Agir pour ne point punir l’avenir

Quelle iniquité que l’enfance soit sabotée pour cause d’indifférence.

Or, des centaines de milliers d’enfants, victimes de la pauvreté, pâtissent d’un présent difficile compromettant leur avenir : une double peine.

Ce drame est porté à la connaissance de tous par des rapports précis, bien documentés mais l’insupportable demeure. Pire, le mal logement syndrome des précarités et pauvretés, s’aggrave ; d’aucuns découragés pensent qu’incurable il est inutile de se prendre la tête, tant les chiffres têtus narguent les efforts.

Les mots sont vains s’ils ne sont pas un levain. Dérisoires le surgissement de ces indignations faciles alors que s’impose une ferme détermination donnant corps et cœur à la cause de l’enfance maltraitée.

Noël donne rendez-vous avec tous les enfants, sans oublier ceux qui n’ont rien et qui apparemment ne comptent pour rien ou si peu, au point d’observer le tragique de leur situation.

Comment rejoindre ces êtres désarmés que la vie malmène.

Propriétaires, qui avez un ou des logements vacants, consentiriez-vous à devenir bailleurs. Vous qui envisagez un investissement immobilier, accepteriez-vous de l’affecter à une famille fragilisée en déterminant un loyer compatible avec ses ressources.

Cet effort, j’entends bien, doit être partagé d’où le dispositif ‘Propriétaire et Solidaire’ mis en place par Habitat et Humanisme. Il est retenu par plus d’un millier de bailleurs sécurisés par le concours de :

  • L’Etat qui apporte sa contribution : 70 % des loyers conventionnés, avec ou sans travaux, sont exonérés des revenus fonciers dans le cadre de la location-sous-location.
  • Notre Mouvement via sa garantie de loyer et un accompagnement des locataires.

Dessine-moi… dit le Petit Prince. Et si dans ce temps de Noël, saisissant que le cœur est la clé pour habiter un monde plus humain, nous dessinions de nouvelles perspectives. Angélisme ? Noël, n’est-ce pas Bethléem où un enfant qui n’avait pas de toit fut visité par des bergers et des mages ; prenant le temps d’un détour, ils laissèrent là le factice et l’inessentiel qui encombrent pour s’engager sur d’autres chemins.

L’autrement, c’est Noël : une invitation à naître pour que les traces de déshumanisation s’effacent.

Bernard Devert
Décembre 2014

L’intervention du pape à Strasbourg, une invitation à revisiter nos idéaux.

La crise financière et sociale, aggravée par un scepticisme alimenté par des courants de pensée sécuritaires et identitaires, jette un voile sur les idéaux fondateurs de l’Europe. L’Institution est aussi affaiblie pour avoir servi d’alibi aux Etats-membres, se justifiant ainsi de leurs difficultés intérieures.

A Strasbourg, le Pape François a donné non point une leçon de morale mais inaugurale aux membres du Parlement et du Conseil de l’Europe. Soulignant la crispation d’une Europe qui à trop vouloir se protéger se referme au point de perdre sa vitalité, il lance cet appel : où est ta vigueur.

Une leçon de morale ! Assurément non, une invitation pressante à changer pour ne point se dérober aux défis que l’Europe se doit de relever.

Où est ta vigueur ? Ne te cache pas derrière ton âge, dit-il en substance. Il n’est un naufrage que dans cette posture sauvage d’un refus de l’autre, de sa dignité et du droit à la différence.

De partout, précise-t-il, on a une impression générale de fatigue et de vieillissement, d’une Europe grand-mère et non plus féconde et vivante. Le véritable vieillissement n’est pas biologique. Il naît, souligne François, de l’absence d’une authentique orientation anthropologique.

L’homme qui nous parle ne s’enferme pas dans ses années. Libre, il en est détaché pour être animé par la passion de la vie, triste des comportements mortifères que connaît l’Europe : la mer, cimetière des migrants ; l’opulence insoutenable et indifférente au monde environnant, surtout aux plus pauvres.

Sa parole est ‘décalée’ pour avoir l’audace de croire à l’événement fondateur de la pierre qui roula, laissant un tombeau vide  pour à son tour ‘se laisser évider’ suivant l’expression de Teilhard de Chardin dans « le Milieu Divin ». Alors la disponibilité intérieure se révèle source de créativité.

François, pour se demander qui suis-je pour juger, marque l’histoire non pas de sentences, mais d’un appel à risquer.

A Strasbourg, reprenant la célèbre apostrophe de Jean Paul II : n’ayez pas peur, il appelle à discerner les inquiétudes qui paralysent pour ne point suffisamment en percevoir les énergies créatrices.

