Le 15 août, une fête pour mettre en congés les peurs qui paralysent

Les mutations que nous vivons rendent ces temps passionnants mais difficiles. Des repères s’effacent, alors que n’apparaissent pas encore clairement ceux qui se dessinent, d’où d’inévitables inquiétudes.

Le XXème fut le siècle d’une course effrénée au progrès, à la puissance qui immanquablement entraîne la violence et cette soif de possession, in fine destructrice.

Soyons justes, ce siècle a aussi apporté de nombreuses ouvertures. De grands prophètes se sont levés, laissant à ce monde de formidables espaces de re-création.

Pourtant, des climatologues pensent qu’il est déjà trop tard pour agir, alors que s’amoncellent de terribles prévisions, comme le fait que près d’un quart de la population mondiale est menacée par la pénurie d’eau.

Les grandes villes s’enorgueillissent de devenir des mégapoles sans trop se soucier de laisser aux marges les plus vulnérables.

Si la pauvreté dans le monde recule, il convient d’être attentifs à la grande misère qui stagne, voire s’aggrave.

Nombre d’exils ne pourront sans doute pas être évités mais le « village monde » s’interroge, laissant transparaître l’éloge du fragile que les idées de force ne parviennent pas à taire.

Le partage gagne du terrain. Au sein des nouvelles générations, mais pas seulement, le désir d’accaparer perd de son acuité. Une nouvelle économie, balbutiante mais réelle, se fait jour avec l’entrepreneuriat, les entreprises à mission et le développement de l’économie sociale et solidaire.

Des voix se lèvent parmi ceux qui disposent d’importants revenus pour inviter à une meilleure répartition des richesses. Ils n’attendent pas, ils agissent.

Jamais n’a coulé à flot autant d’argent gratuit. Est-ce folie que d’imaginer que ces capitaux flottants s’investissent sur des programmes de lutte contre la misère. Il s’ensuivrait une réconciliation de l’éthique et de l’économie. Quelle tristesse si la gratuité de l’épargne devait être annihilée par le prix de l’indifférence et de l’obscurantisme.

La dictature du « toujours plus » et du « tout, tout de suite » vieillit face à la recherche du sens. Trouverons-nous l’audace d’un David face à Goliath.

Oui, que de raisons d’espérer ; elles sont données pour autant que nous les retirions des mains invisibles.

J’ai le bonheur de connaître des acteurs économiques et sociaux décidés à faire du neuf, habités par cette formidable espérance, conduisant à faire naître de nouveaux possible. Je ne les nomme pas, ils se reconnaîtront, habités par cette conviction profonde que la vie, quand elle est authentique, l’emporte sur le chaos.

Magnificat.

Que d’espoirs entachés de chimères portent en eux le néant, à la différence de l’espérance, éveil à une Présence, garde-fou des défaitismes.

En cette fête du 15 août, l’inouï d’une Parole nous est offert, un oui qui offre à la vie une convergence vers l’Essentiel, laissant à jamais la trace d’un émerveillement.

Que de rencontres, encore ces dernières semaines, m’invitent à vous partager ce Magnificat.

Je pense à Hamod et Mourad, deux jeunes de 20 ans, eux-mêmes réfugiés, qui se sont mobilisés gratuitement en donnant toutes leurs forces pour offrir une hospitalité à des familles yézidies massacrées par Daesh.

C’est aussi dans un territoire rural en Lozère, à Saint-Chély-d’Apcher que, soutenues du Maire et de sa population, des familles Yézidies ont trouvé un espace de tendresse pour un possible avenir.

Dans l’Aveyron, un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA) a été réalisé à Saint-Affrique avec le concours également du Maire et de nombreux habitants. L’un d’eux écrit : « alors qu’on pense qu’il ne se passe rien dans une petite ville » …

La maison commune se construit. Les fondations encore inachevées sont celles d’une solidarité de destin pour sauver l’humain et la planète-terre.

Que d’initiatives traduisent ce « n’ayez pas peur », gardant une heureuse actualité.

Vous écrivant de l’Abbaye de Tamié, je pense à ces moines et moniales, passionnés de Dieu et de l’homme. Leurs lieux sont à distance du bruit. Se protègent-ils, non. Leurs engagements, que d’aucuns considèrent comme inutiles, se révèlent des liens de grande humanité, pour entrevoir secrètement l’identification du divin et de l’humain. L’homme n’est-il pas l’espérance de Dieu.

