La finance solidaire, servante d’humanité

La finance est omniprésente et omnipuissante. Ne parle-t-on pas fort justement de la financiarisation de l’économie. Tout est financier. Dans ce contexte, quelle place a l’économie solidaire dont il faut reconnaître qu’elle reste très discrète (trop) alors qu’elle a une réelle efficience sur le plan social.

Sans l’épargne solidaire, que de familles très fragilisées n’auraient pas trouvé de toit, ou encore que de personnes en recherche d’un emploi n’auraient pu l’obtenir. Aussi, comment ne pas saluer la présente semaine de la finance solidaire, un temps précieux pour mieux la faire connaître. Il y a urgence, son développement, sans conteste, réduit de graves iniquités.

L’Economie Sociale et Solidaire n’est pas une niche, pas davantage une forme marginale de l’économie au motif qu’elle sert, par priorité, la cause de ceux qui sont aux marges.

Quel en est le carburant, la solidarité. Elle est surtout celle de salariés : plus d’un million, en concertation avec leurs entreprises, investissent au titre de l’épargne salariale solidaire ; ils sont les premiers investisseurs de cette économie.

Quelle belle raison d’espérer, ceux qui bénéficient d’une sécurité avec l’emploi se préoccupent de ceux qui sont en grande vulnérabilité pour ne pas avoir de toit.

L’économie solidaire est en constante progression : 10, 5 % de l’emploi en France et 14 % de l’emploi privé. L’épargne solidaire a atteint en 2017 un encours de 11,5 Milliards d’euros (+ 18,3% par rapport à 2016).

Cette nouvelle économie suscite un réel intérêt pour être porteuse de sens de par son attention à faire émerger des orientations corrigeant de graves fractures sociétales. Comment ne pas observer que, là où on injecte de la solidarité dans l’économie, on assiste à des transformations qui impactent le « vivre ensemble ».

La finance solidaire fait école. Elle interroge désormais le champ économique via l’entrepreneuriat social. Le vote de la ‘loi PACTE’ facilite la création d’entreprises dont l’objet n’est pas seulement de se réunir pour se répartir des bénéfices mais pour les affecter à des programmes de lutte contre la pauvreté et la misère.

Un autrement se fait jour qui n’échappe pas à l’attention d’étudiants qui, sortis des grandes écoles – mais pas seulement – entendent participer à des entreprises contribuant à être proches des oubliés et des rejetés de la Société.

Cette économie, créatrice d’un avenir, naît d’une sagesse mettant à distance la brutalité du ‘toujours plus’ et du ‘tout, tout de suite’. La recherche de ce qui est juste, équilibré, témoigne de la volonté de construire un monde plus attentif au bien commun.

La qualité de vie ne dépend pas seulement de la possession de biens mais d’une vigilance à des partages créatifs. Alors, les cupidités et fébrilités s’estompent pour faire place à des valeurs qui rassemblent.

Ce samedi, je rencontrais dans un jardin public une famille de 4 enfants de 12 ans à 4 ans, sans domicile. Le père dispose d’un contrat de travail à durée déterminée de 24 heures par semaine. Surgit un petit garçon de 4 ou 5 ans à la tête blonde, manifestement d’un milieu aisé, qui aura ces mots : « je veux partager à l’enfant ».

Je me retourne et m’adresse à sa mère : ne me remerciez pas, me dit-elle. Nous avons parlé de ce foyer sans domicile à notre table familiale ; notre plus jeune fils a tenu à exprimer à l’enfant de son âge un signe chaleureux.

Je ne peux m’empêcher de voir dans la spontanéité de ce geste, le signe d’une Société qui s’éveille pour refuser la misère qui détruit. La finance solidaire, prenant en compte une part de gratuité, est l’un des leviers décisifs pour la combattre.

Si parfois les marchés décrochent, la finance solidaire, avec une constante détermination, s’accroche à créer des espaces plus lumineux ; rejoignons-là.

