NOËL

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille qui se trouve dans l’inquiétude pour être confrontée à des situations de pauvreté.

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille en recherche d’un toit pour mettre « à l’abri » les siens, nous souvenant que des milliers d’enfants sont victimes du mal logement

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille touchée par les accidents de la vie et le malheur innocent.

Un enfant nous est né. Cette naissance ne change rien à cette dramatique réalité et pourtant déjà, elle en modifie les perspectives. Les puissants ne le savent pas, mais les pauvres que sont les bergers de tous les temps viennent à Bethléem pour s’approcher d’une famille « condamnée » à n’offrir pour berceau qu’une simple mangeoire à son enfant.

L’enfant-Dieu n’est pas l’enfant-roi.

« Le difficile est le chemin », suivant l’expression de la philosophe Simone Weil, celui d’une espérance contre toute espérance.

Difficile combat.

L’enfant-Dieu réveille en nous l’enfant éternel pour ne point sombrer dans le cynisme ou simplement l’indifférence. Le miracle de Noël, c’est précisément de la faire reculer.

Le soir de Noël 1886, Claudel envahi par l’ennui, sans toutefois clore sa recherche de sens, habite soudain le sentiment déchirant de l’innocence, de l’éternelle enfance de Dieu. Dieu existe, ce soir de Noël, Claudel se mit aussi à exister.

Désarmés comme un enfant, nous voici surpris de rejoindre nos Bethléem, lieux où des hommes souffrent, luttent, vivent pour croire qu’il y a justement un autrement.

Loin d’être un souvenir, Noël nous invite à naître : ne nous étonnons pas si tant de retournements se sont produits en cette nuit. Des hommes découvrent que la vie n’est pas ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils croyaient, pour être une relation suscitant une étrange lumière dans le clair-obscur de notre histoire.

Difficile, l’accouchement à la vie. Ne nous faut-il pas quitter un peu nos certitudes, nos partis pris, tels les bergers qui ont su lire des signes pour devenir semeurs d’étoiles, ou encore ces Mages qui repartiront par un autre chemin.

Noël est autant un avènement qu’un étonnement.

Sur ce chemin, nous découvrons une lumière qui rend visibles ceux-là mêmes qui sont invisibles à nos sociétés : c’est Noël ! Alors seulement en vérité, pour être plus en humanité, nous pouvons dire : Joyeux Noël.

Bernard Devert

Décembre 2018

 

 

La fraternité, une « cathédrale » à bâtir

Le monde a besoin de femmes et d’hommes qui, habités par une liberté intérieure, sont à distance des idées de puissance, de reconnaissance, pour privilégier l’attention à l’autre, source de fraternité.

La force d’un homme se reconnaît au degré de vérité qu’il peut supporter, dit Nietzche. Cette vérité est un dépouillement, un lâcher-prise, nécessaire pour ne point dériver vers l’indifférence à l’égard des plus fragiles.

La vérité, quand elle ne s’éprouve pas dans une vigilance à la fragilité, se révèle vite une morsure.

Lors des Rencontres Capitales, tenues à l’Institut de France les 7 et 8 avril, Denis Lafay soulignait dans un titre paradoxal et vivifiant : Etre fragile, une force pour transformer. Dans un contexte civilisationnel, placé – disait-il ‑ sous le joug de la double performance humaine et technologique, le respect et la considération de cette fragilité semblent plus que jamais… fragilisées.

Devant le réel qui souvent maltraite, le fragile peut-il résister, ou mieux offrir la chance d’esquiver la violence pour ouvrir à des relations plus harmonisées.

Face à ce qui gifle les plus vulnérables, la seule attitude concevable est de s’éloigner de la dureté des jugements. Ne sont-ils pas trop souvent des arrêts sur image, occultant à dessein la bienveillance pour laisser place au prisme du clinquant, fût-il insignifiant.

La fragilité est au monde ce que la rosée est au matin, une tendresse si dense qu’elle fait se lever des énergies inattendues ; le fragile est reconnu pour ce qu’il est, compagnon de la vie.

Ce 4 avril 2018, nous faisions mémoire du 50ème anniversaire de la disparition tragique de Martin Luther-King. Un prophète assassiné pour avoir éveiller sa Communauté, mais aussi tous les oubliés et les rejetés à exprimer pacifiquement et fermement que tout homme est égal en droits.

