Des signes d’espérance

Le titre de mon propos peut surprendre alors que la précarité s’aggrave, qu’ici et là des tensions se font jour comme autant de replis identitaires face à un monde qui bouge, entrainant les crispations que suscite tout changement.

Or ces changements sont signes d’espérance. Qui aurait pensé, il y a encore cinq ans, que les murs allaient tomber entre les entreprises et les associations : deux mondes qui, sans s’ignorer, ne pensaient pas qu’ils pouvaient lutter ensemble contre la pauvreté.

Faites moi de bonne politique, rappelait le Baron Louis, et je vous ferai de bonnes finances. Quel changement pour constater que les politiques financières ont quitté le champ de la technique pour devenir un art majeur de la gestion de la Cité.
Avec la crise financière on a vu apparaître des entreprises faisant appel au soutien des États pour ne point sombrer et des politiques sociales en souffrance pour observer combien l’Etat-providence était lui-même en difficulté. Se propose alors à notre discernement la question des solidarités nouvelles à faire naître.

Cette interrogation est ‘fil rouge’ de la lutte contre les inégalités qui ont dramatiquement progressé comme en témoigne le mal logement, syndrome des fractures sociales.
Dans les réponses possibles, s’esquisse un concept dynamique, celui de l’entrepreneuriat qui ne demande pas à être qualifié de social ou de solidaire, dès lors qu’entreprendre durablement c’est désirer faire société en incluant davantage de confiance et de solidarité.

Qui aurait pensé, il y a même seulement trois ans, que l’entrepreneuriat se révèlerait une chance pour que l’entreprise ait un statut juridique. Si les sociétés sont omniprésentes, les entreprises sont juridiquement absentes.
Ce grand juriste que fut Jean Ripert rappelait que le monde est peuplé d’êtres nouveaux qui ne sont pas comptés dans le dénombrement de la population mais qui pourtant sont aussi vivants que les êtres physiques. Or, cette ‘population nouvelle’ est recensée de façon singulièrement réductrice pour donner aux seules sociétés, une capacité de plein exercice, l’entreprise apparaissant un être mineur dépourvu d’un statut juridique.

L’épargne solidaire ne serait-elle pas ce vecteur par lequel l’entreprise trouvera un statut.

La création n’est pas seulement le fait des actionnaires, même s’ils la rendent possible, elle est aussi celui des salariés déçus de voir que, concourant au développement de l’entreprise, ils ne bénéficient pas toujours de ses résultats, non plus que d’une participation aux décisions qui se prennent au sein des organes de gestion relevant davantage de la société (au sens de l’article 1832 du code civil) que de l’entreprise.
Est-il juste de considérer que les actionnaires sont les seuls propriétaires de l’entreprise ? Certes, ils possèdent un titre financier mais cette part du capital est susceptible d’être cédée en bourse du jour au lendemain. Une responsabilité aussi limitée dans la durée ne met-elle pas en exergue le vide juridique du statut de l’entreprise confrontée à d’importantes obligations, à commencer par ses engagements vis-à-vis des salariés.

Des chantiers s’ouvrent.

Comment ne pas saluer l’action conduite par le Président du Conseil Supérieur du Notariat, Maître Jean Tarrade, qui vient d’offrir à Habitat et Humanisme une convention de partenariat. Ainsi, de grands acteurs juridiques au service des personnes physiques ou morales se mobilisent pour des actions novatrices dans cette conscience partagée que l’innovation est une des clefs de sortie de crises.

L’épargne solidaire était inconnue il y a encore dix ans, pour n’être appréhendée que par les militants de causes humanitaires.
Or, cette approche de l’économie suscite un réel intérêt qui ne s’est point démenti avec la crise financière, laquelle lui a plutôt donné des lettres de noblesse pour faire surgir la seule question qui vaille : quel sens donner à l’agir que l’épargne solidaire donne à revisiter ? Actuellement elle représente 1/1000 de l’épargne circulant des Français ; l’objectif est de la porter à 1%.
Une utopie ? Pourquoi pas, mais ne relève-t-elle pas de l’urgente obligation de non point prédire un avenir mais le rendre possible.

Comment ne pas saluer Claude Alphandéry qui lança le laboratoire de l’économie solidaire après avoir réuni au Palais Brongniart des dizaines de milliers de personnes qui entendent investir sur des valeurs à fort impact social.

Comment ne pas non plus exprimer notre gratitude à François de Witt qui, comme président de Finansol, s’est singulièrement engagé pour faire reconnaître l’intérêt éminent de cette économie et de ses acteurs.

