La rencontre « des vieux », une chance pour un monde plus humanisé

Que de personnes confrontées au grand âge sont en deuil au regard du vivre-ensemble, considérant qu’elles sont inutiles, jusqu’à se penser comme une charge.

J’aimerais leur dire qu’elles sont une chance.

  • Chance, pour nous aider à sortir de l’idée mortifère de la puissance conduisant à évaluer la personne à l’aune de son utilité, de sa capacité à produire.

Faut-il attendre les drames pour s’apercevoir ‑ et donc changer ‑ qu’ils sont, pour partie, liés au refus d’accueillir la vulnérabilité.

  • Chance, pour reconnaître qu’à l’école de l’humanité, « les vieux » sont des maîtres ; l’expression est naturellement empathique à leur égard. Ils n’ont nul besoin de ces ouvrages qui encombrent et permettent de se cacher derrière un savoir académique, leur parole est libérée, épurée par les épreuves surmontées par l’intelligence de la vie.
  • Chance, d’être les héritiers d’une histoire, jamais indifférente à l’avenir de ceux qui la reçoivent.
  • Chance, de rencontrer ces aînés. Leurs rides ne sont-elles pas trace des aridités traversées. Leurs visages livrent avec pudeur les combats dont ils sont sortis vainqueurs dans ce passage de la possession à la libération, si bien exprimé par cet explorateur de l’esprit qu’est René Daumal, dans le Mont Analogue :

« Je suis mort parce que je n’ai pas de désir ; je n’ai pas de désir, car je crois posséder. Je crois posséder parce que je n’essaie pas de donner. Essayant de donner, on voit qu’on n’a rien. Voyant qu’on n’a rien, on essaie de se donner. Essayant de se donner, on voit qu’on n’est rien. Voyant qu’on n’est rien, on désire devenir. Désirant devenir, on vit ».

Ce trésor de vie naît de l’accumulation des pertes des idées toutes faites laissant jaillir des cœurs – non point lézardés mais creusés – une espérance que le temps patine.

A la prétention des savoirs, vous offrez, chers aînés, une richesse inattendue : le temps n’est pas l’ennemi, il est le dévoilement de ce qui, enfoui, s’avère l’essentiel, déjà l’éternel, que seule la fragilité révèle.

Bernard Devert
Janvier 2017

La fragilité, semence d’humanité

Elus de Luzy, à commencer par son Maire, Jocelyne Guérin, Vice-présidente du Conseil Départemental de la Nièvre, les responsables des Services sociaux et représentants des associations et paroisses, tous se sont mobilisés, titre le journal de Saône et Loire, ce 7 janvier, pour l’accueil de deux familles roms.

Quelle belle histoire !

Elle est le fruit de l’engagement de Monsieur Michel Delpuech, Préfet de Région Auvergne-Rhône –Alpes, Préfet du Rhône, de l’initiative de Monsieur Xavier Inglebert, Préfet, Secrétaire Général de la Préfecture du Rhône qui a mis en place un dispositif novateur d’insertion par l’emploi et l’école, dénommé I2E.

Il y a un peu plus d’un an, le 23 décembre 2015, 32 familles roms quittaient leurs bidonvilles où elles survivaient depuis plus de 5 ans, rejoignant deux sites d’insertion à Saint Genis les Ollières et à Saint Priest, dans le Rhône.

Les oppositions dures et sans nuances se sont exprimées non sans violences verbales Les représentants de l’Etat ne se sont pas départis de l’exigence des trois valeurs de la République. A notre place, au regard de notre engagement, nous les avons accompagnés, fiers de leur détermination à résister, dans la perspective de ne point condamner mais de susciter de nouveaux possibles.

En janvier 2015, il y eut un refus massif quant à l’accueil de ces enfants dans les écoles de la République, mais pour autant, la Nation n’a pas failli. Elle a organisé, pour les enfants et leurs parents, des cours, assurés par des professeurs volontaires de l’éducation nationale ; ils n’ont pas ménagé leur temps et leur enthousiasme pour que ce dispositif permette à ces personnes, trop longtemps discriminées, de sortir de leur accablement.

