Un signe de reconnaissance en cette fête de Marie.

Les traditions ne relèvent pas de l’ancien monde mais d’un patrimoine humain à conserver pour que le nouveau monde — pour autant que cette formule ait du sens – ne soit pas étiolé avant d’avoir existé.

Depuis plusieurs années, j’écris quelques mots au moment du 15 août. Mon propos est de remercier chaleureusement ceux qui accompagnent l’aventure d’Habitat et Humanisme ; commencée il y a 35 ans, elle ne cesse de se renouveler en s’appuyant sur des intuitions qui ne vieillissent pas pour être source d’humanité : le service du frère.

 L’engagement de chacun construit la Maison commune. La crise sanitaire a dé-confiné des situations tragiques, le sans-abrisme, l’isolement des personnes confrontées à la perte de santé, au handicap. Autant de brutalités qui sont enfin apparues pour ce qu’elles étaient, insupportables ; elles semblent désormais insupportées.

Le temps de la crise sanitaire a mis en exergue les urgences qui, mieux partagées, suscitent un désir de changement tant la Société est lassée de ces espoirs vains, incertains et insuffisants, conduisant à rabâcher, depuis 50 ans, et plus les mêmes causes qui produisent naturellement les mêmes effets.

Un des écueils à éviter est celui du scepticisme.

Heureusement la Société a gagné sur le plan culturel et social pour offrir à la fragilité une plus grande acceptabilité. Il s’ensuit que les idées de puissance, aussi vaines qu’inefficaces, perdent de leur acuité au bénéfice des convictions.

Les poètes, les artistes, qui concourent à l’humanisme de la Société, rappellent que leur art les invite constamment à commencer, à toujours recommencer.

Dans cette perspective, demandons-nous si les ruptures, les chutes inévitables ne pourraient pas devenir des pas de danse quand nous nous remettons debout. Les craintes, quand elles nous étreignent, ne peuvent-elles pas se présenter comme un passage intériorisé où la peur paralysante est remplacée par le courage de l’accepter. Tout change. Les songes ne devraient-ils pas être perçus comme autant d’appels à susciter des signes affaiblissant ce qui accable.

L’enthousiasme qui naîtrait serait signe d’une détermination à voir des myriades de germination, comme l’écrit Edgar Morin dans son petit et grand livre « Changeons de voie », rappelant la célèbre formule de Hölderlin : là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve.

A cette croissance, ne sommes-nous pas appelés pour être à l’écoute du cri de la planète et de celui des pauvres qui ne peuvent être séparés, comme souligné par François dans son Encyclique « Laudato Si »

D’aucuns s’interrogent : n’y a-t-il vraiment personne pour entendre, comprendre aux fins de prononcer ce « oui non seulement pour faire changer mais aussi pour changer, une des conditions majeures pour opérer des transformations.

Marie, Myriam, dont la fête est célébrée ce 15 août, est priée plus souvent qu’on ne le pense dans les moments difficiles. Ne serait-ce pas le moment d’accueillir son « oui » vital qui émerveilla l’un des plus grands philosophes du soupçon.

Oui, qu’il me soit fait selon la Parole » ; les mots s’évanouissent pour laisser poindre l’infini d’une ouverture, réveillant en chacun le meilleur de lui-même.

Dans ces « jours de l’après » au diable les prédictions qui facilitent la posture de spectateur. L’urgence est maintenant de risquer ce « oui » saisissant suivant les vers de Lamartine que, si le réel est étroit, le possible est immense. Ce « oui » n’est pas celui de la tranquillité ; l’heure ne s’y prête pas pour être celle d’une mobilisation en vue d’un meilleur ‘prendre-soin’ de l’autre, des autres.

La raison d’être, une éthique du développement

Les objectifs du développement durable, mis en place par les Nations Unies après l’accord de Paris en 2015 sur le climat, contribuent largement aux changements qui s’esquissent. La grave crise sanitaire, va-t-elle les paralyser ou facilitera-t-elle leur acceptabilité ; d’un mal peut sortir un bien.

L’une des dix mesures phare de la loi Pacte vise à repenser la place des entreprises dans la Société et à renforcer la prise en considération des enjeux sociétaux et environnementaux.

