L’Ange partit en pleurant

Ce titre reprend la légende de Grouchenka dans les Frères Karamazov. Comment ne pas pleurer devant les atrocités que subissent les habitants d’Alep ; les murs tombent, l’humanité s’effondre.

Pleurer pour que les larmes viennent laver le regard assombri par la colère qui naît d’un drame, dénoncé de toute part, mais que sont les discours s’ils n’arrêtent pas les horreurs.

Alep est une ville martyrisée avec plus de 400 000 morts.

Des personnalités autorisées ont rappelé que, depuis la deuxième guerre mondiale, jamais une telle déshumanisation ne s’était produite. Une fois encore, les promesses de ne plus accepter de telles atrocités sont tragiquement et banalement bafouées.

Les armes, mais aussi les mains, ont tué.

Le miracle des mains ne s’est pas produit. La solidarité s’est exprimée par des mots d’indignation. Il a manqué de ces mains qui, désirant ne rien posséder, auraient suscité la signature d’un traité mettant un terme à cette folie meurtrière.

Quand enfin comprendra-t-on que seul l’amour sécurise.

A quelques jours de Noël, il nous faut constater la tragédie d’une humanité incapable de défendre la vie, s’habituant, qui plus est, à cette information quotidienne qui s’abat sur nous, sans que nous soyons vraiment accablés, alors que tant d’êtres sont détruits par un obscurantisme mortifère et des intérêts inavouables.

Il est de ces patiences assassines qui font de nous les complices du mal.

L’ange partit en pleurant, non pour déserter les drames mais pour nous rejoindre afin de nous mobiliser.

Moi-même, je dois m’interroger : qu’ai-je fait, si ce n’est simplement tenter d’accueillir quelques réfugiés quittant les ‘portes de l’enfer’ pour rechercher une hospitalité les éloignant d’une mort annoncée.

Cette mise à distance, loin d’être comprise, a entraîné bien des débats demeura nt encore des combats.

Aime et tu comprendras.

A cette mission pleinement humaine, nous sommes appelés pour ne point déserter l’exigence séculaire de porter assistance à personne en danger. Qu’as-tu fait de ton frère ?

Il nous faut sans doute apprendre à pleurer pour que nos yeux voyant enfin clair, nous nous libérions non seulement de nos peurs mais aussi de nos quiétudes trahissant nos indifférences.

 

Bernard Devert
Décembre 2016

 

L’enfant désarmé nous éveille à la fraternité

Des réfugiés serbes avec ses cinq enfants (de 1 à 13 ans)   dans l’attente d’un sixième qui doit naître d’ici à cinq jours   est à la rue à Lyon, sur une grande artère, à hauteur du 320 rue Garibaldi.

Appelé par des personnes désemparées au regard de cette situation, je me rends ce lundi 28 novembre auprès de cette famille ; il est près de minuit.

Les deux tentes de fortune sont à proximité d’un appartement au rez-de-chaussée, occupé par un locataire qui éclaire son logement en entrebâillant une ouverture afin que cette famille dispose de boissons chaudes.

L’hospitalité de ce veilleur est signe lumineux d’une humanité qui refuse de demeurer étrangère à ce drame que connaissent tant de personnes isolées ou familles assignées à la rue.

Une nouvelle urgence. Je ne puis taire en moi le fait que nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde, mais elle est là. La fuir ne ferait qu’accabler ce monde en le rendant encore plus triste, plus misérable.

Dans quelques jours, c’est Noël. Un enfant, et quel enfant, nous est né ! Il n’a pas trouvé davantage de toit pour ne recueillir que l’indifférence. Les textes nous rappellent qu’il n’y avait même pas de place dans la maison commune.

L’Avent ne saurait être un temps passif ; il faut agir pour que la vie ne soit pas profanée, d’où une nécessaire responsabilité pour préparer un monde plus réceptif à la fragilité.

Ce lundi soir, et en ce début de matinée de mardi, s’imposait l’urgence de s’avancer vers ceux qui n’attendent plus rien mais qui sans doute espèrent tout, à commencer par l’inattendu. Aussi comment ne pas s’approcher de cette maman qui, bousculée par la vie, consent à la donner.

