L’heure n’est surement pas celle de se taire

Le populisme gagne du terrain dans toute l’Europe. Manuel Valls disait il y a encore quelques semaines que l’extrême droite était aux portes du pouvoir.

Il s’en suit une certaine inquiétude, d’où un silence qui plombe les relations.

Les plus anciens se rappelleront l’apostrophe de M. Georges Marchais à M. Jean Pierre Elkabbach : taisez-vous.

Qui n’entend pas cette invitation à se taire.

Taisez-vous, ne voyez-vous pas que parler des incivilités c’est faire monter les partis situés à l’extrême droite de l’échiquier politique.

Taisez-vous sur la question du chômage. Faudrait-il nous résoudre à ce que la courbe ne s’infléchisse pas ; les politiques, s’ils avouent ne plus savoir comment réagir, continuent à parler une langue faite de promesses, celle d’un autre temps, d’un autre monde.

Taisez-vous quant au mal logement, ne voyez-vous pas qu’en parler c’est faire le lit des partis qui instrumentalisent le mécontentement.

Il faudrait donc se taire devant l’iniquité qui gagne, la souffrance sociale qui s’accroît entrainant des morts sociales précédant la mort biologique.

Comment se taire ?

En ce temps de préparation à la Pâque, n’oublions pas que le Fils de l’homme pour refuser de se taire a été crucifié. Une parole dérangeante mais qui, pour bouleverser, ne cesse de susciter des témoins qui font ‘crier les pierres’ aux fins de bâtir un monde plus humain.

Risquer la parole pour s’opposer à ce qui enferme, et par là-même fermente, c’est consentir à des oppositions et incompréhensions jusqu’à parfois être malmenés.

Et alors …Souvenons-nous que nous ne sommes pas plus grands que le Maître.

Le refus du mutisme, des replis identitaires pour vivre une parole libre, n’est-ce pas faire tomber murs et frontières, c’est aussi cela Pâques.

Ecoutons le bruissement d’un monde nouveau où la parole est partagée, les différences exprimées, alors les chuchotements se taisent pour faire place au cri de la vie.

Bernard Devert
25 février 2016

Bâtir des liens pour construire la confiance

Un certain nombre d’auditeurs et de lecteurs de mon blog m’invitent à être moins timide pour parler de ce qu’est Habitat et Humanisme, de ses objectifs mais aussi de ses fondements spirituels.

L’association HH est un actif veilleur. Il s’agit de trouver des réponses concrètes au regard de la montée des pauvretés. L’un des carburants pour agir est la finance solidaire dont elle est l’un des pionniers.

Le caractère innovant d’Habitat et Humanisme est la mise en œuvre, en 30 ans, d’une économie positive qui a fait école au point que désormais elle est reconnue par une loi (31 juillet 2014), dénommée l’Economie Solidaire.

Bâtisseur de liens, H et H se doit de s’interroger sur sa capacité à privilégier le positif plutôt que de se lamenter sur un mal-logement qui s’aggrave. Parfois la tentation est de se dire : tout ça pour ça.

Au diable les défaitismes !

A force de dire que cela va mal, de plus en plus mal, la question surgit : que faites-vous ?

J’entends un grand serviteur de l’Etat me dire qu’il était blessé comme nombre de ses collaborateurs, sur des propos de trop d’acteurs qui se drapent en juges pointant le doigt vers les boucs émissaires. Par courtoisie, peut-être, il me précisa qu’il ne visait pas HH.

Le sujet n’est pas de se demander comment nous allons éradiquer le mal-logement – en 30 ans on a compris la vanité du propos – mais bien de présenter la réussite de liens via de nouvelles opérations (l’intergénérationnel) mettant des étoiles dans des nuits qui en manquent singulièrement.

La joie de bâtir des liens est la condition de notre développement. Cet enthousiasme s’avéra contagieux.

Notre action est une fête à plusieurs titres, la fête des cœurs qui s’ouvrent au point de fonder notre leitmotiv : changer d’échelle, pour précisément faire la courte échelle à ceux qui se trouvent enfermés dans des spirales de pauvreté. Savoir regarder les blessures, c’est progressivement apprendre à soigner pour sauver. Le changement d’échelle ne relève pas d’abord d’une organisation économique qui ne saurait être ignorée, mais d’une transformation du regard conduisant à ne plus supporter ce qui est insupportable.

