Des aires de jeux qui se révèlent des jeux de massacre

Sur une commune résidentielle, le Maire fait voter à son Conseil Municipal l’inconstructibilité d’un terrain pour refuser la création de logements sociaux.

L’association propriétaire du terrain voulut accueillir des pauvres durant la période hivernale ; mal lui en prit ! Le permis fut refusé. Pour éviter qu’un tel projet soit présenté de nouveau, la majorité municipale décide de modifier le P.L.U en vue de la création d’une aire de jeux.

Il est de ces programmes qui, pour privilégier la dimension éthique et le sens de l’intérêt général, sont dévalorisés jusqu’à être considérés comme cause de désordre. A vouloir jouer à cache-à-cache avec les pauvres on ne voit plus le trouble que constituent les injustices mettant en état de choc la cohésion sociale.

Cette aire de jeux est un jeu de massacre à l’égard des pauvres, leur volant ainsi la possibilité de trouver leur place.

Qui peut penser que la différence constitue une menace, sauf à s’installer dans une culture du refus de l’autre alors que la vie naît précisément de l’hétérogénéité.

Qui reprochera à une association de vouloir accueillir des foyers fragilisés. Comment ne pas se réjouir de la création d’une mosaïque de la fraternité plutôt que de construire ces marqueurs sociaux que sont trop souvent ces logements, impropre à l’insertion.

Qui peut consentir au regard souffrant de ces enfants qui n’ont point de toit ou de ces personnes qui, au soir de leur vie, sont dans le dénuement, confrontées à la solitude alors que la perte des forces les rejoint.

Qui peut rester dans le silence devant une telle iniquité et s’illusionner par des jeux qui massacrent l’enfance alors que 600 000 gosses sont victimes du mal logement. Il faut les avoir un jour rencontrés sur un trottoir : c’est dur, dit l’un deux, de dormir à même le macadam. Il est de ces décisions dont le cynisme fait frémir.

A ces jeux de l’entre-soi, on se réfugie dans des illusions pour ne point dire : je, c’est-à-dire accepter de devenir ce que l’on est au sens où Arthur Rimbaud dit « je, est un autre ».

L’urgence d’innover

Le logement s’invite (enfin) dans la campagne présidentielle même si, depuis quelques semaines, les préoccupations se sont déplacées pour privilégier celles de la sécurité.

Quand comprendra-t-on que le logement n’est pas indifférent à cette légitime préoccupation pour se révéler pour des centaines de milliers de foyers le marqueur de leur exclusion, mettant en échec l’égalité et la fraternité.

Comment s’étonner de la frustration qui parfois se manifeste dans la violence ; il ne s’agit pas de la justifier mais au moins d’essayer de comprendre.

Le social ne saurait être considéré comme seulement dépensier, mais bien pour ce qu’il est : un investissement sans lequel la liberté, troisième pilier de la Nation, est mis à mal.

Quelle liberté pour ceux qui n’ont pas de toit ; quelle liberté pour ceux qui ne disposent comme revenus qu’un minimum permettant juste de survivre.

Notre économie est marquée par deux contraintes :
•    le court terme qui s’avère une véritable dictature en raison de notations qui privilégient le résultat immédiat jusqu’à compromettre l’avenir quand bien même l’on ne cesse de parler de l’investissement durable, paravent d’une autre réalité.

Ainsi en matière de politique de logement, les chambres d’hôtels l’emportent sur l’hébergement, l’étalement urbain sur l’intensification des villes. Toutefois relevons la proposition du Président de la République visant une augmentation de 30 % des droits à construire, une mesure judicieuse que le Parlement a voté, restant dans l’attente des décrets d’application.

•    La financiarisation de l’économie qui touche aussi l’habitat : entre 1990 et 2010, sur les 600 000 logements, essentiellement à loyer intermédiaire, appartenant à des établissements financiers, 500 000 ont été cédés. Cette « disparition » n’est pas étrangère au fait que les classes moyennes sont confrontées à des difficultés d’autant que l’implantation de ces immeubles concernait les grandes agglomérations.

La solidarité passe par un développement de l’épargne solidaire ; dans cette perspective, nous sollicitions que sur les 1 400 milliards des contrats d’assurances vie, 10 % soient investis pour la lutte contre le mal logement.

Refusant la fatalité de la pauvreté et de la précarité, qui n’éprouve pas l’urgence d’innover pour offrir à notre société des raisons d’un « mieux vivre » et par là même d’espérer.