L’acte d’entreprendre se trouve interrogé par l’article 1835 du code civil qui invite les sociétés commerciales à préciser leur raison d’être, la loi Pacteleur offrant la possibilité de devenir une entreprise à mission.

Une des grandes sociétés françaises, cotée au Cac 40, vient de recueillir l’adhésion de ses actionnaires à la quasi-unanimité pour revêtir ce statut ; il ne se réduit pas à un label mais traduit une exigence impactant la finalité de l’entreprise.

Michel Camdessus, ancien Directeur général du FMI, rappelait l’urgente nécessité d’une certaine gratuité dans l’économie. L’utopie d’hier se révèle une vérité qui se construit, lentement certes, mais réellement.

Alain Mérieux, une grande figure de l’économie et de l’humanisme, dirigeant l’Institut du même nom, a initié l’Entreprise des « possibles » qui, en ces jours de l’après, est attentive à ne pas laisser les plus vulnérables au bord du chemin. Une des actions phare vise les sans-abri, notamment les mamans et leurs enfants, pour qu’à la fin de la crise sanitaire, ils ne retournent pas à la rue.

Le Ministère du logement, parallèlement, annonce aussi des mesures.

Quand nous recherchons des raisons d’être, de nouveaux possibles surgissent et s’imposent non comme des parachutes, mais l’amorce d’un élan mettant en œuvre des partenariats publics/privés.

L’Etat providence, vite effacé par les néo-libéraux, n’a pas failli à sa mission : maintenir l’emploi, mais aussi soutenir la recherche, le tissu économique et l’innovation entrepreneuriale. Les emplois importants de demain, encore inconnus, souvent virtuels, se préparent aujourd’hui.

Les élections montrent l’attente de nos concitoyens, une société apaisée ; comment pourrait-elle l’être si les énergies et les savoir-faire sont ‘cloués au sol’.

L’espoir, dit Edgar Morin, n’est pas la certitude, il porte la conscience du danger et des menaces mais il nous fait prendre parti et fait pari

La raison d’être, dans ces heures incertaines, semble être le fer de lance d’une croissance équilibrée. La responsabilité en est comme réveillée ! S’ouvre l’approche de ce qui fait sens, ce bien qui faisait dire à Jean Boissonnat qu’à force de le chercher on finit par y contribuer.

L’être, au cœur de cette attention, trouve l’enjeu d’une passion raisonnable. Un horizon plus humain se fait jour.

Bernard Devert

3 juillet 2020

Locmariaquer, culture et histoire, vecteurs du vivre-ensemble.

En ce jour du 23 juin, fort du soutien de M. Philippe Belaval, Président du Centre des monuments nationaux, de M. Olivier Agogué, administrateur du site des mégalithes de Locmariaquer et de M. Jean-Michel Bonvalet, un patrimoine majeur datant de 4500 à 3500 AJC livre un peu de son mystère.

Le grand menhir parle.

Les pierres, non seulement livrent un peu de leur secret, mais font aussi parler bien des enfants et des familles accompagnés par l’association Habitat et Humanisme Morbihan. Tous témoignent de leur émerveillement. Il s’en suit une libération qui n’est pas sans impact sur la reconnaissance des talents.

Les mégalithes témoignent

Ces pierres interrogent. Ne suscitent-elles pas un arc prodigieux, quasiment lumineux, entre l’histoire d’hier et aujourd’hui. Malraux disait si justement que la mémoire ouvre l’avenir.

A les regarder, les stèles de Locmariaquer ont facilité un parcours iconographique se présentant comme un creuset où chacun dépose un peu de lui-même. Les mégalithes, non point dominateurs ni figées dans leurs millénaires, offrent une hospitalité à l’aujourd’hui de ceux qui les approchent.

Ainsi, les pierres, non seulement, parlent mais donnent à de jeunes artistes la chance de s’exprimer en participant activement à une exposition sur la préhistoire qui ne sera pas sans laisser de trace dans leur propre histoire.

Une ouverture incroyable.

C’est tout le Mouvement Habitat et Humanisme qui, enrichi de ce magnifique engagement, se trouve grandi, conforté dans sa conviction que la culture est un vecteur essentiel d’insertion.

Signe de l’histoire : les mégalithes enseignent ; ils éveillent à des approches novatrices pour bâtir des liens entre générations et cultures différentes.

