La fin de la trêve, retour des angoisses pour les plus pauvres.

Le logement social est marqué par des clichés qui le desservent, comme malheureusement ceux qui l’habitent. Il en va de même de l’expulsion, assimilée bien souvent à la mauvaise foi et aux troubles de jouissance.

Commençons par briser les clichés.

L’expulsion concerne essentiellement les foyers touchés par le chômage, les ruptures familiales, la maladie, bref les accidents de la vie ; le ‘reste pour vivre’, qui est le leur, ne leur permet pas ou plus de s’acquitter totalement de leurs engagements.

La trêve a offert 5 mois de répit qui n’ont pas pour autant permis, ou trop rarement, de trouver des propositions adaptées à la vulnérabilité que l’expulsion aggravera avec les risques de délitement des liens familiaux et sociaux.

La trêve ne peut être un sommeil pour ceux appelés à la responsabilité, à commencer par nous-mêmes, d’être attentifs au respect des personnes oubliées dans les brouillards du désespoir et de l’indifférence.

La trêve n’est pas une main tendue. Elle est seulement un poing qui se desserre, autorisé à « frapper » dès la fin de la période hivernale.

L’urgence est de trouver un moratoire. Les victimes de la dureté de la Société n’ont pas encore à subir des mesures vexatoires comme d’être jugées coupable d’une situation qu’elles ne maitrisent point, et pour cause.

La sortie de la trêve pose la question du droit d’exister ; peut-il être conditionné aux ressources ?

Certes l’expulsion, lorsqu’elle est prononcée, introduit le dispositif du droit au logement opposable (DALO) mais près de 56 000 foyers qui y sont éligibles en découvrent le caractère virtuel.

D’aucuns diront que des logements sont vides dans les quartiers sensibles, mais de grâce ces territoires ont besoin d’être impérativement soutenus. N’ajoutons pas de la misère à la misère en en faisant la ‘réserve des pauvres’.

Comment agir au regard de l’urgence ?

Le produit des surloyers de solidarité (110 millions €) doit être mobilisé pour que tout foyer de bonne foi se voie maintenu dans son logement. L’heure est aussi celle de s’interroger sur la garantie des risques locatifs sur l’ensemble du parc ; elle éviterait bien des drames. L’assurance ne déresponsabilise pas dès lors qu’elle couvre les risques hors du champ des situations relevant du dol ou de la mauvaise foi.

Là où les ressources ne permettent pas l’accès ou le maintien au logement, s’imposent des mesures humanitaires ; il en va de la cohésion sociale qui n’est pas une option mais un impératif pour mettre à distance les fractures meurtrières.

La fin de cette trêve met en exergue avec acuité et gravité la question du Livre de l’Humanité : « qu’as-tu fait de ton frère » ? Nous ne pouvons, ni ne voulons nous associer à la réponse du fratricide : « En suis-je le gardien » ?

Bernard Devert
Mars 2015

Nommer le mal, un premier pas pour s’en libérer

Que de blessures nées de l’indifférence se révèlent meurtrières de l’humain. Le logement en est une illustration avec les ‘morts de la rue’ et ceux qui sont à terre psychologiquement. Aveugles sommes-nous que de ne point voir dans les ‘lieux du ban’ (étymologie de la banlieue) les cimetières des laissés pour compte d’une Société qui ne parvient point à prendre la mesure du drame.

Il y a 8 ans, le 5 mars 2007, les représentants de la Nation votaient à l’unanimité le droit au logement opposable. Ce texte trouva un écho enthousiaste au point d’être immédiatement nommé par son sigle le DALO.

Il est plus qu’un dispositif facilitant l’accès au logement, il enrichit les droits de l’homme ; chaque citoyen résidant régulièrement sur le territoire a qualité pour bénéficier d’un habitat décent.

Une avancée réelle que personne ne peut contester, outre le fait que les commissions DALO se sont révélé de judicieux observatoires pour cerner les difficultés avec la création au niveau national d’une instance de suivi.

De 2008 au 31 décembre 2014, 159 474 foyers ont bénéficié d’une décision favorable du DALO, mais 59 502 d’entre eux, soit 1/3, restent dans l’attente d’un logement.

