Le déni du toit, déni de fraternité

La crise récurrente du logement s’est amplifiée alors même que des mesures ont été régulièrement retenues pour l’endiguer à défaut de l’éradiquer.

Retenons des textes importants : la loi ‘Solidarité et Renouvellement Urbains’ (S.R.U du 13 décembre 2000 de Louis Besson), la loi ‘Engagement National pour le Logement’ (13 juillet 2006 de Jean-Louis Borloo), le DALO (Droit au Logement Opposable du 5 mars 2007 souhaitée par Jacques Chirac à la fin de son mandat), la loi ‘pour le Logement et la lutte contre l’exclusion’ (25 mars 2009 de Christine Boutin) ou encore des orientations de bon sens comme celles distinguant enfin les territoires tendus de ceux qui ne le sont pas ou plus (Benoist Apparu).

Quelles que soient les sensibilités politiques, la question du logement s’invite dans la réflexion et les programmes mais sans vraiment concerner les oubliés d’une Société qui ne sait ni les voir, ni les entendre ou les comprendre. Veillons désormais au fait que s’ils n’ont pas ou peu de place dans l’espace environnemental, ils l’ont peut-être encore moins dans les grands enjeux de société. Ces malentendus nous préparent à de plus grands abîmes ?

Lors des grandes échéances électorales la question du logement est bien évoquée, mais elle tend à s’effacer à mesure que s’approche le jour du vote : les pauvres ne font pas gagner les élections, tout au plus servent-ils à offrir des postures politiques marquant une attention à la fragilité.

La politique du « prendre soin » affichée s’inscrit finalement dans un palliatif social comme si la mort annoncée de SDF, chaque hiver, était perçue comme une fatalité, celle-là même que l’on retrouve au regard de l’abandon de ces quartiers qui se présentent comme la ‘réserve’ des pauvres.

Sans doute, des sommes tout à fait considérables furent et sont mobilisées au titre de la politique de la ville, mais force est de constater que les capitaux versés n’ont point inversé la tendance. Demeurent  la paupérisation et la désespérance des habitants dont le logement est le miroir.

Simplisme et illusion que de considérer qu’il suffirait de construire plus pour que l’offre réponde aux attentes : il n’en est rien dès lors que des centaines de milliers de logements sont vacants sans pour autant que les plus pauvres trouvent un toit.

Dans les 8 premières agglomérations françaises, là où se noue ce drame, 400 000 logements sont vacants. Où est le manque ? Ne serait-il pas celui du respect pour ceux que la vie a mis au bord du chemin.

L’offre quantitative des biens n’est pas suffisante pour créer des liens, lesquels précisément devraient réorienter la création des richesses. Seulement, ces liens sont-ils vraiment désirés ou ne seraient-ils pas affichés pour garder encore une certaine estime de soi et de notre Société pour ne point sombrer dans le désenchantement.

Le mal logement est un malheur qui touche 7 % de la population dont 3 % très gravement,
les 93 % autres considérant qu’ils sont plutôt ou assez satisfaits de leur logement. Ce mal qui perdure n’est pas étranger à nos peurs d’une Société qui, contrairement à ce qui est énoncé, ne va pas mal, mais qui a mal à son espérance d’où des replis sur soi que résument bien les sondages : 70% des français interrogés s’estiment plutôt heureux, mais dans la même proportion expriment une vive inquiétude quant à l’avenir du Pays.

Le bonheur relèverait du privatif, la dimension collective recueillant les frustrations et les abîmes. Faire société relève alors de la gageure.
Entre le temps des Lumières et aujourd’hui, quel retournement pour se rappeler le mot de Diderot « Je veux que la Société soit heureuse et je veux l’être aussi ».

Souvenons-nous de l’inquiétude de Dostoïevski : « si l’on propose le choix entre le bonheur et la liberté, le drame, c’est que le bonheur sera préféré ». Le petit bonheur.

Une telle perspective rend difficiles les réformes pourtant nécessaires pour une autre approche de la ville si nous voulons qu’elle devienne enfin habitable pour tous.
Sur quels points devons-nous veiller pour des villes humanisées ?

  • une intensification des droits à construire, pour mettre un terme à l’étalement des villes entraînant l’éloignement des plus pauvres,
  • la mise en œuvre d’une réelle mixité sociale pour un « vivre ensemble ». Le projet de loi de Cécile Duflot pour porter à 25% les  logements sociaux est une ouverture sous réserve de développer des opérations à vocation de mixité d’âge, de culture et de ressources.

