La Résurrection, un avenir ou le déjà là d’un changement

La résurrection de Lazare peut sans doute nous aider à entrevoir, ici et maintenant, une singulière ouverture.

« Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas empêcher Lazare de mourir » (Jn 11,37) ? De là à penser que Jésus était indifférent, voire coupable de la mort de son ami Lazare, il y a un pas vite franchi, tant sont prompts ces jugements intempestifs et rigides sans se rendre compte qu’ils sont signes d’une mort intérieure.

Jésus pleure son ami : Le tombeau semble être inexorablement le lieu qui referme la vie.

Le Maître de la vie ne supprime pas la mort, il la traverse pour nous appeler à faire de ce monde un « monde de ressuscités ».

Surgit le cri du Seigneur : « Viens Lazare ». Or, tous, nous sommes des Lazare.

Venez dehors, dit-il. Nous nous présentons avec nos enfermements : des pieds et des mains attachés, le visage enveloppé du suaire.

Des pieds qui ont refusé d’emprunter le chemin pour avoir laissé en souffrance l’appel du Fils de l’Homme : veux-tu me suivre ? Des mains crispées sur elles-mêmes, pour ne point avoir compris que vivre c’était les ouvrir pour recevoir le don de la vie. Des visages qui se sont laissé voiler pour ne point voir le frère souffrant ou pas davantage la beauté du monde.

Or, contre toute espérance, l’inespéré surgit avec la résurrection de Lazare : elle est déjà la nôtre.

Certes, nous nous relevons avec nos traces de servitudes mais elles ne résistent pas à cette Parole : déliez-le et laissez-le aller. Il ne s’agit pas de revenir mais d’advenir.

Jésus ne s’est pas présenté comme un séducteur à l’égard des sœurs de Lazare et des amis de leur frère, dont il est ; il ne s’est pas inscrit dans l’impatience qui refléterait la puissance. Il n’a point donné à leur amertume un bouc émissaire. Il a proposé à chacun d’entrer dans une liberté intérieure pour vivre une traversée qui a pour nom : l’Amour.

Dans ce temps qui nous prépare à la Pâque, pouvons-nous rester étrangers au fait que, depuis quatre mois, les frais de nourriture ont baissé, attendu la montée de la précarité. Pouvons-nous rester indifférents à la situation de ces foyers expulsés pour ne pouvoir supporter la totalité du loyer en raison d’un abîme entre leurs ressources et les charges.

Les alleluia que nous chanterons pour célébrer le tombeau vide n’auront de sens que si nous trouvons l’audace de relier à la vie sociale ceux qui en sont exclus.

 

Bernard Devert

1er avril 2014

Et si les crises traversées rappelaient l’urgence de la vérité pour faire société

Aux importantes mutations sociétales qui ne sont pas sans créer de l’inquiétude pour les personnes fragilisés, s’ajoutent les crises financières et économiques et, plus grave encore, une dévalorisation de la vérité pour être relativisée quand elle n’est pas bafouée.

Qu’est-ce-que la vérité ? Réduite à un concept elle est facilement contournée, sauf si elle est entendue pour ce qu’elle est, la condition d’entrer dans des relations justes. Certes, d’aucuns considèrent qu’elle est pour un autre monde. Paul Eluard ne nous rappelle-t-il pas que s’il est un autre monde, il est dans celui-ci.

La vérité se trouve moins qu’elle ne s’éprouve pour échapper à toute idée de possession. Source d’une création, elle ne se découvre qu’en s’éloignant de la démesure pour se laisser toucher par le fragile. Alors seulement, elle se propose à l’histoire de chacun.

Le premier résultat des élections municipales de ce dimanche souligne une lassitude, quand ce n’est pas un écœurement des successives politiques qui ont laissé s’installer un abîme au point d’avoir oublié l’urgente nécessité de faire société.

Les ruptures de la cohésion sociale ont suscité une sanction à commencer par celle d’une aggravation de la désaffection des urnes. Quelle attention a été portée à cette vérité objective que près de 15 millions des citoyens sont obligés de compter les quelques euros qui leur restent à la fin du mois. Quelle vigilance a été témoignée à ceux dont le reste pour vivre ne permet plus de se maintenir dans un logement social. Des territoires se sont senti abandonnés, exclus, notamment par un chômage massif des jeunes.

