Braver les peurs pour risquer la vie

Dans les heures d’inquiétudes parfois d’angoisses, quelle chance de pouvoir entendre cette parole de Jésus : « N’ayez pas peur ». Non pas un appel à nier les peurs, mais à les traverser.

Va vers ton risque, dit René Char, à te regarder ils s’habitueront. Croire c’est risquer, se risquer comme Dieu se risque parmi nous.

Jésus s’inquiète non seulement de savoir où l’homme est, mais plus encore où il en est, nous permettant d’exprimer nos manques. Quelle joie de pouvoir dire à un être : j’ai besoin de toi, tu m’as manqué, sous entendu : sans toi je suis pauvre, pauvre de joie, pauvre d’espérance, pauvre d’amour.

Ces heures de fragilité ne sont-elles pas celles où les bras de Dieu s’ouvrent comme ils se sont ouverts au Prodigue ou encore au Bon Larron à qui Claudel fait dire : « sur un regard, j’ai tout compris ».

Cette reconnaissance du manque est un rendez-vous avec le discernement. Une interrogation surgit : que vais-je faire de l’appel du Christ à le suivre sur les terres de fragilité où, qui que nous soyons, nous sommes attendus et espérés. Qu’est-ce que je peux faire pour que ce frère, cette sœur aient moins mal ?

« Qu’as-tu fait de ton frère » ? C’est apprendre à nous défaire des enfers de ces enfermements, c’est à dire de ces moments où l’on se ment à soi-même.

Dans cette rencontre bouleversante entre la femme de Samarie et le Nazaréen, les incompréhensions progressivement s’effacent pour faire place à une relation joyeuse et espérante. La Samaritaine saisit qu’elle s’est installée dans la sincérité, d’où des fidélités successives qui ne font qu’aggraver le manque d’amour qui l’habite. Jésus ne pointe pas un désordre moral, mais lui fait reconnaître qu’elle est en attente d’un autrement, celui-là même qui naît du discernement.

Le discernement n’est pas un luxe, il est essentiel pour ne point construire sur le sable.

Discerner c’est faire surgir un supplément d’humanité ; les décisions retenues souvent suscitent un avenir à partir duquel chacun entrevoit mieux ce qu’il est vraiment. Les masques sont tombés. Des visages à découvert, se risquent à dire un oui magnifique à la vie, un oui qui rassemble, signe de nos solidarités.

Et si nous entendions notre Pape François nous redire : n’ayez pas peur de la bonté de la générosité. Comme cette apostrophe est bienvenue, une Pentecôte pour l’Eglise, une ouverture pour le monde.

Bernard Devert
Juin 2013

Rapport moral ce l’exercice 2012 d’Habitat et Humanisme

Réunis en Assemblée Générale pour recueillir votre approbation sur les comptes de l’exercice 2012, préciser les orientations de notre Mouvement pour les conforter et en faciliter l’adhésion, nous avons l’honneur de vous présenter le rapport moral.

Habitat et Humanisme, confrontée à la montée des précarités et l’aggravation des pauvretés, est tenue de mieux faire comprendre l’urgente nécessité du vivre ensemble à un moment où la cohésion sociale est en souffrance.

Il ne semble pas inutile de rappeler dans ce rapport moral les raisons qui nous invitent à ne point renoncer à la diversité des peuplements au sein d’un quartier, d’une rue, voire d’un immeuble, à une heure où cette mixité est parfois mise en question.

Ce désir de vivre ensemble existe-t-il vraiment  ou n’est il qu’un alibi permettant de garder encore quelques illusions dans un monde désenchanté.

Habitat et Humanisme, depuis 28 ans, promeut une action de résistance à la stigmatisation du logement pour privilégier la diversité sociale dans une attention à réconcilier l’humain et l’urbain.

A une heure où tant de personnes vivent le mal logement, la question de la mixité peut apparaître seconde, les urgences donnant priorité au palliatif. Notre société serait-elle plus malade qu’elle ne le pense pour ne point éprouver la nécessité de soigner les maux qui la déstabilisent ?