Sans doute, un jour, à commencer par moi-même, comprendrons-nous mieux leur mission : donner à cette terre la trace d’une dépossession pour désencombrer l’avenir. Ils en sont des pionniers.

Magnificat.

Nombreux encore sont ces femmes et ces hommes libres qui, dans une totale discrétion, refusent de « marcher sur la tête » ou de vivre comme des fous pour reprendre l’expression de Martin Luther King.

Patiemment, ils ouvrent un chemin où le fragile a toute sa place, la première. Gardant des mains ouvertes et solidaires, ils se tournent résolument vers l’essentiel : servir.

Magnificat.

J’entends, comme vous, le hurlement quotidien des mauvaises nouvelles. Le sujet n’est pas de les taire, mais de ne point ignorer les informations qui font du bien pour briser les finitudes.

A ne prêter l’oreille qu’à ce qui accable, nous nous perdons.

Heureusement, des êtres silencieux sauvent ce qui doit l’être.

Magnificat.

Bernard Devert

15 août 2019

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Donner cœur et voir avec cœur, les conditions du changement

Au moment où est projeté sur les écrans, Les Invisibles, la Mairie de Paris, dans son programme réinventer Paris, met en lumière l’attention aux personnes fragilisées, en cohérence avec l’ouverture de la maison commune à des femmes victimes de l’indifférence jusqu’à n’avoir point de toit.

Habitat et Humanisme a l’honneur de se voir attribuer la réhabilitation de logements sociaux sur la place des Vosges, un site magnifique, accessible aux personnes aisées, influentes sur le plan économique, politique et médiatique.

Des invisibles trouveront une place dans un espace qui demeurait jusque-là impensable pour eux.

La Société a besoin de symboles. Cette opération met en exergue une avancée de la fraternité ; l’heure n’est pas de la bouder.

Le ‘grand débat national’, dès la première rencontre, fit remonter combien était insupportée la fracture sociale et son violent ressenti d’iniquité. Jacques Chirac, déjà en 1995, promettait d’en découdre avec cette déchirure qui ne fut pas étrangère à son élection.

L’eau a coulé sous les ponts. Combien de naufragés sont emportés par cette fracture sociale, une colossale facture pour la Nation et un gâchis inestimable sur le plan humain.

Il serait injuste de penser que le législateur n’a rien fait. La loi SRU du 13 décembre 2000, notamment son article 55, la loi Egalité et Citoyenneté du 27 janvier 2017, la loi ELAN du 13 décembre 2018 concourent à réduire des inégalités. Force est de constater que le législatif a des effets, pour le moins relatifs face à la peur du changement et aux crispations. La place des Vosges est à cet égard une petite lumière d’ouverture.

Le plan pauvreté de M. Emmanuel Macron met une priorité sur l’enfant afin que son avenir ne soit pas détruit. Cependant, si cette juste attention n’est pas suivie d’une politique de l’aménagement du territoire, les quartiers pauvres abriteront longtemps encore les ‘invisibles’, observant leur absence dans ce mouvement secouant le Pays.

Le film « Les Invisibles » de Louis-Julien Petit se termine par l’évacuation de ces femmes au motif que l’accompagnement proposé ne correspond pas aux normes administratives. Quand comprendra-t-on que, seul, le cœur suscite le champ de nouveaux possibles.

Les forces de l’ordre venues accompagner l’expulsion regardent, médusées, ces femmes quitter joyeusement l’espace où elles ont retrouvé la fierté d’exister, l’estime de soi ; rien ne pourra leur enlever ce trésor qu’elles ont recueilli de haute lutte. Le désordre a changé de côté.

« Ô fraternité, quand tu nous tiens, l’audace nous étreint ».

Bernard Devert

Janvier 2019

Assez, la violence, l’heure est celle d’une relance du dialogue

La réussite des « Gilets jaunes », soutenue par une opinion jusque-là favorable, met cependant en échec les corps intermédiaires qui n’ont pas trouvé auprès du Gouvernement l’attention qu’ils espéraient. La violence a payé !

L’expression de cette crise sociale s’exprime chaque samedi depuis 8 semaines ; elle traduit la lassitude mais aussi la détresse de ceux qui n’en peuvent plus de n’avoir comme ressources que ce fameux « reste à vivre », avec comme corollaire des fins de mois qui commencent très tôt, laissant le goût amer de se sentir délaissés ou de ne compter pour rien au sein de la Société.