Là encore soyons soucieux de l’apartheid social qui s’installe faute d’une politique foncière maîtrisée et programmée dans le temps.

La déchirure du tissu social, trace d’un communautarisme déjà bien installé, doit nous conduire à prendre la mesure d’une liberté exacerbée jusqu’à être libertaire au point que la somme des comportements individuels fait que les plus pauvres sont des relégués.

Quand arriverons-nous à imaginer que l’une des réponses à la crise du logement, syndrome de celle qui traverse notre Société, appelle un discernement au point de nous interroger sur ce qui fait communauté.

A vouloir faire l’économie d’une telle réflexion, le primat de l’individualisme rendra illisible et inaudible le don sans lequel il n’y aura aucune réconciliation possible : la Société s’égare.

Cette perspective peut apparaître iconoclaste, mais puissions-nous ne pas en découvrir la pertinence le jour où nous aurons alors touché le fond. Alors, peut-être regretterons-nous de ne pas avoir fait nôtre, la parole de Salomon à l’Eternel : « Donne-moi un cœur intelligent ».

Bernard Devert

Lettre adressée à Madame Falise

Madame, chère Marie-Françoise,

Je viens d’apprendre le décès brutal de votre mari.

Ma première pensée est pour vous et votre famille. Un grand respect traversé par l’affection me liait à Michel, ne pouvant oublier ce qu’il apporta à Habitat et Humanisme pour avoir été le premier Président de sa Fédération. Notre Mouvement porte à jamais les traces de sa réflexion éthique, de sa vision de la Société au sein de laquelle il fut ce ‘Juste’, refusant les situations absurdes et déshumanisantes.

Je sais gré à Monseigneur Gérard Defois, alors Recteur de l’Université Catholique de Lyon, d’avoir initié notre première rencontre.

Intellectuel, il mit la profondeur de sa pensée au service de l’intérêt général mais plus encore du bien commun, témoignant d’une vigilante attention à l’égard de ceux que la vie fragilisait. Il avait ce talent de l’écoute et de la parole suscitant d’inouïes ouvertures. Il savait s’émerveiller avec une foi en l’homme indissociable de celle qu’il avait en Dieu.

Que de malentendus il dissipa, pour privilégier l’essentiel, trace de l’Eternel.

Homme libre, il n’était prisonnier d’aucune Institution, leur offrant son audace et sa disponibilité. Jamais il ne les dévalorisait mais toujours les invitait à ne point déserter ce prophétisme sans lequel il n’y a pas d’avenir. Il essuya bien des incompréhensions mais sut les traverser avec cette hauteur de vue lui permettant de dépasser les jugements hâtifs. Sachant tenir, il sut obtenir des avancées jetant les bases d’une démocratie davantage participative, tant le blessaient les clivages et les enfermements.

Homme d’espérance, il ne la vivait pas comme un espoir mais comme la responsabilité d’un ‘ici et maintenant’, l’ecclésia devant donner à voir ce qu’elle croit.

Ce mercredi je rejoindrai la multitude des amis de Michel pour lui dire merci de ce qu’il est et de qu’il sut faire advenir.

Soyez assurée, Madame, chère Marie-Françoise, de l’immense sympathie de notre Mouvement en vous restant proche par la prière et notre reconnaissance ; Michel m’évoqua ce qu’il vous devait avec cette grande délicatesse qui l’habitait.

Bernard Devert

L’Abbé Pierre ou le cri d’un appel à plus d’humanité

Il y a un siècle, naissait Henri Grouès, pour toujours « l’Abbé Pierre », figure libre et originale dans l’Eglise et dans le monde.

Sans doute, dans la lignée d’un Dietrich Bonhoeffer qui lutta contre le nazisme, pressentit-il que l’Institution ecclésiale, si elle devait ‘dévoiler’ l’autre rive, ne pouvait le faire avec crédibilité et vérité qu’en habitant autrement notre rive.

« L’insurgé de Dieu » ouvrit une voie, désormais mieux partagée, observant que l’insurrection était nécessairement une mobilisation de tous les ‘volontaires de l’espoir’.