L’opération franchit les régions. N’est-elle pas sélectionnée au Festival « c’est pas du luxe » en Avignon.

L’éblouissement, toujours, touche le cœur, d’où des liens suscitant des inespérés et des inattendus.

Oui, allons à la rencontre de l’histoire pour nous laisser toucher par ses balbutiements et ses traits de génie, saisissant ce que nous devons à notre tour laisser en partage.

Souvenons-nous, tout ce qui relève doit être élevé ; tout ce qui monte converge.

Ne voyez-vous pas le grand menhir ; non, ce n’est pas le temps qui l’a brisé, c’est l’attention à l’histoire qui l’a invité à demeurer sans surplomber.

Les pierres livrent leurs secrets chargés d’humilité.

Bernard Devert

23 juin 2020

Les soignants « battent le pavé », symptôme d’une Société qui a mal

Les soignants, après avoir été au front lors de la crise du Covid 19, sont de nouveau face à nos gouvernants leur rappelant leurs promesses. Il est dommage qu’il leur faille « battre le pavé » alors que, de nos rues, il y a quelques semaines, ils pouvaient apprécier le témoignage de sympathie et d’espérance qu’ils avaient fait naître par leur courage.

Leur attente n’est pas une simple valorisation des rémunérations, mais aussi la création de postes, rappelant qu’être soignant ce n’est pas seulement poser des actes mais aussi assurer un prendre-soin, auquel le temps ne lui est pas étranger.

Une injustice serait commise à leur égard si leur demande n’était pas prise en compte.

La réponse attendue procède de la responsabilité de la Nation qui, dans le surgissement de l’imprévisible pandémie, sut donner une priorité à la vie sur la finance, l’économie.

L’éthique a été portée à un niveau rarement atteint conférant à la vie une priorité absolue sur toute autre considération.

Il ne faudrait pas que le « Ségur de la Santé » vienne annihiler et annuler ce que les soignants ont apporté : une énergie, un souffle.

Laisser retomber ce souffle serait commettre une grave injustice qui immanquablement développera ses métastases : mépris et indifférence détruisant l’avenir.

Comment ne pas observer les milliards trouvés pour que les avions ne restent pas plaqués au sol. Ne serait-il pas aussi opportun de prescrire les conditions nécessaires au bien-être et à la santé en donnant aux « femmes et hommes en blanc » les moyens du prendre-soin ; la Société toute entière s’en portera mieux.

Dans ces « jours de l’après », surgissent des orages, des tempêtes ; le climat est lourd. L’une des convergences pour arrêter la déchirure est le prendre-soin. Ne serait-il pas notre « concorde » pour aller plus haut et plus vite vers cette Société du care.

Nul doute que les regards gagneraient en bienveillance.

Pourquoi la vie, lorsqu’elle est confrontée à la fragilité, n’est-elle pas mieux entourée, choyée. Ne serions-nous pas touchés par la fièvre de l’utilitarisme pour ne pas voir que l’urgence des défis à relever concerne les situations de vulnérabilité.

Oui, vraiment l’attention aux soignants est une chance pour une Société plus apaisée, plus humanisée.

Bernard Devert

Juin 2020

Des fêtes qui nous mettent sur des chemins d’humanité, là où Dieu se rencontre

Pâques, Pentecôte, la Trinité, que de moments importants qui, dans la foi, nous conduisent à saisir la solidarité que Dieu nous témoigne : je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».

L’incroyable de cette promesse est que Dieu consent à être dépendant de l’homme. Nous pouvons l’abandonner ; Il ne nous abandonnera pas.

Savoir que ce monde est autant aimé confère une responsabilité : donner une place à ceux qui ne l’ont pas ou plus. Les deux disciples sur le chemin d’Emmaüs ne pensaient plus l’avoir. Ils s’effacent. Quand ils reconnurent le Christ au signe du partage, bien que disparaissant à leurs regards, ils saisissent dans ce retour vers Jérusalem que c’est dans la relation au frère qu’ils verront le visage du Ressuscité, signe de l’éternité commencée.

Le Ressuscité fait de nous des « ressuscitants ».

Souvenons-nous de la prière de Jésus : « ils ne sont pas du monde mais je ne les retire pas du monde ». Par la foi, nous sommes des envoyés dans ce monde. Pour quoi faire ? Travailler à plus de justice – Heureux ceux qui en sont les artisans, appelés fils de Dieu pour susciter des espaces de lumière, permettant de sortir de la pénombre.

