Risquer la bioéthique à la lumière de la fraternité et du Ressuscité

En cette veille de la Pâque du Seigneur qui fait de la vie non pas un linceul mais un berceau, se propose à notre réflexion la déclaration des Evêques de France sur la question de la fin de vie.

Aucune trace de moralisation dans cet appel. Le bien commun qu’est la fraternité est élevé comme une des clés d’ouverture sur une question créatrice de malentendus, de ruptures, mettant à mal le corps social alors que certains de ses membres sont confrontés à des souffrances qui détruisent.

Aussi, cet appel est-il accompagné d’une reconnaissance chaleureuse à l’égard des soignants.

La fraternité n’est pas une simple compassion, mais un engagement passionné que Dieu, Lui-même, ne déserte pas. L’Homme de Nazareth ne donne-t-il pas sa vie parce qu’Il croit en l’homme. Sa confiance est désarmante. Quand la question est posée au peuple qui l’acclamait, puis quelques heures plus tard l’accablait, les sondages sont sans aucune méprise : Qu’Il soit mis à mort.

Jésus prend une distance par rapport à ces vociférations pour ne point enfermer l’homme dans sa finitude, anticipant ainsi l’évènement silencieux et décisif du matin de Pâques : le tombeau est vide. La mort est morte. Incroyable nouvelle. Tout alors est bouleversé.

Christ ne reste pas dans la mort ; Il la traverse.

Cette traversée, quand elle nous touche, conduit à être d’ardents défenseurs de la vie. Comment le devenir sans prendre un peu de distance, sans fuir, pour ne point laisser dans la solitude ceux dont la souffrance est telle qu’il leur semble qu’il n’y a plus d’espace, sauf celui de mourir.

Une aide, une fraternité, doit être apportée, non pas tant à la mort qu’à la vie. « La proximité absolue est dans la distance infinie », suivant l’expression si juste de Kierkegaard.

Cette distance n’est-elle pas la condition pour ne point sombrer, se noyer dans le drame, aux fins d’entrer dans une proximité, celle-là même d’une humanité qui jamais ne s’exprime mieux que dans la fraternité.

La Résurrection relève de cette ouverture.

Les disciples d’Emmaüs, aux côtés du Ressuscité, vivront cette expérience spirituelle et par là-même profondément humaine. Au moment où ils Le reconnaissent sur leur chemin, Il disparaît à leurs regards, voyant désormais différemment pour saisir que l’essentiel ne se prouve pas mais s’éprouve.

Là encore, une distance infinie avec ce qu’ils espéraient. Ces deux frères en humanité témoigneront de leur proximité avec le Ressuscité dans un étonnement émerveillé : « notre cœur n’était-il pas tout brûlant lorsqu’Il nous parlait ».

L’accompagnement de la fin de vie est une libération de la mémoire pour que ce qui a détruit la relation ne survive pas. Aumônier à l’hôpital, il me souvient de cet homme, en phase terminale d’un cancer, qui me demande comment il pourrait bénéficier d’une assistance pour mourir.

Pour avoir placé sur l’un des murs de sa chambre de nombreuses photos des membres de sa famille ; je l’invite à me présenter ce que chacun représente dans sa vie. Il s’arrête alors sur celle d’un de ses fils, me disant sa souffrance pour être avec lui dans un grave conflit toujours ouvert.

Le lendemain, alors que j’arrive à l’hôpital, un jeune m’interpelle vivement. Je devine que la mort de son père, annoncée par l’oncologue, le met dans un abîme infranchissable, ne sachant comment, faute de temps, une réconciliation peut s’opérer.

Il m’autorise à informer son père de sa présence à l’hôpital. Mon fils est là, me dit-il, heureusement surpris. Ce n’est pas possible ; qu’il vienne, je l’attends. Plus encore, il l’espérait.

Il n’est plus question pour cet homme de demander la fin de sa vie. Il partira dans la paix, offrant aux siens un avenir pacifié, puis-je dire transfiguré, dans ce passage d’une distance infinie, se révélant une proximité absolue.

Pâques, c’est aussi cela.

Bernard Devert
Mars 2018

 

 

Merci

« Oser pour une foi(s) », tel était le thème des Assises des EDC qui ont réuni à Strasbourg près de 2 000 dirigeants et chefs d’entreprises témoignant par la prière et le partage, de leur engagement ecclésial et sociétal.