Cette abstention ne serait-elle pas signe de la désillusion.

Sans doute, l’endettement du Pays – qui est une faute collective, un mensonge largement partagé pour avoir joué la facilité en remettant à plus tard ses engagements – réduit les marges de manœuvre. La maturité des citoyens est plus forte qu’on ne le pense, mais pour ne pas l’avoir comprise, fut oubliée une parole claire suscitant un avenir. L’espoir déserte quand le mépris ou l’indifférence l’emporte sur le respect de la dignité qui est au cœur même de l’exigence de vérité.

Dans ce contexte de crise les orientations partisanes furent plus fortes que la recherche d’un modus operandi pour endiguer la précarité et la pauvreté.

La vérité ne s’inscrit que dans un discernement qui nécessite de regarder les faits tels qu’ils sont et non pas tels que nous voudrions qu’ils soient. Les lambris du pouvoir occultent la visibilité des fractures.

Si le politique a pour mission de privilégier le bien commun en mettant à leur place des intérêts particuliers, il lui faut du courage, de l’audace et une exemplarité pour trouver une majorité consentant à accepter de quitter ce qui est injuste, pour s’ouvrir à de nouveaux horizons.

La politique est une diaconie ; elle est vécue, soyons justes, par de nombreux élus mais les « affaires » ont saccagé la confiance jusqu’à faire naître cette formule délétère répétée à l’envi : ‘tous les mêmes’. Le vers est alors dans le fruit.

Le cynisme d’une minorité a entraîné des déviances au point que la promesse, au cœur même de la confiance, est difficilement habitée ; comment pourrait-il en être autrement quand on sait que de l’aveu de quelques puissants, elle n’engagerait que ceux qui l’écoutent.

L’auteur de la Pesanteur et la Grâce, Simone Weil, dit que ‘les biens le plus précieux ne doivent pas être cherchés mais attendus car l’homme ne peut les trouver par ses propres forces et s’il se met à leur recherche il trouvera à la place de faux biens : ils sont là, privilégiant  un individualisme et un mépris du réel, laissant les plus faibles au bord d’un chemin.

Quel bien peut sortir de ces élections mettant en exergue la montée d’une extrême droite au risque d’une mise à mal de la ‘fraternité’ pour jouer sur le registre de la peur et de la stigmatisation de l’autre, de celui qui est différent.

Le livre de l’humanité souligne que la vérité rend libre pour nous éveiller au souffle des grands espaces.

Notre malheur ne serait-il pas que ce souffle épuisé devienne un soupir jusqu’à mettre sur les lèvres des jugements tout faits, justifiant ce désir inavoué d’un individualisme destructeur de la relation.

Souvenons-nous de Dostoïevski : si l’on propose, dit-il, de choisir entre le bonheur et la liberté, le drame c’est que beaucoup choisiront le bonheur’.

L’heure est de retrouver un souffle aux fins de s’éloigner de ces replis identitaires et suicidaires qui se présentent précisément comme des ‘petits bonheurs’ sans avenir et sans joie.

Tout commence par la mystique, disait Péguy, tout finit par la politique. Sans doute entendait-il cette approche politicienne qui précisément déserte la recherche d’une vérité qui se conçoit comme un appel à prendre un chemin de crête ; les risques de l’emprunter sont réels mais à le déserter ils sont certains.

Va vers ton risque, à te regarder, ils s‘habitueront dit René Char.

Bernard Devert
Mars 2014

L’an I du pontificat de François, ou l’heureuse surprise

Quel bonheur d’entendre le Pape François nous parler de sa joie de vivre l’Evangile.

Il pourrait être écrasé par l’ampleur de la tâche réformatrice qu’il s’est imposée, les réticences, voire les critiques qui doivent lui parvenir. Or depuis le début de son Pontificat, il nous offre le signe d’une tendresse qui ne trompe pas, habité par la joie de croire.

A la question « qui suis-je », il répond : un pécheur, ou encore à la condamnation sur les Gays, que d’aucuns aimeraient lui voir prononcer, il répond mais qui suis-je pour juger.

L’Evangile de la Transfiguration nous invite à entendre : qui est Dieu ? Un ¨Père ; je sais bien que l’image paternelle au sein de notre société est parfois brouillée, que le mot même de « père » est parfois inaudible pour ceux abandonnés ou pire abîmés par une déchéance paternelle.