J’ai fait un rêve, disait-il. Quel rêve ! Celui de conférer à l’éthique un primat sur les idées de puissance, ou de l’entre soi, qui alimentent les luttes ethniques. Au nom de quelles valeurs.

Prendre de la hauteur, comme le fit Martin Luther-King, c’est toujours un risque ; le déserter, c’est être assuré de rester dans des abîmes glauques, refusant les cimes.

Quand nous consentons à voir plus loin, alors nous entrevoyons les passages du possessif à l’oblatif, de l’obscurantisme à une ouverture désarmante, comprenant qu’on n’existe pas par comparaison, mais en raison d’une fraternité qui nous transforme.

Charles Péguy l’a bien compris. Lors d’un pèlerinage à Chartres, berceau de la dévotion mariale, il interrogea trois personnes travaillant sur le bel édifice de la cathédrale. Le premier, ne voyant que la difficulté de sa tâche, eut une réponse plaintive ; le second ne vit dans son travail qu’un simple gagne-pain et le troisième, émerveillé par le sens de sa mission, exprima joyeusement : « je construis la cathédrale ».

Cet émerveillement, quand il s’introduit dans la tâche aride, parfois la plus ingrate et délicate, traduit une liberté, accueil du fragile, éloge de la fraternité.

Bernard Devert
Avril 2018

 

Risquer la bioéthique à la lumière de la fraternité et du Ressuscité

En cette veille de la Pâque du Seigneur qui fait de la vie non pas un linceul mais un berceau, se propose à notre réflexion la déclaration des Evêques de France sur la question de la fin de vie.

Aucune trace de moralisation dans cet appel. Le bien commun qu’est la fraternité est élevé comme une des clés d’ouverture sur une question créatrice de malentendus, de ruptures, mettant à mal le corps social alors que certains de ses membres sont confrontés à des souffrances qui détruisent.

Aussi, cet appel est-il accompagné d’une reconnaissance chaleureuse à l’égard des soignants.

La fraternité n’est pas une simple compassion, mais un engagement passionné que Dieu, Lui-même, ne déserte pas. L’Homme de Nazareth ne donne-t-il pas sa vie parce qu’Il croit en l’homme. Sa confiance est désarmante. Quand la question est posée au peuple qui l’acclamait, puis quelques heures plus tard l’accablait, les sondages sont sans aucune méprise : Qu’Il soit mis à mort.

Jésus prend une distance par rapport à ces vociférations pour ne point enfermer l’homme dans sa finitude, anticipant ainsi l’évènement silencieux et décisif du matin de Pâques : le tombeau est vide. La mort est morte. Incroyable nouvelle. Tout alors est bouleversé.

Christ ne reste pas dans la mort ; Il la traverse.

Cette traversée, quand elle nous touche, conduit à être d’ardents défenseurs de la vie. Comment le devenir sans prendre un peu de distance, sans fuir, pour ne point laisser dans la solitude ceux dont la souffrance est telle qu’il leur semble qu’il n’y a plus d’espace, sauf celui de mourir.

Une aide, une fraternité, doit être apportée, non pas tant à la mort qu’à la vie. « La proximité absolue est dans la distance infinie », suivant l’expression si juste de Kierkegaard.

Cette distance n’est-elle pas la condition pour ne point sombrer, se noyer dans le drame, aux fins d’entrer dans une proximité, celle-là même d’une humanité qui jamais ne s’exprime mieux que dans la fraternité.

La Résurrection relève de cette ouverture.

Les disciples d’Emmaüs, aux côtés du Ressuscité, vivront cette expérience spirituelle et par là-même profondément humaine. Au moment où ils Le reconnaissent sur leur chemin, Il disparaît à leurs regards, voyant désormais différemment pour saisir que l’essentiel ne se prouve pas mais s’éprouve.

Là encore, une distance infinie avec ce qu’ils espéraient. Ces deux frères en humanité témoigneront de leur proximité avec le Ressuscité dans un étonnement émerveillé : « notre cœur n’était-il pas tout brûlant lorsqu’Il nous parlait ».

L’accompagnement de la fin de vie est une libération de la mémoire pour que ce qui a détruit la relation ne survive pas. Aumônier à l’hôpital, il me souvient de cet homme, en phase terminale d’un cancer, qui me demande comment il pourrait bénéficier d’une assistance pour mourir.