En cette préparation de la Pâque, il nous faut apprendre à être ces « passeurs » pour que roulent les pierres de ces tombeaux qui se nomment : l’exclusion, l’étrangeté à l’autre.

Le mal-logement en recherche d’urgentistes

Le froid aujourd’hui, la chaleur demain continueront à tuer et à blesser ceux qui n’ont pas de toit. Ce drame est dédramatisé au point d’oublier ce minimum d’humanité que représente ce devoir séculaire d’assistance à personne en danger. L’absence d’hospitalité ne serait-elle pas signe d’une hostilité qui n’ose pas dire son nom.

Certes, des mesures sont prises mais, pour être de l’ordre du palliatif, ce cancer nommé pudiquement le mal logement, ronge depuis plus de 60 ans le tissu social.

Non sens et indécence que de s’inquiéter de ce mal en fonction d’une météo dont les degrés affichés déterminent notre ressenti pour selon, agir ou pas. Nous sommes à contre-temps.

Serions-nous dans le mur ? Non, fort heureusement des propositions sont envisageables avec des effets assez rapides :

  • 400 000 logements sont vacants dans les 8 premières agglomérations, là où précisément la question du mal logement se pose avec une grande acuité. Inutile de jeter l’opprobre sur quiconque, l’heure est de passer de l’indignation à une mobilisation pour que la souffrance des uns devienne l’aiguillon de l’agir des autres.
  • Le passage de statut de propriétaire à celui de bailleur est encouragé par une exonération du revenu foncier pour les 70 % du loyer conventionné avec ou sans travaux par l’ANAH dans le cadre de la location/sous-location ; demeure en attente le décret d’application de la garantie des risques locatifs (GRL).
  • 500 000 logements, soit 10% du parc privé, font l’objet d’une relocation chaque année. Nombre d’entre eux ne pourraient pas être proposés à des foyers plus fragilisés sous réserve de la garantie de l’impayé et que la différence entre le loyer du marché et celui retenu soit appréciée comme un don ; la fiscalité serait juste sur le plan éthique pour mettre en cohérence avantages fiscaux et sociaux.
  • L’augmentation des droits à construire envisagée est une ouverture, pour autant qu’elle soit affectée d’une charge foncière compatible avec l’éligibilité des financements très sociaux. Cette mesure participerait à l’intensification de la ville en offrant la chance du « vivre ensemble », la mixité atténuant le marquage social si destructeur de l’intégration.

Toute prise de conscience d’un drame exige la décision de refuser l’inacceptable, d’où l’urgence de poursuivre à une autre échelle ce qui a été entrepris en érigeant le logement très social comme une grande cause nationale.

 Il est grand temps de ne plus faire patienter ceux qui désespèrent de trouver un toit ; le soin que nous apporterons à leur souffrance se révélera test de notre humanité.

L’appel du silence comme un appel à agir autrement

Que de bruits, de cris, se font entendre pour défendre les causes des plus nobles mais qui, pour ne point toucher le cœur, restent sans lendemain. Paul Ricœur dit : « plus l’on est habité par une parole forte, plus on doit la délivrer faiblement ».

Le cœur n’entend que la parole créatrice du silence, là où s’éveille le temps d’un discernement pour des engagements de nature à faire changer ce qui est déshumanisé.

La relation à l’Éternel est dans le même mouvement une relation à l’homme. Un Dieu incarné dans notre histoire qui nous éveille à la grâce et la joie d’une filiation pour nous faire naître à notre condition d’enfant d’un même Père.

Dieu ! Que nous sommes durs entre nous et plus encore à l’égard des oubliés de nos sociétés.

Comment ne pas se laisser interroger sur le mal-logement qui ronge le tissu social. Ce cancer semble sans thérapie pour consentir à des mesures palliatives que sont celles, par exemple, des hébergements provisoires pendant le temps de l’hiver. Que deviennent alors ces familles lorsque les camps sont levés au moment du printemps. Pouvons-nous croire raisonnablement que l’hiver, pour ces familles, s’en est allé.

Ils sont pourtant des hommes, des frères. Aucun d’entre-nous ne peut dire : je ne savais pas. Nous les croisons, certes, mais nous oublions de les rencontrer.

Que faire pour justement défaire cette indifférence ; elle n’est certes pas voulue mais ne résulte-t-elle pas du refus du silence où nous accepterions que le Seigneur pose sur nous son regard. Une transformation qui nous conduirait à regarder autrement la réalité sociale pour découvrir d’autres urgences nous conduisant vers Dieu et par là-même vers nos frères en difficulté.

Brisons les malentendus entre Dieu et l’homme, entre nous-mêmes et ceux qui nous sont différents pour nous apparaître comme étranges.