La pauvreté est une violence mettant en berne l’avenir de ceux qui la subissent.

Monsieur Emmanuel Macron, lors de ses vœux, rappela que chaque personne est nécessaire à la Nation. Cette reconnaissance devrait s’inscrire dans le continuum des engagements présentés par le Chef de l’Etat le 13 septembre 2018 pour lutter contre la pauvreté, non point seulement l’atténuer mais d’abord et surtout l’éradiquer tant elle est destructrice des personnes.

Dehors la misère ! Qui ne se mobiliserait pas pour en finir avec un malheur récurrent qui, avec le mal-logement, le chômage, s’inscrit dans un paysage auquel on s’habitue pour ne point se laisser habiter par cette pressante question : qu’en est-il du respect des personnes fragilisées ?

Il y a ici une responsabilité qui offre à la Nation un enjeu décisif et déterminant pour construire la cohésion sociale dont le ciment est l’équité.

La fraternité, troisième et dernier terme de notre devise républicaine, est restée longtemps l’oubliée ; elle pourrait bien s’imposer comme première. Souvenons-nous qu’à un moment de l’histoire, elle fut placée entre liberté et égalité.

La crise de représentativité qui se fait jour entraînera-t-elle une démocratie plus participative. D’aucuns la souhaitent. Encore faut-il que les échanges ne soient pas vains pour ne pas susciter de plus grandes frustrations avec les risques qui s’ensuivraient pour l’équilibre de la Société.

Germaine Tillion, cette grande résistante, aimait à dire « en matière de vérité, il n’y a pas de frontière ».

L’heure est celle de l’innovation plutôt que de s’arc-bouter sur des certitudes en termes de défenses et d’intérêts jusqu’à feindre d’ignorer un autrement.

Plutôt que d’avoir en boucle des scènes de violences, il conviendrait que soient proposés par des experts des moments de réflexion, accompagnés de scenarii, afin que chaque citoyen soit plus au clair avec les marges de manœuvre possibles pour se prononcer quant aux changements attendus pour une Société moins fracturée.

La sagesse, loin d’être fille de la passivité, est une chance pour trouver un modus operandi aux fins de parvenir à reconnaître ce qui est possible en posant de façon intangible l’impossible de tolérer misère et pauvreté.

Certes, le Pays est confronté à un surendettement et à une économie mondialisée qui doit faire face à des règles sévères de concurrence mais, pour autant, la profitabilité des entreprises n’est pas en baisse.

Un pessimisme ambiant laisse penser que l’économie se détériore, mais d’autres experts évaluent que ce propos manque de mesure et de nuance. A imaginer le pire comme proche, on le crée.

Une attente se fait jour de recueillir des analyses contradictoires présentées avec pédagogie et tempérance pour mieux évaluer les difficultés, mais aussi le champ des nouveaux possibles. Les concitoyens se sentiraient alors respectés, disposant enfin des éléments d’analyse pour mieux comprendre et par-là même s’entendre.

Bernard Devert

Janvier 2019

Attention accidents ! Ils sont signalés par les « Gilets jaunes »

La circulation est perturbée par « les Gilets jaunes », un mouvement informel qui n’entend pas se laisser cerner par des partis politiques soufflant, ici et là, leur adhésion, veillant à rester à distance d’une protestation nourrie par les réseaux sociaux.

Le coût du carburant est l’étincelle qui fit jaillir une exaspération latente se traduisant par des barrages, sans susciter de violences entre manifestants et forces de l’ordre, même s’il y a lieu de regretter, le premier matin de la manifestation du 17 novembre, un accident mortel lié à la peur.

Ce même jour, une des manifestantes dans une rue de Paris proche de l’Elysée ‑ face aux CRS qui ne chargent pas ‑ enlève son gilet jaune et s’écrie : ‘je n’ai rien, même pas de haine’, exprimant seulement sa colère.

Le Premier Ministre, lors de son allocution de dimanche soir, soulignait que son Gouvernement entendait non seulement le mécontentement mais aussi percevait la souffrance d’un grand nombre de ceux qui manifestaient.