Il nous souvient de ce mot de Bernanos ‘j’ai entendu le craquement de l’âme’ ; ne serait-il pas aussi celui de nos rigidités pour un monde plus flexible, attentif aux fragilités, signes d’une humanité où les biens sont au service des liens.

Bernard Devert
janvier 2013

Les manifestants du 13 janvier ou des conservateurs d’un avenir en marche

L’enfant n’est pas un droit, il est un don ; il a fallu des siècles pour que les hommes comprennent qu’ils n’avaient pas tous les droits sur leurs enfants. Abraham lui-même a dû arrêter son bras meurtrier, apprenant qu’Isaac avait un autre Père.

L’enfant-roi, l’enfant pour moi, ne serait-il pas le signe d’une civilisation qui s’inscrit dans la puissance jusqu’à considérer que ne pas posséder un enfant est une discrimination et une injustice.

Le raz de marée de ce dimanche vient dire « stop » à une telle approche. Le possible de l’avenir devrait-il surgir seulement de ce que nous décidons. Une société qui n’offre pas l’hospitalité à la différence ne porte-t-elle pas en germe les traces de l’hostilité, laquelle n’est elle pas déjà prégnante lorsque les Pouvoirs Publics n’entendent pas la parole de ceux qui se sont déplacés le 13 janvier.

Cette manifestation n’est pas que « consistante » selon l’expression « à minima » de l’Elysée. Il serait sage qu’elle soit être reconnue pour ce qu’elle est : un appel serein, espérant, déterminé pour une législation ouverte et raisonnable sur un fond de relation respectueuse, aux antipodes de ces affirmations péremptoires du droit à l’enfant et du refus de la différence.

Acceptons qu’il y ait des voies différentes appelant le respect des homosexuels comme des hétérosexuels, des croyants et des non croyants, des blancs et des noirs, dans cette conviction que nous formons une famille humaine mais ne brouillons pas à plaisir le chemin.

Soyons aussi attentifs à ces enfants qui souffrent, se rappelant qu’un sur cinq est victime du mal logement.

Que de drames comme celui de cette maman et son enfant qui ont vécu un temps d’enfer pour avoir connu la rue, la promiscuité avec la misère laissant bien des séquelles. Elles ont pu être accueillies au bout d’un an dans un immeuble situé dans un quartier les éloignant des stigmatisations de la souffrance sociale. Alyssa, 9 ans, a retrouvé un équilibre psychique. Avec une maturité qu’accélèrent les épreuves, elle exprime sa joie d’avoir une chambre pour elle. L’accompagnement réservé à sa maman offre à ce foyer une sécurité transformatrice des relations.

L’enfant n’est pas un droit mais il a droit à toute notre attention, à cette tendresse que seul autorise un chez-soi décent.

Un père, une mère, c’est élémentaire exprimaient fort justement les manifestants, tout comme le logement est un droit élémentaire.

Il est de ces avancées qui ne se trouvent pas seulement dans la revendication du ‘je veux’ ou ‘j’exige’ mais à partir d’une prise de conscience invitant à devenir moins solitaires pour être plus solidaires d’un monde à humaniser, là où les obligations l’emportent sur les droits, là où l’autrement n’est ni jugé ni banalisé.

Bernard Devert

Le déni du toit, déni de fraternité

La crise récurrente du logement s’est amplifiée alors même que des mesures ont été régulièrement retenues pour l’endiguer à défaut de l’éradiquer.

Retenons des textes importants : la loi ‘Solidarité et Renouvellement Urbains’ (S.R.U du 13 décembre 2000 de Louis Besson), la loi ‘Engagement National pour le Logement’ (13 juillet 2006 de Jean-Louis Borloo), le DALO (Droit au Logement Opposable du 5 mars 2007 souhaitée par Jacques Chirac à la fin de son mandat), la loi ‘pour le Logement et la lutte contre l’exclusion’ (25 mars 2009 de Christine Boutin) ou encore des orientations de bon sens comme celles distinguant enfin les territoires tendus de ceux qui ne le sont pas ou plus (Benoist Apparu).

Quelles que soient les sensibilités politiques, la question du logement s’invite dans la réflexion et les programmes mais sans vraiment concerner les oubliés d’une Société qui ne sait ni les voir, ni les entendre ou les comprendre. Veillons désormais au fait que s’ils n’ont pas ou peu de place dans l’espace environnemental, ils l’ont peut-être encore moins dans les grands enjeux de société. Ces malentendus nous préparent à de plus grands abîmes ?