N’appelez, dit Jésus, personne sur la terre : père, car vous n’avez qu’un Père, celui qui est dans les Cieux.

Une nouvelle histoire alors s’éveille pour notre humanité ; Dieu n’est pas un juge puissant qui instruirait à charge. Il n’est même pas un avocat prenant en charge notre cause laquelle introduit une distance. Ce Père, tout désirant, n’a d’autres perspectives que de nous inviter à entrer en communion avec Lui.

Plus de frontière entre terre et ciel. La prière au Père n’introduit-elle pas dans ce « comme » une communion entre le Royaume des cieux et la terre et une désarmante confiance pour nous appeler à pardonner comme Il pardonne.

Dieu tient en une grande estime ses enfants.

Alors il nous faut nous demander, pourquoi nous demeurons dans ces ruptures entre frères, consentant à ce que d’aucuns aient beaucoup et d’autres rien pour survivre.

Ce Père pourrait désespérer de nous. Seulement, il reconnaît en chacun un espace divin, pleinement humain. Il nous faut apprendre à le découvrir : quitte ton pays, ce que tu connais trop bien, pour t’aventurer là où tu perds tes repères, alors seulement sans doute, peut surgir le cri de la confiance et de l’espérance : ‘Père’, fût-il suivi de ce pourquoi.

Là, commence ce voyage pour quitter ce qui nous enferme et nous rendre sur cette terre de liberté ; chemin faisant, tels les pèlerins qui se rendent à Compostelle, quelque chose en nous craque. Un étonnement s’opère. Il est l’interstice au sein duquel surgit l’inouï d’une lumière, celle que nous nommons la Transfiguration.

Au diable les fossoyeurs de l’incarnation, disait Jésus, à celui-là même qui l’invitait à être plus Dieu qu’homme.

Dans le frère blessé, mal mené par la vie, en quête d’un toit, d’un travail, de signes de dignité, il est celui que l’on appelle le Fils qui sut entrevoir une autre réalité de Dieu et de l’homme. Ce partage est source d’une humanité renouvelée.

Bernard Devert
18 mars 2014

La fin de la trêve ou le retour des angoisses

La fin de la trêve sonne le temps des épreuves et des angoisses pour bien des familles. Déjà confrontées à la sévérité de la vie, elles se retrouvent avec la menace de l’expulsion et les risques de nouvelles et définitives ruptures.

Trop de foyers, pour ne disposer que « d’un reste pour vivre » inférieur à 60 € mensuels sont dans l’impossibilité de payer pleinement leurs loyers et charges. Déjà éprouvés, épargnons-leurs ce jugement trop facile de la mauvaise foi alors que la cause procède d’un éclatement entre le coût du logement (loyer + charges) et leurs ressources.

Madame C vit avec ses deux enfants de 8 et 10 ans dans un logement social de 3 pièces. Son revenu est de 725 € pour un loyer et charges de 512 €. Après imputation de l’Aide Personnalisée au Logement (APL) elle dispose d’un « reste pour vivre » de 583 € mensuels, soit 6,47 €/jour et par personne. Ne parvenant pas – comment le pourrait-elle – à payer totalement son loyer, l’APL supprimée, cette famille monoparentale quitte la précarité pour entrer dans l’abîme de la misère, le Tribunal prononçant son expulsion du logement.

Notre responsabilité n’est-elle pas de veiller à ce que les plus pauvres ne basculent pas dans des situations deshumanisantes. Il en va d’une cohérence entre agir et croire, comme d’une attention aux valeurs républicaines que le mal logement bafoue depuis trop longtemps.

La loi ALUR a prévu pour le parc social ces remises sur quittance, via le transfert des ‘suppléments de loyers de solidarité ‘ (SLS) créés par la loi du 4 mars 1996. Ces SLS, en 2012, représentaient 110 M€, selon l’Union Sociale de l’Habitat.

Il faut observer que la loi mentionne cette proposition sans l’imposer.

Le parc privé accueille bien des familles disposant de faibles ressources pour se retrouver confrontées au chômage, aux ruptures familiales ; 1/3 des familles monoparentales vit en deçà du seuil de pauvreté.

Que faire ?

