La trêve hivernale, une chance pour passer d’une hostilité différée à une hospitalité

Cinq mois pour agir, la trêve courant du 1er novembre au 31 mars.

110 000 foyers font l’objet d’une procédure d’expulsion dont la majorité est liée à la grande pauvreté.

Nombre de familles ne peuvent plus supporter totalement leurs loyers et charges, ne disposant que d’un faible ‘reste pour vivre’. Cette observation souligne l’inadéquation du logement très social au regard de la montée des précarités.

Le chômage massif conduit bien des familles à ne plus pouvoir se maintenir dans leur logement.

Qui s’oppose à ce que chacun ait un toit décent ? Personne, mais personne ou si peu ne s’inquiètent de la déshumanisation que constitue un logement inabordable pour les plus vulnérables. Chaque année des voix se font entendre, largement relayées à l’approche de l’hiver dans cette peur partagée des morts annoncés, oubliant que l’été se révèle tout autant meurtrier pour les sans-abri.

Le drame que représente l’expulsion devrait nous éloigner des actes sporadiques de générosité pour privilégier la fraternité dans le continuum de la destination universelle des biens.

Le dispositif propriétaire et solidaire, déjà porté par plus d’un millier de bailleurs au sein d’Habitat et Humanisme, justifie que nous lui donnions plus d’impact. La crise du mal logement, qui n’en finit pas, n’autorise pas la vacance encore importante de logements dans les huit premières de nos agglomérations, même si la taxe l’a sensiblement réduite.

Ce dispositif qui donne des résultats intéressants repose sur un triptyque :

  • des bailleurs qui consentent à réviser le prix des loyers en les situant au niveau du logement social,
  • L’Etat prenant en compte l’effort des propriétaires leur offre un abattement jusqu’à 70 % des revenus fonciers,
  • L’association Habitat et Humanisme accompagne les locataires et garantit les loyers, voire assure le financement des travaux de réhabilitation, notamment pour la maîtrise des charges ; plus d’un français sur cinq peine à payer la facture énergétique.

En 2014/2015 HH privilégie ce dispositif à destination des foyers qui, n’ayant plus besoin de logement très sociaux pour avoir réussi leur insertion, peuvent entrer dans un parcours résidentiel.

Cette approche heureuse sur le plan humain est aussi judicieuse sur le plan social et économique.

  1. ces locataires deviennent à leur tour acteurs de solidarité, une reconnaissance qui n’est pas sans créer les conditions de l’estime de soi.
  2. le parc social gagne en fluidité via l’implication du privé avec des loyers intermédiaires éligibles à l’APL.

L’adhésion à ce dispositif donne à cette ‘trêve hivernale’ tout son sens. Elle témoigne d’un refus de la misère et d’une détermination pour que l’issue de ces cinq mois de trêve soit un printemps pour ceux qui ne le connaissent pas.

Ensemble ouvrons portes et fenêtres, conscients que les tenir fermées c’est concourir au naufrage de l’espérance.

Bernard Devert
Novembre 2014

L’Economie Sociale et Solidaire

2014 est une date importante pour cette forme d’économie, enfin bénéficiaire d’une loi. Le texte du 1er août sur l’ESS n’est pas sans connaître des limites et la trace de crispations, le législateur ayant écarté des marchés financiers les titres des sociétés répondant à ce nouveau statut.

L’économie sociale et solidaire doit répondre au moins à deux critères :
•    une gouvernance qui ne soit pas liée à la seule détention du capital,
•    une lucrativité contenue, l’activité devant privilégier le développement et non le seul partage des bénéfices.

Les sociétés commerciales peuvent bénéficier de ce statut, mais elles doivent faire la preuve de leur utilité sociale définie comme le soutien aux personnes en situation de fragilité, ou encore la lutte contre les exclusions et les inégalités.

L’appartenance à l’ESS se présente comme une résilience entre le social et l’économique dans la perspective d’une responsabilité partagée pour une société plus humanisée, traversée par la question du « prendre soin ».