Bernard Devert

Novembre 2018

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Refuser la misère, une option ? Non, une impérative urgence

Le 17 octobre, depuis 1987, est la journée mondiale du refus de la misère, à l’invitation du Père Joseph Wrezinski, Fondateur d’ATD-Quart Monde, qui mourra un an plus tard.

L’intuition novatrice de cet homme de foi, né pauvre, demeuré jusqu’au terme de sa vie parmi les siens, fut de considérer que le devoir de la Nation n’était pas seulement de contribuer à ce que les personnes vulnérables le soient moins, mais à ce qu’elles aient leur place pour apporter à la Société cette part d’humanité qui lui manque.

La misère n’est pas une fatalité ; elle est la somme d’iniquités accumulées et de jugements à charge de ceux que la vie blesse et détruit. Une écoute et un autre regard s’imposent pour ne point pactiser avec l’inqualifiable.

Mesurons ce que veut dire il n’y a pas de place. Tel est le leitmotiv qu’entendent les plus violentés par la misère. Téléphonant au 115, ils attendent longtemps, trop longtemps, que leur interlocuteur décroche, non pas qu’il soit dans l’indifférence – bien au contraire – mais les appels sont si nombreux, et les places si limitées que ceux qui les reçoivent sont submergés.

L’impossibilité d’être accueilli, alors que la nuit est parfois bien avancée, suscite alors des heures inquiètes et dangereuses.

Le petit-matin est annonciateur de la répétition infernale d’un enfermement dont les sans-domicile s’évadent souvent par des addictions. Que de regards courroucés et méprisants leur rappellent qu’ils sont d’un autre monde ; ils le savent, il n’y a pas de place pour eux.

Comment ne pas entrevoir les conséquences pour l’hygiène mental et corporel. Folie meurtrière à laquelle s’ajoutent les abus et sévices de toute sorte que subissent des êtres sans forces, oubliés sur les trottoirs. Une deshumanisation absolue qui se vit dans une grande insensibilité ! Ils n’ont pas de place, ou si peu.

Pas davantage de place pour ces familles – souvent des femmes seules avec enfants – qui, après le drame des séparations, se voient contraintes de rechercher un logement adapté à leurs ressources pour que le ‘reste à vivre’, après le paiement des loyers et des charges, permette de vivre.

Que de rejets au motif de la rupture avérée entre les revenus et le prix de la location. Il s’en suit l’errance, la perte des repères, le début d’un enfer parce qu’à un moment difficile de leur histoire, sombrent des personnes fragilisées, rassasiées de ce cri provocateur entendu pour la énième fois : il n’y a pas de place. A trop le savoir, on perd même le pouvoir de réagir.

Victor Hugo, dans une lettre publique aux élus, proclamait : « Ayez pitié du peuple à qui le bagne prend ses fils et le lupanar ses filles. Que prouvent ces deux ulcères ? Que le corps social a un vice dans le sang. Nous voilà réunis en consultation au chevet du malade ».

Ce soin exige un diagnostic du corps social dont nous sommes tous membres. Que faire pour trouver l’énergie nécessaire à une intervention qui sauve ? Il s’agit de réanimer les forces vives d’une société qui, voyant la lèpre qu’est la misère, se déciderait enfin à prendre les moyens de la guérir et non de se séparer des lépreux en les mettant à distance.

Le premier prendre-soin est de trouver des abris décents.

Il y a des logements vides, des bâtiments inoccupés comme des immeubles de bureaux désertés pour ne plus répondre à leur destination. L’heure est celle d’un recensement pour mobiliser les possibilités d’agir.

Là, où vous êtes, n’hésitez pas à faire connaître ces ouvertures. Elles seront autant de fenêtres s’ouvrant sur une espérance née, il y a 31 ans, de l’appel d’un prophète qui, dans le regard de l’homme abandonné, découvrait des raisons de croire et d’offrir à la société plus d’humanité.