Certes, des avancées notables ont été obtenues avec la loi sur la Solidarité et le Renouvellement urbains (SRU), revisitée par Mme Cécile Duflot pour imposer aux communes de plus de 3500 habitants 25% de logements sociaux. Rappelons que, de par leurs ressources, plus de 70% de nos concitoyens sont éligibles à un logement aidé. Nombre de communes consentent à ce dispositif mais dans des espaces spécifiques qui amplifient la discrimination !

Plus grave encore, dans une commune résidentielle, le Maire fait voter à son Conseil Municipal la non-constructibilité d’un terrain en vue de la création d’une aire de jeux, ‘volant’ ainsi aux foyers vulnérables la possibilité de trouver leur place.

Un jeu de massacre à l’égard des plus fragilisés.

Qui peut penser que la différence constitue une menace, sauf à s’installer dans une culture de l’exclusion et du mépris.

Qui peut consentir au regard souffrant de ces enfants qui n’ont point de toit ou de ces personnes qui, au soir de leur vie, sont dans le dénuement, confrontées à la solitude, alors que la perte des forces les rejoint.

Il est de ces décisions dont le cynisme fait frémir, tant ces jeux de l’entre-soi rejettent derrière soi l’espérance.

La diversité sociale n’est ni une cohabitation ni une juxtaposition pour instaurer la personne et la ville :
–    la personne, suivant l’expression d’Edgar Morin, se construit dans la relation à l’autre, dans cette tension entre l’autonomie et la dépendance, l’aptitude et l’insuffisance, alors que l’individu par ses illusions de puissance et d’autonomie fait échec à l’échange.
–    La ville offre la chance d’une plus grande créativité avec le décloisonnement des quartiers et des strates sociales. L’approche de l’hétérogénéité nécessite, sans doute, les conditions d’un apprivoisement, mais elle appelle tout autant une ambition politique pour une cohérence entre les liens et les lieux sans laquelle la cité, meurtrière de l’humain, porte les traces de l’apartheid.
La mixité procède d’une utopie : un lieu à faire naître pour tisser des relations avec les plus fragilisés ; leur présence est une école d’humanité.

La déception est grande de voir cette fracture s’aggraver. Alors, gronde une indignation menée par Stéphane Hessel qui nous quitte en ayant suscité dans les esprits une résistance renouvelée pour ne point pactiser avec l’indifférence, cause de bien des misères. Habitant une secrète espérance, il est un « indigné », éveillant à une solidarité dont nos sociétés ne sont pas avares dans les moments difficiles.

Honorer Stéphane Hessel, c’est poursuivre la mobilisation contre les injustices. Qui peut en contester la nécessité. S’impose l’ouverture d’un grand chantier, redonnant souffle à une société amère de voir ses élites et trop de ses édiles se perdre dans l’inessentiel.

Le chantier de la cohésion sociale ne peut être déserté. L’ouvrir appelle la maîtrise des peurs pour porter le débat sur la seule question qui vaille : le sens. Sommes-nous prêts, suivant le mot de Jean Marie Domenach, à ne pas nous contenter de penser contre, ni de penser ailleurs, mais de penser là où ça fait mal. Sans ce courage, les causes endémiques du mal logement, dénoncées depuis plus de 60 ans, subsisteront.

Sans audace, comment supprimer les lieux de non-droit à force de créer passivement les conditions de relégation  et d’une non-intégration. Un enfant sur cinq, victime du mal logement voit son avenir compromis.

Qui peut dire je ne savais pas ?

D’aucuns  se demandent pourquoi construire dans des quartiers dont le foncier est élevé alors que tant de  foyers sont à la recherche d’un toit, d’où la tentation de céder à l’idée de l’étalement des villes plutôt qu’à leur densification pour ne point s’attaquer à ce fléau que représentent les rentes foncières aggravant la pauvreté.

Le maintien des rentes foncières n’est pas admissible tant il éreinte ceux qui n’ont comme revenus que le fruit de leur travail.

Ne marchons nous pas sur la tête pour observer que les prix de l’immobilier ont augmenté de plus de 140 % sur 7 ans, alors que sur cette même période la hausse des salaires médians est restée inférieure à 25 %

Le travail, quel scandale, n’autorise pas toujours à trouver un logement abordable, sauf au prix d’un tel effort que le « reste pour vivre » n’est pas étranger à bien des ruptures aggravant les précarités au point de leur ajouter la misère affective (familles monoparentales).