H et H n’est pas tolérante à l’inacceptable. Avec un peu d’humour, souvenons-nous du mot de Bernanos : « la tolérance, il y a des maisons pour ça. Le même auteur dira: « tout est grâce ». Quelle grâce pour H et H ? Celle de remettre des clés. Que de visages, marqués par l’épreuve de la recherche d’un toit, s’illuminent avec l’ouverture d’une porte, promesse d’avenir.

La fête met en échec les défaites. Nous parlons trop de ces dernières alors qu’il s’agit de donner envie de se rassembler, de se mobiliser pour créer les conditions d’un autrement. Qui n’aspire pas à cette perspective.

Nous voici embarqués notamment en ce temps de la montée vers Pâques pour une traversée qui vaut la peine d’être faite malgré les tempêtes, ou à cause d’elles, pour faire surgir cet autrement ; l’heure est de le bâtir. Il se fait tard.

N’ayons pas peur que notre action soit traversée par l’utopie, celle qui faisait dire à Michel Audiard : « heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière ».

N’est-ce pas la lumière qui permet de reconnaître une situation qui ne peut plus durer. Mais alors comment faire changer ce que je repère comme dommageable. L’idée même de cette possible transformation est un acte d’humanité qui instaure la confiance pour des relations qui font sens.

L’engagement nous construit, plus encore nous fait naître à ce que nous sommes appelés à devenir.

Bernard Devert
15 février 2016

Le mal-logement ou l’indifférence qui fait mal

Le rapport de la Fondation de l’Abbé Pierre souligne une nouvelle fois l’insuffisance criante du nombre de logements.

La situation de vulnérabilité consécutive à un chômage massif n’est naturellement pas étrangère au fait que ceux qui n’accèdent pas un emploi, ou ne le retrouvent pas, sont victimes d’une double peine : l’absence de travail entraînant le refus du logement et réciproquement.

Le mal-logement est lié à l’indifférence.

L’inquiétude au regard de ce mal s’affiche à la « Une » quelques jours par an lorsque la baisse des températures échauffe soudainement les esprits et les cœurs, l’indifférence glaciale apparaissant alors pour ce qu’elle est, une injustice.

Cette indifférence trouve rapidement avec le politique un « bouc émissaire », accusé de ne point tenir ses promesses. Certes. Seulement, la cohésion sociale ne se construit ni dans des indignations faciles, ni dans des attentes passives mais à partir de fertiles mobilisations pour mettre en œuvre les valeurs de notre République, socle de notre démocratie.

Comment parler de liberté quand l’angoisse étreint des milliers de nos concitoyens en attente, chaque soir, d’un abri. Quelle égalité en droit lorsque l’hébergement est refusé au motif qu’il n’y a pas de place, mais alors quelle place notre Société réserve-t-elle aux plus fragiles. Quelle fraternité se construit quand des hommes, des femmes et des enfants restent aux portes du logement.

Que de logements inoccupés sont des espaces de mépris pour ceux qui déjà blessés par la vie, telles les familles monoparentales, attendent parfois 10 ans pour accéder à un toit.

Que de loyers, en rupture avec la solvabilité des familles, entraînent des désordres voilés par l’indifférence oubliant que le logement est un bien primaire qui ne saurait répondre aux seules règles du marché.

Que de permis de construire, permis de vivre, suivant l’expression de l’Abbé Pierre, sont bloqués en raison de recours dont la pertinence se dispute à l’indifférence ou à des intérêts mercantiles.

Quand le moi l’emporte sur toute autre considération, il n’y a pas de toit. L’indifférence assigne à l’errance les plus fragiles.

Bernard Devert
Février 2016

 

 

 

 

La miséricorde ou un appel à réduire de dramatiques iniquités.

Après avoir fermé le livre du prophète Isaïe, l’Homme de Nazareth rompt le silence pour annoncer que c’est aujourd’hui que s’accomplit la Parole : « L’Esprit du Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue ». Qu’est-ce qui s’accomplit dans notre temps et qu’est-ce que nous accomplissons ?

Chacun connaît les insupportables déséquilibres, mais de là à les voir, il y a un fossé difficilement franchi.

1 % de la population possède 50,10 % du patrimoine mondial !

Tout a été dit au regard de cette iniquité mais rien ne change, observant tout au contraire une aggravation et ce, quelles que soient les sensibilités politiques. Les ‘promettants’ des grands soirs ne sont que des dictateurs préparant des matins pire encore.

Le Pape François a invité la Communauté chrétienne à faire de l’année 2016, celle de la Miséricorde. Son livre est un best-seller. Il y a une attente, tant la blessure de notre monde conduit à rechercher confusément un autrement.