Oser dire, oser bâtir, oser exprimer les conversions qui s’opèrent en soi, tels furent les moments forts de ces Assises dans cette conviction qu’il n’y a de changement que là où soi-même on l’ose.

A l’écoute de ces échanges, je n’ai pu m’empêcher de faire référence à la bonne sagesse Lyonnaise : « il ne s’agit pas seulement d’y dire, d’y penser, mais d’y faire ». Or, précisément, l’authenticité de ces Assises s’est exprimée par la mention de ces actes qui transportent et qui, d’une certaine façon, transfigurent une Société.

L’entreprise n’est pas simplement le lieu du profit, elle est aussi celui d’un développement économique qui passe par un supplément d’humanité, d’âme.

Il n’y eut pas de grandes envolées lyriques mais une profondeur des récits de vie et d’engagements qui se traduisent par un « merci ».

Le responsable d’une grande entreprise internationale précisait avoir mis dans son bureau une icône ; elle interroge parfois, dit-il mais, après ces Assises, je vais écrire cinq lettres « merci ».

« Merci à qui » ?

Merci à vous qui entrez dans ce bureau ; il y aura sûrement des moments d’âpres discussions, de difficultés, d’heures douloureuses. Cependant, merci de vous inscrire dans le respect de la personne en prenant en compte les situations telles qu’elles sont, sans pour autant perdre confiance.

« Merci », pour ne point confondre jugement et discernement. Merci pour cette volonté partagée de grandir en humanité, de vous associer à un développement pour que les fruits de l’entreprise soient partagés à un plus grand nombre.

Ces mots de gratitude ne sont-ils pas une prière au Seigneur pour lui dire merci de nous aider à l’éveil des talents, nous invitant à les reconnaître en chacun.

Merci au Seigneur d’avoir limité sa puissance de création pour nous remettre un monde non point achevé, mais une terre à construire pour être, par Lui et avec Lui, des créateurs.

Ce « merci » exprime – me semble-t-il ‑ l’esprit de ces Assises, une attention portée à chacun, un effacement des prétentions pour privilégier une communion laissant une telle ouverture que bien des portes s’ouvrent : celle de la reconnaissance du Tout Autre, jamais étrangère à celle de l’autre.

Bernard Devert
Mars 2018

Ces manques de place, un appel pour bâtir un autre modèle de Société

Il n’y a pas de place ! Ce cri dévoilant de la peur est celui des plus fragiles, d’où l’urgence de l’entendre pour que la fracture sociale ne s’aggrave pas.

Les parcours de vie sont marqués par des multitudes de manques : de la crèche aux maisons de retraite ou encore à la culture, se rappelant la situation de ces étudiants qui, après avoir réussi leur bac parfois avec mention, se sont trouvés sur une file d’attente pour rentrer à l’Université.

Que de personnes désespèrent de trouver un logement, notamment en Île de France en raison de délais très longs, mettant à mal une vie familiale.

Que d’autres connaissent la même mésaventure après une période de chômage pour retrouver une vie professionnelle.

Ces manques sont les marqueurs d’une société fébrile, inquiète, consciente que ces lourdes ruptures ne sont pas prêtes à s’estomper alors que les dotations budgétaires plafonnent pour diminuer l’endettement de la Nation.

Le raisonnable, s’il est entendu, ne résonne pas moins comme un désarroi difficilement surmontable, le ‘toujours plus’ s’épuisant.

L’approche du sens, infiniment mieux partagée qu’elle ne l’a été par le passé, dessine un autre modèle de société privilégiant le bien commun, une cible à ne point manquer.

Ce modèle, n’est pas seulement à imaginer ; il convient de le bâtir en se libérant des illusions de puissance suscitant les entre-soi et les communautarismes si bien décrits par le mythe de Babel : les mêmes se sont réunis pour bâtir une tour se rapprochant du ciel pour se mettre à distance de ceux qu’ils considèrent comme différents.

Ces fondations du totalitarisme demeurent fort heureusement détruites par cette interrogation : et les autres ? Pour qu’ils aient une place, un déplacement s’impose ; il relève d’un supplément d’humanité sans lequel les plus vulnérables sont confrontés à ces manques qui résistent.

L’éclatement du vieillissement fait apparaître le risque avéré d’un manque de places dans les établissements médico-sociaux, ces EHPAD, nécessaires lorsque la perte d’autonomie rend impossible le maintien à domicile.