L’Abbé, passionné de justice, saisit qu’elle ne trouvait place que dans un supplément de gratuité. Dans un de ses poèmes il écrit : « l’on ne possède pas un bien parce que l’on est capable d’en jouir mais si l’on est capable de le donner. Qui sait en jouir et ne sait le donner en est non le possesseur mais le possédé. Il y a sur terre, hélas, plus de possédés que de possesseurs ».

Habité par la dynamique de la spiritualité franciscaine dont il portait très haut le sens de l’idéal, il s’interdisait de s’égarer dans les idéalismes qui facilitent les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité.

A mille lieues des illusionnismes d’une religion mal comprise et des dérives sectaires qu’ils entraînent, il n’eut de cesse de refuser l’exclusion dont l’une des causes est celle de nos enfermements jusqu’à ne plus voir, ni entendre.

Aimer, disait-il, c’est être à l’image de Dieu. Il sut voir dans le frère le plus défiguré la présence même de l’Eternel. Un Dieu qui loin d’être intouchable est Celui qui se donne et nous donne à percevoir notre capacité à participer à la création ou à sa dé-création. Le drame pour l’Abbé Pierre était la dédramatisation de la misère ; il eut la hardiesse de la combattre.

Homme de l’appel, il fut constamment un appelant suscitant une énergie libératrice dont le don était la clé ; il faut haïr les portes fermées, fermées aux rencontres et fermées aux départs, disait-il. La fidélité à l’appel ne fut pour lui jamais une crispation mais la source incomparable d’une créatrice imagination pour ne point accepter l’inacceptable.

« La misère juge le monde et l’a condamné », écrivait-il; alors, comment le gracier ? La question était encore celle d’un appel qu’il sut faire sourdre jusque dans le cœur de ceux que la grâce « ne mouillait pas » pour reprendre l’expression de Péguy, sachant précisément toujours ‘se mouiller’.

Comment ne pas garder dans le cœur un de ses manuscrits « Messieurs, qui détenez les pouvoirs, vous vous trompez essentiellement parce que vos pouvoirs vous ne les faites pas d’abord servir …ceux qui souffrent le plus. Vous n’osez pas les faire servir à lancer l’appel et les organisations de toutes les énergies de la Nation pour servir en premier les plus souffrants. Vous pensez que l’on rira de vous ; ce serait moins grave que les larmes que vous causez. »

Il reçut des coups. Il ne chercha point à les esquiver pour ne pas se distraire de l’essentiel : la lutte contre la misère et la pauvreté. Il lui fut offert un rempart, celui de l’estime et de l’affection témoignées par une multitude d’hommes connus ou anonymes, saisissant combien il était ce prophète magnifiquement humain, merveilleusement libre que rien ni personne n’arrêterait. Une humanité qui est aussi un appel à construire la nôtre.

« Une femme vient de mourir gelée… une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. »

La misère tragiquement dure et nous résiste. L’appel de l’Abbé Pierre a introduit une décisive brèche – et en cela il n’aura pas de successeur – pour avoir su appeler à partager son combat. Il est porté par des femmes et des hommes, bien décidés à mener la vie dure à cette misère insoutenable, tant le déni de toit est le déni de l’autre.

« Je suis le pain de vie descendu du ciel ».

Cette parole de Jésus va susciter un abîme et accroître les malentendus qui déjà se font jour ; la plupart de ses auditeurs ne veulent plus suivre, tant sa proposition de vie leur semble énorme et, pour tout dire, folie. L’homme est devenu menaçant pour le Fils de l’homme.

Acceptons-nous d’entendre que ce pain est un pain rompu qui ne peut être reçu que si nous acceptons de rompre avec ce que nous qualifions de sagesse, notre alibi pour ne point bouger.

Rompre, c’est quitter des habitudes pour habiter des perspectives nouvelles. Toute la bible est une invitation à quitter, à se quitter – ‘quitte ton pays’ ; ‘veux-tu me suivre’ ; ‘va’.

Refusant les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité, Jésus nous invite à rompre avec les schémas de compréhension qui trop souvent nous enferment.

Cette rupture est une clé pour saisir que la parole ne saurait être extérieure à nous-mêmes. Elle nous est offerte pour être chair de notre chair : « Ceci est mon corps » pour que nous rentrions en communion avec Celui qui est source de la vie. Incroyable ! Ce pain ne serait-il pas ce don qui, secrètement, donne corps et cœur pour entreprendre ce voyage intérieur nous invitant à la christification de nos vies.

