Un airbag de la solidarité

Il est des modèles qui n’en sont plus disions-nous lors de la précédente chronique mais il appartient d’en créer de nouveaux. Inutile de dénoncer si on ne parvient pas à énoncer des projets crédibles sans que pour autant ils s’affranchissent d’une utopie.

Le monde ancien s’efface. Tournons nous résolument dans le dynamisme de la confiance, vers des temps nouveaux qui déjà percent l’horizon. Le champ de l’économie n’en est-il pas un des modèles avec le développement de l’économie solidaire ou encore dite ‘positive’.

« Bâtir ensemble ». L’expression témoigne la confiance jusqu’à créer les conditions d’un autrement.

Avec ATD Quart Monde, HH plaide pour qu’il n’y ait plus de familles interdites de logement pour insuffisance de revenus.

A une maman, qui insistait sur l’urgence de sa recherche d’un toit, je répondais mesurer la gravité de la situation, l’invitant cependant à patienter, ne pouvant mettre son dossier au dessus de la pile pour éviter l’arbitraire.

Certes, me dit-elle, mais être au milieu de la pile c’est attendre, attendre encore alors qu’il y a urgence. « Un espoir plié ».

Nous n’avons pas de peine à évaluer la situation d’angoisse que suscite ce dialogue.

–    désolé, le prix du loyer et des charges représenteraient pour vous un tel taux d’effort que ce logement vous est inaccessible.

Le candidat au logement ose la question « Ce taux d’effort ne pourrait-il pas être partagé ? ».

–    désolé, répète tout doucement le gestionnaire qui fait bien son travail pour privilégier, parmi les personnes en difficulté celles qui le sont le moins. A ce jeu de la sécurité, les plus vulnérables perdent toujours.

Encore un énième rejet, pour ce foyer qui, abasourdi par tant de portes qui se ferment, est soudain confronté à un avenir bien sombre.

Aussi, venons-nous de créer un fonds de dotation dénommé l’Humanisme à l’Epreuve de la Dépendance, par abréviation HEDE*.

Ce fonds recueille des versements de 20 à 100 € mensuels aux fins de sécuriser précisément ceux qui ne le sont plus pour être confrontés aux accidents de la vie : les ruptures familiale, la perte de l’emploi ou encore la maladie.

Un « airbag » de la solidarité pour éviter de sombrer. Un moyen simple de faire du bien en mettant en œuvre de nouveaux liens.

Bernard Devert

*Note de présentation ci-après

Il est des modèles qui n’en sont plus.

Le corps social est en souffrance et comment ne le serait-il pas alors qu’une partie de ses membres est rejetée pour être, de fait, interdite d’accès au logement.

La question est dramatiquement banalisée pour connaître l’usure du temps quand bien même elle s’est aggravée ; elle habite le paysage sans créer l’indignation ni davantage la mobilisation. Le mal logement est une statistique qui n’émeut point, les chiffres ont occulté les visages.

Ce week-end, des professeurs du collège Henri Barbusse à Vaulx en Velin ont décidé de faire grève. Trop c’est trop ! Ecœurés pour avoir observé que cinq de leurs élèves vivaient dans des conditions déshumanisantes : le balcon d’un appartement cet été, puis maintenant la rue !

Nous ne le dirons jamais assez, l’absence de logement fait des victimes ; les premières d’entre elles sont les enfants pour l’être deux fois : un présent saccagé et un avenir altéré.

Avec le Mouvement ATD Quart Monde, Habitat et Humanisme a présenté des amendements au projet de la loi ALUR afin d’affecter le supplément du loyer de solidarité à la diminution des charges locatives des foyers les plus fragilisés, souvent privés de logement pour insuffisance de ressources.

Une telle disposition ne s’inscrit-elle pas dans la logique du DALO. Cette loi, qui exprima l’unité de la Nation vis à vis des plus vulnérables, se doit d’être accompagnée de mesures financières si nous voulons vraiment que le logement soit un droit pour tous.

L’amendement proposé s’inscrit dans cette perspective avec deux conséquences : faciliter l’accès au logement et augmenter le ‘reste pour vivre’ de ces familles, notamment monoparentales, dont les ressources relèvent de la survie.

Le texte porté avec passion par M. Jean-Marie Tétart et M. Michel Piron est rejeté.

Madame Cécile Duflot n’en conteste pas la pertinence, faisant sien l’avis de la commission présenté par Mme Audrey Linkenheld soulignant que la proposition apparaît comme prématurée et qu’en tout état de cause, l’heure n’est pas de révolutionner notre modèle social.

Quand ce modèle laisse plus d’un million de personnes à la rue ou dans des conditions déshumanisantes, n’est-il pas précisément temps de trouver de nouvelles réponses.

