mourra d’un cancer. Partant à son travail, elle se surprend à lui laisser les clés de son appartement pour la journée. Cette mobilisation qui ne se paie pas de mots fut, dira-t-elle, ce moment où il m’a été donné de me reconstruire en humanité.

Les lignes bougent.

La fraternité progresse par la construction de ces passerelles si nécessaires pour traverser l’absurde et la déshumanisation.

Bernard Devert

Avril 2015

L’espérance, un combat contre les zones d’ombre

La détresse de nombreuses familles aux portes des logements est un drame récurrent auquel nous ne pouvons pas nous habituer. Le malheur des pauvres fait ombre à l’espérance quand il ne la fait pas sombrer.

L’indifférence ne fait qu’aggraver ce mal. Tout a été dit sur l’absence de logements se révélant pour ceux qui la connaissent, un déni d’exister ; l’heure n’est plus celle de l’indignation mais d’une urgente mobilisation.

Il faut agir.

Habitat et Humanisme depuis 30 ans se bat avec d’autres acteurs publics ou associatifs pour offrir un logement à ceux qui n’en ont pas ou plus. Le combat est permanent ; force est de constater que l’adversité l’emporte sur la capacité à réduire l’inacceptable.

Si le mal-logement n’est pas avare d’émotion comme de rapports, au demeurant bien construits, l’ouverture des chantiers est infiniment moins prolifique.

Notre conviction partagée est une terre habitable pour tous. Or, les conditions géopolitiques conduisent des familles à prendre le chemin de l’exil, menacées par les guerres tribales et une économie violente ou encore le déjà-là d’un climat faisant échec à la vie.

Le chômage massif n’est pas non plus étranger à la fermeture des portes de l’habitat, les classes moyennes étant elles-mêmes touchées.

L’heure est de revisiter les possibilités d’accueil. S’agissant d’un discernement, il nous éloigne de tout angélisme pour nous inscrire conjointement dans une responsabilité à faire surgir de nouveaux possibles.

Espérer, c’est créer.

Faire place à ceux qui ne l’ont point ne relève pas d’une option mais d’une exigence spirituelle.

Tout logement trouvé est une avancée diminuant l’ombre de la détresse. Impossible de fermer les yeux et le cœur tant la situation est cruelle mais aussi déshumanisante pour toute la Société.

Refusons la fatalité : tous m² construits, réhabilités, vacants ou mis à disposition, sont autant de ‘pierres d’angle » bâtissant une solidarité et un déjà-là de la fraternité.

Le Christ demande à ses disciples de s’investir, « donnez-leur vous-mêmes» ; Il s’entend dire « nous avons rien ou si peu ». Seulement, les petits riens mis bout à bout se révèlent un formidable inespéré.

Ensemble suscitons une hospitalité renouvelée ; elle commence par l’écoute, clé de voûte de la cohésion sociale. Qui ne ressent pas sa souffrance. Le diagnostic impose un traitement qui ne saurait être différé. Quel est-il ? Des actes faisant surgir des espaces de vie.

Ce soin de l’autre commence par une location, le bail à réhabilitation d’un immeuble ou d’une partie d’immeuble ou encore des cessions de terrains à bâtir. Autant de mesures concrètes à partir desquelles une Société se reconstruit pour éloigner les ombres du malheur.

N’est-ce pas cela « vivre en enfants de lumière ».

Bernard Devert
Avril 2015

Pâques, ou la libération des inessentiels

La résurrection du Fils de l’homme alors qu’elle est un événement majeur s’exprime sur un mode mineur, la discrétion et le silence. A regarder de plus près, elle porte la trace de l’humilité et de la puissance illimitée d’effacement, signes de la présence divine.

La mort traversée, le Ressuscité se révèle sur nos chemins de traverse, éloignés des autoroutes de la pensée convenue. Nos clichés sur Dieu et sur l’homme se brisent.

Pâques conduit à sortir de ce moi préfabriqué qui enferme, et auquel nous tenons pour se protéger du fragile sans trop comprendre qu’il nous met à distance de la vie.

Le Ressuscité ne s’impose pas mais se propose à notre liberté. Qu’est-ce qu’être libre si ce n’est consentir à se dépouiller du vieil homme dont le cœur de pierre est refus de la vulnérabilité.