La Pierre Angulaire sous l’égide d’Habitat et Humanisme a créé le fonds de dotation « l’Humanisme à l’Epreuve de la Dépendance » (par abréviation HEDE) pour aider ces familles à se maintenir dans leur logement.

Ce dispositif est à la solidarité ce que la cordée est à l’alpiniste : la possibilité dans un passage difficile de trouver un soutien pour continuer la traversée ou éviter de sombrer.

Plus de 100 000 familles sont touchées par un risque d’expulsion avéré pour 1/5 d’entre elles.

Il conviendrait que dans les prochains mois 10 000 personnes acceptent d’apporter entre 30 et 100 € mensuels pour aider plus de 1000 familles en grande difficulté à la sortie de cette trêve en raison des causes énoncées.

Cette aide à laquelle l’Etat participe par un avantage fiscal est à la portée de beaucoup ; ne la repoussons pas.

Bernard Devert
Mars 2014

 
La fin de la trêve sonne le temps des épreuves et des angoisses pour bien des familles. Déjà confrontées à la sévérité de la vie, elles se retrouvent avec la menace de l’expulsion et les risques de nouvelles et définitives ruptures.

Trop de foyers, pour ne disposer que « d’un reste pour vivre » inférieur à 60 € mensuels sont dans l’impossibilité de payer pleinement leurs loyers et charges. Déjà éprouvés, épargnons-leurs ce jugement trop facile de la mauvaise foi alors que la cause procède d’un éclatement entre le coût du logement (loyer + charges) et leurs ressources.

Madame C vit avec ses deux enfants de 8 et 10 ans dans un logement social de 3 pièces. Son revenu est de 725 € pour un loyer et charges de 512 €. Après imputation de l’Aide Personnalisée au Logement (APL) elle dispose d’un « reste pour vivre » de 583 € mensuels, soit 6,47 €/jour et par personne.

Ne parvenant pas – comment le pourrait-elle – à payer totalement son loyer, l’APL supprimée, cette famille monoparentale quitte la précarité pour entrer dans l’abîme de la misère, le Tribunal prononçant son expulsion du logement.

Notre responsabilité n’est-elle pas de veiller à ce que les plus pauvres ne basculent pas dans des situations deshumanisantes. Il en va d’une cohérence entre agir et croire, comme d’une attention aux valeurs républicaines que le mal logement bafoue depuis trop longtemps.

La loi ALUR a prévu pour le parc social ces remises sur quittance, via le transfert des ‘suppléments de loyers de solidarité ‘ (SLS) créés par la loi du 4 mars 1996. Ces SLS, en 2012, représentaient 110 M€, selon l’Union Sociale de l’Habitat.

Il faut observer que la loi mentionne cette proposition sans l’imposer.

Le parc privé accueille bien des familles disposant de faibles ressources pour se retrouver confrontées au chômage, aux ruptures familiales ; 1/3 des familles monoparentales vit en deçà du seuil de pauvreté.

Que faire ?

La Pierre Angulaire sous l’égide d’Habitat et Humanisme a créé le fonds de dotation « l’Humanisme à l’Epreuve de la Dépendance » (par abréviation HEDE) pour aider ces familles à se maintenir dans leur logement.

Ce dispositif est à la solidarité ce que la cordée est à l’alpiniste : la possibilité dans un passage difficile de trouver un soutien pour continuer la traversée ou éviter de sombrer.

Plus de 100 000 familles sont touchées par un risque d’expulsion avéré pour 1/5 d’entre elles.

Il conviendrait que dans les prochains mois 10 000 personnes acceptent d’apporter entre 30 et 100 € mensuels pour aider plus de 1000 familles en grande difficulté à la sortie de cette trêve en raison des causes énoncées.

Cette aide à laquelle l’Etat participe par un avantage fiscal est à la portée de beaucoup ; ne la repoussons pas.

Bernard Devert
Mars 2014

Mettre en cendres les causes de la pauvreté pour ouvrir les portes de la fraternité

Le refus d’un toit est le déni d’exister que les plus fragiles de notre société subissent sans la moindre mobilisation, sauf ici et là quelque indignation alors que nous assistons au naufrage de la fraternité.

Le Pape François dans son message de paix du 1er janvier rappelle que la fraternité a besoin d’être découverte, aimée, expérimentée, annoncée et témoignée.