La proposition d’amendement, loin d’être une révolution, est un changement de posture. Il n’est pas sans analogie à celui retenu par le monde médical qui a cessé de se draper dans un statut de mandarin pour se faire proche du malade. Le traitement social gagnerait à ce déplacement l’éloignant ainsi des mesures palliatives, sans effet à l’égard de la grande vulnérabilité.

Quand l’urgence de la solidarité pour ouvrir les portes apparaît comme une révolution, la société consent implicitement à l’exclusion, porte de l’explosion.

Nous voulons espérer que la guérison de nos maux sociaux est possible pour avoir entendu dans le débat parlementaire, certes, la crainte d’aller trop loin, mais sans pour autant contester le fondement d’un autrement.

Puisse la loi ALUR revêtir ces ouvertures attendues pour en finir avec le mal logement, tant il est une urgence et une espérance.

Bernard Devert

La rentrée, une clé d’ouverture

Trop de fermetures s’avèrent si hideuses que nous ne voulons pas savoir ce qui se passe pour des familles qui se voient refuser l’accès au logement. Que de foyers rejetés pour ne disposer d’aucune clé pour sortir de cet enfer-mement.

Sur les ondes ce week-end, nous apprenons que des professeurs s’émeuvent non sans raison pour apprendre que cinq de leurs élèves à Vaulx en Velin, après avoir vécu sur un balcon pendant le temps d’été, sont désormais à la rue.

Il y a le bruit des clés que l’on ne supporte plus, mais aussi son absence si douloureuse qu’on se sent perdu, exclu. Que d’enfances volées pour n’avoir point de lieux à habiter, de portes à ouvrir sur une intimité qui protège et qui ouvre. J’entends cette petite fille de 6 ans, Alyssa, s’émerveiller parce que désormais elle a enfin une chambre alors que pendant des mois les portes qu’elle poussait avaient pour clés la misère, transformant l’hospitalité en une hostilité.

Quel bonheur pour l’esprit et pour le cœur de participer à cette symbolique de l’ouverture avec la reconversion des anciennes prisons de Lyon : un espace ouvert à la culture et à l’intelligence qui revêt de multiples aspects dont le cœur est un sommet.

Avec vous, nous ne voulons plus que des mamans avec leurs enfants soient à la rue.

Toute vie a besoin d’un berceau ; le tenir éloigné, c’est consentir à la culture de l’exclusion, du mépris de l’autre parce qu’il a pour tort d’être différent, simplement pauvre. Il est pourtant notre frère. L’Ecriture nous rappelle que nous en sommes le gardien.

Des étudiants, dans la fidélité à ce qui a été entrepris il y a 20 ans pour un « bizutage intelligent », présentent en cette rentrée Habitat et Humanisme, à Lyon comme dans bien d’autres villes, pour que des clés, recyclées dans la générosité, permettent à des familles de quitter la spirale de l’enfermement ; alors seulement, elles entreront dans le cycle d’un autrement.

Répondre à la sollicitation de ces étudiants, c’est offrir deux clés : celle d’un espace habitable et celle de l’accès à l’intériorité, permettant à ces personnes fragilisées de découvrir qu’elles comptent pour quelqu’un. Magnifique ouverture. Comment ne pas la faire nôtre ?

Ne laissons pas ces étudiants venir vers nous, mais allons à leur rencontre. Ils mettent leur générosité au service d’une multiplication des clés suscitant une harmonie, celle là-même du diapason du ‘vivre ensemble’.

Recycler, c’est recréer, participer à cette portée faite de croches, de noires, de blanches et même de soupirs. Magnifiquement humaine, cette écriture nous entraîne sur des espaces, clés d’un autrement traversé par la fraternité ; les différences deviennent la chance d’une polyphonie pour nous faire entendre et comprendre que chacun détient une clé pour ouvrir et s’ouvrir à un monde plus humain.

Vous qui ouvrez les coffres de l’imagination, forts de votre humanisme et de votre enthousiasme, vous saisissez que non seulement la clé de l’économie doit être celle de la confiance et de l’éthique, mais qu’elle doit aussi être celle d’une attention à la solidarité.

L’ouverture n’est jamais d’évidence. Il faut la volonté de la construire. Telle est bien la perspective d’Habitat et Humanisme pour une ville grande ouverte.

Clés des savoirs avec la création de l’atelier de l’entrepreneuriat humaniste en concertation avec l’Université Catholique. Les crises traversées ne font-elles pas apparaître la nécessité d’une réflexion pour la naissance d’une économie durable qui nécessite que soit revisité le sens de l’agir, en cohérence avec des pratiques mettant enfin au pas les logiques de court terme.