Bernard Devert

17 octobre 2018

25ème anniversaire de Péniche Accueil en la fête de François d’Assise

Est-ce le hasard que cet anniversaire soit célébré le jour de la fête de François d’Assise ? Nul doute que cette péniche accueillant les plus vulnérables aurait été chère à son cœur ; souvenons-nous de son poème de la création : Loué sois-tu, mon Seigneur, par sœur Eau, laquelle est très utile et humble.

25 ans, c’est dire que la péniche a tenu le cap d’une hospitalité qui ne se dément pas.

Le temps passant, j’ai oublié quelques noms mais je garde en mémoire les deux premiers fondateurs qui réunirent les Amis de la Rue, les Petits Frères des Pauvres et Habitat et Humanisme, les invitant à monter sur une péniche pour en jeter l’ancre, ce qui ne manqua pas d’en faire couler beaucoup pour que le projet ne sombre pas.

Le ‘Balajo’, tel est son nom, fait mémoire d’un de ses capitaines aimant fréquenter un café dansant portant cette enseigne. L’appellation n’est pas usurpée : sur le pont de la péniche, on continue à faire danser… la fraternité. L’accueil n’est pas triste ; les passagers, jamais guindés, plutôt joyeux, parfois ayant levé le coude, sans trop, afin de ne point risquer de plonger dans le Rhône.

Oui vraiment ; la péniche est un espace de fraternité. Personne n’y ‘fait tapisserie’. Il y a bien longtemps que le Balajo n’a plus de moteur mais les passagers ont une telle énergie qu’ils vivent des traversées avec un enthousiasme jamais à quai.

De combien d’aventures la péniche est-elle témoin ! Elle ne parle pas pour avoir le goût du secret qui est aussi celui de notre ville où elle décida de poser l’ancre pour le bonheur de ceux qui n’en avaient pas ou plus, mais qui mettant le pied sur le Balajo trouvent du réconfort.

Le Balajo est passé sous bien des passerelles et continue, dans cette mémoire qui n’a rien du cabotinage, à jeter des ponts, bâtir des liens qui sont à l’entraide ce que la confluence est à la ville un haut lieu de puissance pour être celui de la convergence. La rive gauche et la rive droite ne mettent pas à quai les courants de pensée, elles les enrichissent. Inouï, le Balajo en porte la trace !

Il y a un peu plus d’un an, les fondateurs ont été appelés après les pompiers pour aider à remettre sur cale le Balajo, victime d’un feu accidentel.

Les subsides recueillis ont été moins puissants que la lance à incendie mais les fondateurs sont restés des lanceurs d’alerte si bien que le Balajo a conservé toute sa vivacité d’accueil ; mieux encore, il bénéficie d’un nouvel espace chaleureux, celui qui vous conduit ce soir à nous réunir.

Alors retenez de mon bavardage un seul mot qui a du sens : ma reconnaissance à l’égard de ceux qui depuis 25 ans, bénévoles, salariés, mais aussi passagers font du Balajo une péniche ancrée dans la tradition lyonnaise d’une solidarité active ; elle fait école.

Bernard Devert

Octobre 2018

Rendre compte de cette ouverture permettant de régler un peu le compte de l’indifférence

L’hospitalité offerte à des familles Roms par Habitat et Humanisme se termine, suivant les conditions fixées dans la convention régularisée avec l’Etat, le Conseil de l’Europe et deux communes : Saint-Genis les Ollières et Saint-Priest.

Les frontières sont tombées. A l’écoute d’un des Maires, elles sont plutôt lézardées, observant que le climat haineux qui a accompagné l’hébergement de ces familles s’est, au fil des mois, estompé même si, ici et là, quelques relents nauséabonds demeurent.

Devrais-je parler de réussite ‑ je ne sais ‑ mais incontestablement des familles ont trouvé un tremplin pour sortir non seulement physiquement des bidonvilles mais aussi psychologiquement de ce mépris dans lequel elles étaient enfermées.

Il convient de se rappeler que nombre d’entre elles ont vécu parfois 5 ans, voire 7 ans, dans des espaces dont la tolérance est une honte.