Pour avoir placé sur l’un des murs de sa chambre de nombreuses photos des membres de sa famille ; je l’invite à me présenter ce que chacun représente dans sa vie. Il s’arrête alors sur celle d’un de ses fils, me disant sa souffrance pour être avec lui dans un grave conflit toujours ouvert.

Le lendemain, alors que j’arrive à l’hôpital, un jeune m’interpelle vivement. Je devine que la mort de son père, annoncée par l’oncologue, le met dans un abîme infranchissable, ne sachant comment, faute de temps, une réconciliation peut s’opérer.

Il m’autorise à informer son père de sa présence à l’hôpital. Mon fils est là, me dit-il, heureusement surpris. Ce n’est pas possible ; qu’il vienne, je l’attends. Plus encore, il l’espérait.

Il n’est plus question pour cet homme de demander la fin de sa vie. Il partira dans la paix, offrant aux siens un avenir pacifié, puis-je dire transfiguré, dans ce passage d’une distance infinie, se révélant une proximité absolue.

Pâques, c’est aussi cela.

Bernard Devert
Mars 2018

 

 

De bonnes nouvelles qui nous viennent de Rome

Il nous souvient de cette belle expression du Pape François dans son Encyclique « La joie de l’Evangile » : « Comme elles sont belles les villes qui sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents ».

Ne sommes-nous pas là au cœur de l’action d’Habitat et Humanisme, magnifiquement définie.

François, avec son talent de communiquant, pour reconnaître notre association lui confère tout son sens : quitter les enfermements du repli sur soi.

Exprimant au Saint Père ma gratitude, son Assesseur, Monseigneur Paolo Borgia, dans une lettre du 31 janvier, demande à ce que nos chantiers conjuguent accueil, protection, promotion et intégration des plus fragiles, notamment des réfugiés et des migrants.

Il est précieux de se savoir soutenus par le Saint-Père. Il nous demande de prier pour lui et sa mission, bénissant « de grand cœur » les personnes aidées, tous les proches et membres de l’association.

Quelle est l’attente du Pape ? Une participation à la création pour aplanir les frontières, s’enrichir des différences dans ce regard de foi transfigurant les relations. Loin de s’évader du réel, il s’agit d’aller plus loin pour que chacun ait un avenir.

Quelle bénédiction que de quitter les crispations, le pessimisme, pour entrer dans une spiritualité de la traversée.

Le monde chrétien est un monde ressuscité ; la lumière pascale introduit l’espérance qui, lorsqu’elle est vécue, anticipe un monde nouveau.

N’ayons pas peur. Les limites se brisent devant l’infini proposé ; alors, surgit l’éclatement de la confiance, cet autre nom du passage de l’ombre à la lumière.

Bernard Devert
Février 2018

 

Saint Valentin ouvre le Carême, tout un programme.

Saint Valentin, patron des amoureux, s’invite le jour où les chrétiens entrent en Carême. Hasard du calendrier ou de l’incognito de Dieu qui nous demande de faire de ce temps celui de la joie.

La joie. L’expression ne serait-elle pas antinomique avec le Carême. Non, ce temps est un don pour se préparer à un évènement inouï, incroyable, permettant à l’homme d’entrer dans son infini.

Ces 40 jours, pour être une préparation à la Résurrection, traduisent un enthousiasme que connaissent bien les fiancés se préparant à célébrer leur amour.

Au diable les enfermements.

Les amoureux savent l’étreinte du temps avec comme corollaire le risque de l’usure et cette interrogation inquiète : ‘m’aimes-tu encore’ ? L’angoisse est heureusement traversée par la conviction que l’amour met en cendres les scories qui l’attaquent.

Au diable les limites qui mettent en doute le possible de la fidélité.

Seuls les amoureux – et ils ont raison de penser qu’ils sont bien isolés – comprennent que l’amour est le signe d’un feu brûlant à l’image de celui de Dieu, tellement amoureux de l’homme qu’Il lui donne sa vie.

L’amour plus fort que la mort, plus fort que la vie. Il ne s’agit pas d’une formule mais bien d’une reconnaissance de ce que vivent les êtres qui s’aiment jusqu’à se dire l’un à l’autre : « sans toi, je suis pauvre, sans toi, la vie n’a pas de sens ».