Qu’est-ce que la miséricorde si ce n’est le cœur qui s’approche de la misère, de cette misère qui nous lie jusqu’à la corde, ou encore de celle qui fait chorus ; personne n’entend le cri des pauvres.

La plus grande des générosités est de sourire à un aveugle. Ne serait-ce pas le Cœur de Dieu qui s’approche du nôtre, aveuglé, fermé, mais ce sourire laisse une telle trace, qui se révèle parfois un passage, ouverture à l’improbable.

Roger Schutz, premier pasteur de la Communauté de Taizé, parlait de la violence des pacifiques. « Heureux les doux, non pas les doucereux, mais ceux qui s’éveillent à une fraternité transformatrice des relations ».

J’écris cette chronique le 25 janvier, jour de la Conversion de Paul ; celui qui allait devenir l’apôtre des Gentils est tombé de son piédestal, de ses idées de puissance, jusqu’à concevoir ce qu’est la miséricorde.

« Encore faut-il avoir appris ce que tomber veut dire, comme une pierre tombe dans la nuit de l’eau ; ce que veut dire craquer, comme un arbre s’éclate au feu ardent du gel. Que peuvent savoir de la miséricorde des matins, ceux que les nuits ne furent jamais de tempêtes et d’angoisses » (Paul Baudiquey).

S’approcher de la misère, c’est sans doute entrer dans des angoisses et des tempêtes qui déjà laissent entrevoir un aujourd’hui où s’accomplit un changement. Il ne procède pas d’une attente mais d’actes mettant en jeu l’espérance.

Bernard Devert
Janvier 2016

 

Le plan emploi ou une chance pour faire société

La progression dramatique du chômage depuis 2012, plus de 2 millions de chômeurs, affecte plus particulièrement les jeunes sans qualification. La cohésion sociale est en souffrance, au risque d’une rupture.

Le Président de la République a présenté ce 18 janvier devant le Conseil Economique, Social et Environnemental, un ‘plan emploi’ accompagné d’un vaste plan de formation concernant 500 00  chômeurs et d’une relance de l’apprentissage.

Les Régions sont non seulement appelées à participer à ce plan au titre de leur compétence mais sont aussi invitées à mettre en œuvre toute expérimentation facilitant le retour à l’emploi. A relever ce défi par l’imagination, les nouvelles Instances Régionales trouveront une dynamique renouvelant l’exercice de la démocratie. Une attente à cet égard se fait jour.

Des voix se sont élevées précisant que les Régions ne sauraient être la « roue de secours » du Gouvernement ; l’heure n’est-elle pas d’entendre l’appel au secours de ceux qui perdent pied, pour ne point trouver place dans la Société.

Les dernières élections ont souligné la colère d’une partie de l’électorat. Il convient de la prendre en compte si nous ne voulons pas que la grave crise de l’emploi entraîne une révolte que l’urne ne pourra pas contenir ; le danger social a été suffisamment souligné pour qu’il ne soit pas rappelé.

Avec un humour quelque peu grinçant, il a été rapidement écrit que ce vaste plan pour l’emploi sauvait celui du Président. L’enjeu est celui de la mobilisation de tous les acteurs économiques, sociaux et culturels pour donner chance à l’intérêt général.

La création de l’emploi ne permet pas de s’avancer dans l’aveuglement de ses propres attentes, trace d’une cécité dénoncée avec la crise des élites ne parvenant pas à voir les drames, ni davantage à trouver des réponses aux fins d’éloigner les violences que le corps social ne supporte plus.

L’économie sociale et solidaire, dans ce vaste défi, apportera sa contribution. Il est grand temps que l’épargne mobilisée pour cette nouvelle forme d’économie ne soit plus considérée comme une niche fiscale, mais comme un investissement opérant cette réhabilitation du social et de l’économie. Qui n’en éprouve pas la nécessité et l’urgence.

L’épargne salariale solidaire a créé de réelles ouvertures ; il convient qu’elle soit prolongée par l’assurance-vie non point en la captant, mais en l’orientant sur des investissements dont l’impact social sera celui de la création d’emplois, à commencer par l’aide à la personne.

Que d’emplois sont susceptibles d’être trouvés dans la branche du bâtiment, les besoins sont considérables. Alors pourquoi le logement n’est-il pas érigé en cause nationale, pourquoi les mesures ne sont-elles pas prises pour éviter ces recours intempestifs mettant à mal l’offre d’un toit.

Un toit pour tous, c’est un emploi pour beaucoup.

Bernard Devert
Janvier 2016