Comment peut-on rester indifférents à l’égard d’enfants qui survivent dans un cloaque annihilant tout avenir.

A un horizon plus lumineux nous avons travaillé avec les représentants de l’Etat, d’ATD Quart-Monde et le soutien des Fondations Société Générale, Bettencourt-Schueller, Decitre. De très nombreux sympathisants d’Habitat et Humanisme ont soutenu la cause.

Des salariés et bénévoles impliqués méritent de notre part un grand respect pour la qualité de leur engagement.

L’heure n’est sûrement pas de bouder notre joie de voir que ces enfants, tous scolarisés, s’éveillent à un ‘autrement’ de leur histoire.

Je ne suis pas prêt d’oublier le 23 décembre 2015, date à laquelle des familles Roms entraient dans ces deux villages d’insertion ; nombre d’entre elles n’en revenaient pas d’avoir de l’eau chaude et une douche privative. Ce qui est banal pour nous revêtait un caractère merveilleux.

Un des enfants, d’environ 6 ans, me dit alors : c’est mon plus beau Noël ; quel cadeau !

Trois années, ou presque, pour vivre ensemble un changement de regard, via un programme novateur visant la formation, l’insertion professionnelle et l’éducation des enfants.

Le défi était de taille ; je crois pouvoir dire qu’il a été conjointement relevé.

Il nous faut poursuivre l’accompagnement pour ne point laisser s’installer des échecs ; ils ne manqueront pas d’arriver comme dans toute vie. Cependant, bien de ces familles fragilisées – et comment pourrait-il en être autrement ‑ peuvent être découragées par ces quolibets dont elles sont trop souvent victimes, quand ce ne sont pas des mots blessants, assassinant l’estime de soi si nécessaire pour se construire et se reconstruire.

Au seuil de cette rentrée ces familles entrent dans des perspectives humanisantes ; leur joie est notre joie.

Je tenais à vous la partager ; de tout cœur merci.

Bernard Devert

Promesse

Le rapport d’activité de 2017 s’ouvre sur la photo d’un enfant comme en 2016. Les visages sont différents mais ils sont un même hymne à la vie.

Le sourire de cette petite fille nous désarme. Ne nous invite-t-il pas à habiter la promesse essentielle d’avoir à lui offrir, comme à tout enfant, un monde habitable pour tous.

Au cœur de nos engagements le respect de la vie est une exigence d’autant plus impérieuse que nous nous avançons auprès de ceux que la vie blesse et fragilise. Qu’est-ce qui est le plus fragile, la vie, en son début et en sa fin.

Vous comprendrez – et sans doute apprécierez – notre recherche constante à être conjointement des veilleurs pour cette magnifique mission du « prendre soin ».

Notre conviction est qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée mais une ligne de départ. Tout, toujours, commence, recommence.

Le visage de tout enfant déplace les regards. Un magnifique sens est donné à nos existences. Vient alors sur nos lèvres cette parole libérante et décisive : « je te promets de t’accompagner pour que tu deviennes ce que tu es et d’œuvrer pour un monde plus respectueux des fragilités.

L’infini, quelle que soit nos courants de pensées, n’est pas un vague espoir mais un émerveillement si bien exprimé par Charles Péguy. Quelle joie d’observer des enfants s’épanouir. A l’inverse, quelle amère tristesse de voir des enfants accablés par des malheurs qui devraient leur être épargnés.

La confiance et la sécurité offertes à l’enfant sont un capital inépuisable d’amour qui, dans les moments les plus difficiles de son histoire, se révèlera une « oasis » à travers les inévitables déserts.

Au moment où j’écris ces lignes, une jeune femme accueillie au sein d’Habitat et Humanisme m’exprimait ses craintes quant à son avenir et son doute sur le sens de la vie. L’invitant à entrer dans une relation de confiance, elle me répondit : « personne jamais ne m’a fait confiance ». Terrible !

L’estime est un sommet de la promesse. Il est de ces cimes qui ne s’atteignent qu’avec des guides expérimentés qui, pour donner précisément confiance, permettent d’aller plus loin. Seuls, avec nos craintes et nos doutes sur nous-mêmes, nous n’irions pas.