Une étape importante préfigurant une loi nécessaire pour offrir à l’entreprise un statut, premier acteur désormais de la finance solidaire.

Que de malentendus sur l’entreprise comme nous avons pu l’entendre entre le Ministre du Redressement productif et les dirigeants du Groupe Peugeot accusés hâtivement d’erreurs quant à leur stratégie.

Ces reproches excessifs ne procèdent-ils pas d’un vide juridique : la société est reconnue, l’entreprise est absente.

Ce grand juriste que fut Jean Rippert disait que le monde est peuplé d’êtres nouveaux qui ne sont pas comptés dans le dénombrement de la population et qui pourtant sont aussi vivants que des êtres physiques. Seulement cette « population nouvelle » est recensée de façon singulièrement réductrice pour offrir aux seules personnes morales, les sociétés, une capacité de plein exercice.

L’article 1832 du code civil définit la société à partir de deux éléments : l’affectio societatis et la volonté de se réunir, en vue du partage des bénéfices. L’acte d’entreprendre est singulièrement limité : quel partage de cet affectio societatis pour les salariés, fussent-ils des cadres ?

L’espoir de la richesse est une force de création qui se trouve quelque peu annihilée par des captations dirigées davantage vers la société que l’entreprise. Ne nous étonnons pas alors des frustrations de ceux qui, concourant au développement de l’entreprise, voient la société comme un lieu captatif des résultats, blessés pour être séparés des enjeux de décisions. Cette observation vaut aussi pour nombre d’actionnaires dans les Assemblées Générales avec ce ressenti que les Conseils d’Administration seuls décident. Les sociétés sont omniprésentes, les entreprises sont absentes, faute d’être instituées ou vraiment représentées.

Est-il juste de considérer que les actionnaires sont les seuls propriétaires de l’entreprise ? Certes, ils possèdent un titre financier mais cette part du capital est susceptible d’être cédée en Bourse du jour au lendemain. Une responsabilité aussi limitée dans la durée met en exergue le vide juridique du statut de l’entreprise, confrontée à des obligations singulièrement plus longues et lourdes, à commencer par ses engagements vis-à-vis des salariés.

La société se construit à partir d’une connaissance (affectio societatis). L’entreprise procède d’une reconnaissance de ceux-là mêmes qui, dépassant le court-termisme, l’inscrivent dans une finalité qui n’est pas seulement d’enrichir les associés mais aussi la Cité par le partage des liens économiques, financiers et sociaux à partir desquels s’opère une recherche constante du sens qui, seul, donne au possible de l’échange la source de nouveaux possibles.

Ne sommes-nous pas là précisément dans une approche de l’entrepreneuriat qui ne demande pas à être qualifié de social ou de solidaire, dès lors qu’entreprendre durablement c’est désirer « faire société » en incluant davantage de confiance et de solidarité.

S’ouvre un chantier aux juristes, économistes et praticiens de l’acte d’entreprendre pour que s’élabore le concept de l’entreprise offrant à ses différents partenaires la reconnaissance de leurs échanges et les conditions favorisant leur développement pour une contribution du bien commun.

L’entreprise est au cœur des paradoxes et des contradictions : si elle est le lieu privilégié de la création des richesses, elle est aussi celle de l’autonomie du profit ; elle est source de solidarité mais cause bien des exclusions.

Et si la loi sur l’ESS donnait un rendez-vous pour ouvrir cet important chantier.

Bernard Devert
Octobre 2014

La grâce de l’inattendu

Il y a quelques mois, les médias se sont faits l’écho d’un Roumain sans domicile, agressé sauvagement.

Un journaliste qui s’était rapproché de lui depuis quelques mois, me joignit, douloureux de cette violence aussi gratuite que dramatique. L’agresser pourquoi, alors qu’il n’a rien.