Cette attente est insupportable alors qu’il s’agit de personnes prioritaires, hébergées souvent chez un particulier ou dans des locaux présentant un caractère insalubre ou dangereux.

Si nous prenons le temps d’imaginer l’angoisse de ces foyers touchés par une précarité délitant toute relation sociale, comment ne point éprouver l’urgence de trouver de crédibles réponses.

L’application du DALO fait se lever une inquiétude de la part des maires des communes les plus sensibles qui voient leurs logements, d’une certaine façon, ‘réquisitionnés’ pour les plus vulnérables. Une France qui aggrave ses fractures avec le territoire des riches et celui des pauvres.

Or, la République est une et indivisible. Quand les valeurs sont à ce point démenties, l’exercice de la démocratie s’en trouve forcément troublé.

Le Préfet d’une grande Région, conscient de cette situation, négocie avec des maires de communes en grande difficulté, les assurant que les bénéficiaires de logements au titre du Dalo disposeront de revenus qui n’accroitront pas la vulnérabilité de leurs territoires.

Surgit la question : que deviendront les plus pauvres ? Est-il cependant concevable, au risque d’attiser encore les violences, que les plus fragilisés soient orientés, pour ne point dire dirigés vers des ‘réserves’ se révélant les ‘casernes’ de la détresse alors que le taux de logement social brise toute possibilité de diversité.

La question de l’équilibre du territoire est enfin posée.

Manuel Valls dans l’annonce des mesures de son Gouvernement pour lutter contre cet apartheid, prend en compte cette exigence demandant que des logements sociaux dans les zones prioritaires soient détruits, pour être reconstruits en priorité en dehors des quartiers sensibles.

Autre innovation, le fait que le logement social ne soit plus seulement défini par son financement mais par les ressources de ceux qui l’habitent.

Le dispositif des surloyers de solidarité fléchés vers une remise sur quittance des locataires en souffrance sociale devrait trouver désormais une nouvelle acuité.

La politique sociale du logement qui s’esquisse doit être élaborée à l’aune de l’aménagement du territoire en veillant à corriger la carte scolaire qui encarte l’échec des plus démunis.

Une nouvelle donne se présente pour lutter contre de dramatiques injustices, puisse-t-elle ne point être compromise par des clivages hors de propos.

Bernard Devert
Mars 2015

Habitat et Humanisme, laboratoire du vivre-ensemble

Habitat et Humanisme (HH) est née de rencontres dont la mémoire ouvre celle d’un avenir !

D’abord la mémoire d’un de mes maîtres qui m’a permis d’évaluer le sens des engagements à l’aune de son enthousiasme et de son exigence traversée par la bienveillance.
Un matin, il me souvient encore du jour, j’entendis sonner à la porte et le vis dans un fauteuil roulant. M’inquiétant de son identité, il me précisa être mon professeur venu me voir de Bretagne : j’habitais Lyon, alors que j’étais en convalescence. Il me donna accès à de grands auteurs, m’invitant à être attentif à ceux qui n’écriront jamais mais dont la vie, récit d’humanité,
est école de la fraternité.

Ensuite la mémoire de mon père. HH n’est pas non plus indifférente au fait que mon père ait connu les camps de concentration. Dans ce lieu de l’absurde, il découvrit des traces d’humanité qui l’ont conduit à ne point désespérer de l’homme, ni de Dieu, pour se libérer de l’idée de puissance, destructrice de la relation.
Qui n’éprouve pas parfois un craquement intérieur conduisant à s’interroger : mais où allons-nous? Le vertige des inconséquences et des inessentiels surprend.

Dans un sursaut de lucidité, s’éveille la clarté d’un nécessaire changement. Le « prendre soin » ne se décrète pas, il
se propose à notre liberté ; elle fut pour moi celle d’entreprendre.
En 1985 à Lyon, il m’a été donné de mettre en place l’association Habitat et Humanisme qui essaima progressivement sur l’ensemble des territoires français et belge. Promoteur immobilier, ordonné prêtre en 1987 à l’âge de 40 ans, je me suis attaché à faire naître une entreprise ouverte sur une approche de la réconciliation : l’économique et le social, l’humain et
l’urbain.