Or son ‘chez soi’, la personne âgée entend le garder comme signe de sa liberté. Il n’est pas non plus sans danger, l’isolement accélère le vieillissement et aggrave la perte d’autonomie. L’établissement médicosocial entraine aussi un syndrome de glissement sans que cette notation ne soit une critique à l’égard des soignants confrontés à des ‘patients’ dont un grand nombre est touché par des maladies neurodégénératives.

La force des marchés est impuissante devant ces situations appelant un supplément d’humanité qui n’a pas de prix pour être celui de la gratuité.

L’heure n’est-elle pas de créer une coopération des services au sein des territoires, l’EHPAD devenant une plateforme de soins , un espace source, pour que ses soignants se rendent à domicile, la personne âgée étant aidée par des jeunes actifs, des retraités apportant un prendre-soin en complémentarité de l’acte de soin.

Ce matin, quels n’étaient pas mon étonnement et ma joie, entrant dans une maison de personnes âgées, de rencontrer un étudiant qui, chaque samedi et dimanche matin, gratuitement, prépare les petits déjeuners en donnant du temps aux personnes qu’il sert. Son initiative fait école.

C’est encore le doyen d’une université de médecine qui demande à ses étudiants de 2ème année de s’investir auprès de malades, dans une perspective de rencontre brisant la solitude.

Un des projets du Président de la République est de mettre en œuvre un service national. Sans doute ne sera-t-il pas étranger à la question abordée.

Que d’ouvertures et de signes d’humanité se font jour face à ces manques, d’où ces passerelles qui se construisent pour les traverser

Le futur, dit-on, serait celui de ‘l’homme augmenté’. Et si nous commencions par veiller à bâtir une Société marquée par le respect des plus fragiles, s’éveillerait alors une humanité ‘augmentée’, un défi à relever qui ne manquera pas de susciter des enthousiasmes et des énergies nouvelles.

Bernard Devert
11 mars 2018

8 mars, journée internationale des droits des femmes

Une célébration du féminisme ? Oui, si le féminisme est entendu comme une attention aux inégalités que trop de femmes encore en difficulté subissent.

Trop de femmes connaissent un esclavage.

Le 8 mars, un jour non point pour s’émouvoir mais pour se mouvoir vers plus de respect :

A vous, Madame, qui êtes touchée par l’âge, l’isolement et le manque de ressources, logée dans un immeuble sans ascenseur, alors que vous êtes confrontée à une perte d’autonomie. Vous ne dites rien, vous tentez de survivre. Quand par chance quelqu’un vient sonner à votre porte, vous l’ouvrez, non point pour faire entendre des propos amers, mais une sagesse bienveillante.

A vous, Madame qui, pour vivre et faire vivre, acceptez des ménages. Vous travaillez quand les autres s’arrêtent, condamnée à des heures tardives ou à l’aube pour ne pas gêner. Pense-t-on à faciliter votre transport pour vous rendre sur votre lieu de travail ? Ce travail ne pourrait-il pas se faire en même temps que le nôtre. Un petit dérangement pour de meilleures conditions de vie.

A vous, Madame, qu’on nomme la mère célibataire, non par choix mais pour avoir été abandonnée. Aux ruptures affectives blessantes, s’ajoutent l’inquiétude pour votre enfant, la recherche d’un logement décent et celle d’un travail compatible avec la garde de votre bébé.

A vous, Madame, qui avez dû vous sauver pour que votre vie soit respectée, ou simplement protégée, observant que vous ne trouvez pas toujours l’hospitalité espérée.

Cette journée du 8 mars doit être un jour de réflexion et de décisions pour améliorer ce qui doit l’être. Justice que celle de vous respecter, vous qui êtes animatrice d’humanité.

Bernard Devert

De bonnes nouvelles qui nous viennent de Rome

Il nous souvient de cette belle expression du Pape François dans son Encyclique « La joie de l’Evangile » : « Comme elles sont belles les villes qui sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Comme elles sont belles les villes qui dépassent la méfiance malsaine et intègrent ceux qui sont différents ».

Ne sommes-nous pas là au cœur de l’action d’Habitat et Humanisme, magnifiquement définie.

François, avec son talent de communiquant, pour reconnaître notre association lui confère tout son sens : quitter les enfermements du repli sur soi.

Exprimant au Saint Père ma gratitude, son Assesseur, Monseigneur Paolo Borgia, dans une lettre du 31 janvier, demande à ce que nos chantiers conjuguent accueil, protection, promotion et intégration des plus fragiles, notamment des réfugiés et des migrants.