Le fait d’être sans toit devient si gênant que certains voudraient faire disparaître les S.D.F. surtout s’ils sont étrangers, mais pour aller où, les envoyer à l’hôpital. Il n’y a pas de place ou plus exactement, il y a une intolérance aux différences stigmatisées par l’absence de logement ou encore de ressources sauf celles de ces piécettes qui tombent suivant l’humeur ou l’amour des passants.

Victimes des accidents de la vie, nombre de ces personnes ne sont-elles pas considérées comme coupables par une Société qui, pour se dédouaner de l’inacceptable, prend parfois la posture de juge.

La sanction tombe avec le couperet de la force de la chose jugée, aggravant encore l’isolement et la désespérance de ceux qui voient se dérober devant eux tout avenir.

HH offrit un logement et un travail à ce frère qui « se mit en quatre » pour exprimer sa reconnaissance.

Nombreux n’en sont point revenus de ce voyage intérieur que nous offrit ce frère blessé, nous préparant secrètement à une traversée faisant tomber les frontières, à commencer par celles des idées préconçues à l’égard de la misère.

Il est de ces rencontres « dangereuses » pour nous éveiller à des interrogations quasi existentielles, nées de relations avec des frères si désarmés qu’ils vous désarment. Quittant alors nos armures, censées nous protéger mais qui ne font que nous éloigner de nous-mêmes, nous voici enfin libres pour risquer un autre regard, celui de la confiance : l’autre n’est plus un pauvre homme mais un homme, un frère vulnérable comme nous aurions pu l’être, voire le devenir.

Rien n’est encore changé et pourtant tout est différent. Ces heures de reconnaissance conduisent à s’élever et à relever pour entrevoir que les idées illusoires de puissance sont destructrices d’humanité. Que reste-t-il alors : une confiance qui fait naître.

Quelle ne fut pas ma surprise et ma joie que je viens vous partager. Dimanche, alors que je célébrais l’Eucharistie à une heure tardive, ce frère arriva avec un peu de retard dans la Chapelle mais il m’offrit une avancée inespérée. Dans une fulgurance, il m’apparut avoir les traits du Ressuscité.

Ses profondes rides, marquées par l’épreuve, étaient des puits de lumière. Il s’était redressé ; son visage témoignait d’une grande douceur pour avoir chassé toute amertume et peur du lendemain.

L’Evangile de ce même dimanche nous invitait à méditer la rencontre de Jésus avec les Pharisiens au sujet du paiement de l’impôt. Il nous souvient de sa réponse : « Rendez à César, ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu.

Il me sembla alors que rendre à Dieu, c’est se rendre auprès de ceux qui craquent, ont mal, pour être rejetés dans des périphéries sombres. Rendre à César, c’est aussi se rendre compte de la mesure des pouvoirs qui enferment et qui sont aussi ces lieux où l’on ment et se ment pour occulter les vérités aux fins de mieux bâillonner la liberté.

Toi, frère, dans ta pauvreté, tu m’as fait entrevoir une autre richesse. Ne serait-ce pas la grâce de l’inattendu.

Bernard Devert
Octobre 2014

Mutualiser pour alléger la souffrance de 100 000 foyers fragilisés

La loi pour l’Accès au Logement et un Urbanisme Rénové, dénommée ALUR, a été trop « détricotée » pour qu’elle se présente comme une avancée décisive pour les foyers en situation de détresse ne parvenant pas obtenir un logement social ou de pouvoir s’y maintenir.

Notre Pays compte plus de 4 500 000 logements sociaux. 70% de la population, au regard de ses revenus, est éligible à ce parc si bien que les plus pauvres, ce qui est un comble, en sont trop souvent écartés. Cette exclusion, contraire à la finalité du logement social, entraîne des situations ubuesques et inacceptables pour les ménages reconnus prioritaires dans le cadre du DALO.