L’Europe ne saurait être un marché, ou alors nous sommes dupes d’idées de puissance mettant en dérive les idéaux privilégiant la réconciliation pour que cessent enfin les guerres ; elles n’ont pas vraiment disparu. Si elles ne tuent plus physiquement, elles ne sont pas sans laisser des traces funestes aux 32 millions de chômeurs européens et aux 4,1 millions de sans-abri.

Quelle est ta vigueur pour que les plus fragiles ne subissent point une telle rigueur alors que les Etats s’appauvrissent et que les grandes entreprises s’enrichissent avec les évasions fiscales qui ne parviennent pas à être contenues. L’horizon laisse prévoir encore plus de riches, mais aussi davantage de pauvres. Une telle injustice, si elle ne s’arrête point, est annonciatrice d’un grave choc de la cohésion sociale.

Il est l’heure de s’éveiller.

Et si la leçon donnée à Strasbourg était une invitation à des travaux pratiques pour que l’économie soit enfin celle de la gestion commune de la « maison Europe » au sein de laquelle ses habitants risqueraient l’ouverture des portes. Quand les idéaux ne transportent plus, le vieillissement se substitue au jaillissement de la vie.

A Strasbourg, François propose à l’Europe de ne point se dérober à son rendez-vous avec le monde. Une confiance vigoureuse qui ouvre un chemin d’espérance.

Bernard Devert
décembre 2014

Veiller pour risquer la fraternité

Une nouvelle opération, inaugurée à Grasse dans les Alpes-maritimes, me fait courir un tour de France non point pour un maillot, mais pour observer le ‘prendre soin’ d’une espérance. Ne mérite-t-elle pas, dans cette préparation à Noël, d’être emmaillotée, si elle est vraiment pour nous cette petite fille, selon Péguy.

L’espérance subit bien des rigueurs par le manque de nos vigueurs, comme le rappelait si justement le Pape François à Strasbourg.

Un pauvre sur trois est un enfant ! Michel Serre dit que la société prend davantage soin de son argent que de ses enfants.

Nous savons. Quelque peu assommés par des situations délétères, nous ne sommes pas si pressés que cela d’ouvrir les yeux. Le temps de l’Avent est une invitation pressante à regarder pour agir. Qu’allons-nous voir ?

Le Créateur ne désespérant pas de l’homme ne nous fait pas voir son indignation mais nous invite à voir combien Il se mobilise pour nous. Il nous rejoint. Il est l’Emmanuel, Dieu avec nous, non pas contre nous mais, pour naître sous les traits d’un enfant, Il se blottit contre nous. N’est-ce pas cela Noël.

Quel est le père ou la mère qui à la naissance de son enfant ne se réveille point pour se demander avec un enthousiasme mêlé d’inquiétude, quel sera son avenir. L’enfant nous fait advenir.

Veillez, réveillez-vous.

A Grasse, ce 27 novembre, cette veille a permis 19 logements dans un immeuble dominant la ville, tel un phare, non un projecteur qui aveugle mais une lumière qui irradie la tendresse.

Cette maison fut longtemps une fabrique de parfum dont Grasse est la capitale mondiale. La Congrégation des Oblates de Saint François de Salle y reçut longtemps des jeunes ouvrières, les protégeant de bien des brutalités. La destination ne s’imposant plus, les Sœurs décidèrent de le vendre.

Il n’y eut point de négociation, mais une attention bienveillante traduisant cet ‘appel à veiller’ pour que les plus fragiles continuent à trouver place dans des murs qui s’apparentent à la maison de Béthanie, là où précisément Marie-Madeleine brisa sur Jésus le flacon d’un rare parfum.

Une nouvelle fois, à Grasse, se passa ce qui s’était passé à Béthanie : bien des flacons furent brisés. Le parfum se répandit.

Gaspillage, diront certains. Mais, ce monde n’a-t-il pas besoin de s’éloigner de ces odeurs nauséabondes, notamment d’un argent dont on dit qu’il n’a pas d’odeur. Quelle erreur, quand l’argent fait de nous ses captifs, alors inévitablement se produit une éruption car tout ce qui est fermé fermente.

A Grasse, à la veille de ce temps de l’Avent, dans cet immeuble reconstruit, fleurait bon l’odeur d’une fraternité. Elle s’est construite dans la recherche d’un ‘vivre ensemble’ née de la conviction partagée que là où l’homme se laisse réveiller dans son humanité, alors l’autre, jamais plus, ne sera un étranger, quand bien même son histoire serait difficile ou douloureuse.

Veillez, tout commence, tout recommence.

Bernard Devert
30 novembre 2014

L’attention à la vulnérabilité, clef d’humanité.