Lors des grandes échéances électorales la question du logement est bien évoquée, mais elle tend à s’effacer à mesure que s’approche le jour du vote : les pauvres ne font pas gagner les élections, tout au plus servent-ils à offrir des postures politiques marquant une attention à la fragilité.

La politique du « prendre soin » affichée s’inscrit finalement dans un palliatif social comme si la mort annoncée de SDF, chaque hiver, était perçue comme une fatalité, celle-là même que l’on retrouve au regard de l’abandon de ces quartiers qui se présentent comme la ‘réserve’ des pauvres.

Sans doute, des sommes tout à fait considérables furent et sont mobilisées au titre de la politique de la ville, mais force est de constater que les capitaux versés n’ont point inversé la tendance. Demeurent  la paupérisation et la désespérance des habitants dont le logement est le miroir.

Simplisme et illusion que de considérer qu’il suffirait de construire plus pour que l’offre réponde aux attentes : il n’en est rien dès lors que des centaines de milliers de logements sont vacants sans pour autant que les plus pauvres trouvent un toit.

Dans les 8 premières agglomérations françaises, là où se noue ce drame, 400 000 logements sont vacants. Où est le manque ? Ne serait-il pas celui du respect pour ceux que la vie a mis au bord du chemin.

L’offre quantitative des biens n’est pas suffisante pour créer des liens, lesquels précisément devraient réorienter la création des richesses. Seulement, ces liens sont-ils vraiment désirés ou ne seraient-ils pas affichés pour garder encore une certaine estime de soi et de notre Société pour ne point sombrer dans le désenchantement.

Le mal logement est un malheur qui touche 7 % de la population dont 3 % très gravement,
les 93 % autres considérant qu’ils sont plutôt ou assez satisfaits de leur logement. Ce mal qui perdure n’est pas étranger à nos peurs d’une Société qui, contrairement à ce qui est énoncé, ne va pas mal, mais qui a mal à son espérance d’où des replis sur soi que résument bien les sondages : 70% des français interrogés s’estiment plutôt heureux, mais dans la même proportion expriment une vive inquiétude quant à l’avenir du Pays.

Le bonheur relèverait du privatif, la dimension collective recueillant les frustrations et les abîmes. Faire société relève alors de la gageure.
Entre le temps des Lumières et aujourd’hui, quel retournement pour se rappeler le mot de Diderot « Je veux que la Société soit heureuse et je veux l’être aussi ».

Souvenons-nous de l’inquiétude de Dostoïevski : « si l’on propose le choix entre le bonheur et la liberté, le drame, c’est que le bonheur sera préféré ». Le petit bonheur.

Une telle perspective rend difficiles les réformes pourtant nécessaires pour une autre approche de la ville si nous voulons qu’elle devienne enfin habitable pour tous.
Sur quels points devons-nous veiller pour des villes humanisées ?

  • une intensification des droits à construire, pour mettre un terme à l’étalement des villes entraînant l’éloignement des plus pauvres,
  • la mise en œuvre d’une réelle mixité sociale pour un « vivre ensemble ». Le projet de loi de Cécile Duflot pour porter à 25% les  logements sociaux est une ouverture sous réserve de développer des opérations à vocation de mixité d’âge, de culture et de ressources.

Là encore soyons soucieux de l’apartheid social qui s’installe faute d’une politique foncière maîtrisée et programmée dans le temps.

La déchirure du tissu social, trace d’un communautarisme déjà bien installé, doit nous conduire à prendre la mesure d’une liberté exacerbée jusqu’à être libertaire au point que la somme des comportements individuels fait que les plus pauvres sont des relégués.

Quand arriverons-nous à imaginer que l’une des réponses à la crise du logement, syndrome de celle qui traverse notre Société, appelle un discernement au point de nous interroger sur ce qui fait communauté.

A vouloir faire l’économie d’une telle réflexion, le primat de l’individualisme rendra illisible et inaudible le don sans lequel il n’y aura aucune réconciliation possible : la Société s’égare.

Cette perspective peut apparaître iconoclaste, mais puissions-nous ne pas en découvrir la pertinence le jour où nous aurons alors touché le fond. Alors, peut-être regretterons-nous de ne pas avoir fait nôtre, la parole de Salomon à l’Eternel : « Donne-moi un cœur intelligent ».

Bernard Devert

Lettre adressée à Madame Falise

Madame, chère Marie-Françoise,

Je viens d’apprendre le décès brutal de votre mari.

Ma première pensée est pour vous et votre famille. Un grand respect traversé par l’affection me liait à Michel, ne pouvant oublier ce qu’il apporta à Habitat et Humanisme pour avoir été le premier Président de sa Fédération. Notre Mouvement porte à jamais les traces de sa réflexion éthique, de sa vision de la Société au sein de laquelle il fut ce ‘Juste’, refusant les situations absurdes et déshumanisantes.

