Mettre en cendres les causes de la pauvreté pour ouvrir les portes de la fraternité

Le refus d’un toit est le déni d’exister que les plus fragiles de notre société subissent sans la moindre mobilisation, sauf ici et là quelque indignation alors que nous assistons au naufrage de la fraternité.

Le Pape François dans son message de paix du 1er janvier rappelle que la fraternité a besoin d’être découverte, aimée, expérimentée, annoncée et témoignée.

Quelle fraternité quand des centaines de milliers de familles recherchent vainement un logement ; qui se soucie de leur sort et de leur angoisse.  Comment peut-on accepter que des mamans et des enfants connaissent la rue. Quelle insouciance ou pire, quelle déshumanisation.

Quelle fraternité quand il est demandé aux familles les plus pauvres un taux d’effort insupportable et finalement insupporté d’où des procédures de recouvrement de loyers et charges qui trop souvent conduisent à l’expulsion.

ATD Quart Monde et Habitat et Humanisme ont conjointement présenté un amendement au projet de loi ALUR pour que les surloyers de solidarité (SLS), représentant plus de 110 millions €, viennent diminuer les quittances de loyers des plus pauvres. Nous n’avons pas été (encore) entendus mais la question reste d’actualité au sein du Ministère du logement.

Quelle fraternité pour les familles Roms dont l’errance loin d’être choisie est imposée, faute de trouver une place pour ne point l’obtenir sur leur propre terre. Rejetées, et avec quel mépris, elles sont victimes des systèmes maffieux qui instrumentalisent leur misère jusqu’à mettre des enfants sur les trottoirs pour mendier quand ce n’est pas pour les obliger à consentir à la prostitution.

Quelle protection leur assurons-nous, qui peut rester indifférent à cette interrogation ?

La présence de la communauté Rom avec ses 20 000 personnes ne doit pas être analysée comme un problème mais une question qui se propose à notre tradition humaniste pour privilégier l’hospitalité à l’hostilité.

Qui peut oublier que 200 000 personnes issues de leur culture, de leur tradition, ont porté le triangle brun ou noir que leur imposa le régime nazi.

Des ‘Justes’ se sont alors levés, comme pour nos frères juifs, pour limiter leur anéantissement. Cette inqualifiable barbarie s’est heurtée à des êtres habités par le respect de l’autre, permettant à des condamnés de l’holocauste de survivre et à chacun d’entre nous de s’inscrire dans une mémoire de l’honneur, jetant un abîme avec l’horreur.

Quelle fraternité quand le financement du logement dans une situation de grave crise privilégie le Prêt Locatif Social au Prêt Locatif Aidé d’Intégration ; la programmation 2014 est de 48 000 logements pour les premiers et de 33 000 pour les seconds d’où la question : les futurs HLM seront-ils pour les plus démunis s’interroge Mathias Thépot, journaliste à la Tribune.

Que de foyers, en raison d’un chômage massif qui s’aggrave, se trouvent en fin de droits avec un reste pour vivre ne leur permettant pas de demeurer dans leur logement. A cette rupture professionnelle, qui constitue une désocialisation et une exclusion prégnante, s’ajoute la perte du domicile qui fait passer de la précarité à la misère. Les relations affectives déjà difficiles sombrent, d’où l’importance grandissante des familles monoparentales dont 1/3 vit en-deçà du seuil de pauvreté.

 Quelle fraternité quand le coût du logement entre 2000 et 2013 a doublé alors que les revenus des plus pauvres n’ont augmenté au cours de cette période que de 33 €/mois.

Quelle fraternité quand les permis de construire notamment pour les opérations à destination sociale font l’objet de recours au motif de se mettre à distance de ceux considérés comme différents, ‘épinglés’ comme cas sociaux alors que l’hétérogénéité est une chance pour parvenir à une Société plus ouverte.

Une demande de permis pour la construction d’un établissement médicalisé,  accompagné d’une maison intergénérationnelle, fait l’objet d’un recours, au motif que le terrain, constructible au regard des règles d’urbanisme, présente une floraison qui mériterait d’être conservée. Les pissenlits auraient-ils plus de valeur que les hommes ! Quelle amnésie que d’oublier que ce terrain présente les mêmes caractéristiques florales que celui sur lequel fut édifié le logement de ces riverains.

Ce qui est bon pour soi ne l’est pas pour les autres !

Dans une commune résidentielle du Rhône, le Député-maire entraîne la majorité de son Conseil municipal à voter la modification du Plan Local d’Urbanisme (PLU) pour créer une aire de jeux sur un quartier qui n’en manque pas pour être constitué essentiellement de propriétés.

Une aire de jeux qui, si elle voit le jour, altérera encore la fraternité.

Quelle fraternité quand des centaines de milliers de logements sont vacants mais ne trouvent pas preneurs, faute d’un aménagement du territoire visant la régulation des activités, transports et logements.

La métropolisation accompagne la concentration du système mondial du pouvoir économique, comme le souligne Hugues Puel dans son ouvrage Pour une anthropologie économique. Ces mégapoles rejettent vers l’extérieur les plus pauvres dans une ghettoïsation qui n’est pas sans s’apparenter à un certain apartheid.