Un des signes de la résurrection est précisément la pierre roulée. Tout est bousculé, sans dessus-dessous, L’improbable s’inscrit dans une actualité dont il est difficile de rendre compte sans en faire l’expérience.

Comment expliquer que Marie-Madeleine, écrasée par la perte de Celui qu’elle aimait, se rende au tombeau, de grand matin, alors qu’il fait encore nuit.

Elle court ; le tombeau est vide, au diapason de ce qui s’est évidé en elle-même. A quoi pouvait-elle penser si ce n’est à une profanation s’ajoutant à la crucifixion barbare, déni de Celui qui est vie.

Elle court, brisée, vers cette petite Communauté démantelée éprouvant en ces moments de grande peine le besoin de se rassembler. Triste nouvelle : on a enlevé le Seigneur de son tombeau.

Pierre et Jean, se mettent à leur tour à courir, mais dans leur tête et dans leur cœur, la course est encore plus folle et tragique, pour imaginer que Celui dans lequel ils ont malgré tout espéré aurait disparu à jamais. Le corps violenté au-delà de l’imaginable aurait été volé

Ce trop-plein de peine va se transformer en une plénitude d’espérance.

Ils vont repérer les signes du passage, des linges pliés ainsi que le suaire. Dans leur chaos intérieur, les deux disciples disent que chaque chose est à sa place. Puis, soudain éclate l’essentiel pour se demander quelle place est désormais la leur.

C’est là que surgit le temps de la mémoire, une plongée dans un avenir inespéré.

Les textes disent que tous coururent vers le tombeau, que les disciples d’Emmaüs s’éloignèrent rapidement de Jérusalem, jusqu’au moment de la rencontre où chacun comprend que vivre la Pâque du Christ c’est entrer dans le déjà-là de nouveaux possibles. La pierre est vraiment roulée, le tombeau n’est pas seulement vide, il est ouvert. Alors de grâce, ne l’encombrons pas de nos crispations et de nos illusions.

Quelle ouverture ? La question précisément témoigne que le cœur brûle, que la chair tremble, autant de frémissements annonciateurs de notre Pâque.

Bernard Devert
Mars 2015

La fin de la trêve, retour des angoisses pour les plus pauvres.

Le logement social est marqué par des clichés qui le desservent, comme malheureusement ceux qui l’habitent. Il en va de même de l’expulsion, assimilée bien souvent à la mauvaise foi et aux troubles de jouissance.

Commençons par briser les clichés.

L’expulsion concerne essentiellement les foyers touchés par le chômage, les ruptures familiales, la maladie, bref les accidents de la vie ; le ‘reste pour vivre’, qui est le leur, ne leur permet pas ou plus de s’acquitter totalement de leurs engagements.

La trêve a offert 5 mois de répit qui n’ont pas pour autant permis, ou trop rarement, de trouver des propositions adaptées à la vulnérabilité que l’expulsion aggravera avec les risques de délitement des liens familiaux et sociaux.

La trêve ne peut être un sommeil pour ceux appelés à la responsabilité, à commencer par nous-mêmes, d’être attentifs au respect des personnes oubliées dans les brouillards du désespoir et de l’indifférence.

La trêve n’est pas une main tendue. Elle est seulement un poing qui se desserre, autorisé à « frapper » dès la fin de la période hivernale.

L’urgence est de trouver un moratoire. Les victimes de la dureté de la Société n’ont pas encore à subir des mesures vexatoires comme d’être jugées coupable d’une situation qu’elles ne maitrisent point, et pour cause.

La sortie de la trêve pose la question du droit d’exister ; peut-il être conditionné aux ressources ?

Certes l’expulsion, lorsqu’elle est prononcée, introduit le dispositif du droit au logement opposable (DALO) mais près de 56 000 foyers qui y sont éligibles en découvrent le caractère virtuel.

D’aucuns diront que des logements sont vides dans les quartiers sensibles, mais de grâce ces territoires ont besoin d’être impérativement soutenus. N’ajoutons pas de la misère à la misère en en faisant la ‘réserve des pauvres’.

Comment agir au regard de l’urgence ?

Le produit des surloyers de solidarité (110 millions €) doit être mobilisé pour que tout foyer de bonne foi se voie maintenu dans son logement. L’heure est aussi celle de s’interroger sur la garantie des risques locatifs sur l’ensemble du parc ; elle éviterait bien des drames. L’assurance ne déresponsabilise pas dès lors qu’elle couvre les risques hors du champ des situations relevant du dol ou de la mauvaise foi.