Le social n’a pas à être opposé à l’économie, et réciproquement. Des murs sont tombés.

Forte de la conviction que l’économie bien comprise peut être vecteur d’une solidarité, HH a recherché dès le début la mobilisation de l’épargne solidaire pour en devenir l’un des premiers acteurs en France. Cette recherche de cohésion
sociale conduit HH à lutter contre les machines à loger pour créer un habitat récusant les marqueurs sociaux.

Quels engagements et avec quels moyens ?
En 30 ans, HH a pu loger plus de 18 000 familles. 300 salariés, plus de de 3 000 bénévoles et près de 35 000 personnes concourent à cette aventure de la fraternité qui repose sur un triptyque :
– l’investissement solidaire (actionnaire de la foncière, souscripteur du fonds commun de placement ou des contrats d’assurance-vie et livrets d’épargne à vocation de partage) ;
– l’acte de construire et de réhabiliter pour des biens au service des liens, la finalité étant de bâtir pour permettre à des familles de se reconstruire;
– l’accompagnement visant le réveil des talents pour permettre aux personnes d’entrer dans l’autonomie.

Les moyens mis en oeuvre sont de trois ordres :
– une décentralisation que facilite le caractère fédératif du Mouvement constitué de 52 associations pour valoriser la proximité ;
– une foncière (3000 logements), SA sous forme de commandite par action aux fins d’éviter toute OPA ; elle dispose du caractère d’entreprise solidaire du label Finansol et répond en tout point aux exigences de l ’appel public à l’épargne pour requérir le visa de l’AMF ; elle en est à son 27e. La capitalisation de la foncière est de
plus de140 millions € ;
– les Agences Immobilières à Vocation Sociale (AIVS) qui gèrent le patrimoine de particuliers ou de personnes morales. Ces entités, sous l’égide de la Fédération, gèrent 7 000 logements.

Les événements tragiques en ce tout début d’année font apparaitre la nécessité d’un faire ensemble pour un mieux vivre ensemble. Bien des signes d’espérance se proposent à notre lecture.
La marche du 11 janvier ne fait-elle pas transparaître le besoin de marcher plus loin pour plus de fraternité. La question du changement d’échelle est ici posée ; elle s’impose à HH.

2015, l’année des 30 ans d’HH : une fête en attente de la défaite du mal-logement Aidez-nous à ce qu’elle ne tarde point

Habitat et Humanisme est née au printemps 1985. Hasard du calendrier, ou nécessité d’atténuer l’hiver sans fin que vivent trop de personnes vulnérables à la recherche d’un toit, éprouvées par le fait d’être peu considérées.

L’offre d’un logement lorsqu’elle intervient après plusieurs mois, voire des années, s’inscrit souvent dans des quartiers marqués par la précarité, quand ce n’est pas la misère.

L’hiver, là encore perdure.

Entrer en résistance, tel est notre engagement pour lutter contre un mal qui tue (cf. les morts de la rue) ou encore assassine l’espérance de ceux que la vie fragilise.

La Société s’est habituée à entendre l’aggravation du mal-logement, jusqu’à parfois douter de la possibilité de l’éradiquer ; quel drame de tout dramatiser.

Il s’agit d’ouvrir des portes pour fermer des clichés trop souvent utilisés comme alibis au peu d’empressement de lutter contre la pauvreté. Paul Ricœur rappelle que loin d’être une menace, la fragilité est une invitation pressante à la responsabilité du « prendre soin ». La Société l’aurait-elle oubliée ?

L’urbanisme peine à faire émerger la diversité sociale.

Lorsque la loi Solidarité et Renouvellement Urbains (SRU), du 13 décembre 2000, est venue corriger « la pratique du même », la tentation fut celle d’un durcissement. Que de réserves et de refus explicites des communes préférant payer des pénalités plutôt que de construire.