Ensemble faisons nôtre la prière de Salomon à l’Eternel : « donne-moi un cœur intelligent ».

L’or, l’encens et la myrrhe

Quel bonheur que de partager sa joie fut-elle surprenante pour être vécue dans un lieu recevant les oubliés de nos sociétés.

Pourtant…

Dans le cadre du dispositif hivernal, 50 personnes essentiellement des familles, condamnées à faire le 115 pour trouver un abri, sont accueillies.

Elles viennent souvent de pays lointains mais la fraternité ne saurait avoir de frontières ; inquiètes et comment ne le seraient-elles pas pour ne disposer d’aucun lien social, logement, travail, statut, amis. Quel avenir ? Grande est leur solitude mais pour autant elles ne sombrent pas. Quel est leur secret ?

Je n’ai pu m’empêcher ce dimanche de l’Epiphanie de les comparer à ces mages qui, venant d’ailleurs, acceptent de prendre un autre chemin pour déserter les allées de la facilité, celles parfois du pouvoir.

Nombre d’entre eux auraient pu de par leur culture être proches des lieux de puissance ; ils ont refusé de cautionner des politiques bafouant la liberté et la dignité de l’homme jusqu’à devoir s’exiler, leur engagement les mettant en danger ; d’autres sont venus non sans audace et espérance, rechercher les conditions d’un « mieux vivre ».

Ils ont laissé bien des présents :

  • l’affection et l’amitié des leurs; n’est-ce pas de l’or ?
  •  le pays natal avec ce parfum du mystère signifié par l’encens.
  •  La sécurité, déposant la myrrhe, l’huile pour soigner les blessures que révèle la vie risquée.

Sans trop se préoccuper d’eux-mêmes, ils consentent douloureusement à cet inconnu qui tranche avec nos peurs et nos crispations naissantes en ces temps difficiles. Ne nous nous invitent-ils pas à prendre un autre chemin, celui d’une plus grande liberté pour être celui de la confiance.

Les Mages étaient des riches par leur savoir. Puissions-nous ne pas les croiser mais bien les rencontrer pour recevoir d’eux une richesse inespérée, celle d’un cœur de pauvre.

Une étoile à scruter qui pourrait bien nous faire découvrir des inattendus.

Noël

Difficile de dire Joyeux Noël à une famille qui se trouve dans l’inquiétude pour être touchée par le chômage, ou encore dans l’angoisse pour ne plus percevoir que les minima sociaux. Difficile de dire Joyeux Noël à une famille en recherche d’un toit pour mettre « à l’abri » les siens, rappelant que plus de 400 000 enfants sont victimes du mal logement. Difficile de dire Joyeux Noël à une famille touchée par les accidents de la vie et le malheur innocent.

Difficile.

Un enfant nous est né. Cette naissance ne change rien à cette dramatique réalité et pourtant déjà, elle en modifie bien les perspectives.

Les puissants ne le savent pas, mais les pauvres que sont les bergers de tous les temps viennent à Bethléem pour s’approcher d’une famille « condamnée » à n’offrir pour berceau qu’une simple mangeoire à son enfant.

L’enfant-Dieu n’est pas l’enfant-roi.

« Le difficile est le chemin », suivant l’expression de la philosophe Simone Weil, celui d’une espérance contre toute espérance.

Difficile combat.

L’enfant-Dieu réveille en nous l’enfant éternel pour ne point sombrer dans le cynisme ou simplement l’indifférence qui créent des ‘bulles’. Le miracle de Noël c’est précisément de les faire exploser.

Désarmés comme un enfant, nous voici surpris de rejoindre nos Bethléem, lieux où des hommes souffrent, luttent, vivent pour croire qu’il y a justement un autrement.

Loin d’être un souvenir, Noël nous invite à naître : ne nous étonnons pas si tant de retournements se sont produits en cette nuit. Des hommes découvrent que la vie n’est pas ce qu’ils pensaient ou ce qu’ils croyaient, pour être une relation suscitant une étrange lumière dans le clair-obscur de l’histoire.

Difficile, l’accouchement à la vie. Ne nous faut-il pas quitter un peu nos certitudes, nos partis pris, tels les bergers qui ont su lire des signes pour devenir semeurs d’étoiles.

Sur ce difficile chemin, nous découvrons une lumière qui rend visibles ceux-là mêmes qui sont invisibles à nos sociétés : c’est Noël ! Alors seulement en vérité, pour être plus en humanité, nous pouvons dire : Joyeux Noël.