La mixité, est un combat permanent. Il l’est d’autant plus que dans un contexte de chômage à un niveau jamais atteint, d’un sentiment partagé d’impuissance et d’une irrésistible perte de la croissance, surgit cette interrogation amère et délétère « Sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Rien, sauf la crainte exacerbée des classes moyennes peu enclines à habiter en proximité des personnes qui leur font entrevoir une situation de vulnérabilité qui pourrait devenir rapidement la leur.

Si Habitat et Humanisme ne peut pas faire fi de ces sombres données, elle se doit de renouveler et d’accroitre son action pour faire bouger les lignes, à commencer par cette réflexion que nous ne sommes pas dans un temps de crise, mais de mutation.

Quelle différence ?

Les crises créent des passéismes avec ce secret espoir qu’on s’en sort comme on quitte un tunnel, suivant l’expression si souvent retenue par les politiques. Le temps de mutation, en revanche, est un moment novateur appelant l’audace et l’enthousiasme. Des crises, on espère en sortir, dans une mutation, on y entre.

Ouvrir le chantier de la réconciliation entre l’humain et l’urbain, n’est-ce point veiller à ce que les villes soient un possible pour tous. La mobilisation n’est pas à la hauteur de l’enjeu.
Au cœur de nos communs engagements, ne conviendrait-il pas de mettre l’accent sur les deux mesures suivantes :
–    plaider le « construire plus » mais aussi le « bâtir autrement » en focalisant la réflexion sur l’aménagement du territoire. Le Gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, dans sa lettre au Président de la république (mai 2013) met en exergue la distorsion entre les crédits affectés au logement (près de 47 milliards €) et l’impossibilité d’en découdre avec le mal logement. Aussi regrette-t-il « qu’il y ait peu de doutes et peu de débats sur les causes de cette inefficacité.»
Il convient cependant de noter que les logements sociaux financés en 2012 sont en recul de 13% par rapport à ceux de 2011.
–    développer la finance solidaire pour une économie plus humanisée :

1 – l’aménagement du territoire doit être revisité

Le travail a changé, mais point nos comportements.

Nous sommes rentrés dans une ère de l’immédiateté, mais restons rivés à des postures anciennes et grégaires conduisant à concentrer sur les grandes agglomérations les emplois, alors que des territoires meurent avec leur cohorte de milliers de logements vacants.

La distinction entre les zones tendues et celles qui ne le sont pas a la justification du court terme, mais elle ne saurait occulter la question de l’équilibre entre les territoires.

Notre communication doit mettre l’accent sur cette orientation après une large consultation d’élus, d’acteurs économiques, sociaux et culturels.

Cette réflexion sera présente lors de la rencontre du vivre ensemble que nous organisons à Lyon les 16 et 17 décembre 2013, avec le concours appuyé d’Olivier Faron, Directeur de l’Ecole Nationale Supérieure, de Jean-Michel Dumont, Directeur du Collège Supérieur, en concertation avec des chercheurs de l’Institut de France et de son Chancelier, M. Gabriel de Broglie, Président de la Fondation Habitat et Humanisme.

2 – Le développement de la finance solidaire :

La crise de 2008 a singulièrement « boosté » la finance solidaire en raison d’un écœurement que suscitèrent trop de dérives d’une économie qui, mettant le cap sur le virtuel, la financiarisation, abandonnait le réel sans s’apercevoir des abîmes qu’elle causait.

Comment ne pas se réjouir de la progression constante de l’épargne solidaire. Il y a encore quelques années, elle n’était connue et partagée que par des militants. Son périmètre s’est ouvert à tous ceux qui, s’éloignant des illusions du grand soir, s’interrogent sur la question du sens incluant celui de la finalité de l’argent.

Notre recherche de cohérence entre économie et social, richesse des biens et richesse des liens, fait d’HH une des premières entreprises à bénéficier de l’épargne solidaire. Comment ne pas exprimer notre gratitude aux grands acteurs de l’épargne salariale que sont Axa, Amundi, Aprionis, BNP, CM CIC Asset Management, Natixis.