En 2013, ces pénalités sont de 130 millions d’euros, contre 38 M € en 2012. Cet écart souligne la volonté de l’État de rendre plus opératoire la loi S.R.U., notamment auprès d’1/3 des communes qui sont en infraction.

Si la République est une et indivisible, elle consent à des ghettos et même des apartheids. Trop de logements sont construits dans des « parcs à quotas », des « réserves » qui stigmatisent et éloignent les plus pauvres. Qu’en est-il alors de leur possibilité de trouver place dans une Société tant ils se sentent rejetés.

Les enfants des populations aisées accèdent relativement facilement à l’Université ou aux classes préparatoires alors qu’en 40 ans l’accès à l’enseignement supérieur des jeunes, issus de milieux fragilisés, a reculé. Que de disparités aussi face à l’emploi ! Le chômage de la jeunesse des quartiers défavorisés est sans commune mesure avec celui que connaissent les milieux privilégiés.

Observant cette injustice, le Proviseur d’un lycée de classes préparatoires aux Grandes Ecoles se rapprocha de ses homologues dans des quartiers sensibles. Il lui fut souligné les ruptures liées aux codes sociaux, à la précarité des parents et aussi au coût de l’habitat dans les quartiers résidentiels où se trouvent souvent ces « classes d’excellence ».

La carte scolaire traduit bien la rigidité de notre Société, d’où l’urgente nécessité de faire du logement un vecteur d’intégration.

La mixité sociale n’est ni une cohabitation, ni une juxtaposition, elle instaure la personne qui, suivant l’expression d’Edgar Morin, se construit dans la relation à l’autre, dans cette tension entre l’autonomie et la dépendance, l’aptitude et l’insuffisance alors que l’individu, de par ses illusions de puissance et d’autonomie, fait échec à l’échange.

Le mal-logement, auquel s’ajoute l’insuffisance de la diversité sociale, est un cancer. Ses métastases délitent les liens sociaux, détruisent des familles et fissurent les trois piliers de notre République.

Quelle liberté pour les familles les plus pauvres quand le taux d’effort insupportable qui leur est demandé donne trop souvent lieu à des procédures de recouvrement de loyers et de charges annonciatrices d’expulsions.

Quelle égalité quand la loi est bafouée ? Au titre du DALO, plus de 55 000 foyers en 2014 devaient bénéficier d’un logement, mais ce droit ‑ et pour cause ‑ s’est avéré virtuel.

Quelle fraternité quand des centaines de milliers de familles recherchent vainement un logement ? Comment une Société en est-elle arrivée à tolérer l’inacceptable avec des mamans et des enfants souvent condamnés à vivre en squats, quand ce n’est point la rue.

A l’heure du 30ème anniversaire de la création d’HH, il n’est pas inutile de s’interroger sur la progression des deux intuitions fondatrices qui l’ont fait naître : la réconciliation de l’économique et du social et celle de l’humain et de l’urbain.

Un constat s’impose : elles n’ont pas progressé au même rythme.

Qu’en est-il d’HH comme acteur de la réconciliation de l’économique et du social ?

Si les épargnants solidaires furent, à l’origine des militants, ce qualificatif doit être désormais nuancé avec l’impact de l’épargne salariale solidaire représentant au 31 décembre 2013 un montant de 3,7 milliards d’euros, soit plus de 51% de l’encours de la finance solidaire.

Ainsi, l’entreprise, loin d’être absente de cet enjeu, se révèle le 1er acteur de cette forme d’économie. L’affectio societatis n’est plus exclusivement le partage des bénéfices pour être traversé par un engagement solidaire à l’égard des exclus.

L’épargne salariale au sein de la Foncière HH représente 28 % de son capital.

Si l’argent parfois brutalise et sépare, il actualise ici le champ de nouveaux possibles, brisant des situations désespérantes.

La montée des précarités et de la pauvreté hurle des urgences nécessitant une mobilisation plus forte de l’économie solidaire avec de nouveaux supports, notamment celui de l’assurance-vie dont l’encours est de 1 500 milliards d’€ ; imaginons simplement 10% investis dans le solidaire et c’est le printemps d’une économie humanisée.