La tentation est de limiter cette rupture, de la rendre admissible jusqu’à refuser ce pas de l’impossible qui pourtant nous est proposé. Reste avec nous, diront les disciples d’Emmaüs, il se fait tard. Ils veulent conserver ce qu’ils ont découvert non sans joie. Jésus les invite à aller plus loin. Le Ressuscité s’effacera de leurs regards pour leur permettre d’entrevoir autrement sa présence. Alors seulement, ils seront présents à eux-mêmes, saisissant qu’ils ne peuvent pas poursuivre le chemin qu’ils avaient envisagés.

Une autre voie se propose à leur histoire ; quittant leurs villages, ils deviendront des bâtisseurs de la nouvelle Jérusalem : la rupture s’est opérée, leur vie en est transformée et même transfigurée.

« Je suis le pain de la vie, celui qui mange de ce pain n’aura plus jamais faim ».

Entendons, plus jamais faim de ces inessentiels mais faim d’un autrement pour cheminer avec des cœurs « tout brûlants » habités par l’Esprit qui fait trembler nos sécurités pour s’éveiller à cette rupture qui porte la trace d’une résurrection commencée.

La crainte, voire la peur de l’inconnu, se transforme en une reconnaissance donnant naissance à des relations absolument nouvelles. S’ouvre un espace étonnamment autre pour être libérés de cette pesanteur altérant le présent et compromettant l’avenir.

« Si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour le salut du monde ».

C’est trop, disent les auditeurs de Jésus, trop fort, trop grand, trop fou, trop incompréhensible. Notre drame ne serait-il pas justement de vouloir tout limiter jusqu’à concevoir paradoxalement un Dieu tellement autre qu’il ne puisse nous rejoindre.

Un Dieu intouchable, pour ne point risquer d’être touchés. Seulement, Jésus, comme Pain de vie, nous parle autrement pour vivre autrement.

L’aventure de la foi ici commence.

Méditations

Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? Ecoute, toi qui te laisses rencontrer dit Jésus : l’œuvre de Dieu c’est que vous croyiez en Celui qu’il a envoyé.

Un évènement incroyable que nous parvenons pourtant à banaliser : on va à la messe. D’habitués, ne devrions-nous pas être quelque peu « hébétés » pour participer à la mort et à la résurrection du Christ, de Celui-là même qui nous donne l’hospitalité sans que nous parvenions toujours à quitter nos hostilités, non plus que nos malentendus, ni avec Dieu, ni avec ceux que nous ne supportons pas, pour être différents et avoir pour tort d’être situés autrement.

Je vous partage deux rencontres :
A la sortie d’une messe une paroissienne m’apostrophe :
– Père, me dit-elle, il faut que vous sachiez, beaucoup n’osent pas vous le dire, vous nous faites du tort.
– Quel tort ?
– Voyez, dans ce quartier du 6ème arrondissement, à proximité du Parc de la Tête d’Or, vous construisez un immeuble qui va en briser la sérénité pour accueillir des pauvres et des étrangers.
– N’est-il pas étrange, lui dis-je, que vous teniez à la sortie de ce repas eucharistique un tel propos ! Ensemble ne partageons-nous pas le corps de Celui qui nous fait découvrir le privilège de vivre comme Lui sans privilège. N’est-ce pas cela l’Evangile : « j’avais faim, soif, j’étais prisonnier, malade »
Alors ajoute-t-elle en se retirant : s’il faut croire à l’Evangile…

Dans une église qui honorait une belle tradition pour vivre un temps de célébration avec les nouveaux convertis, une conversation s’engage à la fin de la messe, étrangère à toute conversion.
– Où habitez-vous, dit une personne à une religieuse ?
– A Villeurbanne, à l’Hospitalité de Béthanie, précise-t-elle.
– Je ne connais pas
– mais peut-être, répond-elle, connaissez-vous l’association qui a construit cette maison ?
– Oui, dit-elle, j’ai entendu parler de ce prêtre qui fait n’importe quoi pour accueillir n’importe qui.

« Ceci est mon Corps » : ceci est un cri. Ce cri est celui de l’Amour si peu aimé.

« Jésus prit du pain sans levain »  sans violence suivant l’une des traditions hébraïques. Un pain sans violence pour être le pain des pauvres, de ceux-là mêmes qui sont toujours désarmés.

« Ceci est mon Corps ». Veux-tu, nous dit le Christ, qu’il devienne ton corps jusqu’à vivre toi-même désarmé et désarmant.