Que de foyers sont condamnés à l’expulsion pour des dettes de loyer. Ces impayés ne procèdent pas de la mauvaise foi mais d’une grave rupture entre les ressources et le coût du logement (loyer + charges). Les cas sont malheureusement nombreux. Dans le Nord, Madame C vit avec ses deux enfants de 8 et 10 ans dans un logement social de 3 pièces. Son revenu est de 725 € pour un loyer et charges de 512 €. Après imputation de l’Aide Personnalisée au Logement (APL) elle dispose d’un « reste pour vivre » de 583 € mensuels, soit 6,47 €/jour et par personne.

Ne parvenant pas – comment le pourrait-elle – à payer totalement le loyer, l’APL supprimé, cette famille monoparentale quitte la précarité pour entrer dans l’abîme de la misère, le Tribunal prononçant son expulsion du logement.

Ne voulant, ni ne pouvant rester indifférents à de telles iniquités qui mettent à mal la dignité des personnes fragilisées nous avons regardé aussi objectivement que possible la contribution à apporter pour que le ‘reste à vivre’  permette de vivre.

Ce ‘prendre soin’ ne relève pas du compassionnel, mais naît de la responsabilité à veiller à ce que les plus pauvres ne basculent pas dans des situations deshumanisantes. Il en va du respect de nos valeurs républicaines que le mal logement bafoue depuis trop longtemps.

Notre propos n’est pas de jeter l’opprobre à l’égard des bailleurs sociaux, mais de souligner que là où la misère est prégnante, le parc social ne répond plus, ou difficilement, aux urgences.

Comment agir ? Des remises sur quittance sont déjà effectuées par un grand bailleur social. Elles représentent un montant mensuel de 65 €, en moyenne, se révélant vitales pour permettre aux plus pauvres de garder leur logement et d’être soulagés de l’angoisse des dettes de loyer.

Ces remises sur quittance n’appellent ni création de nouvelles taxes, ni prélèvements nouveaux pour procéder du transfert des ‘suppléments de loyers de solidarité ‘ (SLS) créés par la loi du 4 mars 1996. Ces SLS, en 2013 plus de 110 M€, selon la source USH.

ATD Quart Monde et Habitat et Humanisme déposèrent un amendement pour que les SLS soient exclusivement et obligatoirement affectés à la minoration des quittances de loyer des personnes en situation de grande pauvreté.

Il était aussi souhaité que les pénalités payées par les Communes qui ne respectent pas leurs obligations de construction de logements sociaux, soient fléchées vers ces minorations de quittance.

Ainsi, la loi ALUR aurait-elle permis au logement social de répondre mieux à sa vocation qui, suivant l’article 441 du code de la construction, est d’accueillir les personnes aux ressources modestes et défavorisées.

Cet amendement, en deuxième lecture a été finalement retenu mais sans obligation pour les bailleurs sociaux. Dommage ! Il eut permis à plus de 100 000 familles fragilisées de bénéficier d’une minoration de 65 € mensuels de leurs loyers leur permettant de quitter leur habitat indigne et de s’éloigner de l’angoisse de l’expulsion.

Ce texte a au moins pour mérite de reconnaître le bien fondé de notre démarche.

Mettre en cendres les causes de la pauvreté pour ouvrir les portes de la fraternité.

Le refus d’un toit est le déni d’exister que les plus fragiles de notre société subissent sans la moindre mobilisation, sauf ici et là quelque indignation alors que nous assistons au naufrage de la fraternité.

Le Pape François dans son message de paix du 1er janvier rappelle que la fraternité a besoin d’être découverte, aimée, expérimentée, annoncée et témoignée.

  • Quelle fraternité quand des centaines de milliers de familles recherchent vainement un logement ; qui se soucie de leur sort et de leur angoisse.  Comment peut-on accepter que des mamans et des enfants connaissent la rue. Quelle insouciance ou pire, quelle déshumanisation.
  • Quelle fraternité quand il est demandé aux familles les plus pauvres un taux d’effort insupportable et finalement insupporté d’où des procédures de recouvrement de loyers et charges qui trop souvent conduisent à l’expulsion.