Vivre, c’est prendre le risque d’une fraternité qui ouvre des espaces inouïs. Ne serait-ce pas la promesse de Noël, d’un Dieu qui ne s’isole pas. Prenant visage d’homme, Il rappelle la grandeur et l’infini de chacun.

Nul doute qu’il faille s’interroger sur la misère mais pour apprendre à la détruire, il faut plus encore entrer dans la miséricorde qui rompt le pessimisme et les enfermements.

En ce temps de l’Avent, quel bonheur de rencontrer ce « veilleur » pour que cette famille venue de loin, perçoive le déjà là d’une hospitalité.

En cette heure, cette famille est logée.

En avant, il faut poursuivre pour ne point clôturer l’amour.

Bernard Devert
Novembre 2016

Un vent de tempête, du côté de l’Oncle Sam

Un coup de tonnerre dans l’espace politique que l’élection de Donald Trump. L’establishment n’en revient pas, pas davantage les représentants des Instituts de sondage annonçant la victoire de Hilary Clinton.

Si les urnes ont donné un avantage au parti démocrate de plus de 206 000 voix, l’élection est sans appel, Donald Trump ayant remporté les suffrages nécessaires auprès des Grands Electeurs.

Il est inacceptable de disqualifier cette élection en la présentant comme celle des incultes, des ‘petits blancs’ et des ‘cols bleus’. Ce vote exprime un ras-le-bol qui, sans être un raz-de-marée, a entraîné la défaite de ceux qui, affichant leur savoir et leur pouvoir, sont insupportés par les plus vulnérables qui leur ont dit cette fois, ça suffit.

Assez de ces certitudes qui se construisent dans un cénacle dépourvu de hauteur de vue pour ne point s’inquiéter des oubliés et des rejetés d’une Société privilégiant le virtuel sur le réel.

L’inconnue, titrent de nombreux médias fortement invectivés par celui qui devient le 45ème  Président des Etats-Unis. Certes, mais quand ce qui est connu n’offre aucune ouverture à ceux qui craignent pour leur avenir et celui de leurs enfants, comment ne pas être tenté par l’aventure.

Saint Bernard dit qu’il faut savoir écouter pour voir.

A ne point écouter, on n’entend que les mêmes qui, accaparant le pouvoir, se maintiennent en annonçant une sortie du tunnel, réduite à un programme traversé par des promesses.

L’étonnement dans cette élection, c’est le personnage : un milliardaire éloigné de l’éthique ; n’a-t-il pas dû reconnaître pendant la campagne qu’il ne payait pas d’impôts ; qui plus est, un novice en politique, n’ayant exercé aucun mandat, mais briguant sans crainte la présidence suprême.

Dans son propre parti, de fortes personnalités l’abandonnèrent, souhaitant publiquement la victoire du parti démocrate. Du jamais vu !

Il est pourtant parvenu à captiver l’électorat sur une promesse de renverser la technostructure.

Est-ce son langage direct, outrancier qui a séduit, ou le fait que, moqué, vilipendé, il a surfé sur une victimisation le rapprochant de ceux qui se sentent abandonnés, éprouvés par le chômage et les conditions de vie difficiles.

Ses oukases, loin de le desservir, ont fait apparaître quelqu’un de différent du personnel politique, offrant à ses promesses le gage d’un autrement.

Il a été écouté.

Qu’allons-nous voir désormais. Incontestablement, l’élection traduit une détermination des classes fragilisées à être prises en considération. L’élu de cette campagne marquée par une violence verbale, donnera-t-il à voir un changement sans que les Etats-Unis deviennent désunis, suivant la crainte exprimée la nuit même de l’élection.

Ce saut dans l’inconnu fera-t-il sauter les verrous de la suffisance. Nos démocraties ne peuvent pas rester étrangères à ce coup de tonnerre ; il est pour le moins une alerte sur l’urgence de mieux entendre ceux qui souffrent.

Bernard Devert
novembre 2016

Les expulsions, un drame banalisé

L’expulsion du logement est une mesure grave de conséquences pour se voir rejeter violemment du corps social : « vous n’avez plus votre place ici ».

Aller où ? Rejoindre les assignés à la résidence des trottoirs ; plus de 28 000 sont dénombrés pour la seule ville de Paris, 144 000 sur le territoire.

Les grandes villes étalent leur richesse sans trop s’indigner d’une telle exclusion.