Au diable cette présupposée sagesse laissant croire que l’amour passe. Non, il change pour s’élever plus encore jusqu’à devenir ce passage, une pâque, une flamme qui brûle les doutes et les peurs d’aimer et de se laisser aimer.

En disant cela, je pense à ce couple qui, après plus de 70 ans de mariage, regarde l’avenir avec un magnifique optimisme, plus encore une espérance. Les difficultés de l’âge n’ont en rien affecté la joie d’être ensemble et de se dire encore ce : « je t’aime ».

L’amour met tout sens dessus-dessous. Ce qui était fragile devient l’essentiel, l’immortel, alors que ce qui était de l’ordre de la rationalité, parfois de l’illusion de la force, perd de sa flamme pour finalement s’évanouir dans des cendres.

Au diable les petits bonheurs pour être remplacés par un amour authentique allumant ces braises qui nous consument intérieurement. Alors, et alors seulement, s’éloignent ces semblants d’aimer sans lendemain, marchandisant les corps dans un délire et un désir enfiévrés de consommation, ne laissant que le souvenir de la tristesse des cendres.

Valentin, ta sainteté est un bonheur pour faire danser les corps en union avec les cœurs dans un « anima mea », témoignant d’une liberté brûlante et vibrante, parce que l’amour, tout simplement, vit.

Bernard Devert
14 Février 2018

 

L’Abbé Pierre ou le cri d’un appel à plus d’humanité

Il y a un siècle, naissait Henri Grouès, pour toujours « l’Abbé Pierre », figure libre et originale dans l’Eglise et dans le monde.

Sans doute, dans la lignée d’un Dietrich Bonhoeffer qui lutta contre le nazisme, pressentit-il que l’Institution ecclésiale, si elle devait ‘dévoiler’ l’autre rive, ne pouvait le faire avec crédibilité et vérité qu’en habitant autrement notre rive.

« L’insurgé de Dieu » ouvrit une voie, désormais mieux partagée, observant que l’insurrection était nécessairement une mobilisation de tous les ‘volontaires de l’espoir’.

L’Abbé, passionné de justice, saisit qu’elle ne trouvait place que dans un supplément de gratuité. Dans un de ses poèmes il écrit : « l’on ne possède pas un bien parce que l’on est capable d’en jouir mais si l’on est capable de le donner. Qui sait en jouir et ne sait le donner en est non le possesseur mais le possédé. Il y a sur terre, hélas, plus de possédés que de possesseurs ».

Habité par la dynamique de la spiritualité franciscaine dont il portait très haut le sens de l’idéal, il s’interdisait de s’égarer dans les idéalismes qui facilitent les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité.

A mille lieues des illusionnismes d’une religion mal comprise et des dérives sectaires qu’ils entraînent, il n’eut de cesse de refuser l’exclusion dont l’une des causes est celle de nos enfermements jusqu’à ne plus voir, ni entendre.

Aimer, disait-il, c’est être à l’image de Dieu. Il sut voir dans le frère le plus défiguré la présence même de l’Eternel. Un Dieu qui loin d’être intouchable est Celui qui se donne et nous donne à percevoir notre capacité à participer à la création ou à sa dé-création. Le drame pour l’Abbé Pierre était la dédramatisation de la misère ; il eut la hardiesse de la combattre.

Homme de l’appel, il fut constamment un appelant suscitant une énergie libératrice dont le don était la clé ; il faut haïr les portes fermées, fermées aux rencontres et fermées aux départs, disait-il. La fidélité à l’appel ne fut pour lui jamais une crispation mais la source incomparable d’une créatrice imagination pour ne point accepter l’inacceptable.

« La misère juge le monde et l’a condamné », écrivait-il; alors, comment le gracier ? La question était encore celle d’un appel qu’il sut faire sourdre jusque dans le cœur de ceux que la grâce « ne mouillait pas » pour reprendre l’expression de Péguy, sachant précisément toujours ‘se mouiller’.