Il est bien qu’au plus haut niveau de l’Etat, il y ait la reconnaissance d’un mal, ne relevant pas d’une approche fiscale mais discale, nombre de Français en ayant « plein le dos ». Trop de difficultés s’amoncellent sans que les promesses d’un mieux-être ne transparaissent.

N’oublions pas le nombre de personnes confrontées à des revenus relevant d’un reste à vivre qui n’est autre que celui de la survie.

Que de fins de mois arrivent trop tôt ; des jours, parfois des semaines restantes sans ressources obligent à faire appel à un crédit ou une avance sur la rémunération du mois suivant, laquelle s’avère déjà insuffisante. Un engrenage destructeur qui ne fait pas de bruit, sauf dans ces moments où trop, c’est trop.

Que de membres de la « famille France » ont mal, d’où l’urgence d’un prendre soin pour que ne s’installe pas la souffrance ; il en va du corps social, comme du corps biologique, la nécessité de faire tomber la fièvre pour éviter de plus grands désordres.

Il faut en convenir, la société est accidentée. Aussi, les « Gilets jaunes » sont sortis. Les mots ne suffiront pas pour guérir des blessures graves, pour être des fractures ouvertes.

Les gilets jaunes signent l’accident et l’urgence de prendre des précautions aux fins d’éviter de plus grands malheurs. C’est bien dans cet esprit que les « Gilets jaunes » sont sortis et c’est dans cette perspective qu’ils doivent être entendus. Les premiers soins doivent être une attention à ce ressenti qui fait mal, se savoir les oubliés de la société.

Le chemin des uns apparaît comme celui conduisant vers un beau jardin alors que celui de beaucoup d’autres n’a pas d’horizon, sauf le déjà là d’une condamnation à goûter les fruits amers d’un parcours sans avenir. Ne nous étonnons pas alors qu’il y ait quelques barrières ; une première écoute les lèvera

Bernard Devert

Novembre 2018

 

 

 

 

 

 

La métropolisation synonyme de déserts

Nous assistons à une métropolisation massive en France, comme dans le monde, d’où une dévitalisation des petites villes et même des villes moyennes. Sommes-nous si sûrs que la concentration des habitants, des pôles d’activités et des espaces de culture soit une bonne réponse à la cohésion du territoire.

Un arrêt sur image s’impose.

La traversée des villages et des petites villes donne à voir une paupérisation qui n’est pas sans affecter le patrimoine affichant des panneaux à louer, à vendre. Un désert se dessine ; il est sans oasis.

A Paris, trois écoles ont fermé cette année. Que de familles n’ont plus accès à la ville en raison de loyers inabordables, concurrencés par des plateformes à vocation hôtelière (Airbnb). Certes, des régulations sont mises en œuvre, mais cet habitat temporaire pour des touristes fortunés fait florès dans les beaux quartiers.

Montluçon a perdu 20 000 habitants en 50 ans. L’activité économique dépérit, 2 000 logements vacants, plus de 2 500 à Nevers, alors que tant de familles en Ile-de-France doivent attendre 7 ans pour disposer d’un appartement dans le parc social. Le budget de la ville de Paris pour le logement social est de plus de 500 millions d’euros.

Les budgets enflent pour les métropoles et s’amenuisent pour les villes moyennes et plus encore pour les petites.

Le mal-logement s’aggrave dans les métropoles et l’habitat se détériore dans un grand nombre de départements, désarmés face à l’exode de leurs habitants. Les valeurs républicaines sont blessées, de par l’absence, depuis de longues décennies, d’une politique d’aménagement du territoire capable de réguler, de structurer et de mettre en œuvre des formations pour de nouvelles activités.

La métropolisation brise :

  • l’égalité entre les territoires, mais la République n’est-elle pas une et indivisible.
  • la liberté. Quand les usines et ateliers ferment, que reste-t-il comme choix, sinon celui de rejoindre les métropoles pour tenter de trouver un travail. Cependant, si la métropolisation était la réponse, assisterions-nous à un chômage touchant 2,5 millions de personnes.
  • La fraternité. Que d’anonymat ! Les métros et les TER sont souvent les wagons de l’indifférence ; tant de voyageurs sont fatigués par ces temps de transport amputant leur sommeil.

Qui n’est pas touché par ces femmes partant très tôt pour faire du ménage dans les entreprises, leur salaire ne leur permettant pas de se loger à proximité de leur lieu de travail ; alors, il leur faut habiter loin, trop loin.