La résidence sociale ‘Château Gagneur’ à Gex, à proximité de Genève, qu’Habitat et Humanisme vient de réaliser, illustre le titre de cette chronique.

Tout commença par une écoute de cœurs lézardés de peine qui eurent l’audace de faire de leurs blessures des brèches d’ouverture.

Un homme de grande noblesse, prisonnier des Nazis, revint auprès des siens à la fin de la guerre, touché par de graves séquelles psychiques ; son couple ne résista pas.

Les coups l’avaient trop brutalisé pour qu’il puisse se relever ; il connut alors l’exclusion, la marginalisation puis finalement la rue où il mourut.

Ses enfants, blessés par ce drame, comprirent que si leur père avait bénéficié d’un ‘habitat accompagné’ son histoire eut été différente. La leur aussi.

L’héritage de la propriété familiale contribua à bâtir cette pension de famille de 18 logements dont trois pour des femmes violentées physiquement, obligées de se sauver pour rester en vie.

Cette opération prend en compte deux drames trop souvent voilés :

  • les ‘morts de la rue’ : 454 personnes en 2013 dont 15 enfants de moins de 15 ans
  • Les femmes battues à mort par leur conjoint. Une épouse sur dix est victime de cette violence, 148 décès enregistrés en France au cours de l’année 2013.

Il est observé que pour les Européennes âgées de 16 à 44 ans, les brutalités au sein du foyer sont la première cause de mortalité avant les accidents de la route et le cancer.

Devant tant de drames s’imposent les lieux de tendresse que constituent ces pensions de famille où les ‘bleus à l’âme’ et ‘ceux au corps’ sont enfin pris en compte.

18 logements, 18 nouveaux abris protégeant de la folie destructrice d’hommes vils et d’une Société qui ne l’est pas moins pour jeter à la rue en toute impunité des gosses qui meurent pour ne point avoir de toit ; leur mort n’éprouve personne, ou si peu.

Ces 18 nouvelles portes s’ouvrent sur un espace construit par des passionnés de l’humain ; là des êtres apprendront à revivre, à retrouver l’estime d’eux-mêmes. Les larmes sans doute couleront encore, mais elles seront celles qui éclairent le regard pour laver les yeux de l’amertume, de la honte, du ressenti douloureux et d’une tentation légitime de la violence qui parfois étreint.

« Heureux ceux qui pleurent » (Mt 5,4).

L’inauguration de cette opération, balayant les inutiles et factices congratulations, laissa place au langage de l’émotion. Les mots conduisaient au silence pour mieux faire entendre le battement des cœurs, chacun saisissant la partition qu’il avait encore à jouer pour que s’ouvre l’harmonie d’un nouveau monde.

Oui, il est de notre responsabilité qu’il y ait davantage de ces portes qui nous transportent vers l’exigence éthique d’habiter autrement notre terre pour en faire un espace de bienveillance. Utopie. Et alors ? Heureusement nombreux sommes-nous à ne pas vouloir la déserter ; Elle a aussi pour nom le royaume du cœur.

Bernard Devert
Novembre 2014

Sciences et fraternité s’embrassent

Dans son journal écrit en déportation, Etty Hillesum, souligne le nombre de ‘maisons inhabitées’. Il s’agit bien sûr de ces demeures intérieures désertées auxquelles nous pourrions aussi ajouter celles inhospitalières à la différence.

Que de programmes pour lesquels il est désormais mis en avant la sécurité. Quelle sécurité, la reconnaissance des mêmes déjà protégés par la possession d’un pouvoir, souvent celui de l’argent.

Dans ces maisons, l’autre n’a pas de place, moins par méchanceté que par incompréhension. La cohésion sociale s’en trouve cependant matraquée, les plus petits trop souvent condamnés à se contenter de baraques.

Pourtant il y a des exceptions qui pourraient se révéler comme un nouvel art d’habiter et de vivre avec ces ‘habitats bienveillants’ que sont notamment les maisons intergénérationnelles.

Habitat et Humanisme vient d’inaugurer, sur un site magnifique à Tassin la Demi-Lune, une maison pour des personnes que la vie a bousculées, blessées et qui dans leur troisième ou quatrième âge bénéficient enfin d’un hébergement, accompagné du soin et du « prendre soin ».

L’originalité est que cette maison est sur le même terrain que l’Université Mérieux au sein de laquelle travaillent des chercheurs engagés contre les fléaux endémiques comme par exemple « Ebola »

A cette inauguration participaient ceux qui trop longtemps ont enduré la rue, cherchant vainement un toit et d’autres qui luttent pour ‘déloger’ ces pandémies décimant souvent les populations les plus fragilisées.