Si les difficultés n’ont pas manqué, que de bénévoles ont accompagné l’association Habitat et Humanisme – mandatée par la Préfecture pour la gestion de ces sites – afin que cessent les discriminations blessant la cohésion sociale.

En septembre 2016, tous les enfants étaient scolarisés dans les écoles de la République. Magnifique avancée : l’indifférence est brisée, la fraternité se révèle plus forte que le mépris.

En ces premiers jours de l’an, deux familles roms sont accueillies dans la Nièvre. Elles trouvent un logement adapté à leurs ressources, un emploi à mi-temps pour commencer et une scolarité sécurisée pour les enfants. Un nouvel accompagnement se met en place.

Quel parcours pour ces familles qui entrevoient depuis un an qu’un avenir est possible.

Heureuse attention de la part des professeurs des écoles qui, en dehors de leurs cours, s’investissent pour accueillir ces enfants, leur faisant découvrir qu’ils comptent. N’est-ce pas cela faire exister.

La pédagogie, quand elle est traversée par cette humanité, est un éveil, offrant le passage d’un étonnement à l’émerveillement de par ces regards qui vous espèrent.

Quelle joie d’entendre Madame le Maire de Luzy les accueillir avec des mots si justes qui honorent notre Nation : « il faut que nous mettions ces familles en situation de réussite » ; elle sera aussi la nôtre ; décidément la fragilité est semence d’humanité.

Bernard Devert
Janvier 2017

Résister, un enjeu sociétal et spirituel

Résister donne sens à nos engagements ; il traverse fort justement de nombreux vœux partagés. D’aucuns évoquent la nécessité de résister à la mondialisation. Si elle suscite des craintes et des périls avérés, ne se présente-t-elle pas aussi comme une ouverture.

A vouloir la combattre, nous risquons de nous enfermer dans un monde clos qui n’est pas sans faire le lit des populismes.

Résister à l’égard des puissants, mais nombre d’entre eux ne sont pas ce que l’on voudrait faire croire pour tenter de présenter la société en noir et blanc. Le manichéisme a des conséquences tragiques.

Résister contre les pouvoirs, mais veillons à ne point sombrer dans l’apostrophe de Péguy : « ils ont les mains propres, mais il est vrai qu’ils n’ont pas de mains ».

En cette année d’élections dont les incertitudes disent les inquiétudes, l’heure est celle d’une vigilance pour que le pouvoir, loin d’être refusé, soit recherché dans la perspective du service. Une utopie, mais si les résistants la désertent qui la portera dans cette conviction qu’elle est la vérité de demain, suivant le mot de Victor Hugo.

Le champ économique appelle également des résistants décidés à promouvoir une nouvelle finance qui, s’inscrivant dans le solidaire, crée de l’inespéré comme la non-violence. Gandhi, qui en est le père, rappelle combien il fut influencé par Léon Tolstoï, l’auteur du « Faux Coupon ».

L’entrepreneuriat social au sein des entreprises progresse. Aussi convient-il de se mettre à distances des condamnations et anathèmes paralysant balbutiements et essais.

Résister, ce n’est point condamner mais susciter de nouveaux possibles.

Entrer en résistance, c’est passer du « moi chose », du « moi préfabriqué » à une libération à l’égard des illusions de puissance. L’homme n’est pas encore né, dit Zundel. Cette naissance est le fruit d’une résistance pour que l’esprit l’emporte sur le biologique.

Nos sociétés sont divisées ; d’aucuns plaident un retour à l’ordre moral, considérant qu’elles ont perdu leurs repères, d’autres dans un nihilisme pensent que la vie n’a pas de sens. Or résister, c’est veiller à ne point être des fossoyeurs de l’espérance. Quelle tâche ; elle est au cœur d’un enjeu sociétal et spirituel majeur.