    ATD Quart Monde et Habitat et Humanisme ont conjointement présenté un amendement au projet de loi ALUR pour que les surloyers de solidarité (SLS), représentant plus de 110 millions €, viennent diminuer les quittances de loyers des plus pauvres. Nous n’avons pas été (encore) entendus mais la question reste d’actualité au sein du Ministère du logement.

  • Quelle fraternité pour les familles Roms dont l’errance loin d’être choisie est imposée, faute de trouver une place pour ne point l’obtenir sur leur propre terre. Rejetées, et avec quel mépris, elles sont victimes des systèmes maffieux qui instrumentalisent leur misère jusqu’à mettre des enfants sur les trottoirs pour mendier quand ce n’est pas pour les obliger à consentir à la prostitution.

    Quelle protection leur assurons-nous, qui peut rester indifférent à cette interrogation ?

    La présence de la communauté Rom avec ses 20 000 personnes ne doit pas être analysée comme un problème mais une question qui se propose à notre tradition humaniste pour privilégier l’hospitalité à l’hostilité.

    Qui peut oublier que 200 000 personnes issues de leur culture, de leur tradition, ont porté le triangle brun ou noir que leur imposa le régime nazi.

    Des ‘Justes’ se sont alors levés, comme pour nos frères juifs, pour limiter leur anéantissement. Cette inqualifiable barbarie s’est heurtée à des êtres habités par le respect de l’autre, permettant à des condamnés de l’holocauste de survivre et à chacun d’entre nous de s’inscrire dans une mémoire de l’honneur, jetant un abîme avec l’horreur.

  • Quelle fraternité quand le financement du logement dans une situation de grave crise privilégie le Prêt Locatif Social au Prêt Locatif Aidé d’Intégration ; la programmation 2014 est de 48 000 logements pour les premiers et de 33 000 pour les seconds d’où la question : les futurs HLM seront-ils pour les plus démunis s’interroge Mathias Thépot, journaliste à la Tribune.

    Que de foyers, en raison d’un chômage massif qui s’aggrave, se trouvent en fin de droits avec un reste pour vivre ne leur permettant pas de demeurer dans leur logement. A cette rupture professionnelle, qui constitue une désocialisation et une exclusion prégnante, s’ajoute la perte du domicile qui fait passer de la précarité à la misère. Les relations affectives déjà difficiles sombrent, d’où l’importance grandissante des familles monoparentales dont 1/3 vit en-deçà du seuil de pauvreté.

  • Quelle fraternité quand le coût du logement entre 2000 et 2013 a doublé alors que les revenus des plus pauvres n’ont augmenté au cours de cette période que de 33 €/mois.
  • Quelle fraternité quand les permis de construire notamment pour les opérations à destination sociale font l’objet de recours au motif de se mettre à distance de ceux considérés comme différents, ‘épinglés’ comme cas sociaux alors que l’hétérogénéité est une chance pour parvenir à une Société plus ouverte.

    Une demande de permis pour la construction d’un établissement médicalisé,  accompagné d’une maison intergénérationnelle, fait l’objet d’un recours, au motif que le terrain, constructible au regard des règles d’urbanisme, présente une floraison qui mériterait d’être conservée. Les pissenlits auraient-ils plus de valeur que les hommes ! Quelle amnésie que d’oublier que ce terrain présente les mêmes caractéristiques florales que celui sur lequel fut édifié le logement de ces riverains.

    Ce qui est bon pour soi ne l’est pas pour les autres !

    Dans une commune résidentielle du Rhône, le Député-maire entraîne la majorité de son Conseil municipal à voter la modification du Plan Local d’Urbanisme (PLU) pour créer une aire de jeux sur un quartier qui n’en manque pas pour être constitué essentiellement de propriétés.

    Une aire de jeux qui, si elle voit le jour, altérera encore la fraternité.

  • Quelle fraternité quand des centaines de milliers de logements sont vacants mais ne trouvent pas preneurs, faute d’un aménagement du territoire visant la régulation des activités, transports et logements.