La Caisse des Dépôts et Consignation, un de nos premiers partenaire financiers, saluait lors du renouvellement de sa convention avec la Foncière le fait que nous sommes la seule société à vocation solidaire à intervenir au titre de l’Appel Public à l’Epargne pour avoir sollicité et obtenu 27 visas de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF).

En 2012, notre Foncière recevait le statut de SIEG l’instituant comme un acteur d’intérêt général du logement, nos programmes n’étant pas indifférents à la mobilisation de l’épargne solidaire, signe de cet autrement recherché.

L’effort de chacun pour faire sortir de terre de nouveaux logements dans cette perspective d’une terre enfin habitable par tous mérite d’être relevé :

  •  à Bordeaux, la Maison Saint-Fort de 21 logements. Lors de son inauguration, à quelques jours de Noël 2012, quelle joie de voir les riverains, dans ce quartier privilégié, témoigner de leur adhésion à cette opération jusqu’à offrir à leurs occupants des cadeaux. Une première qui ne laissa pas indifférent M. Alain Juppé et la Chambre des Promoteurs Constructeurs qui apporta sa contribution  au financement.
  •  à Montpellier, dans un quartier résidentiel, construction d’une maison relais suivie prochainement d’une maison médicalisée.
  • A Versailles, création, en lien avec la Municipalité et le CCAS, d’une plateforme de soins appelée à être suivie d’une maison intergénérationnelle.
  • à Aix en Provence, Le Mans, Marseille,  Mulhouse, Paris, Tours… des programmes qui, chaque fois refusent les exclusions pour que l’habitat devienne signe d’une humanité plus réconciliée.
  •   A Lyon, le programme sur l’ancien site des prisons de Lyon.

L’ouverture n’est jamais d’évidence. Il faut la volonté de la construire. Telle est bien la perspective de cette opération bien nommée : « la vie grande ouverte ».

Ouverture sur le savoir avec la présence de l’Université Catholique et de ses Instituts de recherche.

Ouverture sur l’emploi avec des immeubles abritant des activités tertiaires.

Ouverture sur une humanité blessée par l’accueil de personnes malades et isolées, accompagnées par des étudiants dans cette vigilance à la fragilité qui, suivant la juste expression de Paul Ricœur, est l’objet même de la responsabilité ; elle est la nôtre.

Ouverture sur le champ sociétal avec la création d’un laboratoire de l’économie solidaire. Les crises traversées ne font-elles pas apparaître l’urgence d’une réflexion à partir d’un partage des savoirs et des pratiques. La naissance d’une économie durable, tant espérée, nécessite que soit revisité le sens de l’agir en cohérence avec des pratiques mettant au pas les logiques de court terme.

Dans la dynamique du quartier de La Confluence, l’ancien site des prisons offre la chance d’un refus d’une ville, vitrine des indifférences, des exclusions et des plafonds de verre.

L’urbanité recherchée ne fait pas fi d’une utopie pour être précisément cette ouverture à un monde spirituel qui sans doute jamais ne se trouve mais toujours s’éprouve. Alors, se construit cette ville à « visage humain » nous rappelant avec Paul Eluard : « il est un autre monde, il est dans celui-ci ». Nous ne le déserterons pas.

Une conviction nous habite, celle de refuser que le logement soit un marqueur, qui est au social ce qu’il est à la santé, le signe de l’évolution d’un cancer.

Or, que de cancers rongent notre tissu social jusqu’à le déchirer. Trop d’hommes et de femmes sont nommés à partir de ce qu’ils n’ont pas : ils sont les sans domicile, sans travail, sans formation, sans relation.

A force de pointer ces manques et même de les « abriter », se fait jour ce sentiment de n’exister pour rien ni pour personne. La grande douleur des pauvres, disait Maurice Zundel, c’est que personne n’a besoin de leur amitié, rappelant l’expression de l’un d’eux « chez nous on passe, jamais on ne s’arrête ».

Arrêter la misère, c’est savoir s’arrêter pour être là où des hommes ont mal, là où ça fait mal.

Dans cette perspective, deux convictions nous habitent :
–    la justesse de notre combat, tant est inacceptable le malheur que représente le drame du mal logement,
–    l’obligation de changer d’échelle dans la perspective de notre livre collectif « En finir avec le mal logement, une urgence et une espérance ». Qu’il me soit permis de remercier Roger Fauroux et Bernard de Korsak de leur forte implication.
A cette urgence et à cette espérance, nous sommes appelés.