Résister est la voie royale de l’humanisation. Impossible d’y parvenir si l’on ne risque pas la rencontre, le débat, voire l’échec, mais le « résistant » toujours monte vers les cimes. « Tout ce qui monte converge » dit si justement Teilhard de Chardin.

Bernard Devert
Janvier 2017

 

Des vœux à échanger pour changer et faire changer

Depuis des lustres, le passage à l’année nouvelle est le temps d’une présentation des vœux, de santé, de bonheur, de réussite. Ne viennent-ils pas fort légitimement circonscrire l’inquiétude que réserve l’inconnu.

Ces vœux ne répondent pas seulement à un rite ; ils sont au temps, ce que le phare est à la mer : une lumière. C’est dire combien ils sont précieux. Ne témoignent-ils pas aussi, dans l’échange, de l’estime de l’autre jamais indifférente à l’estime de soi. S’ouvrent alors des espaces de sérénité, de confiance, de foi que la philosophe Simone Weil présente comme l’intelligence éclairée par l’amour.

Qui n’est pas dans l’attente, sans doute sourde mais réelle, d’une intelligibilité de ce que nous avons à vivre sans se laisser enfermer dans la rationalité pour ne pas oublier que l’on ne comprend bien qu’avec le cœur.

Ce monde a un besoin éperdu de tendresse qui ne lui sera offerte que si se lèvent des petits princes.

L’intelligence de la vie est au rendez-vous de toute naissance. Les questions alors fusent : que deviendra cet enfant, dans quel monde vivra-t-il ? L’émerveillement pour dissoudre les absurdités fait surgir la responsabilité, un éveil au meilleur de soi-même.

Souhaiter que l’année soit un berceau, ce n’est point tomber dans l’infantilité, mais s’élever vers les idéaux de notre jeunesse qui protègent des rides de l’âme qui, toujours, pour se nourrir de l’usure du temps, font plier l’espérance.

La vie, pour être accueillie, a besoin de berceaux. Seulement, ils ne s’envisagent et ne se façonnent que dans l’amour.

Ne serions-nous pas là au cœur des vœux que nous voulons voir se réaliser. Quel bonheur possible quand des enfants sont dans une souffrance sociale condamnant leur avenir. Quel respect de la vie quand des frères abîmés par l’hostilité meurtrière ne trouvent pas le berceau de l’hospitalité.

Les vœux, pour qu’ils ne soient pas des mots vains, doivent être un levain. Alors, ils sont un appel à se mettre debout pour lutter contre les déshumanisations et faire entrevoir ces signes nombreux qui, donnant des raisons d’espérer, éloignent du défaitisme, annonciateur du chaos.

François Cheng, dans son ouvrage ‘De l’âme’ : « sur le tard, je me découvre une âme…je l’avais aussitôt étouffée en moi de peur de paraître ridicule…je comprends que le temps est venu de relever le défi ». Il précise dans sa cinquième lettre : « il m’est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstance, encore moins à une sorte d’angélisme naïf ou bonasse. Elle est d’une extrême exigence ». Nos vœux ne pourraient-ils pas l’accueillir.

Alors privilégiant les audaces et le consentement aux incompréhensions qu’elles font naître, une belle année se préparerait pour être parée de la lumière du sens. Qui ne le recherche pas ?

Bernard Devert
Décembre 2016

Noël, rempart de la déshumanisation

Noël parle, nous parle, pour évoquer la tendresse. Cette fête dans l’ultime des jours de l’année, atténue ce qu’ils ont pu avoir de rudesses et de blessures. Elle ouvre une trêve qui, pour n’être le monopole de personne, se révèle source de vie pour beaucoup.

Quelle tendresse possible pour ceux qui – à force d’être nommés par ce qu’ils n’ont pas et qui désespérément leur échappe : travail, logis, amitiés – en arrivent à penser qu’ils ne sont rien.

Or, justement à Noël, un Enfant, qui est tout, ne revendique rien pour se présenter sans rien : une crèche pour berceau. Qu’importe, semble-t-il nous dire dans un sourire, mon espérance est de naître dans le cœur de l’homme ; tout autre lieu m’est souffrance pour être rejet.