Les cœurs se sont ouverts avec comme corollaires l’émerveillement et la complicité. Alors que tout apparemment séparait ces hommes et ces femmes, il se produisit une alchimie autorisant une vraie rencontre portant le nom de fraternité.

A la réflexion, pourquoi s’en étonner ?

L’attention aux blessures, celles que l’on porte et celles pour lesquelles l’on se bat jusqu’à trouver un sens à sa vie, suscite d’incroyables rapprochements. Les masques tombés, les visages désarmés offrent une humanité laissant transparaître son Créateur.

Le site n’est pas indifférent à cette reconnaissance pour être un Monastère de Clarisses. Les religieuses le quittèrent en raison de la pyramide des âges mais, déterminées, elles refusèrent que ce lieu de prière devienne l’espace d’un enfermement.

L’Esprit est toujours signe d’ouverture et de partage ; Il veillait.

La conviction de ces Soeurs a emporté les conditions d’un ‘vivre ensemble’ qui s’est traduit par un ‘faire ensemble’ soutenu par des populations aisées investissant dans une épargne solidaire avec le concours de la Banque Populaire et du Crédit Agricole.

Dirigeant d’un grand laboratoire, Alain Mérieux, veilla à ce que son Université soit signe d’une passerelle avec ces chercheurs de toit qui enfin le trouvèrent au sein de cette maison dénommée François et Claire.

Tout un programme. Dante dans la Divine Comédie, dit en parlant du Poverello d’Assise  que surgit au monde un soleil. Ces rayons pour traverser le temps et l’espace n’éclairent-ils pas notre avenir.

Bernard Devert
novembre 2014

La trêve hivernale, une chance pour passer d’une hostilité différée à une hospitalité

Cinq mois pour agir, la trêve courant du 1er novembre au 31 mars.

110 000 foyers font l’objet d’une procédure d’expulsion dont la majorité est liée à la grande pauvreté.

Nombre de familles ne peuvent plus supporter totalement leurs loyers et charges, ne disposant que d’un faible ‘reste pour vivre’. Cette observation souligne l’inadéquation du logement très social au regard de la montée des précarités.

Le chômage massif conduit bien des familles à ne plus pouvoir se maintenir dans leur logement.

Qui s’oppose à ce que chacun ait un toit décent ? Personne, mais personne ou si peu ne s’inquiètent de la déshumanisation que constitue un logement inabordable pour les plus vulnérables. Chaque année des voix se font entendre, largement relayées à l’approche de l’hiver dans cette peur partagée des morts annoncés, oubliant que l’été se révèle tout autant meurtrier pour les sans-abri.

Le drame que représente l’expulsion devrait nous éloigner des actes sporadiques de générosité pour privilégier la fraternité dans le continuum de la destination universelle des biens.

Le dispositif propriétaire et solidaire, déjà porté par plus d’un millier de bailleurs au sein d’Habitat et Humanisme, justifie que nous lui donnions plus d’impact. La crise du mal logement, qui n’en finit pas, n’autorise pas la vacance encore importante de logements dans les huit premières de nos agglomérations, même si la taxe l’a sensiblement réduite.

Ce dispositif qui donne des résultats intéressants repose sur un triptyque :

  • des bailleurs qui consentent à réviser le prix des loyers en les situant au niveau du logement social,
  • L’Etat prenant en compte l’effort des propriétaires leur offre un abattement jusqu’à 70 % des revenus fonciers,
  • L’association Habitat et Humanisme accompagne les locataires et garantit les loyers, voire assure le financement des travaux de réhabilitation, notamment pour la maîtrise des charges ; plus d’un français sur cinq peine à payer la facture énergétique.

En 2014/2015 HH privilégie ce dispositif à destination des foyers qui, n’ayant plus besoin de logement très sociaux pour avoir réussi leur insertion, peuvent entrer dans un parcours résidentiel.

Cette approche heureuse sur le plan humain est aussi judicieuse sur le plan social et économique.

  1. ces locataires deviennent à leur tour acteurs de solidarité, une reconnaissance qui n’est pas sans créer les conditions de l’estime de soi.
  2. le parc social gagne en fluidité via l’implication du privé avec des loyers intermédiaires éligibles à l’APL.

L’adhésion à ce dispositif donne à cette ‘trêve hivernale’ tout son sens. Elle témoigne d’un refus de la misère et d’une détermination pour que l’issue de ces cinq mois de trêve soit un printemps pour ceux qui ne le connaissent pas.

Ensemble ouvrons portes et fenêtres, conscients que les tenir fermées c’est concourir au naufrage de l’espérance.

Bernard Devert
Novembre 2014