Que d’incompréhensions et de malentendus esquivent la réalité ; d’aucuns pensent que l’expulsion est une sanction légitime infligée aux mauvais payeurs.

Certes, ils s’en trouvent, mais la grande majorité des expulsés sont des familles ou isolés au bout du bout de l’espoir.

L’expulsion est refus d’une possible réhabilitation, oubliant que l’absence de toit est un effacement du soi.

Le chômage massif, la perte de santé, les ruptures affectives, sont autant de malheurs innocents, cause du nombre grandissant d’exclus. Comment s’en étonner dans un moment où les fragilités s’aggravent.

Nombre d’expulsés sont confrontés à un « reste pour vivre » qui ne permet plus d’avoir un toit. Le constat est inquiétant et douloureux.

Avec ATD Quart-Monde, nous avons « arraché », dans le cadre de la loi Duflot, que les surloyers viennent atténuer la charge locative des plus pauvres. Que de familles, de par le jeu de cette opportune mutualisation, trouveraient un nécessaire soutien. Le législateur, pour avoir retenu ce dispositif comme une option, l’a rendu inopérant.

Trop de logements manquent, trop de loyers et charges exigent de leurs occupants un tel taux d’effort que les plus vulnérables craquent : ‘je n’en peux plus’.

Qui entend ce cri ? Quelle duplicité que de l’habiller d’alibis qui ne résistent pas à l’épreuve des faits, sauf à considérer que les pauvres sont coupables de leur sort.

Où allons-nous pour nous mettre à une telle distance de ceux frappés par le malheur innocent. A malmener la cohésion sociale, la Société se met en danger de ruptures.

La campagne présidentielle sera-t-elle un moyen pour se faire entendre. Nous nous y emploierons.

En attendant les grandes décisions ou les promesses, promettons-nous d’agir pour ne point punir les exclus parce que trop, c’est trop. A continuer ainsi, cela va mal finir.

Des possibilités existent, via le dispositif propriétaire et solidaire ou l’investissement dans la finance solidaire, pour bâtir autrement en privilégiant l’habitat des plus vulnérables.

Au cours de cette trêve « n’hibernons » pas les drames ; il nous appartient de ne pas les tolérer pour ne point pactiser avec les situations déshumanisantes.

Bernard Devert
novembre 2016

Ces regards qui font exister

Il y a huit ans, Josette, était confrontée à la rue suite à une grave rupture avec sa famille : un père disparu et une mère touchée par des difficultés psychologiques.

Dans son parcours d’errance, cette jeune-fille fut accueillie dans une maison située au sein d’une grande agglomération.

La maison porte le nom de Christophe, petit-fils et fils du fondateur et du dirigeant d’un grand laboratoire.

Christophe décéda à l’âge de 39 ans, suite à un accident cardiaque. Médecin, il témoignait d’une vive attention aux situations de fragilité et de vulnérabilité dans le continuum de la tradition humaniste de sa famille.

Parcourant le monde, notamment la Chine, l’Inde, l’Afrique et tant de territoires marqués par la misère, Christophe avait compris que lorsque l’enfant n’a pas d’amour, il n’a pas d’avenir.

Christophe aurait pu se laisser porter par la facilité mais il avait une passion enthousiaste et contagieuse : partager ce qu’il recevait. Aussi, dans cette maison habitée par le désir de l’hospitalité, n’est-il pas étranger à la venue d’une Communauté franciscaine qui, depuis plus de 10 ans, se dévoue corps et âme pour offrir de la tendresse à ceux qui en sont privés.

La conviction, fil rouge de cette histoire, est que la gratuité toujours élève et relève.

Josette fut ‘apprivoisée’ par ces trois religieuses qui, au soir de leur vie, demeurent révoltées contre la misère. Leur indignation est une mobilisation afin que chaque être accueilli saisisse qu’il est une histoire sacrée.

Les bénévoles et salariés de l’association Habitat et Humanisme veillent à ce que l’acte de gestion ne s’éloigne ni de la rigueur, ni du cœur.

Josette au fil du temps s’est reconstruite. Elle a rencontré celui qui allait devenir son époux, Thomas. Une petite fille est née, Elodie. J’ai eu la joie de la baptiser.