Clés pour ouvrir les cœurs à une humanité blessée mais qui nous fait aussi entrevoir nos propres blessures, non point pour s’en désoler mais pour entrer dans une plus grande responsabilité, refusant avec François, notre Pape, la mondialisation de l’indifférence.

Qui peut contester la nécessité de l’ouverture d’un grand chantier pour offrir la clé d’une plus grande cohésion sociale ? Les peurs liées à la différence et à l’étrange, maîtrisées, alors peut surgir le seul débat d’avenir qui vaille : la question du sens et de la fraternité.

Bernard Devert

Quand les rencontres nous mettent sur le chemin de l’inattendu

L’Evangile nous invite à entendre l’appel exigeant du Christ : porter notre croix pour être ses disciples. Le Fils de l’homme, dans la confiance infinie qu’il nous témoigne, nous propose, ni plus ni moins que de mettre nos pas dans les siens jusqu’à découvrir notre propre Golgotha.

Le risque est que nous le désertions. Il est de ces rencontres qui ne le permettent pas, sauf à signer une perte d’humanité.

Ainsi, lors de la célébration eucharistique de ce dimanche, une femme âgée vient me trouver. Elle est seule. Son histoire est celle de sévices et de coups. Ne disposant que de faibles ressources, elle a même perdu son logement.

Son visage, marqué par l’âge, creusé par les épreuves, laisse entrevoir des étincelles de lumière. Elle n’a pas d’habitat mais elle est habitée d’une espérance pour refuser de s’installer dans l’amertume. Sa vie saccagée, elle ne veut point abimer celle des autres.

Rencontrant un être qui portait la croix et non pas qui la traînait, je me suis alors souvenu de la prière attribuée à Sainte Thérèse d’Avila :

« Le Christ n’a pas de corps maintenant sur terre, sinon le tien, il n’a pas de mains sinon les tiennes, pas de pieds sinon les tiens. C’est à travers tes yeux que doit se manifester la compassion du Christ pour le monde. A travers tes pieds qu’il doit passer en faisant le bien. A travers le monde qu’il doit bénir le monde aujourd’hui. »

Impossible alors de vivre l’envoi de cette célébration sans me sentir appelé à vivre la prière de ce ‘géant de la foi’ que fut Thérèse.

Dans l’aujourd’hui de nos vies, les signes de fraternité sont souvent des fruits de l’audace, s’agissant de refuser l’inacceptable. Ne nous conduisent-ils pas à percevoir intérieurement  l’appel du Christ pour réentendre ses Paroles si bouleversantes signant le don de sa vie jusqu’à établir une trace ineffaçable entre terre et ciel : la croix.

L’heure n’est plus alors celle où l’on essaye de justifier, ou même d’expliquer, mais bien ce temps bouleversant qui fait basculer nos vies dans la joie du service.

J’ai assez conscience de l’aide que vous apportez pour vous dire merci pour ce chemin de la foi partagé, signe de tant d’inattendus, mais aussi d’inespérés.

En communion d’espérance

Bernard Devert

La rentrée, une école pour apprendre à réaliser nos rêves.

Avec la rentrée, nous avons de nouveaux cahiers en mains. Puissions-nous ne pas les noircir d’une écriture lassée et amère mais imaginative aux fins d’entrer dans un temps qui, par définition inconnu, offre les conditions de la création.

Cette approche dynamique ne serait-elle pas celle d’un ‘clin Dieu’ exprimant la confiance du Créateur : Allez, levez-vous, n’ayez pas peur, bâtissez, construisez et laissez-vous aussi reconstruire par la Parole, la rencontre de l’autre.

Entrons dans cette école d’espérance pour apprendre à faire des rêves dans le continuum de ceux que fit il y a 50 ans le Pasteur Martin Luther King. Ces rêves, il les a si ardemment rêvés qu’une grande partie d’entre eux se sont réalisés.

Quel maître !

Je fais le rêve qu’avec l’économie solidaire on ne jouera plus avec l’engagement des pauvres pour qu’ils trouvent le crédit adapté à leur situation. Tel est l’engagement de ceux qui, finalement plus nombreux qu’on ne le pense, étudient de nouveaux possibles pour que l’homme soit reconnu.

« L’homme reconnu » est, pour Habitat et Humanisme, un rêve poursuivi assidûment avec la mobilisation de l’épargne solidaire pour un logement éloigné des marqueurs sociaux. Il ne saurait y avoir de lieux pour les riches et d’autres pour les pauvres, sauf à accepter des ‘Babel’ qui privilégient l’entre-soi jusqu’à exclure la fraternité.

Oui, rêvons fortement nos rêves pour une rentrée audacieuse, joyeuse, malgré ou à cause de sa part de gravité pour que recule la « mondialisation de l’indifférence » suivant la juste expression de François, notre Pape.

Bernard Devert