    La métropolisation accompagne la concentration du système mondial du pouvoir économique, comme le souligne Hugues Puel dans son ouvrage Pour une anthropologie économique. Ces mégapoles rejettent vers l’extérieur les plus pauvres dans une ghettoïsation qui n’est pas sans s’apparenter à un certain apartheid.

La fraternité en mal d’expérimentations nous renvoie à la parabole de Lazare et du riche (Luc 16, 19-31),  drame de l’indifférence. Lazare est nommé, le riche ne l’est pas tant il est inhumain pour être une sorte d’apparatchik d’une société d’anonymes qui ne voient rien, prisonniers d’une obsession : faire plus, toujours plus, pour gagner plus.

Cette course s’achève dans un abîme. Le riche crispé sur ses biens, n’a pas cru ni espéré en d’autres biens, ignorant de sa superbe ceux qui construisent des liens. Passant chaque jour, devant Lazare, le riche était si affairé par son souci de profit qu’il n’imagina pas qu’il avait une responsabilité, celle du prendre soin à l’égard du pauvre qui se mourait.

Quelle déshumanisation ! Le riche possédé par ses possessions s’installa dans son moi préfabriqué, un  « moi chose » qui le mit à distance de lui-même pour oublier qu’exister c’est partager et non point amasser.

Les causes de ces  injustices naissent de ruptures éthiques et d’un orgueil brouillant la capacité de discernement maintenant des modèles qui ne fonctionnent plus alors que nous sommes ‘dans le mur’ sans élever ceux qui seraient nécessaires pour que tous trouvent un logement.

Le vrai changement est celui de la prise en compte la vulnérabilité, alors, les pauvres ne seront plus décomptés dans une statistique mais compteront pour orienter une politique. Quel aveuglement pour ne pas voir que les chiffres ne transfigurent rien : depuis plus de 60 ans, toujours répétés, rien ne change, nous change, alors que la crise du logement s’aggrave.

N’aurions-nous pas déserté les enjeux anthropologiques, spirituels  comme la question du livre de l’humanité : qu’as-tu fait de ton frère ? Mais, pour l’entendre, encore faut-il habiter une transcendance  permettant d’expérimenter la fraternité jusqu’à s’interroger : qu’as-tu fait de ton Père ? Ce Père commun, dans la perspective où Teilhard de Chardin rappelle que tout ce qui monte converge

N’est-il pas temps de mettre en cendres la cause des misères qui est l’oubli de l’autre et du Tout Autre, ce qui est quasiment identique, rappelant que Jésus n’hésite pas à parler de mensonges quand le nom de Dieu est prononcé sans qu’il suscite une attention au frère fragilisé.

Les crises créent des passéismes avec ce secret espoir qu’on s’en sort comme on quitte un tunnel, suivant l’expression si souvent retenue par les politiques. Le temps de mutation, en revanche, est un moment novateur appelant l’audace et l’enthousiasme. Des crises, on espère en sortir, dans une mutation, on entre.

Ouvrir le chantier de la réconciliation entre l’humain et l’urbain, n’est-ce point veiller à ce que les villes soient un possible pour tous. La mobilisation n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

Il convient de mettre l’accent sur les deux mesures suivantes :

> Plaider le « construire plus » mais aussi penser autrement la ville en focalisant la réflexion sur l’aménagement du territoire.

Le Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, dans sa lettre au Président de la république (mai 2013) met en exergue la distorsion entre les crédits affectés au logement (près de 47 milliards €) et l’impossibilité d’en découdre avec le mal logement. Aussi regrette-t-il « qu’il y ait peu de doutes et peu de débats sur les causes de cette inefficacité.»

L’aménagement du territoire doit être revisité. Le travail a changé, mais point nos comportements.

Nous sommes rentrés dans une ère de l’immédiateté, mais restons rivés à des postures anciennes et grégaires conduisant à concentrer sur les grandes agglomérations les emplois, alors que des territoires meurent avec leur cohorte de milliers de logements vacants (11,7 millions au sein de l’union européenne pour 4,1 millions de sans-abri).