Quelle fraternité quand des centaines de milliers de familles recherchent vainement un logement ; qui se soucie de leur sort et de leur angoisse.  Comment peut-on accepter que des mamans et des enfants connaissent la rue. Quelle insouciance ou pire, quelle déshumanisation.

Quelle fraternité quand il est demandé aux familles les plus pauvres un taux d’effort insupportable et finalement insupporté d’où des procédures de recouvrement de loyers et charges qui trop souvent conduisent à l’expulsion.

ATD Quart Monde et Habitat et Humanisme ont conjointement présenté un amendement au projet de loi ALUR pour que les surloyers de solidarité (SLS), représentant plus de 110 millions €, viennent diminuer les quittances de loyers des plus pauvres. Nous n’avons pas été (encore) entendus mais la question reste d’actualité au sein du Ministère du logement.

Quelle fraternité pour les familles Roms dont l’errance loin d’être choisie est imposée, faute de trouver une place pour ne point l’obtenir sur leur propre terre. Rejetées, et avec quel mépris, elles sont victimes des systèmes maffieux qui instrumentalisent leur misère jusqu’à mettre des enfants sur les trottoirs pour mendier quand ce n’est pas pour les obliger à consentir à la prostitution.

Quelle protection leur assurons-nous, qui peut rester indifférent à cette interrogation ?

La présence de la communauté Rom avec ses 20 000 personnes ne doit pas être analysée comme un problème mais une question qui se propose à notre tradition humaniste pour privilégier l’hospitalité à l’hostilité.

Qui peut oublier que 200 000 personnes issues de leur culture, de leur tradition, ont porté le triangle brun ou noir que leur imposa le régime nazi.

Des ‘Justes’ se sont alors levés, comme pour nos frères juifs, pour limiter leur anéantissement. Cette inqualifiable barbarie s’est heurtée à des êtres habités par le respect de l’autre, permettant à des condamnés de l’holocauste de survivre et à chacun d’entre nous de s’inscrire dans une mémoire de l’honneur, jetant un abîme avec l’horreur.

Quelle fraternité quand le financement du logement dans une situation de grave crise privilégie le Prêt Locatif Social au Prêt Locatif Aidé d’Intégration ; la programmation 2014 est de 48 000 logements pour les premiers et de 33 000 pour les seconds d’où la question : les futurs HLM seront-ils pour les plus démunis s’interroge Mathias Thépot, journaliste à la Tribune.

Que de foyers, en raison d’un chômage massif qui s’aggrave, se trouvent en fin de droits avec un reste pour vivre ne leur permettant pas de demeurer dans leur logement. A cette rupture professionnelle, qui constitue une désocialisation et une exclusion prégnante, s’ajoute la perte du domicile qui fait passer de la précarité à la misère. Les relations affectives déjà difficiles sombrent, d’où l’importance grandissante des familles monoparentales dont 1/3 vit en-deçà du seuil de pauvreté.

 Quelle fraternité quand le coût du logement entre 2000 et 2013 a doublé alors que les revenus des plus pauvres n’ont augmenté au cours de cette période que de 33 €/mois.

Quelle fraternité quand les permis de construire notamment pour les opérations à destination sociale font l’objet de recours au motif de se mettre à distance de ceux considérés comme différents, ‘épinglés’ comme cas sociaux alors que l’hétérogénéité est une chance pour parvenir à une Société plus ouverte.

Une demande de permis pour la construction d’un établissement médicalisé,  accompagné d’une maison intergénérationnelle, fait l’objet d’un recours, au motif que le terrain, constructible au regard des règles d’urbanisme, présente une floraison qui mériterait d’être conservée. Les pissenlits auraient-ils plus de valeur que les hommes ! Quelle amnésie que d’oublier que ce terrain présente les mêmes caractéristiques florales que celui sur lequel fut édifié le logement de ces riverains.

Ce qui est bon pour soi ne l’est pas pour les autres !

Dans une commune résidentielle du Rhône, le Député-maire entraîne la majorité de son Conseil municipal à voter la modification du Plan Local d’Urbanisme (PLU) pour créer une aire de jeux sur un quartier qui n’en manque pas pour être constitué essentiellement de propriétés.

Une aire de jeux qui, si elle voit le jour, altérera encore la fraternité.