Faire corps avec l’existence des hommes, des hommes malheureux, abîmés, ignorés. Que d’incompréhensions entre Dieu et l’homme. Pourtant Dieu ne cesse de nous parler d’une manière étonnante, la Parole se fait chair. « Ceci est mon corps » pour qu’il devienne ton corps, notre corps.

« Je suis le pain de la vie, celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim, celui qui vient à moi n’aura plus jamais soif. »

L’Homme de Nazareth vient apaiser nos faims, étancher nos soifs. Quand saurons-nous entendre celles de nos frères, quand parviendrons-nous à saisir cet appel qui vient du plous profond de l’être : il n’y a donc personne pour entendre, personne pour comprendre ?

Ce corps transfiguré ne nous invite-t-il pas à prendre soin de tous ces corps défigurés ; si la messe ne nous change pas, qu’est-ce qui nous fera changer alors qu’elle est le lieu même du pain de la vie pour une vie donnée en abondance ?

La messe est dite, disent d’aucuns ; mais non la messe est un appel à vivre, éloigné des idées de convenance, de puissance pour se recevoir du Seigneur dont l’attente est que nous partagions sa même faim, sa même soif d’aimer.

Bernard Devert,

Réponses crédibles et urgentes pour atténuer le mal logement dans un contexte de grave crise financière et économique.

Les experts et acteurs du logement social considèrent qu’il manque 900 000 logements, observant que :

  • près de 400 000 sont vacants dans les 8 premières agglomérations françaises ; cette évaluation est assez précise pour relever de l’assujettissement au titre d’une inoccupation injustifiée de plus de deux ans.

Les pénalités ont porté des fruits, mais pour autant la vacance résiste.

  • 200 000, selon l’estimation de l’USL, sont occupés par des foyers qui, pour avoir bénéficié de « l’ascenseur social » sont en situation de sur-loyer. Plus de 10 000 d’entre eux ont des ressources supérieures dépassant de 100% les critères d’éligibilité aux logements HLM.

Jean PERRIN, Président de l’UNPI, annonce 380 000 logements dans le parc public ou para-public, occupés par des ménages disposant de revenus importants ou pour le moins incompatibles avec les règles d’éligibilité au logement social. Cette observation mérite d’être nuancée. Certes, les occupants peuvent faire valoir un droit acquis conforté par un sur-loyer, mais peut-il être maintenu alors que tant de familles fragilisées sont dans l’impossibilité de trouver un toit décent en cohérence avec leur peu de ressources.

Cette crise est destructrice de tout avenir pour 2,5% à 3% de la population et gravement dommageable pour les 5% autres.

Il me semble nécessaire d’intervenir sur les « stocks » et non seulement sur les « flux ».

  1. Intervention sur les stocks :

  • Réduction de la vacance et libération de logements pour les ménages disposant de ressources leur permettant d’accéder à un logement dans le parc privé. Une telle orientation nécessite une mesure incitative accompagnée de deux contraignantes :

  • Mesure incitative : mise en œuvre du décret d’application quant à la garantie des risques locatifs (GRL), pour les opérations de location/sous-location ; une telle mesure atténuerait la vacance, comme en témoigne notre opération « Propriétaires et solidaires » largement amputée par la peur de l’impayé.

Ne conviendrait-il pas d’envisager la mutualisation de ce risque sur l’ensemble du patrimoine locatif privé et public.

Cette assurance obligatoire se présenterait avec une prime attractive qui, comme pour le risque automobile, sécuriserait bien des incidents de parcours, un malus pouvant être envisagé à la charge du locataire de mauvaise foi.

  • Deux mesures contraignantes :

    – vente des logements sociaux occupés par des familles aisées ou mise en place d’un loyer s’apparentant à celui du marché.

    . affectation du prix de cession à la construction de logements pour ceux dont l’attente s’apparente à celle du désespoir,
    . augmentation substantielle du sur-loyer, offrant aux gestionnaires une latitude pour minorer les loyers des ménages très fragilisés. Cette option est peut-être préférable à la précédente pour favoriser la mixité et une mutualisation créatrice d’une plus grande cohésion sociale.

    – recherche d’une cohabitation entre le patrimoine public et privé, plus particulièrement sur les territoires dits « non tendus » où nous assistons à des opérations de construction sociale, alors que des logements privés sont inoccupés (et réciproquement).