Habitat et Humanisme se doit, dans un souci de justice, de tout faire pour que les plus fragiles trouvent enfin ce toit qui leur est refusé au motif…de leur misère et ce, dans le champ du logement social. Une iniquité malheureusement supportée. Quelle injustice.

Il ne s’agit pas seulement de constater, ce qui est facile, mais de transformer ce qui doit l’être pour qu’entre les plus vulnérables et les autres, une fraternité se construise. Elle relève du droit sans se départir de l’amour qui n’a pas à rechercher un équilibre entre deux plateaux, l’objectif étant une voie montante pour tous vers la maison commune.

L’Evangile est un appel à une fraternité, non point à consentir à des archipels où l’autre parce qu’il est étranger, étrange, se trouve à part. L’humanisme est un soin qui ne se donne pas à distance mais dans une proximité pour bâtir la civilisation de l’amour.

Nous sommes là au cœur de l’intuition spirituelle d’Habitat et Humanisme, se laisser habiter par l’Esprit, ce souffle d’amour pour que l’acte d’habiter soit signe de cette vie nouvelle et donc éternelle à laquelle la vie baptismale nous invite à donner cœur et corps.

Dans un texte appelé « L’enracinement » que lui commanda le Général de Gaulle et que publia à titre posthume Albert Camus en 1949, Simone Weil, bouleversée par l’Evangile, écrivait : « l’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ».

La foi ne viendrait-elle pas accomplir ce pressentiment à devenir ce que nous sommes pour faire advenir un monde plus humain. Le divin alors ne se révèlera plus l’étrange.

Bernard Devert

Juin 2020

« Laudato Si », une Pentecôte pour notre monde

Venant juste de célébrer son 5ème anniversaire, l’Encyclique ‘Laudato Si’ doit demeurer un souffle. La Pentecôte ne serait-elle pas une chance, un feu de Dieu pour entrer dans un partage annonciateur d’un monde nouveau. « Un jour qui fit grand bruit », celui du cœur.

François reprend pour son Encyclique le titre du cantique de la création de François d’Assise : Loué sois-tu mon Seigneur, rappelant que la terre est une mère, une sœur.

Ce magnifique texte, bien reçu par les hommes de bonne volonté, est une invitation à trouver les clés d’une harmonie, née d’un même soin pour la planète et ceux qui l’habitent. Avec tous ceux qui l’habitent.

A jouer sur les séparations, on retient les partitions qui arrangent pour mieux se servir, oubliant que le Créateur appelle à poursuivre l’œuvre en recherchant des solutions intégrales. Il n’y a pas des crises mais une crise, dit le Pape François.

A séparer, nous sommes des acteurs de fragmentation. Comment ne pas en voir les effets funestes.

Le tsunami sanitaire dit combien la question environnementale et les difficultés sociales et économiques qui s’annoncent devront faire l’objet d’une même vigilance pour une réponse intégrale.

L’espérance du jour d’après ne reflète-t-elle pas l’attente effective d’une transition écologique et sociétale.

Dans Laudato si, François fait le constat lucide et sans pessimisme de la situation de la planète et du drame de la misère. Il croit que l’homme peut ‘se surmonter’ dans sa capacité à comprendre que le cri de la terre et celui des pauvres sont un même cri.

Dans son ouvrage « Un curé de Campagne », Bernanos dit à l’Abbé de Torcy, à propos de la grâce : « tu tiens ta petite partie dans le concert, tu joues du triangle ou des cymbales… et voilà qu’on te prie de monter sur l’estrade, on te donne un Stradivarius et on te dit : allez, mon garçon, je vous écoute ».

L’écoute est une grâce. Interrogeons-nous : quelle harmonie, née de ces changements, donnons-nous à entendre.

Il n’y a d’éternité que là où il y a humilité, de forces transformatrices que là où les fragilités sont prises en compte, de grâce que là où, pour recevoir ce « stradivarius », nous saisissons que Celui qui est tout harmonie vient jouer avec nous.

Dieu nous accompagne, grâce de la rencontre donnant à nos vies le goût de l’émerveillement de ce feu intérieur qui éternise. Pentecôte est là !

Bernard Devert

Mai 2020