Les métropoles laissent briller au cœur de leurs villes des lumières qui font miroiter bien des illusions. Si tout semble possible, les promesses ne sont pas au rendez-vous. Que de solitudes profondes et même désespérées ne trouvent plus à se cacher dans les grandes villes.

Le Grand Paris se prépare. N’y aurait-il pas une autre réflexion à retenir. Est-ce trop tard que d’envisager de transférer des investissements vers des villes moyennes, leur permettant d’offrir un avenir à ceux qui y vivent encore.

Jean-Louis Schilansky, Président du MEDEF à Paris, s’inquiète de l’inflation du projet des prélèvements sur les entreprises pour financer le futur métro automatique francilien, hier évalué à 20 Mds, aujourd’hui réévalué à 35 Mds.

La digitalisation entraînera une révolution du travail qui devrait donner un atout aux petites et moyennes villes, réserve faite qu’elles développent l’intercommunalité.

Mon propos n’est pas d’opposer les métropoles aux villes moyennes ou petites. L’heure est de s’inquiéter de leur synergie pour que la vitalisation des unes n’entraîne pas la dévitalisation des autres dont l’assèchement ne s’arrêtera pas par le seul ruissellement des premières.

La métropolisation est liée à des volontés de puissance, entraînant une course entre les quelques grandes villes pouvant prétendre, via des critères disqualifiant les plus petites, à disposer de lieux de pouvoir. Ne serait-ce pas la peur de la fragilité créant paradoxalement des outrances pour ne point être saisie comme un levier facilitant les métamorphoses dont nos territoires ont besoin.

Bernard Devert

Novembre 2018

Ce mal-logement qui tue

Que de patience coupable face au mal-logement !

Dénoncé depuis des décennies, ce « cancer » social fait l’objet seulement de soins palliatifs. Quelle est la volonté d’en finir avec une souffrance qui ronge la Société, jusqu’à créer des fractures. D’un côté, ceux qui bénéficient d’un habitat et de l’autre, d’un abri compromettant l’avenir des occupants.

La colère gronde à Marseille avec l’effondrement de trois immeubles, rue d’Aubagne, ayant entraîné la mort de 5 résidents. 3 autres sont portés disparus ; grande est l’inquiétude. L’insalubrité pourtant était connue mais aucune précipitation pour éloigner du danger les plus vulnérables.

L’affaissement de ces bâtiments crée une légitime émotion ; elle doit être entendue comme un réveil des responsabilités. Arrêtons de jouer avec la vie de ceux qui sont les plus fragiles.

Le mal-logement est cause de morts physiques. Quelle attention portée aux morts de la rue ! Ils ne courent le risque d’aucun effondrement pour être abandonnés sur des trottoirs, par tous les temps, sans que la Nation soit effondrée par une telle injustice.

Nous tenons dans nos mains les linceuls d’une fraternité déchirée pour tolérer l’intolérable, des morts annoncés. Quand réaliserons-nous enfin des programmes en nombre suffisant mettant un terme à un sans-abrisme honteux. Il est le nôtre.

A la va-vite, à chacun des hivers, s’ouvrent des gymnases dans lesquels s’entassent les délaissés et rejetés d’une Société plus attentive au thermomètre qu’à la santé de ses ressortissants bravant les intempéries. Que fait-on de cette obligation juridique et morale d’un logement décent pour tous.

Assez facile de parler du ‘logement d’abord’, il convient d’abord de prendre acte de la nécessité de construire des logements décents, délivrés des marquages sociaux, accessibles à chacun en fonction de ses revenus.

Le mal-logement tue aussi moralement nombre de nos concitoyens oubliés dans des cités anxiogènes. Bon sang ! L’habitat est constitué de fenêtres ; comment accepter que leur ouverture ait pour conséquence d’abîmer des regards. Tristesse du mal vivre de ceux qui, séjournant dans ces lieux, ne se font aucune illusion sur l’intérêt qui leur est témoigné.

Consentir à l’indignité d’un toit, c’est dire à celui qui l’occupe par nécessité : tu ne comptes pas ou si peu.