La vie est réussie dans la mémoire de la confiance reçue et celle-là même accordée ; j’existe pour un autre et réciproquement. La solitude est brisée.

La petite fille de notre photo, tenant dans sa main un jouet en forme de clé, s’amuse à faire des bulles qui, en même temps qu’elles éclatent, signent un envol et une lumière.

Les bulles à l’âge adulte sont parfois des lieux d’installation, d’arrivée – mais vers quoi. Restons sur la ligne de départ, celle d’un enthousiasme pour bâtir des solidarités actives.

Il est de ces bulles financières, économiques, immobilières qui, relevant d’une surchauffe, éclatent. Les marchés sombrent avec la cohorte des dérives qui s’ensuivent. Refusant ces bulles, nous nous éloignons du virtuel pour une économie du réel, indemne de toute surchauffe tant les besoins vitaux appellent à une économie généreuse et enthousiaste pour lutter contre les causes de la misère.

Cette année nous veillerons à être plus attentifs à ne rien céder sur ce qui détruit l’esprit d’enfance, condamnant les plus pauvres à une double peine : un présent difficile compromettant tout avenir. Quelle iniquité que de naître si pauvre, jusqu’à ne point pouvoir connaître un autrement dans sa vie.

Oui, vraiment il est essentiel d’offrir à tout enfant la promesse que sa ligne de départ ne se confond pas avec une ligne d’arrivée, envahie par ce défaitiste condamnant l’avenir.

Ensemble, nous ne l’acceptons pas. Ce refus ne nous enchaîne pas dans un pessimisme mais libère ce oui vital de l’âme et/ou de l’esprit. Tout est ouvert.

Bernard Devert

 

Veiller pour devenir meilleur

Juin est le mois des Assemblées Générales : il s’agit de rendre compte et d’évaluer ce qu’il faut poursuivre pour réduire les situations de précarité et de misère.

Notre rapport d’activité s’ouvre sur la photo d’un petit enfant. Tout un programme. Son regard traduit la confiance : il se sait protégé pour être aimé. Ses yeux amusés donnent à entrevoir une joie insouciante ; elle fait du bien.

Cet enfant, heureusement, ne se pose pas de question. En revanche, il nous invite – et c’est notre responsabilité – à nous demander ce que deviendront tous ces gosses abimés par la misère. Cette attention réveille en nous l’éternelle enfance, source du meilleur de soi-même.

Les différentes opérations présentées ne valent que par le bonheur qu’elles procurent aux familles qui ont trouvé un habitat décent. Je garde en mémoire la joie de cet enfant : « maman, maman, j’ai une chambre ! ». Tout un univers s’ouvre.

Que d’enfants aimeraient avoir ce bonheur ! Tristesse de ne pas pouvoir le leur offrir !

Dans l’assemblée des questions surgissent, traduisant la juste impatience d’en finir avec ces situations du mal logement : Que faire pour aller plus loin, pour que l’enfance ne soit pas abimée ?

Il n’y a pas de réponse toute faite, tant le malheur, hélas, nous résiste. L’assemblée est ‘secouée’, non point par une voix docte qui sait, mais par le jaillissement d’une attente : être des veilleurs pour devenir meilleurs. Quelle fraîcheur !

J’entends cet homme au soir de son existence me dire : « plus j’avance en âge, plus je suis optimiste ». Il a fait un choix – il est le nôtre – aller vers les berceaux de la vie qui, seuls, éloignent des linceuls.

Marion Muller-Colard dans son opuscule, Le plein silence, dit :

 « Au bord de mon lit s’assoit le Maître et je voudrais pouvoir faire bouger mes lèvres pour décliner la leçon d’aujourd’hui.

 Mais la leçon est terminée, me dit-il. L’as-tu au moins comprise ? Tu ne peux pas être première car ici, il n’y a pas de ligne d ‘arrivée ».