Cet enfant sait attendre, au-delà même de ce que nous pouvons imaginer, pour réconcilier temps et éternité.

Naître c’est quitter son moi-chose préfabriqué pour s’ouvrir à l’aventure de l’intériorité.

Bethléem est l’histoire de cette singulière naissance que nous réduisons sous les feux de la fête à un souvenir alors qu’il s’agit de naître à l’étrange, trace de l’étonnement de ce que nous sommes appelés à devenir.

L’avenir ne se construit pas dans les représentations des enfermements, mais bien dans l’accueil de nos vulnérabilités. Folie, diront les sages, inutile et ridicule, plaideront les cyniques, ou encore trop tôt ou trop tard – c’est identique – penseront les craintifs à l’égard de tout changement.

La naissance d’un enfant toujours suscite un « autrement ». Allons-nous lui faire place, s’agissant alors de faire craquer nos certitudes, ces remparts contre lesquels l’homme se cogne mais aussi cogne.

Noël, c’est cette brèche vécue par Claudel en cette nuit du 25 décembre 1886 : « J’avais eu tout à coup le sentiment déchirant de l’innocence, l’éternelle enfance de Dieu, une révélation ineffable ».

Alors, des liens nouveaux se tissent, des filiations s’éveillent, c’est Noël où l’homme ‑ comme l’Enfant-Dieu ‑ prend le risque de la fragilité ; il faut un cœur d’enfant pour ne point la briser.

Joyeux Noël !

Bernard Devert
Décembre 2016

 

L’Ange partit en pleurant

Ce titre reprend la légende de Grouchenka dans les Frères Karamazov. Comment ne pas pleurer devant les atrocités que subissent les habitants d’Alep ; les murs tombent, l’humanité s’effondre.

Pleurer pour que les larmes viennent laver le regard assombri par la colère qui naît d’un drame, dénoncé de toute part, mais que sont les discours s’ils n’arrêtent pas les horreurs.

Alep est une ville martyrisée avec plus de 400 000 morts.

Des personnalités autorisées ont rappelé que, depuis la deuxième guerre mondiale, jamais une telle déshumanisation ne s’était produite. Une fois encore, les promesses de ne plus accepter de telles atrocités sont tragiquement et banalement bafouées.

Les armes, mais aussi les mains, ont tué.

Le miracle des mains ne s’est pas produit. La solidarité s’est exprimée par des mots d’indignation. Il a manqué de ces mains qui, désirant ne rien posséder, auraient suscité la signature d’un traité mettant un terme à cette folie meurtrière.

Quand enfin comprendra-t-on que seul l’amour sécurise.

A quelques jours de Noël, il nous faut constater la tragédie d’une humanité incapable de défendre la vie, s’habituant, qui plus est, à cette information quotidienne qui s’abat sur nous, sans que nous soyons vraiment accablés, alors que tant d’êtres sont détruits par un obscurantisme mortifère et des intérêts inavouables.

Il est de ces patiences assassines qui font de nous les complices du mal.

L’ange partit en pleurant, non pour déserter les drames mais pour nous rejoindre afin de nous mobiliser.

Moi-même, je dois m’interroger : qu’ai-je fait, si ce n’est simplement tenter d’accueillir quelques réfugiés quittant les ‘portes de l’enfer’ pour rechercher une hospitalité les éloignant d’une mort annoncée.

Cette mise à distance, loin d’être comprise, a entraîné bien des débats demeura nt encore des combats.

Aime et tu comprendras.

A cette mission pleinement humaine, nous sommes appelés pour ne point déserter l’exigence séculaire de porter assistance à personne en danger. Qu’as-tu fait de ton frère ?

Il nous faut sans doute apprendre à pleurer pour que nos yeux voyant enfin clair, nous nous libérions non seulement de nos peurs mais aussi de nos quiétudes trahissant nos indifférences.

 

Bernard Devert
Décembre 2016