Je sais gré à Monseigneur Gérard Defois, alors Recteur de l’Université Catholique de Lyon, d’avoir initié notre première rencontre.

Intellectuel, il mit la profondeur de sa pensée au service de l’intérêt général mais plus encore du bien commun, témoignant d’une vigilante attention à l’égard de ceux que la vie fragilisait. Il avait ce talent de l’écoute et de la parole suscitant d’inouïes ouvertures. Il savait s’émerveiller avec une foi en l’homme indissociable de celle qu’il avait en Dieu.

Que de malentendus il dissipa, pour privilégier l’essentiel, trace de l’Eternel.

Homme libre, il n’était prisonnier d’aucune Institution, leur offrant son audace et sa disponibilité. Jamais il ne les dévalorisait mais toujours les invitait à ne point déserter ce prophétisme sans lequel il n’y a pas d’avenir. Il essuya bien des incompréhensions mais sut les traverser avec cette hauteur de vue lui permettant de dépasser les jugements hâtifs. Sachant tenir, il sut obtenir des avancées jetant les bases d’une démocratie davantage participative, tant le blessaient les clivages et les enfermements.

Homme d’espérance, il ne la vivait pas comme un espoir mais comme la responsabilité d’un ‘ici et maintenant’, l’ecclésia devant donner à voir ce qu’elle croit.

Ce mercredi je rejoindrai la multitude des amis de Michel pour lui dire merci de ce qu’il est et de qu’il sut faire advenir.

Soyez assurée, Madame, chère Marie-Françoise, de l’immense sympathie de notre Mouvement en vous restant proche par la prière et notre reconnaissance ; Michel m’évoqua ce qu’il vous devait avec cette grande délicatesse qui l’habitait.

Bernard Devert

L’Abbé Pierre ou le cri d’un appel à plus d’humanité

Il y a un siècle, naissait Henri Grouès, pour toujours « l’Abbé Pierre », figure libre et originale dans l’Eglise et dans le monde.

Sans doute, dans la lignée d’un Dietrich Bonhoeffer qui lutta contre le nazisme, pressentit-il que l’Institution ecclésiale, si elle devait ‘dévoiler’ l’autre rive, ne pouvait le faire avec crédibilité et vérité qu’en habitant autrement notre rive.

« L’insurgé de Dieu » ouvrit une voie, désormais mieux partagée, observant que l’insurrection était nécessairement une mobilisation de tous les ‘volontaires de l’espoir’.

L’Abbé, passionné de justice, saisit qu’elle ne trouvait place que dans un supplément de gratuité. Dans un de ses poèmes il écrit : « l’on ne possède pas un bien parce que l’on est capable d’en jouir mais si l’on est capable de le donner. Qui sait en jouir et ne sait le donner en est non le possesseur mais le possédé. Il y a sur terre, hélas, plus de possédés que de possesseurs ».

Habité par la dynamique de la spiritualité franciscaine dont il portait très haut le sens de l’idéal, il s’interdisait de s’égarer dans les idéalismes qui facilitent les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité.

A mille lieues des illusionnismes d’une religion mal comprise et des dérives sectaires qu’ils entraînent, il n’eut de cesse de refuser l’exclusion dont l’une des causes est celle de nos enfermements jusqu’à ne plus voir, ni entendre.

Aimer, disait-il, c’est être à l’image de Dieu. Il sut voir dans le frère le plus défiguré la présence même de l’Eternel. Un Dieu qui loin d’être intouchable est Celui qui se donne et nous donne à percevoir notre capacité à participer à la création ou à sa dé-création. Le drame pour l’Abbé Pierre était la dédramatisation de la misère ; il eut la hardiesse de la combattre.

Homme de l’appel, il fut constamment un appelant suscitant une énergie libératrice dont le don était la clé ; il faut haïr les portes fermées, fermées aux rencontres et fermées aux départs, disait-il. La fidélité à l’appel ne fut pour lui jamais une crispation mais la source incomparable d’une créatrice imagination pour ne point accepter l’inacceptable.

« La misère juge le monde et l’a condamné », écrivait-il; alors, comment le gracier ? La question était encore celle d’un appel qu’il sut faire sourdre jusque dans le cœur de ceux que la grâce « ne mouillait pas » pour reprendre l’expression de Péguy, sachant précisément toujours ‘se mouiller’.