Des mots qui nous creusent jusqu’à devenir une parole opératoire : notre parole, celle là même qui nous réunit dans la joie et parfois dans  la tristesse.

Tristesse avec la mort de Michel Falise. Economiste, Président des Universités Catholiques Européennes, homme politique, il a contribué de façon magistrale au développement du Mouvement en lui offrant ses fondements intellectuels.

Joie, pour ce que chacun d’entre vous rend possible. Tant de personnes mériteraient d’être nommées ; j’ose avancer trois noms, Patrice Raulin pour avoir accepté en 2012 la gérance de la Foncière, Pierre Jamet la présidence du Conseil de Surveillance et Antoine Fayet la Vice-présidence de la Fédération.

Une mention pour Patrick Charvériat qui, après huit ans d’un engagement exceptionnel au sein du Mouvement, s’éloigne, espérant que ce ne soit pas totalement. Nous lui exprimerons notre immense gratitude le 4 juillet pour lui remettre les insignes de Chevalier dans l’Ordre National du Mérite. Il a choisi son successeur en la personne de Philippe Forgues qui, déjà parmi nous, apporte sa compétence dans une sérénité qui n’a d’égal que son dévouement.

Bien cordialement.

Bernard Devert
Mai 2013

La richesse bouleversée

Ce lundi, l’Eglise proposait à notre méditation l’évangile du jeune-homme riche.

Les disciples s’interrogent ; l’appel radical du Christ les déconcerte et même avive leurs craintes. Qui peut alors être sauvé ? Jésus répond : Tout est possible à Dieu.

Au possible de Dieu, nous sommes appelés. La Bonne Nouvelle n’insiste-t-elle pas sur le comme : Aimez-vous comme je vous aime ; que la volonté du Père soit faite sur la terre comme au ciel ; pardonne-nous comme nous pardonnons.

Ce comme nous semble tellement incroyable que nous nous dérobons, tel ce jeune-homme qui s’enfuit triste de ne pouvoir répondre à ce possible proposé. L’aventure lui apparaît hors de portée ; elle est trop risquée.

Que dois-je faire ? demande-t-il. En d’autres termes, reconnais, Seigneur, ma capacité du ‘toujours plus’. Or, Jésus lui propose de se défaire pour accéder au possible de Dieu.

Rappelons-nous l’expression si juste de Maurice Zundel : Dieu est Dieu car il n’a rien ; Dieu ne veut rien posséder.

Cet homme riche éprouve-t-il que ses avoirs l’enferment ? Il ne les a pas acquis, pour être trop jeune. Il est un héritier, prisonnier de ses biens comme en témoigne cette rencontre avec le Christ : que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? Encore l’héritage …

Nul doute que sa tristesse se transformera en joie quand il découvrira l’appel du Christ : une seule chose te manque, c’est d’accepter de manquer. N’est-ce pas précisément la condition pour ne pas passer à côté de l’essentiel, trace de l’éternel.

Bernard Devert
29 mai 2013

L’urgence d’un discernement pour ne point s’abîmer dans des oppositions destructrices

L’aveu forcé de l’ancien Ministre du budget suscite un tel opprobre que les mots ne semblent pas assez durs pour l’accabler. La sanction médiatique fait œuvre de destruction ; la peine de mort a déserté le code pénal mais elle demeure dans nos codes sociaux.

Si la responsabilité d’un seul ne peut entraîner celle de tous, il appartient au Gouvernement de « sortir par le haut » en mettant un terme à l’évasion fiscale évaluée à environ 200 milliards d’€, représentant quatre fois le financement du service de la dette.

Les regards se portent sur un arbre déraciné cachant une forêt de pratiques aussi illégales qu’immorales. Les politiques publiques, dit-on, atteignent leurs limites mais ne serait-ce pas pour consentir à ces évasions absolument insupportables alors que la crise affecte les plus fragiles de nos concitoyens.