Le chrétien – et le prêtre que j’essaye d’être – fut bouleversé par la célébration baptismale. Une fête, signe de l’ouverture d’une humanité qui, progressivement, porte un autre regard sur sa blessure pour la voir comme une brèche, lumière des inespérés.

L’homme est une merveille. Ce baptême en fut l’écrin.

Bernard Devert

Octobre 2016

Le Petit Chose, ou le drame de l’indifférence.

« Hé ! vous là-bas », s’écriait l’instituteur à l’égard du Petit Chose qui n’était pour lui qu’une petite chose. Qui ne se souvient du roman d’Alphonse Daudet, largement autobiographique.

Un enfant perdu, éperdu d’affection, rejeté à cause de sa pauvreté.

Il y a tant de « Petits Choses », victimes d’indifférences meurtrières qui touchent en France des centaines de milliers d’enfants ; ils n’ont point d’avenir pour vivre un présent accablant.

Avec le concours de l’Etat, en décembre 2015, 150 enfants et adultes roms sont sortis de leurs bidonvilles, bénéficiant d’un accompagnement par l’éducation et l’emploi.

Les difficultés n’ont pas manqué mais, au fil du temps, les discriminations s’estompent, chance pour ces familles, plus sûrement pour les enfants d’envisager un autre demain que celui qu’ils entrevoyaient dans leurs territoires infâmes.

Ces enfants se sont vu refuser l’accès à l’école. L’Education Nationale missionna alors des professeurs des écoles sur les deux villages d’insertion, l’un situé sur une commune résidentielle, l’autre dans une ville à connotation ouvrière de la Région Lyonnaise.

A la rentrée scolaire de septembre 2016, tous les enfants sont accueillis dans des classes sur 5 communes.

La pauvreté de ces enfants se donne encore à voir. Les vêtements qu’ils portent identifient chacun d’eux à ce « Petit Chose ». Il leur faut entendre des quolibets peu amènes, blessants, souvent méchants.

Dans son livre, « Le grain sous la neige », le romancier italien, Ignatio Silone, raconte l’histoire d’un fils de grande famille qui rêve de réconcilier socialisme et christianisme.

L’histoire se passe en Italie en 1936, en pleine période fasciste. Cet homme, Pietro, vit en situation de résistance. Traqué par la police, il se réfugie dans une étable immonde où il va partager un temps l’existence d’un âne.

Or, le hasard fait qu’un sourd-muet, enfant du village, découvre sa cachette mais en garde le secret et vient seulement lui tenir compagnie. A vrai dire l’enfant, Infante, n’est sourd qu’à demi et, s’il n’a pas appris à parler, c’est que personne ne l’a aimé.

A la mort de sa mère, les villageois le maltraitèrent et s’en servirent comme d’un mulet.

Chaque soir, raconte Pietro, je l’attendais. Quand tout le village dormait, je l’entendais traverser la ruelle, s’approcher, s’arrêter, se retourner, retirer la porte branlante de l’étable et entrer. Il s’étendait sur la paille entre l’âne et moi et me murmurait à l’oreille des monosyllabes incompréhensibles. J’avais en somme trouvé des compagnons ; ‘Compagnie’ fut du reste le premier mot qu’Infante apprit de ma bouche. Il savait déjà dire pain ; je lui appris alors, par gestes, que des êtres humains qui mangent le même pain deviennent co-pains. Le lendemain même, Infante me donna une preuve d’intelligence et son plein accord avec ma façon de sentir en me murmurant à l’oreille « copain » et, à partir de ce moment-là, il se mit à offrir chaque jour à l’âne, un croûton de pain pour qu’il fît partie de notre compagnie.

En compagnie ! Tout un programme, n’est-il pas celui à mettre en œuvre pour susciter un vivre et faire ensemble. L’exercice est difficile mais enthousiasmant s’agissant d’offrir à des gosses un horizon qui éclairera leur vie, mais aussi la nôtre pour répondre – et avec quelle densité – à l’appel du sens.

Agir : le logement en est une des conditions majeures, réserve faite qu’il soit éloigné des traces de ghettoïsation, mais aussi que ceux qui l’habiteront, injustement habitués à l’opprobre, découvrent le signe d’un partage, « être co-pains » au sens où l’évoque Ignatio Silone.

Nous sommes au cœur de l’accompagnement, entreprendre pour apprendre à tisser des liens.

Bernard Devert
Octobre 2016