Le temps est venu d’entendre et de comprendre aux fins d’éviter le chaos que, seule, l’approche éthique évitera. Il n’est pas question de justifier la violence, mais de se laisser interroger par les iniquités qui se sont aggravées, sans que naturellement elles aient été voulues.
Le ruissellement de la richesse, auquel d’aucuns ont cru, s’est révélé un leurre, d’où l’hébétude des plus fragiles, lesquels se demandent s’ils sont bien des citoyens à part entière. Quand une telle interrogation est partagée, ne soyons pas étonnés de la désespérance qu’elle recouvre. Il convient de l’entendre pour ce qu’elle est, une détresse morale et une grave rupture sociétale.
Comment en sommes-nous arrivés là ; telle est bien la question qui nous hante. Le PNB a augmenté, nombre d’entreprises – et c’est heureux – se sont développées à telle enseigne que la distribution des dividendes n’a jamais été aussi importante. Ceux qui déjà possédaient se sont enrichis et les plus vulnérables se sont appauvris plus encore, d’aucuns d’entre eux se demandent le 15 du mois, comment le finir. Jamais autant de personnes ont dû rejoindre les banques alimentaires, supprimer le chauffage pour être dans l’impossibilité d’en supporter la charge. Inutile de rappeler le drame du sans-abrisme. La Société s’est habituée au lieu d’habiter l’exigence qui s’impose pour que la dignité des plus pauvres soit respectée.
L’indifférence a gagné les esprits et les cœurs. Le réveil est brutal. Il n’y a pas de paix sans lutter contre la misère. Ne nous payons pas de mots elle est une guerre ; si elle ne se déclare pas, elle n’en suscite pas moins des morts sociales par centaines de milliers.
Comment résister ?
En rejoignant les participants de l’économie solidaire, laquelle ne fait pas de bruit, mais fait du bien ; pas assez cependant pour être encore marginale. C’est là précisément que s’impose une mobilisation pour que les 34 Mds qu’elle représente ‑ moins de 1% de l’actif circulant de nos concitoyens ‑ soient hissés à un niveau offrant une capacité d’agir.
Nous sommes à l’avant-veille d’une transmission des patrimoines des boomers, évaluée à plus de 9 000 Mds €, fruit de leur engagement, de leur travail. Ne serait-il pas judicieux de leur proposer qu’une part significative de leur capitalisation soit investie au sein de l’économie sociale et solidaire, attentive aux ruptures et aux souffrances que notre pays connaît avec :
- la financiarisation de l’économie privilégiant « le tout, tout de suite » ; elle pénalise l’industrie, la recherche. La finance solidaire, au contraire, s’inscrit dans la perspective d’une vision à long terme conférant au présent et à l’avenir de judicieuses prospectives.
- les stigmatisations, sans pudeur, qui donnent à voir des quartiers paupérisés au sein desquels la pauvreté brûle le tissu social. Arriverons-nous à considérer que l’acte de construire est une chance pour bâtir la fraternité. Si le marché impose l’uniformité avec comme conséquence l’entre-soi, l’humanisme suscite une mosaïque, richesse des différences. Une utopie, diront certains. Non, ce qui est entrepris, fût-ce à une trop faible échelle, le dément.
- les iniquités, ô combien graves et plurielles, à commencer par la santé. L’espérance de vie est singulièrement diminuée pour les plus vulnérables, désertant souvent la prévention des soins. L’éducation, « l’école » ne parvient pas à transmettre cette intuition libératrice de l’égalité des chances nécessaires pour « faire société ». L’isolement, aussi, qui affecte plus durement ceux qui, confrontés à une pauvreté, voient leurs liens se déchirer avec le temps et la dépendance.
Cette économie met résolument le cap sur la solidarité. Loin d’être un don, elle donne une chance à ceux qui n’en ont pas, en demeurant profondément ce qu’elle est, un investissement sur du long terme qui, dès son engagement, suscite de nouveaux possibles là où nos concitoyens les plus fragiles ne l’espéraient plus.
Que de boomers, engagés en mai 68, voulant changer la Société, trouveraient de par leur réussite et leur engagement, à l’heure de la transmission de leur patrimoine, la possibilité d’offrir au corps social une santé retrouvée, apportant aux membres souffrants les soins qui s’imposent.
L’heure n’est pas de discuter l’augmentation de l’imposition sur les successions, elle est de faciliter les transmissions vers une économie en cohérence avec notre devise républicaine.
Bernard Devert
Octobre 2026