La distinction entre les zones tendues et celles qui ne le sont pas se révèle une justification du court terme, mais elle ne saurait occulter la question de l’équilibre entre les territoires.

> Développer la finance solidaire pour une économie plus humanisée :

La crise de 2008 a singulièrement « boosté » la finance solidaire en raison d’un écœurement que suscitèrent les dérives d’une économie qui, mettant le cap sur le virtuel, la financiarisation, abandonnait le réel sans s’apercevoir des abîmes qu’elle causait.

Comment ne pas se réjouir de la progression constante de l’épargne solidaire. Il y a encore quelques années, elle n’était connue et partagée que par des militants. Son périmètre s’est ouvert à tous ceux qui, s’éloignant des illusions du grand soir, s’interrogent sur la question du sens incluant celui de la finalité de l’argent.

L’urbanité recherchée ne fait pas fi d’une utopie pour être notamment l’ouverture à un monde spirituel qui sans doute jamais ne se trouve mais toujours s’éprouve. Alors, se construit cette ville à « visage humain » nous rappelant avec Paul Eluard : « il est un autre monde, il est dans celui-ci ». Nous ne le déserterons pas.

Bernard Devert

Partageons nos passions

L’humanité ne serait-elle pas un musée de cire s’interrogeait ce grand mystique que fut Maurice Zundel. La réponse est non, tant sont nombreux ceux dont l’histoire est traversée par une passion faisant vibrer la vie.

Vivre, c’est s’ouvrir à l’étrange, à l’inconnu, autant de clins d’œil à l’inattendu.

De tous les êtres vivants, seuls les humains sont riches de passions créatrices, ouvrant le champ de nouveaux possibles. Jamais nous ne sommes autant humanisés que lorsque nous les partageons, et comment s’en étonner dès lors qu’elles font tomber les frontières pour être école de liberté, mettant au ban les limites.

Je pense à Rodolphe, un jeune de 35 ans qui, après avoir connu la rue, a trouvé un logement ; le drame c’est que les murs enfermaient ses peurs. Heureusement, il sut me crier sa détresse, faisant vibrer sa recherche passionnée de quitter un monde clos ; je meurs de solitude, dira-t-il.

Le ‘vivre ensemble’, nous l’avons souligné, est un appel à ‘faire ensemble’. Ne serait-il pas une invitation à partager précisément nos passions.

Vous aimez la montagne, pourquoi ne pas partir avec ceux qui regardent de loin les sommets sans pouvoir les atteindre.

Vous avez découvert avec le chant choral ou la musique une forme d’expression qui transfigure les relations ; ne serait-ce pas l’heure de faire signe à ceux qui souhaitent percevoir ces accords sans lesquels il n’y a d’harmonie ni avec soi ni avec les autres. L’enfer.

Vous aimez la sculpture, la poterie, la peinture, pourquoi ne pas demander, tel le Petit Prince : « s’il vous plait…dessine-moi un mouton ». Donner forme, c’est donner vie.

Dessine-moi, deux mots si désarmants qu’ils suscitent une relation pour qui les prononce et les entend. « S’il te plait…ne t’éloigne pas de moi ».

Que de passions à partager ; il ne s’agit point de les comparer mais de les parer de cette libéralité qui toujours est un supplément de liberté.

Partager les passions avec ceux qui ont oublié les leurs ou pire ont dû les étouffer harassés par les accidents de la vie, c’est tisser des liens suscitant d’heureuses surprises pour nous arracher à la sécurité du connu.

Le Livre de l’Humanité appelle à quitter ces paysages auxquels nous nous sommes tellement habitués qu’ils se présentent comme une terre brûlée de fraternité.

Entrer dans la culture de la confiance, partager passionnément ce qui nous fait vibrer, n’est-ce pas habiter la promesse de relations nouvelles.

 S’il vous plait…le monde attend des Petits Princes

Bernard Devert
Octobre 2014