Ce drame à Marseille intervient au cours de cette semaine de l’économie solidaire. Une forme d’économie qui connaît un certain effondrement, l’Etat lui retirant une part des dispositifs fiscaux. Comment se faire entendre sur la pertinence de leur maintien. Non, ils ne sont pas des avantages, appelés si injustement des niches, mais des soutiens nécessaires pour bâtir plus humain.

Faut-il que la vie disparaisse pour comprendre que l’habitat est un écrin qui l’accueille et la protège, mais pour qui ?

Bernard Devert

Novembre 2018

 

La finance solidaire, servante d’humanité

La finance est omniprésente et omnipuissante. Ne parle-t-on pas fort justement de la financiarisation de l’économie. Tout est financier. Dans ce contexte, quelle place a l’économie solidaire dont il faut reconnaître qu’elle reste très discrète (trop) alors qu’elle a une réelle efficience sur le plan social.

Sans l’épargne solidaire, que de familles très fragilisées n’auraient pas trouvé de toit, ou encore que de personnes en recherche d’un emploi n’auraient pu l’obtenir. Aussi, comment ne pas saluer la présente semaine de la finance solidaire, un temps précieux pour mieux la faire connaître. Il y a urgence, son développement, sans conteste, réduit de graves iniquités.

L’Economie Sociale et Solidaire n’est pas une niche, pas davantage une forme marginale de l’économie au motif qu’elle sert, par priorité, la cause de ceux qui sont aux marges.

Quel en est le carburant, la solidarité. Elle est surtout celle de salariés : plus d’un million, en concertation avec leurs entreprises, investissent au titre de l’épargne salariale solidaire ; ils sont les premiers investisseurs de cette économie.

Quelle belle raison d’espérer, ceux qui bénéficient d’une sécurité avec l’emploi se préoccupent de ceux qui sont en grande vulnérabilité pour ne pas avoir de toit.

L’économie solidaire est en constante progression : 10, 5 % de l’emploi en France et 14 % de l’emploi privé. L’épargne solidaire a atteint en 2017 un encours de 11,5 Milliards d’euros (+ 18,3% par rapport à 2016).

Cette nouvelle économie suscite un réel intérêt pour être porteuse de sens de par son attention à faire émerger des orientations corrigeant de graves fractures sociétales. Comment ne pas observer que, là où on injecte de la solidarité dans l’économie, on assiste à des transformations qui impactent le « vivre ensemble ».

La finance solidaire fait école. Elle interroge désormais le champ économique via l’entrepreneuriat social. Le vote de la ‘loi PACTE’ facilite la création d’entreprises dont l’objet n’est pas seulement de se réunir pour se répartir des bénéfices mais pour les affecter à des programmes de lutte contre la pauvreté et la misère.

Un autrement se fait jour qui n’échappe pas à l’attention d’étudiants qui, sortis des grandes écoles – mais pas seulement – entendent participer à des entreprises contribuant à être proches des oubliés et des rejetés de la Société.

Cette économie, créatrice d’un avenir, naît d’une sagesse mettant à distance la brutalité du ‘toujours plus’ et du ‘tout, tout de suite’. La recherche de ce qui est juste, équilibré, témoigne de la volonté de construire un monde plus attentif au bien commun.

La qualité de vie ne dépend pas seulement de la possession de biens mais d’une vigilance à des partages créatifs. Alors, les cupidités et fébrilités s’estompent pour faire place à des valeurs qui rassemblent.

Ce samedi, je rencontrais dans un jardin public une famille de 4 enfants de 12 ans à 4 ans, sans domicile. Le père dispose d’un contrat de travail à durée déterminée de 24 heures par semaine. Surgit un petit garçon de 4 ou 5 ans à la tête blonde, manifestement d’un milieu aisé, qui aura ces mots : « je veux partager à l’enfant ».

Je me retourne et m’adresse à sa mère : ne me remerciez pas, me dit-elle. Nous avons parlé de ce foyer sans domicile à notre table familiale ; notre plus jeune fils a tenu à exprimer à l’enfant de son âge un signe chaleureux.

Je ne peux m’empêcher de voir dans la spontanéité de ce geste, le signe d’une Société qui s’éveille pour refuser la misère qui détruit. La finance solidaire, prenant en compte une part de gratuité, est l’un des leviers décisifs pour la combattre.

Si parfois les marchés décrochent, la finance solidaire, avec une constante détermination, s’accroche à créer des espaces plus lumineux ; rejoignons-là.

Bernard Devert

Novembre 2018