  1. Intervention sur les flux :

  • Un foncier maîtrisé

Mme Cécile Duflot, dans son allocution devant les D.R.E.A.L. soulignait, parmi les quatre mobilisations nécessaires à l’atténuation de la crise du logement, l’urgence d’offrir des terrains.

Le foncier, trop cher, se présente comme une rente pour les uns, aggravant les situations de précarité pour les autres.

  • Développement du démembrement de la propriété porté par des foncières solidaires :

Ces foncières solidaires bénéficieraient d’un financement de même nature, via la contribution (à déterminer) de l’Assurance Vie.

A l’instar de l’épargne salariale qui a « boosté » le financement des opérations sociales, ne serait-il pas opportun que le support assurances vie participe à l’économie du logement, relevant que l’encours de ce véhicule de placement est de 1 500 milliards d’€, notant qu’une fraction en unité de compte de 300 milliards d’€ serait rapidement mobilisable.

L’importance de ces capitaux offrirait une nouvelle donne, ces foncières louant leurs terrains ou bâtiments, dans le cadre d’un démembrement (usufruit) ou d’une emphytéose, aux bailleurs sociaux (H.L.M., associations), voire aux investisseurs type SCPI, à qui il serait demandé la construction de logements à loyers intermédiaires.

Une des raisons de la crise est le désengagement des institutionnels de ce logement intermédiaire. En 20 ans, près de 500 000 logements ont été cédés ou déconventionnés alors qu’ils contribuaient à un certain équilibre du marché pour être situés à Paris et sa première couronne, Marseille et Lyon.

Le contexte économique facilite la mise en place de la nue propriété, dont les revenus s’apparenteraient à ceux des obligations d’Etat si bien que les grands investisseurs devraient finalement s’incliner devant une telle mesure, économiquement raisonnable et socialement nécessaire.

  • Augmentation des droits à construire dans les territoires tendus :

Mme la Ministre accepterait-elle d’accompagner la révision de l’article 55 de la loi SRU avec celle, dans les territoires tendus, de droits à construire supplémentaires, financés précisément par la contribution de l’Assurance Vie.

Cette perspective aurait deux conséquences :

  • une charge foncière qui, portée par la finance solidaire, faciliterait l’éligibilité de logements P.L.A.I. et au P.L.U.S,

  • une atténuation de l’étalement des grandes agglomérations obligeant les plus pauvres de notre société à se loger au loin des centres villes, d’où des frais de transports et une pénibilité s’ajoutant à des conditions de vie déjà difficiles.

Ces droits à construire supplémentaires participeraient à une « intensification de la ville » traduisant un « supplément d’âme » pour non seulement construire plus, mais construire autrement dans la perspective de bâtir la mixité sociale.

  • Mise en place d’aides à la construction, l’avantage fiscal étant proportionné à l’avantage social.

    • Un amortissement pour les personnes physiques investissant en direct pour la création du logement intermédiaire accompagné avec une exonération partielle des droits de mutation dès lors que le patrimoine conserve sa destination (durée à préciser).

    • une réduction d’impôt de 20% sur 5 ans, dans la limite de 300 000 € pour les personnes privées investissant dans des sociétés qui, bénéficiant du statut de SIEG, affectent leur parc pour au moins 85% à des foyers répondant aux critères d’éligibilité des PLAI et PLUS.

Le plafond de cet avantage fiscal serait porté à 500 000 € pour la création d’un patrimoine loué, dans les territoires tendus, à 4 € du mètre carré, appelant une prise en charge de 25% des charges locatives dans le cadre de l’APL, les logements répondant au label HQE.

NB : le loyer du PLAI 6 € du m² est encore trop élevé pour des familles sans ressource).

  • Déduction fiscale au titre de la libéralité pour un abandon partiel du montant des loyers.

Ces mesures fiscales ne devraient pas être étrangères à tous ceux qui, non seulement n’ont pas bénéficié de « l’ascenseur social », mais qui ne parviennent pas à monter ces quelques marches pour habiter un logement décent : 650 000 personnes n’ont pas de domicile et 130 000 sont dans la rue. Ces chiffres occultent des milliers d’autres qui vivent dans des conditions insalubres.

Une avancée a été faite avec le DALO, mais vient cette heure où il s’agit de s’opposer fermement à cette injustice qu’est l’absence ou l’indécence du logement. Un tel engagement, pour susciter plus de cohésion sociale, rassemblera la Nation.