Comment ne pas garder dans le cœur un de ses manuscrits « Messieurs, qui détenez les pouvoirs, vous vous trompez essentiellement parce que vos pouvoirs vous ne les faites pas d’abord servir …ceux qui souffrent le plus. Vous n’osez pas les faire servir à lancer l’appel et les organisations de toutes les énergies de la Nation pour servir en premier les plus souffrants. Vous pensez que l’on rira de vous ; ce serait moins grave que les larmes que vous causez. »

Il reçut des coups. Il ne chercha point à les esquiver pour ne pas se distraire de l’essentiel : la lutte contre la misère et la pauvreté. Il lui fut offert un rempart, celui de l’estime et de l’affection témoignées par une multitude d’hommes connus ou anonymes, saisissant combien il était ce prophète magnifiquement humain, merveilleusement libre que rien ni personne n’arrêterait. Une humanité qui est aussi un appel à construire la nôtre.

« Une femme vient de mourir gelée… une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. »

La misère tragiquement dure et nous résiste. L’appel de l’Abbé Pierre a introduit une décisive brèche – et en cela il n’aura pas de successeur – pour avoir su appeler à partager son combat. Il est porté par des femmes et des hommes, bien décidés à mener la vie dure à cette misère insoutenable, tant le déni de toit est le déni de l’autre.

« Je suis le pain de vie descendu du ciel ».

Cette parole de Jésus va susciter un abîme et accroître les malentendus qui déjà se font jour ; la plupart de ses auditeurs ne veulent plus suivre, tant sa proposition de vie leur semble énorme et, pour tout dire, folie. L’homme est devenu menaçant pour le Fils de l’homme.

Acceptons-nous d’entendre que ce pain est un pain rompu qui ne peut être reçu que si nous acceptons de rompre avec ce que nous qualifions de sagesse, notre alibi pour ne point bouger.

Rompre, c’est quitter des habitudes pour habiter des perspectives nouvelles. Toute la bible est une invitation à quitter, à se quitter – ‘quitte ton pays’ ; ‘veux-tu me suivre’ ; ‘va’.

Refusant les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité, Jésus nous invite à rompre avec les schémas de compréhension qui trop souvent nous enferment.

Cette rupture est une clé pour saisir que la parole ne saurait être extérieure à nous-mêmes. Elle nous est offerte pour être chair de notre chair : « Ceci est mon corps » pour que nous rentrions en communion avec Celui qui est source de la vie. Incroyable ! Ce pain ne serait-il pas ce don qui, secrètement, donne corps et cœur pour entreprendre ce voyage intérieur nous invitant à la christification de nos vies.

La tentation est de limiter cette rupture, de la rendre admissible jusqu’à refuser ce pas de l’impossible qui pourtant nous est proposé. Reste avec nous, diront les disciples d’Emmaüs, il se fait tard. Ils veulent conserver ce qu’ils ont découvert non sans joie. Jésus les invite à aller plus loin. Le Ressuscité s’effacera de leurs regards pour leur permettre d’entrevoir autrement sa présence. Alors seulement, ils seront présents à eux-mêmes, saisissant qu’ils ne peuvent pas poursuivre le chemin qu’ils avaient envisagés.

Une autre voie se propose à leur histoire ; quittant leurs villages, ils deviendront des bâtisseurs de la nouvelle Jérusalem : la rupture s’est opérée, leur vie en est transformée et même transfigurée.

« Je suis le pain de la vie, celui qui mange de ce pain n’aura plus jamais faim ».

Entendons, plus jamais faim de ces inessentiels mais faim d’un autrement pour cheminer avec des cœurs « tout brûlants » habités par l’Esprit qui fait trembler nos sécurités pour s’éveiller à cette rupture qui porte la trace d’une résurrection commencée.

La crainte, voire la peur de l’inconnu, se transforme en une reconnaissance donnant naissance à des relations absolument nouvelles. S’ouvre un espace étonnamment autre pour être libérés de cette pesanteur altérant le présent et compromettant l’avenir.

« Si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour le salut du monde ».

C’est trop, disent les auditeurs de Jésus, trop fort, trop grand, trop fou, trop incompréhensible. Notre drame ne serait-il pas justement de vouloir tout limiter jusqu’à concevoir paradoxalement un Dieu tellement autre qu’il ne puisse nous rejoindre.

Un Dieu intouchable, pour ne point risquer d’être touchés. Seulement, Jésus, comme Pain de vie, nous parle autrement pour vivre autrement.

L’aventure de la foi ici commence.