Déjà des grandes Compagnies travaillent sur cette approche ; là encore, des raisons d’espérer pour observer une plus grande attention à l’humain.

Cette forme d’économie, richesse de l’esprit d’entreprendre, met hors d’âge la maxime de Montaigne : « le profit de l’un est le dommage de l’autre ». Les lignes ont bougé, des rêves se réalisent ; la trace de gratuité dans l’économie semblait folie, voici qu’elle suscite des résultats encourageants dans cette recherche d’une économie humanisée.

Qu’en est-il d’Habitat et Humanisme comme acteur de réconciliation de l’humain et de l’urbain ?

L’action de chacun d’entre vous a permis de rapprocher des personnes de cultures et de revenus différents, offrant à des foyers fragilisés un accès à la ville qui leur était jusque-là souvent interdit.

La ville à visage humain, pour être ouverte aux différences, reste encore à bâtir. L’honnêteté intellectuelle doit nous conduire à reconnaître que nous avons seulement commencé à faire tomber des murs pour une Société plus ouverte.

Je n’existe plus comme un pauvre, dit l’un de nos locataires qui, après avoir cumulé des handicaps quant à son intégration jusqu’à connaître la rue, s’est vu proposer un logement effaçant toute trace de stigmatisation sociale. Cet habitat lui offrit un avenir en l’anticipant.

Une reconnaissance qui donne naissance à un autrement.

Puis-je me permettre de vous proposer ma vision d’HH pour les cinq années qui viennent.

Le contexte est très différent de celui d’il y a 30 ans où il me fut donné de créer HH pour être désormais confrontés à une précarité massive, récurrente, ainsi qu’à une transformation des relations sociales qui touchent la famille.

Il est parlé constamment de « crises » aux fins d’anesthésier l’inconnu d’un changement qui comme toujours fait peur. Il faut pourtant se rendre à l’évidence, il n’est pas question d’une sortie de crise dès lors qu’on entre dans des temps nouveaux ; nous en sommes à la charnière.

Nombre des emplois perdus ne se retrouveront pas, d’autant que la croissance attendue ne sera pas celle espérée.

Aussi, la demande de logement à faible loyer ne peut que s’accroître d’autant que l’immigration se poursuivra, les Pays développés demeurant l’eldorado pour ceux qui n’ont rien, outre le fait que les modifications climatiques entraînent une désertification de terres qui inexorablement se révèleront inhabitables.

Le vieillissement de la population n’est pas non plus indifférent à l’augmentation du nombre de logements, outre la durée de la vie marquée par des relations affectives aussi éclatées que précaires.

Les causes du mal-logement relèvent à la fois d’un manque de ressources mais aussi d’un éloignement de la source, bien traduite par le livre de l’Humanité : « Qu’as-tu fait de ton frère » ?

En suis-je le gardien, s’interroge le fratricide. Le mal-logement n’est-il pas meurtrier de l’humain.

Il faut aussi observer que nous intervenons dans un contexte où l’individualisme plus prégnant que ce que nous avons connu il y a 30 ans, nous met à une certaine distance de l’attention à l’autre, nous rappelant l’expression de Diderot : « Je veux que la Société soit heureuse ; mais je veux l’être aussi. ».

La recherche du bien commun apparaît-elle encore comme source du bonheur, enjeu pour l’avenir de nos Sociétés et responsabilité pour HH.

Je vous partage mon interrogation qui traduit une inquiétude quant à l’immense fracture que vivent les territoires difficiles, ces banlieues qui se révèlent, suivant l’étymologie du mot, le lieu du bannissement.

Habitat et Humanisme s’ouvre à deux perspectives qui ne sont pas étrangères à la réduction de cette fracture :

  1. L’offre du logement dans le cadre du Droit Au Logement Opposable

Le DALO est plus qu’un dispositif facilitant l’accès au logement, il participe aux droits de l’homme. Il est heureux que chaque citoyen soit reconnu, et comment peut-il l’être s’il ne bénéficie pas d’un habitat décent.