Comment ne pas garder dans le cœur un de ses manuscrits « Messieurs, qui détenez les pouvoirs, vous vous trompez essentiellement parce que vos pouvoirs vous ne les faites pas d’abord servir …ceux qui souffrent le plus. Vous n’osez pas les faire servir à lancer l’appel et les organisations de toutes les énergies de la Nation pour servir en premier les plus souffrants. Vous pensez que l’on rira de vous ; ce serait moins grave que les larmes que vous causez. »

Il reçut des coups. Il ne chercha point à les esquiver pour ne pas se distraire de l’essentiel : la lutte contre la misère et la pauvreté. Il lui fut offert un rempart, celui de l’estime et de l’affection témoignées par une multitude d’hommes connus ou anonymes, saisissant combien il était ce prophète magnifiquement humain, merveilleusement libre que rien ni personne n’arrêterait. Une humanité qui est aussi un appel à construire la nôtre.

« Une femme vient de mourir gelée… une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. »

La misère tragiquement dure et nous résiste. L’appel de l’Abbé Pierre a introduit une décisive brèche – et en cela il n’aura pas de successeur – pour avoir su appeler à partager son combat. Il est porté par des femmes et des hommes, bien décidés à mener la vie dure à cette misère insoutenable, tant le déni de toit est le déni de l’autre.

« Je suis le pain de vie descendu du ciel ».

Cette parole de Jésus va susciter un abîme et accroître les malentendus qui déjà se font jour ; la plupart de ses auditeurs ne veulent plus suivre, tant sa proposition de vie leur semble énorme et, pour tout dire, folie. L’homme est devenu menaçant pour le Fils de l’homme.

Acceptons-nous d’entendre que ce pain est un pain rompu qui ne peut être reçu que si nous acceptons de rompre avec ce que nous qualifions de sagesse, notre alibi pour ne point bouger.

Rompre, c’est quitter des habitudes pour habiter des perspectives nouvelles. Toute la bible est une invitation à quitter, à se quitter – ‘quitte ton pays’ ; ‘veux-tu me suivre’ ; ‘va’.

Refusant les ruptures entre terre et ciel, raison et foi, corps et âme, liberté et grâce, temps et éternité, Jésus nous invite à rompre avec les schémas de compréhension qui trop souvent nous enferment.

Cette rupture est une clé pour saisir que la parole ne saurait être extérieure à nous-mêmes. Elle nous est offerte pour être chair de notre chair : « Ceci est mon corps » pour que nous rentrions en communion avec Celui qui est source de la vie. Incroyable ! Ce pain ne serait-il pas ce don qui, secrètement, donne corps et cœur pour entreprendre ce voyage intérieur nous invitant à la christification de nos vies.

La tentation est de limiter cette rupture, de la rendre admissible jusqu’à refuser ce pas de l’impossible qui pourtant nous est proposé. Reste avec nous, diront les disciples d’Emmaüs, il se fait tard. Ils veulent conserver ce qu’ils ont découvert non sans joie. Jésus les invite à aller plus loin. Le Ressuscité s’effacera de leurs regards pour leur permettre d’entrevoir autrement sa présence. Alors seulement, ils seront présents à eux-mêmes, saisissant qu’ils ne peuvent pas poursuivre le chemin qu’ils avaient envisagés.

Une autre voie se propose à leur histoire ; quittant leurs villages, ils deviendront des bâtisseurs de la nouvelle Jérusalem : la rupture s’est opérée, leur vie en est transformée et même transfigurée.

« Je suis le pain de la vie, celui qui mange de ce pain n’aura plus jamais faim ».

Entendons, plus jamais faim de ces inessentiels mais faim d’un autrement pour cheminer avec des cœurs « tout brûlants » habités par l’Esprit qui fait trembler nos sécurités pour s’éveiller à cette rupture qui porte la trace d’une résurrection commencée.

La crainte, voire la peur de l’inconnu, se transforme en une reconnaissance donnant naissance à des relations absolument nouvelles. S’ouvre un espace étonnamment autre pour être libérés de cette pesanteur altérant le présent et compromettant l’avenir.

« Si quelqu’un mange de ce pain il vivra éternellement et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour le salut du monde ».

C’est trop, disent les auditeurs de Jésus, trop fort, trop grand, trop fou, trop incompréhensible. Notre drame ne serait-il pas justement de vouloir tout limiter jusqu’à concevoir paradoxalement un Dieu tellement autre qu’il ne puisse nous rejoindre.

Un Dieu intouchable, pour ne point risquer d’être touchés. Seulement, Jésus, comme Pain de vie, nous parle autrement pour vivre autrement.

L’aventure de la foi ici commence.