Là où les ressources ne permettent pas l’accès ou le maintien au logement, s’imposent des mesures humanitaires ; il en va de la cohésion sociale qui n’est pas une option mais un impératif pour mettre à distance les fractures meurtrières.

La fin de cette trêve met en exergue avec acuité et gravité la question du Livre de l’Humanité : « qu’as-tu fait de ton frère » ? Nous ne pouvons, ni ne voulons nous associer à la réponse du fratricide : « En suis-je le gardien » ?

Bernard Devert
Mars 2015

Nommer le mal, un premier pas pour s’en libérer

Que de blessures nées de l’indifférence se révèlent meurtrières de l’humain. Le logement en est une illustration avec les ‘morts de la rue’ et ceux qui sont à terre psychologiquement. Aveugles sommes-nous que de ne point voir dans les ‘lieux du ban’ (étymologie de la banlieue) les cimetières des laissés pour compte d’une Société qui ne parvient point à prendre la mesure du drame.

Il y a 8 ans, le 5 mars 2007, les représentants de la Nation votaient à l’unanimité le droit au logement opposable. Ce texte trouva un écho enthousiaste au point d’être immédiatement nommé par son sigle le DALO.

Il est plus qu’un dispositif facilitant l’accès au logement, il enrichit les droits de l’homme ; chaque citoyen résidant régulièrement sur le territoire a qualité pour bénéficier d’un habitat décent.

Une avancée réelle que personne ne peut contester, outre le fait que les commissions DALO se sont révélé de judicieux observatoires pour cerner les difficultés avec la création au niveau national d’une instance de suivi.

De 2008 au 31 décembre 2014, 159 474 foyers ont bénéficié d’une décision favorable du DALO, mais 59 502 d’entre eux, soit 1/3, restent dans l’attente d’un logement.

Cette attente est insupportable alors qu’il s’agit de personnes prioritaires, hébergées souvent chez un particulier ou dans des locaux présentant un caractère insalubre ou dangereux.

Si nous prenons le temps d’imaginer l’angoisse de ces foyers touchés par une précarité délitant toute relation sociale, comment ne point éprouver l’urgence de trouver de crédibles réponses.

L’application du DALO fait se lever une inquiétude de la part des maires des communes les plus sensibles qui voient leurs logements, d’une certaine façon, ‘réquisitionnés’ pour les plus vulnérables. Une France qui aggrave ses fractures avec le territoire des riches et celui des pauvres.

Or, la République est une et indivisible. Quand les valeurs sont à ce point démenties, l’exercice de la démocratie s’en trouve forcément troublé.

Le Préfet d’une grande Région, conscient de cette situation, négocie avec des maires de communes en grande difficulté, les assurant que les bénéficiaires de logements au titre du Dalo disposeront de revenus qui n’accroitront pas la vulnérabilité de leurs territoires.

Surgit la question : que deviendront les plus pauvres ? Est-il cependant concevable, au risque d’attiser encore les violences, que les plus fragilisés soient orientés, pour ne point dire dirigés vers des ‘réserves’ se révélant les ‘casernes’ de la détresse alors que le taux de logement social brise toute possibilité de diversité.

La question de l’équilibre du territoire est enfin posée.

Manuel Valls dans l’annonce des mesures de son Gouvernement pour lutter contre cet apartheid, prend en compte cette exigence demandant que des logements sociaux dans les zones prioritaires soient détruits, pour être reconstruits en priorité en dehors des quartiers sensibles.

Autre innovation, le fait que le logement social ne soit plus seulement défini par son financement mais par les ressources de ceux qui l’habitent.

Le dispositif des surloyers de solidarité fléchés vers une remise sur quittance des locataires en souffrance sociale devrait trouver désormais une nouvelle acuité.

La politique sociale du logement qui s’esquisse doit être élaborée à l’aune de l’aménagement du territoire en veillant à corriger la carte scolaire qui encarte l’échec des plus démunis.

Une nouvelle donne se présente pour lutter contre de dramatiques injustices, puisse-t-elle ne point être compromise par des clivages hors de propos.

Bernard Devert
Mars 2015