L’application de ce droit fait se lever une juste inquiétude de la part des maires des communes les plus sensibles qui voient leurs logements, d’une certaine façon, « réquisitionnés » pour les plus vulnérables.

Il s’ensuit une France fracturée, celle des « riches » et celle des « pauvres » ; l’unité de la République et l’exercice de la démocratie s’en trouvent forcément troublés.

Un représentant de l’État, conscient de cette situation, négocie avec des maires de communes en difficulté, les assurant que les bénéficiaires du DALO auront des revenus qui n’aggraveront pas encore la pauvreté de leurs territoires.

Surgit alors la question : que deviendront les plus pauvres ?

L’équilibre du territoire est alors posé.

Quelle réponse pour HH qui privilégie le logement au sein des villes. N’est-elle pas appelée, dans le continuum de son intuition fondatrice, à construire à plus grande échelle dans des quartiers socialement équilibrés.

L’enjeu est de participer à un meilleur équilibre des territoires, d’où la nécessité d’intervenir sur la question de l’Aménagement.

Un problème politique est alors posé quant aux rentes foncières dont le maintien éreinte ceux qui n’ont comme revenus que le fruit du travail. Les classes moyennes sont elles-mêmes touchées.

« Ne marchons-nous pas sur la tête » pour observer que les prix de l’immobilier ont augmenté de plus de 140 % sur 7 ans alors que sur cette même période, la hausse des salaires médians est restée inférieure à 25 %.

Il nous appartient d’entrer dans une approche pragmatique visant le démembrement de la propriété. L’innovation économique doit participer à un meilleur équilibre des populations, en veillant à refuser les marchés débridés condamnant les plus fragiles à des « restes pour vivre » qui s’apparentent à la survie.

  1. Maisons bi-générationnelles

Une possibilité pour HH d’agir et de prendre sa part dans les territoires « brûlés », tant la misère met en cendres l’avenir.

Nombre de ces quartiers se sont créés dans les années 1960 avec les besoins de l’industrie entraînant la concentration de populations immigrées dont beaucoup de leurs petits-enfants sont sans travail et sans formation.

Au vieillissement de ces premiers immigrés s’ajoute l’isolement lié à la rupture des liens avec leur terre natale, doublé de la perte d’autonomie et de ressources.

Les Ministères de la Santé et de la Ville, consultés, nous encouragent à la création de maisons bi-générationnelles sur ces quartiers, offrant un habitat adapté et une « activité » pour les plus jeunes.

Gardons en mémoire le fait que les fragilités, quand elles ne sont pas de même nature ne s’additionnent pas, mais paradoxalement se retranchent. Tout chemin d’humanité réduit les fractures.

AG2R La Mondiale, premier Groupe de prévoyance en France, à qui je m’en suis ouvert, est favorable pour nous accompagner.

Une perspective qui offre une visibilité aux synergies que d’aucuns souhaiteraient voir mettre en œuvre entre HH et LPA.

Au regard de l’accompagnement qui est l’un des pôles majeurs pour l’avenir d’HH, il convient de requérir les appuis qu’offre l’environnement (écoles, lieux de soins, les voisins…). L’enjeu sociétal est tellement immense qu’il impose des partenariats.

Le 30è anniversaire d’HH sera un temps pour exprimer notre reconnaissance à l’égard de ceux, nombreux qui l’ont accompagnée dans son développement.

Le plus beau cadeau sans doute que nous pouvons ensemble partager, c’est de réunir les conditions d’un « faire ensemble » pour transformer les rapprochements opérés en un réel « vivre ensemble ».

La mission nous dépasse, mais tous nous éprouvons la nécessité de ne point nous dérober à notre vocation d’être des acteurs de la transformation sociale.

Si le chemin est tracé par la ferme détermination de chacun d’agir pour dire non à ce scandale que représente le mal-logement, il s’agit de ne point perdre cœur et confiance au regard des changements trop lents que nous enregistrons.

L’heure est de poursuivre en innovant. Alors que s’engage pour HH une nouvelle étape de son développement, veillons à ne pas nous affranchir de la mémoire qui toujours ouvre un avenir.