 Oui, il n’y a qu’une ligne, celle du départ où, chaque jour, chacun essaie de commencer, de recommencer pour détruire le pessimisme qui voudrait nous faire croire que l’amour jamais ne gagnera.

« Le vent souffle où il veut ; tu l’entends, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. Il en est ainsi de quiconque est né de l’Esprit ». Un Esprit qui nous dépossède de nos certitudes, de nos amertumes, de nos refus ou de ces propositions défaitistes : on a déjà essayé ; et alors…vivre n’est-ce pas précisément toujours tisser de nouveaux liens.

L’esprit d’enfance ne serait-ce pas cette liberté, nous éloignant des enclos nourrissant les peurs et l’entre-soi.

Bernard Devert

Juin 2018

L’urgence

L’urgence est bafouée. Force est de constater que nous ne sommes pas pressés pour y répondre. Aucune contrainte, sauf celle de se sentir malgré tout appelés à l’évoquer sur un ton hérissé, le plus haut possible, afin de ne pas trop laisser transparaître l’indifférence ou la lassitude.

Si des personnes doivent être lasses ou en colère, ce sont bien celles qui subissant l’inacceptable, recueillant des promesses, jamais ou si peu tenues quant à la fin de leur exclusion.

L’urgence est le masque de nos alibis. Nous ne sommes pas pauvres de mots pour préconiser des actions ; serions –nous naïfs, pire cyniques, pour imaginer que l’indignation est suffisante pour réunir les conditions d’une mobilisation mettant fin à l’inacceptable.

Un des nombreux drames de notre société est celui qui touche les adultes mais aussi les enfants condamnés à la rue.

Il faut être clair, le refus du toit, c’est le refus d’un laisser vivre. La rue non seulement abime mais tue. Un crime collectif qui, à force d’être nommé, est banalisé au point que les victimes sont même montrées comme les coupables.

La parabole du Bon Samaritain, dans le Livre qui appartient à tous pour être celui de l’humanité, met en scène un homme roué de coups par les brigands. Ils l’ont laissé là, à moitié mort, au bord du chemin.

Que faisons-nous ? Si nous ne portons pas directement les coups, reconnaissons que nous sommes peu enclins à protéger les plus pauvres. Qu’il me soit ici permis de saluer l’action menée par le SAMU social, tous les dispositifs de maraudes, palliant autant qu’ils le peuvent le tragique de ces situations.

L’assistance à personne en danger n’a pas de sens quand elle s’étale sur des mois, des années avec un sursaut hivernal qui ne règle rien.

Deux hommes de bien, le lévite, le prêtre, sont si occupés qu’ils n’ont pas le temps. La réponse aux urgences souligne toujours nos priorités.

Un troisième homme, étranger, qui ne bénéficie pas de la meilleure opinion des deux premiers, s’approche, toute affaire cessante. Son heure est de se mettre à disposition de ce blessé pour le sortir d’un mauvais pas.

Pour répondre à l’urgence, la fraternité née du partage des fragilités se révèle la condition pour agir.

Accompagnant de grands malades, j’ai souvent entendu de ceux, soudainement touchés dans leur santé, une approche nouvelle de l’urgence. Les horloges s’arrêtent ou, selon, s’affolent. L’urgence traverse toutes les heures. Impossible de ne plus entendre la question que faire, enfouie jusque-là par les sur-occupations de l’inessentiel.

Le risque de quitter cette rive suscite une relation d’empathie avec ceux qui, sur cette même rive, sont depuis longtemps au bord des précipices. L’expression qui m’a été le plus partagée par les malades est : « je suis passé à côté », comme le lévite et le prêtre de la parabole. Une posture bien partagée ; elle est aussi la mienne.

Marion Muller-Collar, dans son petit livre, Le plein silence, écrit : « j’ai toujours évalué ma santé spirituelle au tensiomètre de la mort…Entrer enfin à l’école maternelle de Dieu et, comme b et a font ba, apprendre que le peu est le terreau de la plénitude ».

Bernard Devert

Juin 2018