Il est précieux de se savoir soutenus par le Saint-Père. Il nous demande de prier pour lui et sa mission, bénissant « de grand cœur » les personnes aidées, tous les proches et membres de l’association.

Quelle est l’attente du Pape ? Une participation à la création pour aplanir les frontières, s’enrichir des différences dans ce regard de foi transfigurant les relations. Loin de s’évader du réel, il s’agit d’aller plus loin pour que chacun ait un avenir.

Quelle bénédiction que de quitter les crispations, le pessimisme, pour entrer dans une spiritualité de la traversée.

Le monde chrétien est un monde ressuscité ; la lumière pascale introduit l’espérance qui, lorsqu’elle est vécue, anticipe un monde nouveau.

N’ayons pas peur. Les limites se brisent devant l’infini proposé ; alors, surgit l’éclatement de la confiance, cet autre nom du passage de l’ombre à la lumière.

Bernard Devert
Février 2018

 

L’entreprise, vecteur d’ouvertures

Il est des cracs financiers qui font peur. Mon propos ne relève pas de ceux-là, mais d’un craquement, né d’une prise de conscience assaillant des forteresses que l’on croyait intouchables comme celle de l’argent qui, sans encore tomber, perd de sa hautaine assurance.

Cette observation laisse présager un avenir plus humain.

La question du sens est prégnante : se propage une onde de choc que rien ne peut arrêter. Apparemment, la visibilité de ce qui s’est lézardé est ténue, mais les forces assaillies dans le tréfonds de leurs fondations ont bougé.

Le monde de l’entreprise donne une certaine vision de ce changement.

Tout a commencé avec l’éthique, il y a déjà bien longtemps. Une approche déontologique mais plus largement morale a gagné du terrain. Certaines des pratiques, hier acceptées, ne sont plus que tolérées. Il y a tout lieu de penser que, pour être haïssables, elles seront punissables.

Ainsi l’optimisation fiscale, considérée comme une bonne gestion, est désormais analysée comme une pratique affectant le bien commun. Les profits, oui, mais pas au prix d’aggraver l’iniquité.

L’entreprise confrontée à la question du sens a mis en œuvre le concept de la Responsabilité Sociale et Environnementale (R.S.E.) ; elle a pu, ici et là, décevoir mais, progressivement, elle affiche une cohérence entre promesse et résultats.

Une économie est née avec l’économie sociale et solidaire. Une nouvelle école d’entrepreneurs se dessine avec « l’entreprise à mission ». Le sujet n’est plus seulement de se réunir en vue de partager les bénéfices, mais de les affecter en partie à une cause d’intérêt général.

Le temps de la réflexion quant aux engagements suscite une sagesse, une dynamique pour faire place à des valeurs essentielles, parfois oubliées, ou que l’on considérait comme ne relevant pas de l’entreprise dont le but est le profit. L’éthique ne le diabolise pas, elle intervient comme régulateur.

Est-il prématuré d’affirmer que l’économie se laisse toucher par une spiritualité de l’action ? Non, soyons cependant vigilants à ces mots terribles de Péguy : « tout commence en mystique et finit en politique ».

L’éthique surgit incontestablement dans le monde de l’entreprise. Ecrivant cette chronique, je reçois un courriel d’un cadre supérieur d’une multinationale précisant combien la brutalité de la finance est incompatible avec un management respectueux des hommes.

Cette brutalité n’a pas disparu, mais elle est davantage insupportée, l’élévation de la conscience n’est pas étrangère à un refus plus partagé de l’insupportable.

Le XXème siècle fut la civilisation de la consommation ; l’expression, pour la première fois, fut employée en 1946 par Georges Bernanos. Le XXIème siècle, espérait Jean-Paul II, serait celui de l’amour. Reconnaissons que, depuis la chute du mur de Berlin, des ouvertures s’opèrent, insuffisantes certes, mais impossible de les nier.

Je n’oublie pas que les richesses sont concentrées dans les mêmes mains, mais constatons que beaucoup, à deux mains, s’emploient à reprendre la main sur ce qui relevait de l’opacité. A cet égard, des changements notables sont intervenus.

Suis-je dans l’optimisme. Bernanos dit : « une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles ». La plus haute – disait-il ‑ c’est le désespoir surmonté » (Mouchette).

Là, où il y a ce sursaut, là il y a un chemin. Il me semble juste de rappeler qu’il n’est pas déserté par les entrepreneurs eux-mêmes.

Bernard Devert
Février 2018