Quelle fraternité quand des centaines de milliers de logements sont vacants mais ne trouvent pas preneurs, faute d’un aménagement du territoire visant la régulation des activités, transports et logements.

La métropolisation accompagne la concentration du système mondial du pouvoir économique, comme le souligne Hugues Puel dans son ouvrage Pour une anthropologie économique. Ces mégapoles rejettent vers l’extérieur les plus pauvres dans une ghettoïsation qui n’est pas sans s’apparenter à un certain apartheid.

La fraternité en mal d’expérimentations nous renvoie à la parabole de Lazare et du riche (Luc 16, 19-31),  drame de l’indifférence. Lazare est nommé, le riche ne l’est pas tant il est inhumain pour être une sorte d’apparatchik d’une société d’anonymes qui ne voient rien, prisonniers d’une obsession : faire plus, toujours plus, pour gagner plus.

Cette course s’achève dans un abîme. Le riche crispé sur ses biens, n’a pas cru ni espéré en d’autres biens, ignorant de sa superbe ceux qui construisent des liens. Passant chaque jour, devant Lazare, le riche était si affairé par son souci de profit qu’il n’imagina pas qu’il avait une responsabilité, celle du prendre soin à l’égard du pauvre qui se mourait.

Quelle déshumanisation ! Le riche possédé par ses possessions s’installa dans son moi préfabriqué, un  « moi chose » qui le mit à distance de lui-même pour oublier qu’exister c’est partager et non point amasser.

Les causes de ces  injustices naissent de ruptures éthiques et d’un orgueil brouillant la capacité de discernement maintenant des modèles qui ne fonctionnent plus alors que nous sommes ‘dans le mur’ sans élever ceux qui seraient nécessaires pour que tous trouvent un logement.

Le vrai changement est celui de la prise en compte la vulnérabilité, alors, les pauvres ne seront plus décomptés dans une statistique mais compteront pour orienter une politique. Quel aveuglement pour ne pas voir que les chiffres ne transfigurent rien : depuis plus de 60 ans, toujours répétés, rien ne change, nous change, alors que la crise du logement s’aggrave.

N’aurions-nous pas déserté les enjeux anthropologiques, spirituels  comme la question du livre de l’humanité : qu’as-tu fait de ton frère ? Mais, pour l’entendre, encore faut-il habiter une transcendance  permettant d’expérimenter la fraternité jusqu’à s’interroger : qu’as-tu fait de ton Père ? Ce Père commun, dans la perspective où Teilhard de Chardin rappelle que tout ce qui monte converge

Le temps de ce Carême ne serait-il pas le temps de mettre en cendres la cause des misères qui est l’oubli de l’autre et du Tout Autre, ce qui est quasiment identique, rappelant que Jésus n’hésite pas à parler de mensonges quand le nom de Dieu est prononcé sans qu’il suscite une attention au frère fragilisé.

Les crises créent des passéismes avec ce secret espoir qu’on s’en sort comme on quitte un tunnel, suivant l’expression si souvent retenue par les politiques. Le temps de mutation, en revanche, est un moment novateur appelant l’audace et l’enthousiasme. Des crises, on espère en sortir, dans une mutation, on entre.

Ouvrir le chantier de la réconciliation entre l’humain et l’urbain, n’est-ce point veiller à ce que les villes soient un possible pour tous. La mobilisation n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

Il convient de mettre l’accent sur les deux mesures suivantes :

  • Plaider le « construire plus » mais aussi penser autrement la ville en focalisant la réflexion sur l’aménagement du territoire.

Le Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, dans sa lettre au Président de la république (mai 2013) met en exergue la distorsion entre les crédits affectés au logement (près de 47 milliards €) et l’impossibilité d’en découdre avec le mal logement. Aussi regrette-t-il « qu’il y ait peu de doutes et peu de débats sur les causes de cette inefficacité.»

L’aménagement du territoire doit être revisité. Le travail a changé, mais point nos comportements.

Nous sommes rentrés dans une ère de l’immédiateté, mais restons rivés à des postures anciennes et grégaires conduisant à concentrer sur les grandes agglomérations les emplois, alors que des territoires meurent avec leur cohorte de milliers de logements vacants (11,7 millions au sein de l’union européenne pour 4,1 millions de sans-abri).