La fraternité en mal d’expérimentations nous renvoie à la parabole de Lazare et du riche (Luc 16, 19-31),  drame de l’indifférence. Lazare est nommé, le riche ne l’est pas tant il est inhumain pour être une sorte d’apparatchik d’une société d’anonymes qui ne voient rien, prisonniers d’une obsession : faire plus, toujours plus, pour gagner plus.

Cette course s’achève dans un abîme. Le riche crispé sur ses biens, n’a pas cru ni espéré en d’autres biens, ignorant de sa superbe ceux qui construisent des liens. Passant chaque jour, devant Lazare, le riche était si affairé par son souci de profit qu’il n’imagina pas qu’il avait une responsabilité, celle du prendre soin à l’égard du pauvre qui se mourait.

Quelle déshumanisation ! Le riche possédé par ses possessions s’installa dans son moi préfabriqué, un  « moi chose » qui le mit à distance de lui-même pour oublier qu’exister c’est partager et non point amasser.

Les causes de ces  injustices naissent de ruptures éthiques et d’un orgueil brouillant la capacité de discernement maintenant des modèles qui ne fonctionnent plus alors que nous sommes ‘dans le mur’ sans élever ceux qui seraient nécessaires pour que tous trouvent un logement.

Le vrai changement est celui de la prise en compte la vulnérabilité, alors, les pauvres ne seront plus décomptés dans une statistique mais compteront pour orienter une politique. Quel aveuglement pour ne pas voir que les chiffres ne transfigurent rien : depuis plus de 60 ans, toujours répétés, rien ne change, nous change, alors que la crise du logement s’aggrave.

N’aurions-nous pas déserté les enjeux anthropologiques, spirituels  comme la question du livre de l’humanité : qu’as-tu fait de ton frère ? Mais, pour l’entendre, encore faut-il habiter une transcendance  permettant d’expérimenter la fraternité jusqu’à s’interroger : qu’as-tu fait de ton Père ? Ce Père commun, dans la perspective où Teilhard de Chardin rappelle que tout ce qui monte converge

Le temps de ce Carême ne serait-il pas le temps de mettre en cendres la cause des misères qui est l’oubli de l’autre et du Tout Autre, ce qui est quasiment identique, rappelant que Jésus n’hésite pas à parler de mensonges quand le nom de Dieu est prononcé sans qu’il suscite une attention au frère fragilisé.

Les crises créent des passéismes avec ce secret espoir qu’on s’en sort comme on quitte un tunnel, suivant l’expression si souvent retenue par les politiques. Le temps de mutation, en revanche, est un moment novateur appelant l’audace et l’enthousiasme. Des crises, on espère en sortir, dans une mutation, on entre.

Ouvrir le chantier de la réconciliation entre l’humain et l’urbain, n’est-ce point veiller à ce que les villes soient un possible pour tous. La mobilisation n’est pas à la hauteur de l’enjeu.

Il convient de mettre l’accent sur les deux mesures suivantes :

  • Plaider le « construire plus » mais aussi penser autrement la ville en focalisant la réflexion sur l’aménagement du territoire.

Le Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, dans sa lettre au Président de la république (mai 2013) met en exergue la distorsion entre les crédits affectés au logement (près de 47 milliards €) et l’impossibilité d’en découdre avec le mal logement. Aussi regrette-t-il « qu’il y ait peu de doutes et peu de débats sur les causes de cette inefficacité.»

L’aménagement du territoire doit être revisité. Le travail a changé, mais point nos comportements.

Nous sommes rentrés dans une ère de l’immédiateté, mais restons rivés à des postures anciennes et grégaires conduisant à concentrer sur les grandes agglomérations les emplois, alors que des territoires meurent avec leur cohorte de milliers de logements vacants (11,7 millions au sein de l’union européenne pour 4,1 millions de sans-abri).

La distinction entre les zones tendues et celles qui ne le sont pas se révèle une justification du court terme, mais elle ne saurait occulter la question de l’équilibre entre les territoires.

  •  Développer la finance solidaire pour une économie plus humanisée :

La crise de 2008 a singulièrement « boosté » la finance solidaire en raison d’un écœurement que suscitèrent les dérives d’une économie qui, mettant le cap sur le virtuel, la financiarisation, abandonnait le réel sans s’apercevoir des abîmes qu’elle causait.

Comment ne pas se réjouir de la progression constante de l’épargne solidaire. Il y a encore quelques années, elle n’était connue et partagée que par des militants. Son périmètre s’est ouvert à tous ceux qui, s’éloignant des illusions du grand soir, s’interrogent sur la question du sens incluant celui de la finalité de l’argent.

L’urbanité recherchée ne fait pas fi d’une utopie pour être notamment l’ouverture à un monde spirituel qui sans doute jamais ne se trouve mais toujours s’éprouve. Alors, se construit cette ville à « visage humain » nous rappelant avec Paul Eluard : « il est un autre monde, il est dans celui-ci ». Nous ne le déserterons pas.

 Bernard Devert
mars 2014

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