L’urgence

L’urgence est bafouée. Force est de constater que nous ne sommes pas pressés pour y répondre. Aucune contrainte, sauf celle de se sentir malgré tout appelés à l’évoquer sur un ton hérissé, le plus haut possible, afin de ne pas trop laisser transparaître l’indifférence ou la lassitude.

Si des personnes doivent être lasses ou en colère, ce sont bien celles qui subissant l’inacceptable, recueillant des promesses, jamais ou si peu tenues quant à la fin de leur exclusion.

L’urgence est le masque de nos alibis. Nous ne sommes pas pauvres de mots pour préconiser des actions ; serions –nous naïfs, pire cyniques, pour imaginer que l’indignation est suffisante pour réunir les conditions d’une mobilisation mettant fin à l’inacceptable.

Un des nombreux drames de notre société est celui qui touche les adultes mais aussi les enfants condamnés à la rue.

Il faut être clair, le refus du toit, c’est le refus d’un laisser vivre. La rue non seulement abime mais tue. Un crime collectif qui, à force d’être nommé, est banalisé au point que les victimes sont même montrées comme les coupables.

La parabole du Bon Samaritain, dans le Livre qui appartient à tous pour être celui de l’humanité, met en scène un homme roué de coups par les brigands. Ils l’ont laissé là, à moitié mort, au bord du chemin.

Que faisons-nous ? Si nous ne portons pas directement les coups, reconnaissons que nous sommes peu enclins à protéger les plus pauvres. Qu’il me soit ici permis de saluer l’action menée par le SAMU social, tous les dispositifs de maraudes, palliant autant qu’ils le peuvent le tragique de ces situations.

L’assistance à personne en danger n’a pas de sens quand elle s’étale sur des mois, des années avec un sursaut hivernal qui ne règle rien.

Deux hommes de bien, le lévite, le prêtre, sont si occupés qu’ils n’ont pas le temps. La réponse aux urgences souligne toujours nos priorités.

Un troisième homme, étranger, qui ne bénéficie pas de la meilleure opinion des deux premiers, s’approche, toute affaire cessante. Son heure est de se mettre à disposition de ce blessé pour le sortir d’un mauvais pas.

Pour répondre à l’urgence, la fraternité née du partage des fragilités se révèle la condition pour agir.

Accompagnant de grands malades, j’ai souvent entendu de ceux, soudainement touchés dans leur santé, une approche nouvelle de l’urgence. Les horloges s’arrêtent ou, selon, s’affolent. L’urgence traverse toutes les heures. Impossible de ne plus entendre la question que faire, enfouie jusque-là par les sur-occupations de l’inessentiel.

Le risque de quitter cette rive suscite une relation d’empathie avec ceux qui, sur cette même rive, sont depuis longtemps au bord des précipices. L’expression qui m’a été le plus partagée par les malades est : « je suis passé à côté », comme le lévite et le prêtre de la parabole. Une posture bien partagée ; elle est aussi la mienne.

Marion Muller-Collar, dans son petit livre, Le plein silence, écrit : « j’ai toujours évalué ma santé spirituelle au tensiomètre de la mort…Entrer enfin à l’école maternelle de Dieu et, comme b et a font ba, apprendre que le peu est le terreau de la plénitude ».

Bernard Devert

Juin 2018

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