La distinction entre les zones tendues et celles qui ne le sont pas se révèle une justification du court terme, mais elle ne saurait occulter la question de l’équilibre entre les territoires.

  •  Développer la finance solidaire pour une économie plus humanisée :

La crise de 2008 a singulièrement « boosté » la finance solidaire en raison d’un écœurement que suscitèrent les dérives d’une économie qui, mettant le cap sur le virtuel, la financiarisation, abandonnait le réel sans s’apercevoir des abîmes qu’elle causait.

Comment ne pas se réjouir de la progression constante de l’épargne solidaire. Il y a encore quelques années, elle n’était connue et partagée que par des militants. Son périmètre s’est ouvert à tous ceux qui, s’éloignant des illusions du grand soir, s’interrogent sur la question du sens incluant celui de la finalité de l’argent.

L’urbanité recherchée ne fait pas fi d’une utopie pour être notamment l’ouverture à un monde spirituel qui sans doute jamais ne se trouve mais toujours s’éprouve. Alors, se construit cette ville à « visage humain » nous rappelant avec Paul Eluard : « il est un autre monde, il est dans celui-ci ». Nous ne le déserterons pas.

 Bernard Devert
mars 2014

A l’approche des 30 ans d’Habitat et Humanisme

Notre société a mal. Cependant cette France qui souffre et vieillit a l’audace de s’interroger sur la question du sens et de la justice.

1.    Une France qui souffre

Au cours de ces 30 dernières années, l’échelle de la précarité a augmenté avec un ressenti aggravé, faute d’agir sur les causes de la fracture sociale. Ne marchons-nous pas sur la tête pour observer que les prix de l’immobilier ont augmenté de plus de 140 % sur 7 ans, alors que sur cette même période la hausse des salaires médians est restée inférieure à 25 %.
Le travail, quel scandale, n’autorise pas toujours à trouver un logement abordable, sauf au prix d’un tel effort que le « reste pour vivre » n’est pas étranger à bien des ruptures aggravant les précarités au point de leur ajouter la misère affective (familles monoparentales).
Habitat et Humanisme, confrontée à ces sombres données, se doit d’accroitre son action pour faire bouger les lignes, à commencer par cette réflexion que nous ne sommes pas dans un temps de crise, mais de mutation.
Les crises créent des passéismes avec ce secret espoir qu’on s’en sort comme on quitte un tunnel, suivant l’expression si souvent entendue. Le temps de mutation, en revanche, est un moment novateur appelant l’audace et l’enthousiasme. Des crises, on espère en sortir ;  dans une mutation, on entre.

2.    Une France qui vieillit

Une donnée est certaine : le vieillissement de la population, appelé encore le 5ème risque, dont le financement est en revanche incertain.
Ce risque s’est invité dans le champ politique, mais il faut bien admettre que les Pouvoirs Publics ont été contraints de reculer, conscients que le recours à l’assurance était inconcevable pour les personnes dont le « reste pour vivre » est si faible que leur avenir est occulté par un présent insécurisé et le juste sentiment de ne compter pour rien.
Le vieillissement de la population est un facteur de solitude, aggravé par les relations familiales qui se transforment d’où un isolement aux mille visages.
Comment être à distance des réponses insuffisantes  quant à l’hébergement de la personne âgée et de celle malade. Cette inquiétude est portée par notre Mouvement avec l’accompagnement de La Pierre Angulaire pour la construction de maisons intergénérationnelles.

3.    Une France qui pour souffrir et vieillir trouve le souffle d’habiter la question du sens et de la justice.

L’entrée dans cette mutation n’est pas indifférente à la capacité de penser et d’organiser autrement la société.  A la question : « comment en est-on arrivé là » ? Il faut désormais ajouter : « où voulons-nous arriver » ? La question du sens est posée avec l’économie solidaire et le concept de l’entrepreneuriat qui fait tomber les murs entre les entreprises et les associations.

Une prise de conscience se fait jour quant au fait que trop de situations sont injustes et créatrices d’abîmes. Une nouvelle économie s’ouvre à l’épreuve de cette interrogation : qu’est-ce qu’une Société juste ? Là commence une ouverture qui devrait faire céder des crispations pour privilégier  le bien commun.

Utopie ? Pourquoi pas, mais ne relève-t-elle pas de l’urgente obligation de rendre possible un avenir plutôt que de le prédire.