Quand l’éthique connaît un tel chaos, la Nation sombre avec les risques qui peuvent surgir tant les déceptions amères sont grandes pour se traduire par cette formule délétère et excessive : « tous pourris ». Soyons justes, nombre d’élus ne sont pas indifférents à cette situation et sans doute peut-on se demander pourquoi le rapport du Sénateur Bocquet est resté sans suite.

La Société ne va pas seulement mal, plus grave encore elle a mal :

  • d’observer tant d’injustices et d’abîmes au point que la cohésion sociale est en souffrance.
  • de constater que les décisions ne sont pas au rendez-vous des défis à relever, sauf à proposer une rigueur, certes nécessaire, mais elle devrait être accompagnée d’une même exigence à l’égard de pratiques inacceptables qui « plombent » notre société. L’évasion fiscale est de celles-là. L’éradiquer ou pour le moins l’atténuer est possible, les Etats Unis ont pris à cet égard des décisions qui semblent porter des fruits.

L’heure appelle trois mesures :

  • le rapatriement des « sommes évadées »  en imposant qu’au moins la moitié d’entre elles soit investie au sein de fondations ou de PME dont l’activité est marquée par un fort impact social ou solidaire.
  • une fiscalité moins confiscatoire, qui n’est pas étrangère à cette évasion ; observer n’est pas justifier.
  • un effort de pédagogie pour mieux faire comprendre les causes de la crise et les options possibles pour la traverser. La démocratie s’efface pour faire le lit des extrêmes quand l’injustice est trop grande ou quand, dans un avenir incertain, l’opacité l’emporte sur la clarté des orientations.

Plus que de jugements, notre Pays a besoin de trouver la sérénité d’un discernement mettant le cap sur les cimes partagées dans une recherche de relations plus diaphanes pour être plus justes.

Bernard Devert

Un coup de tonnerre

Il y a un peu plus d’un mois, lorsque le Cardinal Tauran prononça habemus Papam, l‘Archevêque de Buenos Aires devenu l’Evêque de Rome toucha immédiatement les cœurs, créant la surprise en retenant le nom de François, en mémoire du Poverello, prophète et poète.

« Le pape s’est fait homme » dit spontanément un prieur italien.

Cette terre de l’Amérique latine est celle de martyrs. Comment ne pas faire mémoire de Dom Oscar Romero et de nombreux religieuses et religieux assassinés comme récemment Sœurs Alice et Léonie qui, après avoir été torturées, furent jetées à la mer.

Notre vieux continent bénéficie de la jeunesse et de l’enthousiasme du nouveau monde. Est-ce un hasard ?

Ancienne ou nouvelle, notre terre est ensanglantée, martyrisée par des conflits ouverts ou larvés. La misère résiste malgré l’augmentation considérable du produit intérieur brut et l’émergence des pays en voie de développement. La justice demeure en exil.

Nous l’observons, la force et la puissance ne résolvent rien, non plus que cette tentation de fermer des frontières. Qui, sans ajouter encore de nouveaux drames, peut reprocher aux oubliés de la croissance d’en rechercher les miettes.

D’emblée, le Pape François appela à ce n’ayez pas peur … peur de la bonté, de la générosité ; une invitation au ‘prendre soin’ marquant si fortement François d’Assise que de chevalier il devint l’homme du baiser au lépreux.

Que de lèpres naissent du péché, parfois si fortement structuré qu’il traverse les institutions sans que nous n’y prenions garde. Le don de la création se pervertit dans des îlots de possession où les avoirs brandis disent l’effacement du désir de la relation à l’autre pour rester dans celle du même.

Cette belle figure d’humanité qu’est St François parle à beaucoup, croyants ou non. Or, l’Evêque de Rome la donne dans sa perspective de revenir à l’essentiel : une Eglise pauvre pour les pauvres.

Dans le prolongement du 50ème anniversaire de Vatican II, François souligne l’urgence de ce ‘prendre soin’ pour que le monde ne touche pas les extrêmes d’une folie destructrice.

Il y eut ce baiser par lequel Jésus fut arrêté, mais François d’Assise, qui est sans doute celui qui a le mieux compris l’Evangile, offre cet incroyable baiser au lépreux. La relation n’est pas seulement restaurée, elle suscite un autre regard qui enfin ne s’arrête point sur les finitudes mais sur l’infini que chaque être porte en lui-même.