Une des actions qui a permis au Mouvement de sortir un peu de sa confidentialité est précisément la participation des étudiants avec l’opération le bizutage intelligent devenue donne-leur un peu de toit, puis progressivement une clé pour les mal-logés.

Aussi est-il souhaitable, qu’au sein des associations et de la Fédération, une place soit réservée à la jeunesse pour qu’elle concoure à relever un défi nécessaire afin que la Société retrouve l’estime d’elle-même et des raisons d’espérer.

Bernard Devert
Février 2015

« Et après »

Alors que la Société est plongée dans un pessimisme la faisant douter d’elle-même, voici qu’elle rebondit dans ces heures où elle est blessée, agressée sur ses valeurs fondatrices de liberté et du respect des personnes.

Si les civilisations sont mortelles, comme le rappelait Valéry, la Nation est magnifiquement vivante. Menacée, elle se refuse d’être menaçante ; quelle force et quelle noblesse !

Le sursaut de la marche « historique » du 11 janvier fit entendre une urgente et saine question : « Et après » ; d’aucuns pressentent qu’elle est juste, mais se demandent avec appréhension comment réussir désormais ce qui n’a pas été possible hier.

Personne n’aime les changements mais le modèle qu’on croyait rassurant ne l’est plus. Cette observation partagée traduit à minima les conditions pour entrer dans « l’après ».

Le corps social sait, même s’il ne l’avoue pas toujours, qu’il ne trouvera son unité que dans une ferme détermination à discerner les ruptures à opérer pour quitter un temps qui n’est déjà plus. La liberté d’émotion et d’expression doit être suivie de celle de la réflexion ; l’heure est trop grave pour que soit différée la mise en œuvre des conditions d’un « faire ensemble » pour un mieux « vivre ensemble ».

Le corps social est rompu parce qu’il n’a pas su vivre des partages, non qu’il n’ait pas essayé, soyons justes, mais la politique d’immigration n’a pas su, ou pu prendre en compte des différences qui se sont avérées des frontières.

Manuel Valls n’hésite pas à parler d’apartheid alors que Nicolas Sarkozy se dit consterné par une telle expression. La consternation ne naît-elle pas de ce refus de nommer ce qui est.

Nombre de personnes issues de l’immigration et leurs descendants connaissent un chômage récurrent et massif, d’où un sentiment d’injustice jusqu’à éprouver celui d’être rejetés par la Société.

Le « vivre ensemble », mal préparé, a été accueilli au sein de grandes opérations d’urbanisme dont la conception portait pourtant la trace de réels idéaux. Tout a sombré. Le départ des classes moyennes a accéléré le fait que certains de ces quartiers sont devenus des enclos identitaires.

La progression des addictions n’est pas non plus étrangère au maintien de territoires de non-droit, fracturés socialement par les économies parallèles et souterraines.

Les plus fragiles de notre Société en sont les captifs pour vivre en ghettos, littéralement des lieux d’où on ne sort pas ; combien de leurs habitants jugent qu’ils ne s’en sortent plus en raison de l’éclatement des codes du « vivre ensemble » et de l’instrumentalisation du religieux qui au lieu de relier s’avère parfois l’alibi de la violence.

Dans son ouvrage « La femme de Job », Andrée Chedid, écrit : « Dieu se défaisait de son masque vengeur. Le Dieu sans mesure, plus vaste que les horizons ; le Dieu qui disparaît et renaît dans toutes les langues s’exprimait, enfin, d’une autre voix.

L’autre voix à entendre est de comprendre que de violent et de vengeur, il n’y a que l’homme.

Les Sociétés plus fragiles doivent se libérer des idées de puissance pour être attentives à la vulnérabilité. Dans ces moments, il serait bien de méditer la réflexion de Paul Ricoeur : « l’objet de la responsabilité est le fragile pour être confié à notre garde, à notre soin ».

La question n’est pas seulement le débat sur la laïcité que de reconnaître que tous, laïcs et religieux, sont appelés à une plus vive attention à la fragilité, condition d’un « faire ensemble » pour « vivre ensemble ».