Lorsque le 13 mars, François regarda cette foule qui voulait savoir qui il était, d’aucuns saisirent très vite un fulgurant déchirement, un coup de tonnerre : la Pâque s’ouvrait.

L’inouï de ce passage a gardé sa promesse.

17 avril 2013

Rêver un Pape, ou rêver à une gouvernance plus ouverte de l’Eglise.

Lequel des cardinaux sera élu par ses pairs? Telle est la question largement présente dans l’actualité, soulignant non seulement une curiosité mais un réel intérêt pour l’Eglise ; il est plus grand qu’on ne le pense, comme nous avons pu l’observer lorsque Benoît XVI annonça la renonciation à sa charge.

La surprise créée par le Pape est-elle annonciatrice d’une décision de cette même veine quant à la gouvernance de l’Eglise ?

Quel Pape rêver ? La question est moins celle d’une personnalisation de la fonction, inévitable, que celle de l’attente d’une Eglise engagée au sein des inquiétudes et des angoisses de ce monde mais aussi de ses joies, pour reprendre l’expression si juste des Pères conciliaires dans la Constitution Gaudium et Spes.

Dans ces heures, le testament spirituel du Cardinal Martini n’aurait-il pas une singulière actualité : l’Eglise, disait-il, est en retard sur son temps, de 200 ans.

En Europe, ce n’est pas le déclin de la pratique religieuse qui est seulement en cause ; plus grave est le malentendu grandissant sur la question de Dieu. Si le Créateur est une présence, comment l’Eglise est elle présente à ce monde ? Toute déshumanisation est défiguration de Dieu.

Benoît XVI, humblement, précise qu’en conscience il doit s’effacer pour ne plus avoir la force de faire face aux attentes d’un monde bouleversé et bouleversant, à la recherche de repères.

Jamais sans doute, l’acte du « croire » ne fut autant celui d’une disponibilité à l’écoute de l’Esprit. L’heure n’est pas de restaurer mais d’imaginer.

Benoît XVI appela des laïcs à des fonctions d’experts au sein de la Curie, mais l’Institution demeure dominée par les clercs. Quelle ouverture, si des laïcs, en raison de leurs responsabilités, étaient aussi appelés au nom de leur baptême à participer directement, concrètement, aux orientations et aux décisions de l’Eglise.

Ne point relever les défis majeurs auxquels nos sociétés sont confrontées, c’est se mettre à distance de l’Evangile : « J’avais, faim, j’avais soif » (Mt 25). Ce cri de Dieu est le cri des hommes. Allons-nous l’étouffer ? Il nous faut entendre ce « n’aie pas peur » qui traverse tout l’Evangile jusqu’à conduire parfois à prendre des chemins de traverse.

Trop de jeunes sont les oubliés d’une société, touchés par un chômage grandissant, d’autant plus fort qu’ils habitent dans des pays émergents ou encore dans les quartiers sensibles des pays développés. Que d’enfances volées et massacrées !

Sans doute l’Eglise ne peut pas tout entreprendre mais elle doit « donner à voir la Parole » irrévocablement subversive, pour rester fidèle au Christ.

Que de frères et sœurs blessés sont au bord au bord du chemin. L’Eglise ne l’est vraiment que si elle est prophétique et créatrice d’humanité dans les lieux de fragilité. N’est-elle pas appelée à être une « communauté de Samaritains » pour que ce monde passe de l’hostilité si prégnante à l’hospitalité.

Le mystère de l’incarnation, nous éveille à l’inouï d’une communion entre ciel et terre. Utopie, ou folie ? Les rejeter n’est-ce point déserter la mission évangélique

L’Eglise doit dire non à la dictature des malheurs pour inlassablement susciter ce chemin de l’exode, une sortie qui ne conduit pas à quitter ce monde mais à l’habiter autrement. Le désirons-nous vraiment ?

N’attendons pas tout de l’Esprit, mais prions-le pour crier vers lui notre attente, l’assurant de notre audace pour vivre un monde plus humain, plus divin. Une tel souffle ne saurait être indifférent à l’avenir d’une l’Eglise attentive, proche des réalités, dans cette perspective où le Christ s’oppose aux fossoyeurs de l’incarnation.

Bernard Devert
Février 2013