Bernard Devert
Janvier 2015

Ces drames qui nous mettent en marche

L’inacceptable et l’injustifiable se sont produits : des journalistes fusillés à bout portant, des hommes qui au nom de leur judéité sont assassinés par des « fous du diable ».

Mission accomplie, diront les deux frères assassins, enfermés dans leur délire meurtrier.

A ce refus de la liberté d’expression de croire et de vivre, la réponse est sans ambiguïté : un peuple s’est levé alors que le pessimisme l’abattait. Les conditions de la fraternité se sont réveillées pour refuser l’absurde.

La fierté de résister étreint notre Pays.

Le monde ne s’est pas trompé, la France est regardée. De nombreux chefs d’Etat participent à cette marche au nom de leur peuple. Qui n’est pas touché par la présence côte à côte du Premier Ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et du Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

L’urgence est de bâtir les conditions d’une fraternité pour refuser ces ruptures qui condamnent en même temps qu’elles condamnent nos Sociétés à des situations chaotiques et absurdes.

Cette marche est une libération, la France quitte ses doutes, forte de son unité.

Gardons en mémoire le mot « débarquement» ; il fait référence à l’histoire de la Résistance qui fut une école de fraternité.

Résister, c’est trouver des raisons de vivre qui conduisent à se lever pour dire non à l’indifférence et à l’iniquité ; leur acceptation, fût-elle passive, est violence faite aux plus vulnérables.

Privilégier la fraternité, c’est entrer en résistance pour livrer un combat contre ce qui déshumanise. Il n’y avait personne, dit Berthold Brecht, pour s’inquiéter, personne ; la lâcheté et la peur avaient tout emporté.

Quand la perte de l’altérité s’installe, les portes de la soumission et de la démission s’ouvrent vers les prisons intérieures, quand ce ne sont pas les maisons d’arrêt dont il est rappelé en ces heures dramatiques qu’elles sont aussi ‘écoles de conflits’.

Les prisons doivent être revisitées par nos valeurs républicaines. Il n’est pas tolérable de consentir à ce que dans ces lieux fermés se prépare le passage de frontières. Assaillis par leurs errements, certains deviennent les assaillants d’une Nation, plus encore d’une civilisation.

Les lieux fermés développent l’obscurantisme.

Aussi, convient-il de s’interroger sur les formes d’emprisonnement. La privation de liberté est une condamnation qui doit être assortie d’un temps de préparation à la réintégration dans la société. La juste peine ne saurait se pérenniser au-delà de sa réalisation.

Si une des valeurs de notre société est la confiance, elle est trop souvent mise à mal à l’égard de ceux qui ont connu ‘les barreaux’. La double peine est abandonnée mais dans les esprits elle demeure.

L’histoire nous rappelle que dans les moments de plus grand danger, toujours se sont levés des femmes et des hommes épris de liberté qui ont su susciter des perspectives nouvelles. Au regard de ce terrorisme, qu’il convient de nommer pour ce qu’il est une barbarie, s’imposent une fermeté -et elle n’a pas manqué au cours de ces trois jours – mais aussi une ferme détermination à trouver des propositions plus créatrices d’humanité.

Des millions de personnes, spontanément, au-delà des sensibilités spirituelles, philosophiques, politiques, se retrouvent pour rappeler que les libertés ne seront jamais bâillonnées, que le courage et l’audace l’emporteront toujours sur les peurs et que le respect des Communautés ne sombrera point dans un communautarisme.

L’émotion n’est pas indifférente à cette gigantesque mobilisation. Les responsables politiques parlent, fort justement, d’un « après 7 janvier ». Il doit être le temps de mesures pour lutter plus efficacement contre la violence, mais il doit aussi être celui d’une attention plus grande à l’égalité sans laquelle la cohésion sociale ne résistera pas.

Tout porte à évaluer que la Nation, comme elle vient de le témoigner, en a la capacité. Cette ‘marche’, présentée comme historique, la transcende.

La liberté rappelait René Cassin, n’est jamais acquise une fois pour toutes, elle est une création continue.

A cette création, nous voici appelés.

Bernard Devert
11 janvier 2015